LECTURE INTERROMPUE
Comme Virginie allait continuer, un domestique entra.
— Monsieur demande, dit-il, si mademoiselle est prête.
— Je ferai dire à mon cousin quand je serai prête, répliqua Chiffon résolument : allez I
Le domestique sortit en souriant. Il alla dire au docteur Sulpice que mademoiselle Marie était en affaires. Sulpice pensa que la pauvre enfant, déconcertée, relardait tant qu'elle pouvait l'heure de la présentation,
— Continuez, continuez, dit Chiffon.
En même temps, elle se leva et alla msttre le verrou à la porte.
— Que pensez-vous, vous, mademoiselle Marie? demanda Virginie. C'est peut-être madame la comtesse qui se vola elle-même pour faire croire...
— Je ne pense rien, répliqua Chiffon ; continuez! Virginie obéit.
« Je ne fis pas grande attention aux paroles des deux petites, poursuivait la prisonnière. Je savais que madame la comtesse de Golombel jouait beaucoup et je me doutais bien qu'elle avait une bourse à part pour faire face aux soudains revers de fortune. J'eus l'idée qu'elle était venue dans la pièce voisine pour chercher de l'argent et qu'elle avait oubhé de fermer la porte.
(( M. Fernand vint comme j'étais à coucher Eugénie et Marie. 11 y avait là trois ou quatre personnes, je pus le recevoir. Je me souviens qu'on parla encore de la perte de M. de Galleran, et que Fernand dit : Madame la comtesse n'a pas été heureuse non plus.
c( La chambre à coucher des enfants communiquait par un couloir à la pièce où s'était donné le petit bal. J'entendis du bruit de ce côté, et je courus. Je vis un homme très-beau de visage, mais plus pâle qu'un mort. 11 avait les cheveux en désordre, et quand il me vit, il faillit tomber à la renverse.
(( Je lui demandai ce qu'il voulait, il ne sut pas me répondre.
a J'ignore comment l'idée me vint que c'était peutêtre M. de Galleran.
« — Est-ce M. Fernand que vous demandez? lui dis-je.
« — Oui... oui, me répondit-il précipitamment et comme un homme traqué qui trouve une issue, c'est M. Fernand.
« — 11 est là, chez mesdemoiselles de Golombel ; mais vous semblez soutfrir, monsieur.
(( Il me regarda tout à coup, et le rouge lui monta au front.
<t — Pardonnez-moi, reprit-il en étant son chapeau
qu'il avait remis sur sa tête sans savoir ; je souffre, en effet. Yeuillez dire à Fernaud que je l'attends en bas dans ma voiture...
(( Il sortit à ces mots, ou plutôt il s'enfuit.
« Telle fut ma première entrevue avec M. Robert de Galleran.
« Le lendemain, il y eut grande rumeur à l'hôtel. Le commissaire de police fut appelé. Un vol avait été commis, un vol considérable. Madame la comtesse déclara qu'une petite cassette contenant soixante mille francs en billets de banque lui avait été dérobée.
« Ma chère mère, cette scène est confuse dans ma mémoire, parce que l'idée ne m'était même pas venue que je pusse être accusée. Quand madame la comtesse me montra du doigt au magistrat en disant : Ce ne peut être qu'elle I je crus que j'allais tomber morte.
« M. le comte prit sa femme par le bras et l'entraîna dans une embrasure.
i'. — Madame, demanda-t-il, comment pouviez-vous avoir en votre possession, et à mon insu, une somme de soixante mille francs?
« Elle était ivre de colère. Elle brava son mari. Ce n'est pas ici la mémoire qui me manque, ce sont les paroles. Le magistrat essaya de la calmer en lui faisant remarquer qu'il y avait des témoins. Elle s'élança vers moi, la main levée, et ce fut M . Fernand qui l'empêcha de me frapper au visage. 11 venait d'entrer.
« — Tenez! tenez! s'écria-t-elle, son amant vient la défendre !
« Fernand répondit par un mot qui fit pâlir le comte, Le commissaire de police ordonna aux assistants de quitter la chambre et de ne point s'éloigner.
« — M. Fernand a passé hier une partie de la nuit avec mademoiselle Solange, dit la comtesse, il pourra
VOUS fournir des renseignements sur sa moralité.
« — Madame la comtesse, répliqua le magistrat, si j'étais chargé de juger cette affaire en dernier ressort, je déclarerais tout haut et immédiatement l'innocence de mademoiselle. Mes raisons, je ne les dirai point, par respect pour M. le comte.
« La porte s'entrouvrit. Eugénie et Marie montrèrent leurs jolies tètes blondes. Le comte de Golombel, à leur vue, cacha son visage entre ses mains.
c( Elles vinrent, comme d'habitude, se jeter dans mes bras.
(( — Ne les touchez pas! s'écria la comtesse, je vous le défends!
« Puis, se tournant vers le magistrat, elle ajouta :
« — Je suis trop haut placée, monsieur, pour m'offenser de vos insinuations. J'accuse cette fille, qui est à mes gages, de m'avoir soustrait soixante mille francs. Les preuves ne me manqueront pas ; faites votre devoir... »
— J'en ai vu une à l'Ambigu, s'écria Virginie, incapable de se contenir, j'en ai vu une qui aurait joliment joué le rôle de cette femme-là I
— "Voyez, voyez donci dit Chiffon, dont la voix était changée ; voyez s'il n'est plus parlé de M. de Galleran I
Virginie parcourut du regard la page commencée et la suivante.
— Je ne vois plus son nom, répliqua-t-elle. Chiffon réQéchissait.
— Vous croyez que c'est lui pour les soixante mille francs? demanda Virginie.
— Continuez î ordonna Chiffon.
(( Le commissaire nous fit monter à l'étage supérieur. Il examina les lieux...
— Passez, dit (Chiffon.
— OUI fit Virginie éloiiuée, c'est pourtant l'endroit intéressant.
— Passez I je devine. Arrivez à la prison tout de suite.
« .... Je traversai la cour au milieu d'une double haie de domestiques qui tout à l'heure me plaignai-mt et qui maintenant... » C'est à la page suivante... « Je tombai sans connaissance au bas de l'escalier, et je m'éveillai dans le dortoir commun de la prison, où l'on m'avait donné un lit... » Est-ce cela?
— Oui, c'est cela.
Virginie fit une corne aux pages sautées pour les relire à son loisir.
(( J'étais avec ces mêmes femmes, poursuivit le manuscrit de Solange, qui depuis, m'ont si cruellement maltraitée ; mais elles eurent pitié de moi ce jour-là : elles virent bien que j'étais mourante.
(( Le Lendemain, M. Fernand vint. 11 n'était pas seul, M. Robert de Galleran l'accompagnait. M. de Galleran fut saisi à ma vue du même trouble que j'avais remarqué déjà en lui la nuit précédente.
« Fernand avait obtenu que j'eusse une chambre séparée.
« Quand nous fumes seuls dans cette cellule, il me dit :
« — Ma pauvre enfant, nous vous tirerons de là. J'ai parlé de vous au docteur Sulpice, que j'ai rencontré chez la comtesse, car elle est au lit, bien malade, et son mari va plaider en séparation.
(( — Que Dieu la protège, répondis-je, je ne lui veux ([ue du bien.
(( — Voilà comme elle est faite I dit Fernand en se tournant vers M. de Galleran.
(( Celui-ci était si mal à l'aise, qu'il fut obligé de s*as-
seoir. Son regard semblait en même temps craindre et thercber le mien. Je dois t'avoner, ma bonne mère, que sa présence me faisait é[)rouver un sentiment singulier. Quelque chose m'attirait vers lui; quelque chose de plus fort me repoussait.
(( Tu l'as deviné déjà, quoique j'aie évité tout ce qui pouirait faire naître en toi celte idée, tu as deviné que je soupçonnais M. de Galleran du vol des soixante mille francs... »
— Ah î fit Chiffon qui s'essuya le front.
— C'était malin! dit Virginie ; moi, j'ai flairé ça tout de suite.
— Impossible ! murmura Chiffon ; il faut voir.
— Voyons... « Depuis lors, ma bonne mère, rien n'a confirmé ce soupçon. M. de Galleran est un gentilhomme, M, de Galleran vit dans unesplière que le souj)çon n'atteint pas. En outre, M. de Galleran m'aime : il me l'a dit...
« Tu dois connaître toiite ma vie. Te montrer mon âme à nu est mon dernier bonheur.
u J'avais entrevu le docteur Sulpice chez iM™^ de Colombel. Personne ne peut le voir sans l'admirer; c'est le visage le [«Uis puissamment beau que j'aie rencontré jamais, (^omaie on parlait beaucoup de lui, j'avais entendu du bien et du mal. Une fois, j'avais comparé mon sort à moi au sort de sa femme, charmante comme il est beau, et si heureuse!
(( J'avais été consolée en un jour de trist(îsse, parce que cetteji'une et pensive Irène m'avait souri gracieusement en (M.i brassant mes deux élèves.
«Chez înoi. la sympathie nait tout d'une pièce. Elle ne graii-lil [»ius après son [>remier jour. J'aiir.ais Irène avanî tlf la connaître comme je l'ai aiinee depuis.
« Que tait-elle, mon Dieu! m'a-t-elle oubliée! ai-je perdu mes derniers amis!
« Je m*éveillai brusquement au nom du docteur Sulpice, prononcé par M. Fernand, et je dis :
« — Si celui-là s'intéresse à moi, je suis sauvée!
« M. F'ernand prit congé de moi affectueusement. M. de Galleran s'inclina et murmura à mon oreille : « Je donnerais ma vie pour vous faire heureuse ! »
« Quand ils furent partis, je me trouvai seule dans ma cellule. Je commençai une lettre pour toi, ma mère, mais tu ne l'as jamais reçue. A quoi bon te briser le cœur?
c( Tu ne recevras celle-ci que si je suis condamnée. C'est le testament de ta pauvre fille qui n'a connu ici-bas que les larmes.
« Je restai livrée à moi-même depuis le matin de ce jour jusqu'au lendemain deux heures après midi. Hélas! cette ibis, voici près d'un mois que je reste seule et livrée à moi-même !
c( Vers deux heures après midi, j'entendis une ckf dans la serrure, et il me sembla que ma misérable chambre s'illuminait tout à coup. Irène était sur le seuil .
« Je crois la voir encore avec sa robe de simple toii»:, son chapeau de paille et son mantelet noir, le sourire sur les lèvres, la main tendue : c'était l'ange de la bonté charitable.
« Elle vint à moi et m'embrassa. Mes larmes la remercièrent.
(( — Les soixante mille francs de M""^ la comtesse, me dit-elle, ont été restitués ce matin. Mon mari l'a vue ; M™° la comtesse n'a pas le droit de refuser, quand le docteur Sulpice lui demande quelque chose. Elle a retiré sa plainte à dix heures. A midi, le juge d'instruction a donné son ordonnance de non lieu. Vous êtes libre.
« Une minute auparavant, j'aurais payé ce mot au prix de mon sang. Nous sommes des êtres bizarres et ingrats. Il me sembla que la forme de cette délivrance était blessante. Mon absolution me parut imparfaite ; nulle voix n'avait crié : « Elle est innocente, » à tous ceux-là qui avaient entendu l'accusation portée contre moi.
(( J'avais tort, ma mère, mais le malheur persévérant à m'accabler m'a donné raison depuis. L'accusation de vol pèse toujours sur moi, malgré l'arrêt du juge, malgré la rétractation de mon accusatrice. Aux yeux du monde et de la loi même, c'est une tache que d'avoir été accusée, fût-ce injustement!
« En me conduisant à sa voiture, qui l'attendait à la porte, Irène me dit :
(( — M. de Galleran a gagné cent mille francs hier chez M. de Morges.
« Cent mille francs hierl Et les soixante mille francs delà comtesse étaient restitués d'aujourd'hui I
c( — Qu'allez-vous faire, maintenant, mademoiselle Solange? me demanda Irène quand nous fûmes assises auprès de l'autre dans sa voiture.
« — Je ne sais, répondis-je.
« — Tenez- vous à rester à Paris?
ù — Ma famille est pauvre. Ce que je gagnais était pour elle.
M — Alors, il faut continuer de travailler. Avez-vous (les amis?
u — Quelques personnes s'intéressent à moi. Madame la princesse B... m'avait proposé de l'accompagner à P)erlin.
(( Irène baissa la glace de son coupé.
y — Hue de Sèvres, dit-elle au cocher, chez madame la princesse B...
« — Yoiis voulez que je tente cette démarche tout de suite! m'ccriai-je.
« — Tout de suite, me répondit Irène qui m'embrassa pour la seconde fois.
a — L'état d'émotion et de trouble où je suis...
(( — Vous allez retrouver votre courage en chemin. Je veux que vous sachiez aujourd'hui môme à quoi vous en tenir.
« Mon cœur battait quand la voiture s'arrêta devant l'hôtel de la princesse. Le marchepied tojnI)a. C'est à peine si je pouvais me soutenir.
« — Courage! me «lit Irène, c'est l'atlaire d'un instant.
(( Je ne compris pas tout de suite le sens précis qu'elle attachait à cette parole. Je deman lai madame la princesse chez son concierge. Elle recevait. Dans l'antichambre, je donnai mon nom et l'on m'annonça. La princesse se fit répéter mon nom par trois t'ois,
u La sueur froide perçait sous mes cheveux.
« La troisième fois que l'huissier prononça ce malheureux nom de Solange Beanvais, la princesse eut une quinte de toux sèclic. Je l'entendis fort distinctement répt)ndie :
c( — J'«;ntends bien! Saint-André, j'entends bien! je suppose que vous ne me croyez pas sourde. INlatlemoiselle Solan.;e B:auvais, c'est à en perdre la tête! un«î échappée de Saint Lazare chez moi! Dites à -(itte tille qu'elle m'écrive si elle a besoin de secours, car il ne faut jamais oublier la charité chrétienne. Allez!
« L'huissier ne me retrouva pas dans l'antichanibre. La honte me donna des forces. Je descendis le perron en courant comme une folle, (U je vins tomber évanouie sur le couss^in delà voiture d'Irène.
« J'étais dans la maison du docteur Sulpice quand je
repris connaissance. On ne me parla même pas de ma visite à la princesse. Je compris le sentiment qui avait fait agir Irène. Irène ne voulait pas que je conservasse un fol espoir.
« Irène était bien vraiment mon amie. Son mari, le docteur Sulpice, fut mon frère et mon père. Sans eux, je serais morte dès ce temps-là. Pourquoi ont-ils changé en un jour, ô mon Dieu I puisque mon malheur a été de leur obéir I... »
Chiffon fit un geste de surprise en écoutant cette phrase, et Virginie ne put s'empêcher de prendre un temps d'arrêt.
On frappa discrètement à la porte.
— Tout à l'heure I cria Chiffon, j'achève de m'habiller.
Elle fit signe à Virginie, qui poursuivit en baissant la voix.
« ... Puisque mon malheur a été de leurobéirl
(( Sulpice est bon, comme il est grand, comme il est puissant, comme il est persévérant et indomptable dans sa volonté. Irène a le cœur d'un ange. Que s'est-il passé? Que leur ai-je fait?
« L'abandon de Fernand ne m'étonne pas. Il s'est lassé de me servir. Quoiqu'il ne m'ait jamais fait que du bien, je sais jusqu'où il est tombé. Je donnerais tout au monde pour le payer de ce que je lui dois ; mais je ne comptais pas sur lui.
«Robert de Galleran... je n'ose parler de celui-là; son silence me blesse au cœur. Peut-être ce silence me vient-il par la miséricorde de Dieu.
(t Mais Sulpice, mais Irène 1 J'étais de leur famille, j'ai bercé leur cher enfant.
(( Ma mère, tu prendras ces plaintes pour ce qu'elles valent. Le désespoir rend injuste. Si tu ne dois plus
revoir ta fille, que le nom de Siilpice et le nom d'Irène soient chaque jour dans ta prière. Ils m'ont fait tant de bien I Entre eux et moi, il y a sans doute quelque chose que je ne comprends pas.
« J'étais chez eux. Irène me disait : Vous élèverez ma fille. En attendant, je lui donnais à elle-même quelques leçons. Gela ne dura pas longtemps, car son intelligence devançait l'enseignement, et bientôt elle aurait pu à son tour donner des leçons à sa maîtresse.
(( La clientèle du docteur augmentait avec une rapidité incroyable. Malgré la défaveur qui pèse chez nous sur toute science nouvelle, Sulpice eut bientôt la confiance de tout ce qui marque à Paris. Il s'en plaignait parfois, et nous disait : Gela me prend le temps que je devrais donner à ma tâche.
« Irène est somnambule et d'une lucidité sans pareille. Entre elle et son mari la communication est si rapide et si parfaite que les phénomènes produits semblent tenir de la magie. Sulpice cessa tout à coup de la magnétiser et reporta tout son eff'ort sur moi. Elle en conçut un grand chagrin, et je crois qu'elle fut jalouse. J'entendis une fois Sulpice qui lui disait : Quand vous étiez enfant, Irène, sans le savoir je vous ravivais de mon souffle. Maintenant, mon fluide vous afl'aiblit et agit sur vous comme un poison. Nous n'en sommes pas encore à découvrir les causes de ces anomalies. Si je vous endormais comme autrefois, je vous tuerais.
« Irène répondit :
« — J'aime mieux mourir que de voir entre une autre et vous le lien qui était entre vous et moi.
« Depuis lors, Sulpice ne me magnétisa plus. Il défendit à sa femme, sous quelque prétexte que ce fut, de se faire magnétiser par moi ou par un autre.
« Si cet écrit devait tomber jamais entre les mains de
ma chère Irène, qu'elle me croie, car ou ne ment pas dans la situation où je suis. Sulpice a eu pour moi une affection de frère. Sulpice ne peut aimer qu'Irène.
«... On parla d'un grand voyage. Ce fut à cette occasion que je pus entrevoir pour la })remière fois quelle était cette tâche dont le docteur parlait si souvent.
(( Il s'était passé en Bretagne, sur le bord de la mer, en l'année 1835, un drame étrange et lugubre. Trois personnes, dont deux membres de la famille Rostan, à laquelle appartient Irène, étaient mortes violemment dans la même nuit... »
— Lisez distinctement et lentement, dit Chiffon dont les fraîches couleurs avaient disparu.
Elle devinait qu'il s'agissait de sa mère. Virginie, au contraire, que la curiosité dévorait, ne vit là qu'un hors d'œuvre, une menace d'histoire incidente.
Elle reprit, après avoir feuilleté le manuscrit pour voir combien de pages l'histoire durait :
« Ces trois victimes étaient le marquis Antoine de Maurepar, cousin d'Irène ; mademoiselle Victoire de Rostan, tante d'Irène, et le patron Sulpice, père du docteur.
« Le marquis Antoine et Victoire étaient fiancés. Ils laissaient une pauvre petite fille qui n'avait que trois jours... ))
— Mon père et ma mère I balbutia Chiffon dont le visage s'inonda de larmes ; morts tous les deuxl la môme nuit.
Virginie laissa tomber le manuscrit et ouvrit des yeux comme des portes cochères.
— Comment I comment! dit-elle, votre père, mademoiselle Marie ! et votre mère aussi I
Chiffon avait les mains jointes ; ses yeux se fermèrent.
— C'est bien le moiiis qu'elle s'évanouisse I pensa Virginie, qui voulait les choses faites dans les règles.
Chiffon dit, sans savoir qu'elle parlait :
— Je donnerais un an de ma vie pour pouvoir lire moi-même.
— Ah ! fit Virginie avec cette onction imbécile des chanteurs de lieux communs, les parents ont bien tort de ne pas faire travailler les enfants. Après ça, se repritelle, vos parents à vous, mademoiselle Marie, ne sont pas dans ce cas-là, puisque la mort cruelle trancha le fil de leurs jours en même temps. Ah! c'est joli tout de même cette histoire-là!
— Mon père et ma mère! balbutia Chiffon, dont le visage s'inonda de larmes; morts tous deux! la même nuit!
<f... Pour le docteur Sulpice, continuait le manuscrit de Solange, la fille du marquis Antoine de Rostan est la seule et sérieuse héritière de cette vieille famille bretonne. Il y a néanmoins un autre héritier, le frère d'Irène, le fils de Madeleine. Le docteur tient surtout à retrouver celui-là pour perpétuer le nom.
« Et aussi pour rendre à la raison, à la vie, au bonheur, la mère de sa femme, madame Madeleine de Rostan, pour qui Sulpice atout à la fois l'amour d'un fils et le dévouement d'un serviteur.
a Ce dévouement profond est un héritage. Le père du docteur, ce patron Sulpice, qui fut assassiné en même temps que le marquis Antoine, la nuit oii Victoire mourut, avait donné son existence entière aux Rostan.
« Faire revivre la maison de Rostan, telle est la tâche que Sulpice s'est imposée. L'œuvre est difficile, car les deux héritiers sont perdus. Mais, si malaisée que soit la tâche, Sulpice est trop grand pour elle. Dieu avait
fait Sulpice pour de hautes destinées. Ce travail d'obscure abnégation l'amoindrit et l'abeorbe. Sulpice était né pour éclairer le sentier de la science et non pour disputer le prix de Montyon.
« Peut-être mon admiration et ma reconnaissance m'égareut, mais il me semble voir un large fleuve bornant tout à coup son effort à faire tourner la roue du moulin villageois.
« C'est l'affaire d'un ruisseau. Lé fleuve qui déroge ainsi n'a-t-il pas tort aux yeux de Dieu?
(( J'ai aidé Sulpice tant que j'ai pu. Je me disais : Quand sa tâche sera une fois accomplie, il sera lui-même : il naîtra.
« La fortune de ces Rostan, beaucoup diminuée par la Révolution, consistait, à cette époque de 1835, en une somme de sept cent mille francs. Ce fût l'appât du crime. On mit à mort trois créatures humaines pour s'emparer de cette somme.
« Irène était alors une enfant. Dans cette nuit terrible, sa mère fut obligée de fuir, conduite par Sulpice, qui avait douze ans. On la mit dans la barque du patron, qui venait de mourir. Gomme si toutes les circonstances navrantes s'accumulaient ici à plaisir, madame Madeleine avait mis au monde un fils, le soir même. L'enfant fut confié à un pauvre jeune garçon du pays qui avait nom Toto Gicquel. Il devait porter l'enfant dans la barque. La tète de Toto Gicquel n'était pas bien solide. 11 eut peur sur la lande et perdit l'enfant. C'est pour cela que madame Madeleine est folle.
« On revit ce Toto Gicquel le lendemain, à l'enterrement de la vieille marquise de Rostan, dont il suivit le deuil tout seul.
« Puis nul n'entendit plus parler de lui. Sulpice pense
qu'il est sur la mer avec un parent à lui qui servait le patron en qualité de timonnier.
« Cet homme s'appelait Roblot : je sais tous ces noms parce que j'ai aidé Sulpice dans ses recherches. »
Ce fut au tour de Virginie de tressaillir. Elle le fit ostensiblement, de manière à imiter un assez beau mouvement de surprise qu'elle avait vu exécuter au théâtre du Gymnase.
— Je connais ce Roblot î dit-elle, c'est un homme bronzé par la tempête, à la physionomie duquel uce paire de boucles d'oreilles bizarres donne je ne sais quel prodigieux caractère.
Elle n'ajouta pas que Roblot avait remplacé tant bien que mal Ethelred introuvable.
Chiffon était à cent lieues de se douter qu'elle venait d'entendre le commencement de l'histoire de Loriot, son ami.
Une idée venait de naître en elle et la tenait déjà préoccupée. N'était-il pas dangereux de mettre Virginie en tiers dans tous ces secrets qui étaient désormais pour elle des secrets de famille?
C'est pour cela que naguère elle avaitpensé tout haut : Je donnerais un an de ma vie pour pouvoir lire moimôme!
— Si vous voulez, mademoiselle, reprit Virginie, je vous amènerai Roblot. Peut-être que ses révélations jetteront quelque jour sur cette funèbre tragédie.
Comme Chiffon absorbée ne répondait point, elle continua sa lecture :
(( Dans le principe, le but du docteur Sulpice était donc de retrouver les deux enfants, pour leur rendre l'héritage reconquis de leur famille ou ce qui pouvait rester de cet héritage, car ceux qui s'en étaient emparés ne l'avaient sans doute point conservé intact.
« Ceiix-IA, dont je ne vous ai point encore parlé, ma mère, vivent à Paris sous le nom de M. le marquis et M"° la marquise de Rostan. Le premier a droit au nom mais non pas au titre. C'est François Flostan, le mari fugitif de M""" Madeleine, et par conséquent le père d'Irène ; la seconde est une fille trouvée au cimetière de Saint-Cast, en Bretagne. Eile est presque de taille à lutter contre Sulpice, et je crois, tant les actions de riiomme ont parfois d'étranges mobiles, je crois que Sulpice s'ennuierait à sa tâche, s'il n'avait pas ce démon en face de lui.
« Mais il y a autre chose. Le but s'est transformé ; il a grandi. Cet héritage de sept cent mille francs, écorné par la prodigalité des spoliateurs, est devenu, grâce au hasard, un patrimoine énorme que personne ne saurait évaluer au juste, mais qui dépasse un million de revenu.
« C'est devant cette proie nouvelle que le docteur Sulpice se retrouva tout à coup en face de ceux qui ont tué son père.
« J'étais déjà dans l'intimité du docteur et de sa femme quand on l'appela chez un homme, connu dans un certain monde sous le nom grotesque du roi Truffe et qui porte le titre de duc de Rostan.
« Si ton attention s'est fatiguée jusqu'ici, ma mère, au détail d'un récit qui semble ne nous point regarder directement, ne perds plus un mot ni une ligne. Je suis accusée d'avoir voulu empoisonner le duc de Rostan. Et si je voulais, le docteur serait emprisonné comme étant mon complice. »
— Assez I interrompit ici Chiffon.
— Comment ! assez I s'écria Virginie ; mais c'est ici que l'intérêt se noue. Nous allons savoir...
— Assez I répéta Chiffon.
Virginie voulut obéir à sa manière. Elle consentait
bien à ne plus lire tout haut, pourvu qu'on lui permit de poursuivre pour elle seule. C'était elle qui avait apporté le cahier, le cahier était sa propriété. En conséquence, elle se disposait à dévorer le reste, lorsque la voix de Chiffon l'arrêta.
— Donnez-moi ces papiers, dit-elle.
— Ces papiers I fit Virginie étonnée ; mademoiselle veut essayer?...
Elle eut un sourire. Chiffon tendit la main.
— L'écriture est très-lisible, continua la camériste : mademoiselle commence à savoir ses lettres, elle pourra épeler...
Chiffon lui prit le manuscrit des mains et se leva.
— Sonnez 1 ordonna- t-elle.
Virginie obéit.
Un domestique vint à l'appel. Chiffon lui dit :
— Allez dire au docteur Sulpice que je désire le voir, sur le champ I
— Ce ne sera pas long, répliqua le valet. Monsieur et madame attendent justement mademoiselle.
Il sortit. Virginie la considérait du coin de l'œil et se demandait :
— Qu'est-ce qui lui prend ?
Il y avait, du reste, un monde de pensées dans le cerveau nuageux de Virginie. Cette petite lille qui était là devant elle et qu'elle avait vue, un mois ajiparavant, patauger dans la boue de la grande route, cette petite lille était l'héritière d'uue fortune immense, évaluée par Solange à un million de revenu 1
Aveugle hasard I elle qui aurait tant aimé, elle, Virginie, à trouver, comme cela, un héritage romanesque I
Car elle eût préféré l'héritage à Ethelred lui-même.
Et puis cet échcvau de mystères où il lui était donné
de mettre la main! cette hotte, cette gerbe, ce fagot de secrets I Le docteur Sulpice lui-même était atteint par la dernière ligne qu'elle venait de lire.
Dans plus de trois cents romans, Virginie avait vu qu'en surprenant certains secrets, on arrivait tout doucement à l'aisance.
Elle rêvait déjà une riante maison de campagne au bord d'un ruisseau ombragé de saules et d'aunes, avec des prairies vertes et de grands bœufs...
Le docteur Sulpice parut sur le seuil.
— Eh bien ! petite cousine, demanda-t-il gaiement, sommes-nous prêts?
— Laissez-nous, Virginie, dit Chifïon. Veuillez vous asseoir, monsieur.
Sulpice, étonné, la regarda.
Quand Virginie eut poussé la porte, Ghiflbu tendit le manuscrit an docteur, et reprit :
— Il y a là-dedans, mon cousin, des choses qui vous regardent...
— C'est l'écriture de Solange ! s'écria hî docteur.
— Celle que vous appelez Solange a écrit cela dans sa prison. Je m'en suis fait commencer la lecture par ma femme de chambre. Peut-être en a-t-elle déjà trop lu ; mais comme je veux savoir le reste et que je crains de vous nuire en donnant à d'autres connaissance de certains faits, je vous prie, mon cousin, de vouloir bieji m'achever ce maimscrit.
Elle était pâle, mais calme. Sulpice prit le caliier.
— Nous somme? à cette ligne, continua Chiffon : u Si je voulais, le docteur seiait emprisonné comme étant mon coinplici'.... »
Le docteur se mit en devoir de poursuivre sans répli- •|uer. Chiffon l'arrêta.
— Est-ce la v(irité, cela? demanda-t-elle à voix basse.