‹ ParisChapitre 19 sur 28 · MADEMOISELLE MARIE DE ROSTAN · texte numérisé non relu

MADEMOISELLE MARIE DE ROSTAN

Le docteur Snlpicc prit la main de Chiffon et la porta jusqu'à ses lèvres en souriaiît d'un air tranquille.

— Ma petite cousine, dit-il, je n'ai pas lu ce manuscrit, mais je connais assez la vie et le comr de Solange Beauvaiso pur savoir au juste ce qui a pu totnl^er de sa plume. Je n'ai jamais entendu Solange mentir, et je suis bien certain que sa souffrance même ne lui a point arraché d'accusation contre moi.

— Elle vous accuse de J'avoir abandonmk*, dit Chiffon.

— Ceci, mademoiselle, reprit le docteur, dont le front eut un nuage, ceci est une affaire entre elle et moi.

— Mais elle n'est pas coupable, monsieur I s'écria (Uiiffbn, prèle à engager vaillamment la bataille.

Le image, qui avait un instant assombri le beau front

de Sulpice, se dissipa pour faire place de nouveau à son fier et tranquille sourire.

— Ma chère Marie, reprit-il, de toute manière, vous deviez savoir aujourd'hui qui vous êtes et ce que je veux faire de vous. Je vois que ce manuscrit de la pauvre Solange est adressé à madame Beauvais ; (ille a du glisser nécessairement sur certains détails qui n'eussent point intéressé sa mère...

— A peine dit-elle un mot de mes parents, interrompit Chiffon.

— Nous parlerons longuement, nous deux, de votre père et de votre mère, ma petite cousine. Votre père était UQ noble jeune homme. Votre mère était un ange de bonté. Si j'ai gardé le silence vis à-vis de vous depuis un mois, c'est que le moment n'est pas venu. Mais, en présence de M. le duc. de Rostan, je comptais vous dire, aujourd'hui même, l'histoire de votre famille. Vous avez mal fait, chère enfant, de recourir à une servante pour connaître le contenu de ces papiers. Vous avez bien fait d'en interrompre la lecture, fut-ce un peu tard. Je vais continuer cette lecture, fidèlement et docilement, puisque vous le désirez. Vous avez dû voir là-dedans que mon père était le serviteur dévoué du vôtre. Je suis glorieux de ressembler à mon père, et chaque fois que vous ordonnerez, mademoiselle de Rostan, j'aurai du bonheur avons obéir.

Sulpice avait débuté par prendre un ton caressant. A mesure qu'il parlait, sa voix se fit plus grave et plus triste. Eu prononçant les derniers mots, il s'inclina presque froidement.

— Mon cousin... balbutia la jeune fille étonnée.

— C'est vrai, mademoiselle Marie, interrompit Sulpice à son tour, je suis votre cousin par alliance, votre cousin germain. Cette alliance m'était commandée : je n'ai

point à m'en excuser. Si l'on pouvait, après avoir épousé le malheur, répudier la richesse, Irène, ma femme, aurait les mêmes droits que vous à la fortune de Rostan ; mais vous la posséderez seule, parce qu'Irène est ma femme. Je ne veux pas de cette fortune, ma cousine ; je veux tout pour vous, rien pour nous.

— Bon cousi)i, s'écria Chiffon, de quoi me parlez-vous là? Vous m'avez prise dans un grenier, je m,'en souviens bien. Si j'ai dit ou fait quelque chose qui vous déplaise, grondez-moi comme il faut et ne vous gênez pas. Mais ne me traitez pas comme une duchesse, ou bien vous me rendrez la fille la plus malheureuse du monde.

— Vous serez duchesse, ma cousine, répliqua le docteur.

En même temps il rouvrit le cahier de Solange et reprit la lecture en répétant la dernière phrase :

«... Si je voulais, le docteur serait emprisonné comme étant mon complice.

« C'est le docteur qui m'a introduite chez M. le duc de Rostan. Ce monde-là ne connaissait point ma fatale aventure, mais je n'avais aucun motif pour entrer dans la maison de M. le duc, qui est sans enfants. Le docteur me plaça près de lui comme lectrice d'abord, puis le duc eut envie de prendre des leçons de musique. Il conçut de l'amitié pour moi. Nous étions trois autour de lui : Irène, Gabrielle de Morges et moi. Une femme qui m'a poursuivie avec un acharnement implacable, madame la marquise de Rostan, avait aussi grande part à sa confiance.

« J'avais retrouvé M. Pernand chez le duc. Je croisque madame la marquise l'aime. Elle était jalouse de moi . Fernaud courtisait Gabrielle de Morges, une pauvre enfant qu'on voulait marier au roi Truffe.

(( La marquise avait mon secret : la marquise savait qu'on m'avait mise en prison pour vol.

« Moi, innocente, je savais qu'elle était criminelle ; et pourtant les armes n'étaient pas égales. Je sentais que, tôt ou tard, je tomberais vaincue.

« Je n'aurais même pas osé lui dire, de peur de hâter le coup qu'elle me destinait : Je sais le rôle que vous avez joué dans la nuit du six mars mil huit cent trentecinq, sous le cap Fréhel, et je connais le nom de vos trois victimes.

« A qui faire croire de semblables choses, puisque Irène et le docteur Sulpice gardaient le silence ?

c( J'ai besoin de te faire comprendre, ma mère, dusséje te le répéter cent fois, qu'Irène était pour moi une sœur bien-aimée, et que le docteur Sulpice avait agi vis-à-vis de moi comme le meilleur des pères. Leurs bontés m'avaient ôté le droit de les juger. Quand le docteur me dit ce que j'aurais à faire auprès de M. le duc, je fus prise d'une grande trisesse, mais je ne demandai pas d'explication. Sulpice m'avait dit : Vous empêcherez M . le duc d'épouser Gabrielle de Morges, et chaque fois que la marquise d'Astrée entrera le soir dans la chambre à coucher de M. le duc, vous y pénétrerez après elle pour... ))

Ici, le manuscrit était interrompu et le papier gardait de nombreuses traces de larmes.

« 0 ma mère 1 disait Solange, faisant trêve à son récit, j'ai été tout un jour sans reprendre la plume. Je suis au secret. Et c'est le docteur Sulpice qui en est la cause. Est-ce vrai, cela, ma mère? ou plutôt, est-ce possible?

« Au moment où je traçais la dernière ligne, au milieu de laquelle je me suis arrêtée, un gardien est entré dans ma cellule. Il a jeté une lettre sur ma table. Je ne connais pas l'écriture. Cette lettre dit :

(( Aujourd'hui a en lieu l'interrogatoire de M. le che- « valier Roger do Martroy, en son domicile, rue de (( JVIontaigne. Le chevalier, très-malade du coup de cou- « teau-poignard qu'il a reçu au château de Morges, était « incapable de répondre aux questions du magistrat « instructeur. Auprès de lui étaient madame Sulpice et « M. Robert do Galleran. Le docteur Sulpice a été appelé. « Sa femme et Galleran se sont jetés à ses genoux pour ce le prier d'avoir pitié de vous ; le docteur, inflexible, « s'est servi de sa mystérieuse puissance pour délier un « instant la langue du blessé. Roger de Martroy a dé- « claré qu'il vous avait vue jeter une poudre blanche « dans le breuvage du roi Truffe. Vous êtes perdue. »

«Telle est la lettre anonyme, ma mère, je la transcris mot à mot.

« Et je termine la ligne interrompue, priant Dieu de me donner la force de n'accuser jamais l'homme qui fut mon bienfaiteur I

«Sulpice m'avait dit: — Vous pénétrerez dans la chambre à coucher de M. le duc après la marquise d'Astrée, et vous mêlerez au verre d'eau qui est toujours sur sa table de nuit le contenu de l'un de ces paquets.

« En même temps il m'avait remis plusieurs capsules renfermant une poudre blanche et comme impalpable... »

Chifî'on s'agita sur son siège. Elle étouffait.

— Veuillez ne pas m'interrompre, ma cousine, dit le docteur; désormais le temps nous presse, et je ne voudrais pas laisser cette lecture inachevée.

— Pour rien au monde, moi, je n'y consentirais monsieur, répliqua Chiffon d'un ton ferme.

Le docteur continua :

« Ma mère, ma bonne mère, tout ceci est la vérité pure. Je te l'ai dit, je devenais triste. Irène devina mes

répugnances. Un soir, elle vint dans ma chambre et s'assit auprès de mon lit.

« — Sulpice m'envoie vers vous, Solange, me dit-elle. Nous n'avons plus longtemps à combattre. Ceux qui doivent hériter du nom et de la fortune de Rostan sont près d'arriver à Paris. Sulpice ne veut pas que vous le serviez en aveugle. Il y a ici un démon qui rêve sans cesse le mal. Sulpice a découvert chez M. le duc des symptômes inquiétants. Sa conviction est que M. le duc a pris du poison. C'est vous qui lui donnez le contrepoison chaque soir.

« Quand on m'interrogera, ma mère, faudra-t-il révéler tout cela?

(( Il y a six semaines, vers la fin d'octobre, M. le

duc de Rostau acheta à M. le comte de Morges un beau château que ce dernier possédait près de la petite ville de Maintenon. Le pauvre duc est un homme de peu d'intelligence, naïf et timide comme un enfant. Il cherche partout quelqu'un à aimer, mais il semble que son immense fortune est comme une muraille entre lui et le cœur de ceux qui l'entourent. Moi, je l'aimais et j'ai senti parfois mes yeux se mouilller quand il disait : Je voudrais être pauvre et avoir une famille.

(( Il nous emmena tous à ce beau château de Maintenon. M. le marquis de Rostan, homme brutal et méchamment stupide, dont la vie est, depuis des années, une sorte d'ivresse somnolente, m'avait fait sonder cet automne par un personnage de discrète perdition, nommé M. P. J. Gridaine. M. le marquis voulait, disait-il, m'arracher à la position fâcheuse que j'occupais et m'élever â cet honneur d'être sa maîtresse. Je n'avais pas daigné répondre à M. P. J. Gridaine.

(( En route, je fus placée à côté de M. le marquis. II me fatigua de ses hommages ; et, comme je le repous- II 25*

sais froidement, il me dit : « D'autres sont plus heureux que moi. » Il prononça le nom de M. Fernand.

c( Une fois au château, les poursuites de cet homme devinrent intolérables. En même temps, madame la marquise eut une recrudescence de jalousie, toujours à propos de M. Fernand, et une fois que j'étais au piano, accompagnant le chevalier Roger de Martroy, elle me fit à l'oreille une sanglante menace.

« Je compris que cette femme n'attendait qu'une occasion pour m'accabler sous le hasard de mon passé.

(( C'est la seule chose que je me reproche, ma bonne mère, et si j'avais réussi dans mon dessein, je serais près de toi, heureuse et libre : je songeai à déserter mon poste ; je voulus fuir.

« Sulpice et sa femme s'y seraient opposés. Je dus chercher un autre auxiliaire.

(i M. de Galleran m'aimait, je n'étais plus à en douter, mais je ne voulais pas, à cause de cela même, me servir de lui. Je songeai à Fernand. Depuis que je voyais ce monde du roi Truffe, comme ils appellent tous M. le duc de Rostan, j'avais appris des particularités fâcheuses sur le compte de Fernand. Je n'ignorais pas qu'il y avait danger à nouer avec lui des rapports d'un genre quelconque ; mais, isolée comme je l'étais, avais-je le choix? Je chargeai le chevalier de IMartroy d'une lettre pour Fernand. Quelques minutes après, Fernand entrait dans le salon avec M. Robert de Galleran. Je redemandai ma lettre au chevalier et peut-être fut-ce la source de sa première impression mauvaise. On ne croit pas au crime du premier coup. Le chevalier eût hésité à m'accuser, s'il eût compris ma conduite.

« Je me souviens qu'au moment où je le chargeai de la lettre, le chevalier me jeta un regard étrange. On le croyait amoureux de Gabrielle. Plus d'une fois il s'était

approché de moi comme pour me parler, et jamais il n'avait osé. C'était sans doute pour me prier de le servir auprès de Gabrielle.

(( Mais à dater de cette soirée, les événements se précipitèrent avec une telle rapidité qu'il n^y eut plus de place pour les explications. M. de .Galleran fit à peine attention à moi. Il remit une lettre à Irène et la marquise Astrée accapara Fernand.

(( J'entendis bien que la marquise reprochait à Fernand sa prétendue inclination pour moi. Pendant que j'étais ainsi préoccupée, M. le marquis vint s'asseoir à côté de moi, et me parla tout bas. Je ne saisissais point le sens de ses paroles. Quand je me levai enfin, et trop tard, je vis plusieurs de ces messieurs sourire en me regardant.

« J'étais sur une pente fatale. Quelque chose m'entraînait. Je sentais parfaitement que j'allais à quelque catastrophe.

ce Ce monde du roi TrufTe n'était même pas le monde de mon ancienne maîtresse, madame la comtesse de Colombel. Je n'avais aucun ménagement à espérer. Ma résolution était prise ; le lendemain, je comptais partir.

(( Pourquoi ne le dirais-je pas, ma mère? Pendant toute celte soirée je souffris de la conduite de M. de Galleran. Irène avait été jalouse de moi, je fus jalouse d'Irène. Je ne sais pourquoi, depuis quelque temps, j'avais remords des soupçons que M. de Galleran m'avait inspirés. Je lui en tenais compte en quelque sorte, et j'aurais voulu l'en indemniser. De son côté, il me cher- • ehait sans cesse, et son amour, très-respectueux, se trahissait de mille manières. D'où venait ce changement ? Je t'ai dit commo Irène est belle.

« lïélas î je ne devais pas garder longtemps ces petites tristesses. A peine étais-je dans ma chambre que

j'entendis le pas de la marquise Astrée dans le corridor. Elle resta un quart d'heure chez M. le duc. Je voulus remplir une dernière fois mon devoir, et je quittai ma chambre sans bruit, emportant une des capsules que le docteur m'avait confiées.

« M. le duc dormait. Au moment où je versais la poudre dans son verre d'eau, j'entendis un bruit du côté de la porte ouverte. Je m'élançai. Une ombre courait au-devant de moi dans les corridors obscurs. Je la poursuivis jusqu'à la terrasse, au bas de laquelle je trouvai le malheureux chevalier de Martroy, blessé d'un coup de poignard et baigné dans son sang.

« Une lutte avait eu lieu entre lui et M. le marquis de Kostan, qui était là pour moi. Roger, épris de cet amour rêveur qu'inspirent souvent les toutes jeunes filles, aimait à errer la nuit sous les fenêtres de Gabrielle, qui donnaient, comme les miennes, sur la terrasse.

(( C'était lui qui, guidé par je ne sais quelle curiosité, s'était glissé sur mes pas jusqu'à la chambre à coucher de M. le duc. Il m'avait vue. En faisant sa déclaration à la justice, Roger n'a dit que la vérité.

(( Le marquis, lâche et sanguinaire, s'était servi de son couteau-poignard contre un homme sans armes.

« Le lendemain, le bruit se répandit qu'on avait trouvé de l'arsenic dans le verre de M. le duc, et je fus arrêtée.

« Depuis lors, je n'ai vu âme qui vive.

(( Ma mère chérie, cette fois comme l'autre, je suis innocente. Pardonne-moi tout le mal que cette lettre va te faire, et console toi eu pensant que si je meurs toute jeune, je n'ai eu cependant que trop de temps pour être malheureuse ici-bas; console-toi surtout par cette assurane que je te donne ici de mourir chrétiennement, comme j'ai vécu.

(( Ma dernière volonté est que tu fasses tenir un double de cet écrit au docteur Sulpice. Je n'ai pas besoin de te recommander le secret le plus absolu.

« Et maintenant, adieu, ma mère, ma bien-aimée mère. Si j'étais morte là-bas, dans notre Bcrry, tu m'aurais donné une croix sous les grands ifs du cimetière. Parfois, le dimanche soir, tu serais venue avec mon frère et ma sœur. Vous êtes pieux à visiter les morts. Et ne voit-on pas les grands ifs de ta fenêtre?

(( J'aurais aimé cela. On doit reposer mieux près de la maison où fut le berceau, sous le regard de ceux qui vous furent cliers. J'y pense souvent. C'eût été la douceur de mes derniers moments, si j'avais pu me dire : Ma tombe touchera la tombe de mon père.

« Mais tu es trop pauvre, je le sais bien. Garde le peu que tu as pour tes enfants qui vivent. Moi je dormirai dans un des cimetières de Paris, vastes comme une ville, où il n'y a point de sentier pour aller aux tombes, perdues dans la cohue des sépultures sans nom.

« Je n'ai plus d'amis et tu es loin, ma mère. Je dormirai, je dormirai bien. Nulle voix connue ne m'appellera. L'herbe qui croîtra sur moi n'aura, pour la mouiller, que la rosée. Qui donc m'apporterait une larme ?

« Je dormirai. Dans un mois, si tu venais, ma mère, ne demande pas : où l'a-t-on mise ? Personne ne saurait cela. On rirait de toi, pauvre femme en deuil. Ne viens pas.

« Mon âme ira où tu es, je te le promets, ma, mère...

« ... Je me souviens d'y être venue. C'était au Père- Lachaise, par une matinée de printemps. Il y avait une tombe en marbre blanc avec des larmes dorées. Tout autour, des lilas, des violettes et des roses. Devant la

balustrade, uu jeune homme était agenouillé. Il pleurait en effeuillant lentement une fleur.

« — Même, ici, me dit ma compagne, Paris, est le paradis des femmes...

« Ma mère, je vais aller, moi, dans le paradis de Dieu.

« Ecoute, ou doit souffrir bien plus pour mourir, quand on vécut heureux. La mort est bonne à ceux qui souffrent. Cette jeune fille qui était dans la tombe blanche avec des larmes d'or, on Taimait, car les fleurs étaient toutes fraîches. Sans doute aussi qu'elle aimait. Un grand deuil, ma mère I Elle était riche, belle, joyeuse... Qu'ai-je à regretter, moi? mes pleurs?

« Tu diras à ma chère petite Glaire d'être bien sage : je la verrai de là-haut ; tu diras à mon petit Henri de penser à moi quand il va approcher de la sainte table pour la première fois. Bel ange I a-t-il toujours ses grands cheveux blonds? Je ris, tiens, ma mère, en songeant que je fais encore des questions.

« Je ris souvent. J'ai peine à pleurer. Mes yeux sont secs et ma tète ardente. Tu ne me reconnaîtrais pas...

(( J'ai oublié de te dire cela : Hier, j'ai vu l'avocat chargé de me défendre. 11 me croit coupable. Il me trouve belle.

(( J'ai tout dit, ma mère. Adieu encore, adieu pour toujours. Quand tu auras lu cette longue lettre qui a rendu pour moi plus douces les heures de ma captivité, tu prendras Henri et Glaire par la main, tu les mèneras dans mon ancienne chambre, où est le petit portrait. Quand on le fit, j'avais douze ans ; mon père le gardait à son chevet. Vous vous agenouillerez tous trois devant l'image de la Vierge qui est au fond de mon lit et vous prierez Dieu pour la morte. A cette heure-là, je ne souffrirai plus... ))

Le docteur referma le cahier et le déposa sur la table.

Chiffon essuya ses yeux endoloris par les larmes.

— Il n'y a plus rien? demanda-t-elle.

— Plus rien, répondit le docteur.

Chiffon le regarda en face.

— Vous n'avez pas pleuré, dit-elle.

Sulpice garda le silence.

— Oh I pauvre fille I pauvre fille ! s'écria Chiffon, elle a bien raison de dire: Je n'ai plus d'amis!

— Vous avez raison de la plaindre, Marie, prononça Sulpice lentement ; elle est innocente et très-malheureuse.

— Innocente aussi de ce vol, n'est-ce pas? demanda Chiffon.

Le docteur inclina la tête en signe d'affirmation, puis il consulta sa montre et se leva.

— Ma cousine, dit-il, préparez-vous, je vous prie, nous allons partir.

Il avança la main pour sonner Virginie. Chiffon l'arrêta.

— Pas encore, mon cousin, fit-elle ; j'ai à causer avec vous. Je ne connais pas assez le monde pour savoir où vous prenez votre puissance, mais je sais que vous avez de la puissance. Mon amie Solange le dit : je la crois.

— Votre amie Solange! répéta Sulpice avec surprise.

— Oui, oui ! mon amie ! s'écria Chiffon enthousiaste et plus charmante. Comprenez-moi, mon cousin, je suis Bretonne et entêtée. Je veux la sauver et je la sauverai !

— Comment la sauverez-vous?

— Ah 1 je m'embarrasse bien <ie cela ! Vous dites que vous m'aimez : je la sauverai par vous.

Sulpice secoua la tête.

— Je l'aime aussi, dit-il à voix basse.

— Et vous la laissez en prison 1

— Et d'un mot, je pourrais lui rendre la liberté.

Chiffon était debout devant lui. Ses yeux lançaient des éclairs.

— Pourquoi ne le faites-vous pas? dit-elle, pourquoi?

— Pour vous, répondit Sulpice après un silence. Chiffon recula et son visage se couvrit de pâleur. Un

instant elle resta muette. Sulpice sonna et Virginie parut. En entrant, Virginie lorgna le cahier qui restait sur le guéridon. C 'îtait son bien, mais elle n'osait plus y toucher.

— Allez prévenir M°^^ Sulpice, dit le docteur ; nous sommes prêts et nous l'attendons.

Quand Virginie fut sortie, Chiffon dit ;

— Moi, je ne suis pas prête.

Elle dégrafa son mantelet et alla s'asseoir au coin du feu.

Les sourcils du docteur se froncèrent.

— Oh I dit Chiffon, vous ne me faites pas peur !

— Allez-vous être ingrate déjà, ma cousine ? murmura Sulpice.

— S'il faut être ingrate pour la sauver, mon cousin, je serai ingrate !

— Ecoutez moi, ma chère enfant, dit le docteur qui vint s'asseoir à côté d'elle ; je vous ai fait lecture' de ce manuscrit, parce que vous le désiriez, d'abord; vos désirs sont des ordres pour moi. Ensuite, parce qu'il contient certaines choses qu'il vous était bon de connaître. Cependant le manuscrit de votre amie Solange (il appuya sur le mot amie avec complaisance) n'a pas pu vous dire tout ce que j'ai fait pour les vôtres et pour vous depuis que j'existe. 11 n'y a qu'un seul être au mande pour savoir cela ; c'est moi. J'arrive au but après des années de peines et de fatigues ; ne soyez pas vousmême la dernière entrave posée en travers de ma route.

Je vous écarterais, ma cousine, comme j'ai écarté toutes les autres.

— Alors, vous voulez me servir malgré moi ? demanda Chiffon révoltée.

— Oui, ma cousine, je le veux.

— Eh bien I moi, s'écria Chiffon, relevant le gant avec sa vaillance ordinaire, je ne veux plus de vos services, monsieur I Yous tuez une pauvre fille pour moi, je l'aime mieux que vous ! Avez-vous pu lire sans pleurer, cet endroit où elle dit à sa mère de ne pas vous accuser? J'ignore en quoi son malheur peut vous aider, mais ma chère mère n'est pas morte ainsi toute jeune volontairement, sans avoir un cœur, n'est-ce pas I Moi, j'ai le cœur de ma mère. Je mourrai quand on voudra. Vous dites que je suis la fille des grands seigneurs et des chevaliers. Ceux-là me voient, car ils étaient chrétiens et ils sont au ciel. Oserez-vous dire qu'ils ne sont pas contents de moi I

Sulpice la regardait. Son émotion était tout au fond de son âme, et Chiffon ne pouvait point la deviner sur son visage. C'était bien une RostanI Où avait-elle pris cette belle fierté, l'enfant qui s'en allait naguère courant par les foires bretonnes, ou chantant sur les boulevards pour un sou ?

— Vous ne répondez pas, poursuivit Chifibn; je ne sais pas, moi, en vérité, pourquoi ils disent tous que vous êtes bon î vous tuez vos amis, et votre femme est malheureuse î

Ce coup-là portait en plein cœur. Sulpice tressaillit, et, durant une seconde, le jouge vint à son front pâle. Chiffon prit cela pour de la colère.

— Fâchez-vous ! s'écria-t-elle, renvoyez -moi ! Aussi })ien, si vous ne me renvoyez pas, je m'en irai toute seule. Vous aimiez mon père et ma mère, c'est bien ; à

cause de cela, vous voulez me donner leur nom et des millions. C'est trop pour être heureuse, des millions, mais on ne choisit pas sa destinée : Va pour des millions î Je ne sais pas au juste ce que cela vaut. Mais tout l'or du monde, entendez-vous, monsieur le docteur Sulpice, ne vaut ni une larme, ni une goutte de sang. Je ne vous laisse pas même le temps de me faire cette menace qui pendait à vos lèvres, je ne vous laisse pas le temps de me dire: Marie, si vous ne venez pas chez le duc de Rostan, vous perdez une fortune. Je vous dis, moi, à l'avance, et en toute vérité: cette fortune-là, je m'en moque I

Irène entrait en ce moment.

— Ma bonne cousine, lui dit Chiffon, je vous annonce que je vais reprendre ma jupe d'épluehe et mes sabots pour retourner en Bretagne.

Irène alla fermer la porte sur Virginie, qui tâchait de voir et d'entendre.

— Mon Dieu ! reprit Chiffon, ce n'est pas la peine de faire tant de mystère. J'en ai assez de vos grandeurs ! J'avais envie de jouer à la dame et d'avoir des robes de soie. J'en ai eu. Je m'ennuie d'être belle pour d'autres que pour mon Loriot....

— Voilà la chose, ma cousine, interrompit-elle ; votre mari veut que je sois riche. Pour que je sois riche, il faut, paraitrait-il, que Solange Beauvais meure de chagrin dans sa prison. Approuvez-moi ou ne m'approuvez pas, j'envoie promener cette fortune-là I

Irène s'élança vers elle et lui prit les deux mains.

— Ne me prêchez pas ! dit Chiffon, c'est impossible de me convertir î Au lieu d'aller chez votre duc, je vais me faire enseigner la route de la prison où est mon amie, Solange...

— Son amie Solauge I répéta à son tour Irène qui interrogea Sulpice du regard.

— Elles ont fait connaissance là-dedans, répondit le docteur en montrant le manuscrit dé la prisonnière.

Irène saisit le cahier et porta l'écriture à ses lèvres. Chiffon ouvrit de grands yeux.

— Vous l'aimez donc encore, vous? demanda -t-elle : c'est bon I je reviendrai vous voir quand mon cousin Sulpice ne sera pas là. Eh bien ! savez-vous, bonne cousine, je vais aller trouver notre Solange ; je lui dirai que vous l'aimez, je lui dirai que M. de Galleran pleure quand il parle d'elle. Et je raconterai aux juges, ajouta-t-elle en touchant le manuscrit d'un geste énergique, tout ce qu'il y a là-dedans, je le sais par cœur I

— Sulpice I Sulpice I s'écria Irène, émue jus(ju'aux larmes, résisterez-vous à cela?

— M^'^ de Rostan, dit Sulpice froidement, ne connaît pas le prix de ce qu'elle refuse. Elle n'a aucune idée dune fortune semblable à celle de M. le duc. Je la laisse libre. Dans mon opinion, il n'est pas permis de servir quelqu'un malgré lui. Mademoiselle de Rostan agira comme elle l'entendra. Ma maison sera toujours la sienne ; mais les portes de ma maison resteront toujours ouvertes pour sortir comme pour rentrer.

Il prit son chapeau et se dirigea vers la porte.

— Adieu mon cousin, dit Chiffon, je vais sortir et je ne rentrerai pas.

Au moment de passer le seuil, le docteur Sulpice se retourna.

— Avant de m'éloigner, reprit-il, je dois dire à mademoiselle de Rostan que j'ai fait, suivant ses ordres, des recherches pour retrouver son jeune compagnon.

— Loriot I s'écria Chiffon qui était déjà en train de jeter son camail sur ses épaules.

IrèDe et Sulpice échangèrent un regard à la dérobée.

Chiffon s'était élancée vers le docteur. Sa fierté était loin. Elle avait un sourire caressant et plein de prières. C'était bien en ce moment notre petite Chiffon d'autrefois.

— Vous l'avez retrouvé ? dit-elle.

— Oui, répondit le docteur, je l'ai retrouvé.

— Où est-il? où est-il?

— Tout ce que je puis vous dire, repartit le docteur, c'est que vous auriez vu votre ami chez M. le duc de Rostan.

— Ah I s'écria Chiffon, qui se redressa indignée, vous voulez m'acheter? C'est mal. Oui, oui, vous aviez bien trouvé I je l'aime plus que moi-même I Mais Dieu me dit de ne pas abandonner cette pauvre femme, même pour retrouver mon Loriot, et Dieu me le rendra sans vous I

En parlant, elle avait noué son mantelet et mis son chapeau. Elle courut vers la porte. Au devant de la porte elle trouva Irène et Sulpice. Irène la pressa contre son cœur. Cette fois, le docteur Sulpice avait des larmes dans les yeux.

— Père, murmura-t-il, les mains jointes et le regard au ciel, Rostan revivra : son cœur n'est pas mort I

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