ACTES NOTARIÉS
Ils étaient tous les trois assis autour du foyer, Chiffou, Irèoe et Sulpice. Chiffon était au milieu. Elle avait à répondre à de doubles caresses.
— Qu'aurais-tu fait, enfant chérie, demanda Irène, là-bas, à la prison, avec les geôliers et les gardiens?
— J'aurais tant prié, répondit Chififon, qu'on m'aurait laissé entrer près de la pauvre Solange.
— Mais il n'y a point de pitié, ma fille. On a beau prier, on a beau pleurer, la consigne est là. J'y suis allée, moi, qui te parle...
— Oh I vous, cousine, vous êtes bonne I interrompit Chiffon, qui jeta au docteur un regard d'espiègle rancune.
Sulpice lissait de la main les belles masses de ses clieveux.
— Lui aussi, reprit Irène, il vaut mieux que nous tous.
Sulpice eut un de ces sourires tristes et doux qui donnaient à sa physionomie une expression si particulière.
— Marie, dit-il, c'est vous qui verrez Solange la première. Je veux que le bonheur lui vienne par vous. Vous irez toute seule et la pauvre prisonnière croira voir son bon ange.
Ghififon lui jeta ses deux bras autour du cou.
— Ce sera aujourd'hui? dit-elle.
— Demain au plus tard, repartit le docteur ; et maintenant, chère enfant, préparez-vous pour tout de bon. Solange elle-même a grand besoin que vous réussissiez auprès de M. le duc. Quand vous avez dit : je ne veux pas de cette fortune, Marie, vous ne songiez pas au nombre des heureux qu'on peut faire avec une fortune semblable.
— C'est vrai, dit Chiffon qui se leva toute joyeuse ; mon Loriot sera riche 1
En la baisant, Irène lui dit à l'oreille :
— Merci pour elle et merci pour moi I
— Est-ce M. de Galleran qui avait volé? demanda étourdiment Chiffon.
Irène la regarda étonnée.
— Ne lui parlez jamais de celai murmura-t-elle.
— En voilà des rentrées et des sorties I dit Virginie quand elle fut de retour auprès de sa jeune maîtresse ; moi je n'aime pas tous ces mystères-là. Les cachoteries m'agacent. Pour un peu, je demanderais mon compte 1
— Comment, Virginie, vous voulez me quitter I
— Je vous suis attachée, mademoiselle Marie, répliqua la camériste, comme le fer s'attache à l'aimant,
comme la vigne s'attache à l'ormeau, sous le beau cie de rOccitanie, comme le malheur s'accroche aux créatures d'élite. Mais (^a n'est pas amusant, voyez-vous, ce qui vient de m'arriver. J'ai lu bien des romaus, je n'en ai jamais laissé un seul à moitié, quoiqu'il y en ait de fièrement durs à finir I je vas toujours jusqu'au bout; il m'en faut pour mon argent. Voilà donc la première fois que je reste, comme on dit, le bec dans l'eau; ça m'humilie.
— Soyez tranquille, dit Chiffon, nous irons délivrer ensemble la pauvre Solange...
— Vrai! ça ne finit donc pas en noir?
— En rose, ma fille! on ne pleure plus que de joie.
— Ah I fit Virginie désappointée, comme on dit : en queue de poisson. Alors, ce n'était pas la peine î
Dans le salon, Sulpice et Irène étaient seuls. Le docteur avait pris un livre.
— Vous ne vouiez pas me parler, Sulpice? dit Irène. Le docteur ferma son livre aussitôt. Irène pressa une
de ses mains entre les deux siennes.
— Je vous en prie à deux genoux, Sulpice, mon mari, reprit-elle en baissant la voix, prenez des précautions...
— Cette femme veut me tuer, n'est-ce pas ? interrompit Sulpice avec un sourire railleur.
— Oui, cette femme veut vous tuer, je vous le dis. J'en suis sûre. Les moyens sont préparés. Le meurtrier a reçu les arrhes, et l'arme est déjà dans ses mains.
— Comment savez-vous cela, Irène, si vous ne m'avez pas désobéi ?
Le regard de la jeune femme se baissa sous celui du docteur. 11 reprit :
— Je suis trop orgueilleux pour être jaloux, Irène,
mais mon amour pour vous, c'était votre confiance et votre obéissance...
— Mon amour à moi, interrompit Irène avec passion, mon amour pour vous, Sulpice, c'est mon être tout entier I Pourquoi m'avez-vous donné jadis une part de votre vie si vous ne vouliez pas que je vous aimasse uniquement et par-dessus tout ? C'est vous qui êtes en moimême, Sulpice ; et ce que j'appelle ma pensée retourne à son principe en allant à vous. Parfois, ceux qui sont trop forts, regardent trop haut : Ils ne voient pas le danger qui rampe à leurs pieds...
Sulpice bâilla légèrement et dit :
— L'histoire à jamais effrayante de l'astrologue qui se laissa choir au fond d'un puits I
Ce n'était pas la nature de Sulpice de répondre ainsi par la raillerie vulgaire à l'expression d'un tendre sentiment.
— Mon mari, mon mari, je ne vous reconnais plus I balbutia Irène les larmes aux yeux.
— Vous exagérez tout, dit Sulpice en détournant la tête ; avez-vous vu votre mère, ce matin ?
— Je la vois chaque jour.
— Gomment va-t-elle ?
— Il y a en elle depuis longtemps plus de raison et des souvenirs plus précis. Elle se plaint souvent de ne plus vous voir, Sulpice.
— Ne lui parlez de moi que le moins possible, Irène, dit le docteur en changeant de ton ; je voudrais qu'elle m'oubliât, si c'est possible.
— C'est impossible I repartit la jeune femme vivement ; Madeleine de Rostan n'oubliera jamais son sauveur.
— Mon Dieu 1 chère, dit Sulpice, comme s'il eût voulu, par sa simplicité afîectée, gourmander la chaleur
qu'Irène mettait à parler, c'est un souhait de médecin, voilà tout. Je répète que j'ai cessé à dessein de voir votre mère. Ai-je besoin d'ajouter que mon respect et mon dévouement à son égard n'ont point diminué? Je répète encore que pour le succès de ma tentative suprême, je désirerais que, momentanément, elle pût m'oublier.
Irène garda un instant le silence. Sulpice reprit son livre.
De grosses larmes coulèrent sur la joue pâle de la jeune femme. Elle se leva et traversa la chambre sur la pointe des pieds. Sulpice fit mine de ne la point entendre.
Dès qu'elle fut partie, il appuya s a tête contre sa main.
— Elle va chercher l'enfant, murmura-t-il.
Puis il ajouta, tandis que son regard se noyait dans le vide :
— La femme essaie toujours d'éloigner l'heure du combat. Pauvre Irène bien-aiméel Après cette lutte, d'autres luttes, c'est la vie. Vainqueur ici, je nje prendrai corps à corps avec la science... et la science veut tout l'homme ! et l'homme n'en voit point le bout 1
Irène revint, en effet, tenant dans ses bras une petite fille aussi rose, aussi belle, aussi jolie que cet adorable enfant de Somerset - House, le chef-d'œvre de Lawrence — Lawrence, le peintre qui fait sourire et pleurer toutes les mères.
— Laissez votre livre, dit-elle presque gaiement, et prenez Madeleine sur vos genoux.
Sulpice tendit ses deux bras. Il trembla en pressant l'enfant contre son cœur. La belle petite fille ramageait. Sait-on ce qu'elles disent? Gela ennuie les indifférents. Le père et la mère écoutent : c'est plus doux qu'une
strophe de Lamartine, c'est plus beau qu'une phrase de Beethoven. Et les plus grands, les plus graves sont ceux qui s'amusent le mieux à cela.
La petite Madeleine était sur les genoux du docteur ; Irène dit :
— Vous voyez bien que vous n'avez pas le droit de jouer ainsi votre viel
Sulpice éleva l'enfant au-dessus de sa tête.
— Seras-tu une bonne femme, Madelinette? dit-il ; obéiras-tu à ton homme ?
— Non, répliqua fermement Madeleine, je tcux à Dada I
Sulpice, cédant à ce légitime désir, la mit à cheval sur sa cuisse, et la fit trotter. La petite fille, heureuse, criait et riait.
— Il y a des femmes qui ont leur mari tout à elles, pensait la pauvre Irène.
— N'est-ce pas, Madeleine, reprit-elle, que tu mourrais si lu perdais ton père?
— Oh I oui, répondit Madeleine, encore I encore I à dada I
— A l'âge qu'elle a, ma femme, dit Sulpice, vous étiez déjà tout à moi. Je vous berçais, je vous aimais...
— Plus qu'à présent, interrompit Irène.
— Que faut-il donc faire pour vous prouver que je vous aime?
— M'entendre.
Sulpice déposa l'enfant entre les bras de sa mère.
— Irène, reprit-il, j'ai besoin de votre vie comme vous avez besoin de la mienne. Je vous ai dit que vous risquiez votre vie chaque fois que vous entrez dans un état de somnambulisme. Vous avez emprunté le secours d'un homme pour aller contre ma volonté. C'est plus qu'une désobéissance, c'est presque une trahison. Nous
ne sommes pas mi ménage ordinaire, ma femme, et ceux qui connaissent le cœur humain savent que ces liens trop étroits sont les plus faciles à rompre... Laissez-moi parler, je vous prie, et ne prenez pas la peine de vous défendre, je ne vous accuse point. J'ai su votre première entrevue avecM. de Galleran à Saint-Pierre de Berchère. Vous ne pouvez pas m'objecter que moi-même je vous l'ai adressé : l'entrevue avait précédé ma lettre. J'ai su votre visite à ce même M. de Galleran, chez lui, rue Neuve-des-Mathurins. Si vous m'aviez demandé conseil, peut-être ne l'auriez-vous pas choisi pour une intimité si grande.
— Je voulais savoir, dit Irène. Quand un danger vous menace, je le sens. Je voulais vous sauver!
— Encore une fois, reprit Sulpice, je ne vous reproche rien de ce que le monde appelle crime ou même faute ; je vous reproche d'avoir voulu me porter secours malgré moi ; je vous reproche de mettre votre jugement à la place du mien, au risque d'entraver ma marche.
Mais tout ceci ne plaisait point à ce beau petit ange de Madeleine, qui demanda impérieusement :
— Dada, papal dadal
Sulpice la reprit sur ses genoux, et ce fut en fournissant un temps de galop franc qu'il poursuivit :
— Une bonne femme doit obéir avant tout... n'est-ce pas, Madeleine? Quand vous avez voulu me révéler le prétendu danger qui me menace, j'ai refusé de vous entendre. De là vos tristesses et vos pleurs. J'ai refusé de vous entendre, parce que je savais avant vous ce que vous alliez me dire, et parce que je désapprouvais la manière dont vous l'aviez appris. M. de Galleran aime Solange ; cela le réhabilite à vos yeux et peut-être aux miens. Ce n'est pas une raison pour le mettre entre vous et moi. Faut-il maintenant vous parler du monde?
Madeleine, mon trésor, vous serez une fière écuyère ! Je sais braver le monde, mais au besoin seulement. Ce sont des fous qui jettent au monde l'inutile défi. M. de Galleran n'est pas l'homme qui récompensera l'avenir de Solange : Certaines fautes ne se rachètent que par la mort...
— Quoi ! voulut interrompre Irène.
— Oh I Madelinettel ma perle 1 les belles couleurs que lu as ! reposons-nous, maintenant, car il ne faut pas abuser de l'équitation.
11 coucha l'enfant sur son sein comme s'il eût été sa mère, puis il reprit :
— Solange ne connaît pas son propre cœur. Mais c'est de vous-même que je veux vous parler, Irène. Qu'avezvous appris dans votre sommeil? Quelles paroles M. de Galleran a-t-il notées sur ses tablettes ? Que vous a dit la fameuse mèche de cheveux?
— Il est donc vrai que vous savez tout! balbutia Irène.
— La marquise veut me tuer, continua Sulpice ; comment pourrait-il en être autrement puisque je la gène, et qu'elle n'a jamais reculé devant le sang? Elle a pour complice le vieux Jean louril : c'est naturel. L'instrument choisi pour me frapper est Nieul, l'ancien domestique du château.
— Mais le piège qu'on doit vous tendre... dit Irène.
— La marquise est habile. Le piège est bien imaginé, quoiqu'un peu romanesque...
— Il était terrible, Sulpice I terrible I fît Irène toute pâle; si l'on n'eût pas été prévenu. Vous autres, médecins, vous êtes comme les prêtres, vous ne pouvez pas refuser votre ministère. Et ce Nieul que vous avez déjà soigné par charité...
— Nieul était bien choisi. La Morgatte est habile.
Madeleine, la belle, au lieu de dormir, mettait tous ses soius à dénouer la cravate blanche de sou père. Sulpice l'ôta de son cou, et la lui livra tout entière. 11 n'y avait pas au monde d'enfant mignon pour savoir chiffonner comme Madeleine!
— Puisque vous avez tout découvert, dit Irène, me voilà bien rassurée. Nieul aura beau envoyer, vous n'irez pas.
Irène ne parlait pas selon sa pensée.
— J'irai, dit Sulpice.
Puis il ajouta en s'animant par degrés :
— C'est vous tous qui m'avez poussé dans cette voie. Mon père est au ciel, et je ne sais pas ce que c'est que la vengeance. Ce n'est pas pour venger mon père que je travaille, c'est pour lui obéir. Mon père eût fait ce que je fais, peut-être autrement, peut-être mieux, mais il n'eût pas pu donner à un dévouement une plus grande part de sa vie. Je ne vous parle pas souvent de cela, Irène, parce que je veux votre amour, et non point votre reconnaissance. Ma tâche est difficile. J'ai devant moi des obstacles auxquels vous n'avez même pas pu songer. Si j'étais en face d'un homme, j'aurais pour répondre ce jeu vaillant et stupide de l'épée. Si j'étais en face de la première venue, je pourrais m'adresser à la justice humaine. Mais cette femme a porté le nom de Rostan, et je ne veux pas salir d'avance, par le scandale, le nid d'où sortira cette nouvelle raee de Rostan, qui sera mon ouvrage, avec la permission de Dieu. Quand je suis seul, j'interroge mon père. 11 faut que le nom de Rostan reste pur.
— Mais alors... fit Irène.
— Et pourtant, reprit Sulpice, il faut que cette femme meure. Tant qu'elle vivra, il n'y aura point de sûreté pour le fils de votre mère, point de sûreté pour la fille
de Victoire. Tant qu'elle vivra, mon œuvre sera inachevée.
— Quel est votre dessein ?
— Irène, si ce Nieul me fait appeler pendant mon absence, ne me le cachez point. Envoyez-moi chercher au plus vite. Croyez en moi, n'essayez pas de m'aider, nous touchons au but, et je ne crains plus que vous seule.
Irène baissa la tête. Sulpice prit sa main qui était glacée et la baisa.
— Allons, Madelinette, dit-il en se levant, vous voilà endormie, et vous souriez comme un chérubin du ciel. A quoi rêvent ces anges pour avoir de pareils sourires ?
C'est la conscience des bonnes actions qui donne les doux rêves, et Madeleine, la belle, avait fait une guipure de la cravate blanche du docteur.
A cette heure il y avait joyeuse réunion de famille chez le roi Truffe. Autour de la grande cheminée se rangeaient les de Morges, Astrée, Fernand, et l'autre Marie de Rostan, la rivale de Chiffon, qui n'était autre que ce petit coquin de Loriot. François de Rostan fumait sa pipe dans le jardin. Il avait beaucoup diminué depuis un mois, bien qu'il bût le double. Il avait des chagrins.
Mais, quelque chose de triste, c'était le changement qui s'était opéré chez ce pauvre roi Truffe. 11 était encore bouffi, mais cela tombait lamentablement, comme si chacune de ses joues eût été une vessie mal pleine. Ses yeux ternes s'enfonçaient sous la ligne presque incolore de ses sourcils. Les mèches plates de ses cheveux grisonnants se collaient à son front déprimé. Sa bouche s'affaissait ; son triple menton cédait à sa cravate, comme un gros œuf de tortue, rompu à trois plis. Tout cela dépérissait ; rien ne tenait ; l'armature nécessaire manquait à cette
flasque apparence du bonhomme. On se demandait presque comment cela gardait encore forme humaine.
Solange n'était plus là, l'empoisonneuse. Depuis son départ, le roi Truffe s'en allait eu vérité grand train.
Le bon vieux médecin, type et symbole que nous avons vu dans le salon de la marquise Astrée, expliquait fort pertinemment ce phénomène. Il prouvait, par des exemples nombreux et frappants, que les gens habitués à être journellement intoxiqués meurent dès qu'on cesse de les assassiner.
L'arsenic, entre autres substances calomniées, engraisse et tient en fraîcheur. C'était, dit-on, l'unique secret de Ninon de l'Enclos.
Il s'agit de savoir s'en servir.
Le roi Truffe se mourait faute d'arsenic. Le bon vieux médecin lui ordonnait la saignée.
Et il disait chaque matin avee cette douce gaieté qui le rendait si agréable :
— M. le duc vivra cent ansi cent ans I... sauf les cas de force majeure.
C'était désormais la marquise Astrée elle-même qui servait de femme de chambre au roi Truffe. On doit penser s'il était bien soigné.
L'étoile de la famille de Morges s'éclipsait notablement. La comtesse avait eu beau expliquer à M. le duc que les jeunes filles sont des êtres bizarres qui se font un jeu de repousser ce dont elles ont le plus d'envie, M. le duc avait compris les répugnances de Gabrielle. Gabrielle voulait entrer au couvent. Madame la comtesse et le vidame de Pomard commençaient à désespérer.
On ne songeait plus guère qu'à tirer pied ou aile de la succession ; car la succession était pour ainsi dire ouverte. Le roi Truffe baissait à vue d'œil.
Le notaire déjeunait et dînait à la maison. Quantité de projets de testament avaient été faits, puis défaits. Le bonhomme montrait une certaine répugnance pour ce genre de récréation.
Madame la marquise occupait la place d'honneur, rayonnante de calme et de beauté. Auprès d'elle était Loriotte qui ne déplaisait point à M. le duc, et qui pouvait à bon droit passer pour son héritière présomptive.
De l'autre côté de Loriotte se trouvait M. Fernand de Rostan, rajeuni par l'air modeste et candide qu'il se donnait. — Ensuite venait le notaire commensal, puis le poëte Sensitive qui ne désespérait pas d'être couché utilement sur le testament — puis M. et madame de Morges un peu moroses, — puis Gabrielle, pâle et triste, auprès du roi TrutFe, plongé dans un demi-sommeil.
Nous n'avons pas besoin de dire que Loriotte faisait pour la meilleure part, les frais de l'entretien. On s'extasiait à la ronde sur sa gentillesse, sur sa candeur, sur sa grâce naïve. Chaque parole qu'elle disait avait un succès fou. Madame la marquise employait toute son adresse à la pousser en avant quand il le fallait, â la retenir quand Loriotte prenait le mors aux dents.
Le roi Truffe se déridait parfois aux saillies de cette chère enfant. Fernand lui faisait les yeux doux par ordre de la marquise : car M. le duc avait caressé ce rêve de voir unis ses deux héritiers.
Gela lui remplaçait le couronnement de la rosière et Ton s'occupait déjà des menus détails de la cérémonie.
Quant à Sensitive, cet esprit fin et véritablement subtil, Todeur de sainfoin et de coquelicot exhalée par cette jeune Bretonne, l'enivrait. Il entendait, quand elle parlait, des tic-tac de moulin, à moins que ce ne fût la
voix sévère de l'Océan sur les grèves. Il n'avait qu'à fermer les yeux pour voir des guirlandes de bluets, des épis entrelacés, des râteaux, des brouettes et des faucilles.
11 lui avait" déjà demandé deux ou trois fois :
— Mademoiselle Marie, ne regrettez- vous pas un peu la chère odeur des étables? Ah! ah? la noire I la grise I mademoiselle Marie ; et celle qui est marquée de roux, comme les grands bœufs de je ne sais plus qui !
Sensitive oubUait volontiers le nom des poètes, ses confrères.
— Dites-moi, reprenait-il, préférez-vous la pervenche a la fleur de chicorée sauvage? Je connais tout cela, moil Nous irons à Meudon cet été ; vous retrouverez la belle ature...
— C'est les coucous qui fait de beaux bouquets, répondait Loriotte, et n'y a point de vaches grises chez nous.
On riait. Sensitive se pâmait d'aise.
— Voyez-vous, faisait-il observer à ses voisins, cet arôme champêtre me remonte comme un verre d'excellente liqueur. Il y a des nuances : Un petit garçon n'aurait pas répondu cela. Les petites paysannes ont l'esprit légèrement moqueur et très-caressant. Je vous demande pardon, mademoiselle Marie, d'employer le mot petite paysanne en parlant de vous, personne ne respecte mieux que moi l'illustre nom que vous portez.
Il salua le roi Truffe.
— N'y a pas d'affront, dit Loriotte, ça m'est égal.
Il trônait admirablement bien, ce petit Loriot. Il avait un aplomb à l'épreuve . En un mois, Ghiff*on avait perdu les trois quarts de ses locutions villageoises. C'était une Parisienne prédestinée. Loriot, lui, n'avait rien perdu ni rien gagné. 11 avait, en vérité, l'air d'une belle grosse II 27*
fille de la campagne, et tout le monde s'y trompait de bonne foi.
Du reste, notre petit Loriot n'était nullement complice de l'intrigue qui se tramait autour de lui. On ne l'avait mis dans aucune confidence. Il n'était pas curieux. Sa position présente lui plaisait trop pour qu'il eût la pensée de regarder au dehors. Il jouissait de la vie avec toute la sensualité d'un adolescent plein de santé, doué d'un appétit dévorant. Il faisait quatre repas sérieux par jour, sans compter les chatteries ; il dormait des nuits de douze heures dans de beaux draps fins et ronflait sur des oreillers garnis de dentelles ; il se mettait des odeurs partout pour sentir bon, et l'histoire dit qu'il embrassait assez souvent sa camériste étonnée: une jolie fille qui lui achetait de l'eau -de-vie en cachette.
Si le poëte Sensitive avait su que mademoiselle Marie de Rostan aimait l'eau-de-vie, quelle étude! Il aurait dit : Ce n'est pas un petit garçon qui ferait cela î
Loriot, plus heureux qu'un coq en pâte, se laissait vivre, dédaignant le passé et n'ayant nul souci de l'avenir.
Depuis quelques minutes, la conversation languissait dans le salon du roi Truffe. Madame la marquise avait fait un signe au notaire qui s'était rapproché du bonhomme, un autre signe à Fernand qui avait pris la main un peu rougeaude de sa cousine Loriotte. Madame la marquise se leva et se rapprocha de M. le duc.
— Monsieur, dit-elle au notaire avec reproche, je vous avais prié de ne point fatiguer notre cher cousin. N*a-t-il pas du temps de reste pour songer à toutes ces affaires?
— Du temps I répéta le roi Truffe, dont le pauvre bon visage s'ennoblissait par la tristesse, du temps, ma
belle cousine I si l'on pouvait acheter des années avec de l'or...
— Mais, grand Dieul s'écria madame la comtesse de Morges, qui donc vous met de semblables idées dans la tête, mou cher duc? Vous parlez comme si vous étiez à la mort, tandis que, Dieu merci I les bulletins du docteur sont de plus en plus rassurants.
Le roi Truffe secoua la tête.
— Ah I reprit madame de Morges en se penchant à son oreille, je sais bien ce qu'il vous faudrait, pauvre ami 1 Vous êtes si bien fait pour apprécier les douces joies du cœuri Une compagne aimante et dévouée...
Le roi Truffe tourna son regard languissant vers Gabrielle de Morges qui rêvait, toute pâle aussi et bien changée.
— Elle reprendrait sa gaieté du même coupi dit audacieusement la comtesse.
Astrée, penchée à l'autre oreille, prit les deux mains de M. le duc.
— Voyez ces deux enfants, murmura-t-elle ; délicieux tableau pour un père I Et n'êtes-vous pas effectivement leur père, puisque tous les bonheurs leur viendront par vous ?
— C'est justement pour assurer leur avenir... voulut insister le notaire.
Mais la comtesse de Morges se récria. Le Vidame de Pomard et Astrée elle-même firent chorus. Sensitive aimait assez à entendre parler testament. Il procurait des billets de spectacle au notaire et'vivait d'espoir.
— Je me sens faible aujourd'hui ; dit le bonhomme qui renversa sa tête sur le dossier de la bergère.
— C'est le temps, insinua madame de Morges ; j'ai ma névralgie dans la tempe gauche.
Le vidame de Pomard se disait :
— Si ça ne nous rapporte rien, il n'y a plus de justice en cet univers I s'être ennuyé ainsi pendant des mois entiers I
Il tourna la tête pour dissimuler un bâillement désespéré.
— Pauvres chers enfants I reprit le roi Truffe qui essuya une larme, car la pensée de sa fin prochaine le faisait souvent pleurer ; me regretterez-vous?
Il s'adressait à Fernand et à Loriotte. Loriotte dit oui tout uniment. Fernand fit un discours. Le roi Truffe pensa tout haut :
— Je veux qu'ils soient heureux.
Il se redressa sur sa bergère avec l'aide d'Astrée. Un peu de vie se ralluma dans son regard.
— Ma détermination est prise, dit-il; je suis entouré ici d'amis ; qu'on me lise le projet de testament et les actes de notoriété.
Un long soupir s'échappa de la poitrine d'Astrée. Madame de Morges courba la tête. Le vidame eut à l'intérieur un épanchement de jurons. Gabrielle ne savait même pas ce dont il s'agissait.
Le notaire tira de sa poche une liasse de ces papiers rudes au toucher, robustes, jaunâtres, forts comme du carton, de ces bons papiers où le progrès n'a pas encore mis du coton, des papiers sérieux, des papiers d'affaires, des papiers qui méprisent avec raison le papier à lettre et le papier de lettres.
Papiers à contrats, papiers à donations entre vifs, à testament, chers papiers qui enveloppent des champs, des futaies, des moulins, des châteaux, des rentes sur l'Etat, des maisons à six étages.
Pour ces papiers, Seusitivc infidèle eût renié l'aubépine en fleurs, la sombre verdure des houx, et même les
petits lézards qui courent en zigzag sur les murailles crevassées I
Il se fit un silence. Le notaire essuya ses lunettes et commença :
(( L'an mil huit cent cinquante -deux, le vingt-nenf novembre, ont comparu devant maître... et son collègue : 1° le sieur Durand de la Pierre (Joseph-Pierre-Gorentin), employé du commerce, majeur, domicilié à Paris, rue du vieux-Colombier, 31, soussigné ;
(( 2° Dame veuve Rio (Gélestine-Sidonie), rentière majeure, domiciliée à Paris, place du Caire, 1, soussignée ;
« 3° Touril (Jean-François), négociant, majeur, domicilié à la Chapelle-Saint-Denis, près Paris, rue de la Goutte-d'Or, n°..., soussigné ;
(( 4'' Gandeau (Pierre-Marie), ancien sous-officier de la douane, retraité, majeur, domicilié à Plouësnon (Gôtesdu-Nord), soussigné,
D'une part ; D'autre part,
((1° Le sieur Jean de Rostan, rentier, mineur, domicilié en son hôtel à Paris, rue de Matignon, soussigné ;
« 2° Demoiselle Marie de Rostan, rentière, mineure, même domicile.
« Et a été déclaré :
c( 1° Par le sieur Durand Delapierre (Joseph-Pierre- Corentiij) aux qualités que dessus, qu'il est à sa connaissance personnelle et immédiate que le quatre novembre mil huit cent trente-cinq, la demoiselle Victoire-Félicité- Marie de Rostan, fille de feu le comte de Rostan du Boscq, en son vivant capitaine de la marine du roi, a mis au monde un enfant du sexe féminin, dont le père était Antoine de Rostan, marquis de Maurepar, cousin
de ladite Yictoire, en ce temps condamné par contumace pour fait de rébellion. Il y avait promesse de mariaee. Ledit enfant, du sexe féminin, déposé, la nuit du 6 novembre, même année, au cimetière de Saint-Cast, fut recueilli par le nommé Méruel (Nicolas), douanier de la brigade de Saint-Jacut-en-Mer. Ledit enfant reçut le nom de Marie sur les fonts du baptême. Le soussigné ne l'a jamais perdue de vue et affirme sous son serment que c'est la demoiselle de Rostan (Marie) aux qualités et domicile que dessus.
« 2° Par le même sieur Durand de la Pierre, que dans ladite nuit du six au sept novembre, même année mil huit cent trente-cinq... »
— Si M. le duc le désire, interrompit ici le notaire, on peut abréger.
— Lisez tout, répliqua le roi Trufife.
— Par le fait appuya Sensitive, ces vieilles et vénérables formes qui se sont perpétuées à travers tant de révolutions ont je ne sais quel parfum...
Loriotte avait sommeil ; le jeune M. Fernand, autrement dit Jean de Rostan, affectait une candide indifférence, et madame la comtesse de Morges avait déjà dit trois fois :
— Ceci n'a aucune valeur légale.
— Outre que cela prouve, avait ajouté le vidame de Pomard, que mademoiselle de Rostan serait un enfant naturel.
— Je vous ferai observer, répondit le notaire, que ces actes ne tendent point à copstituer des droits successifs, mais uniquement à établir, le cas échéant, l'identité des deux derniers rejetons de la maison de Rostan.
Il reprit ses cahiers et desserrait les lèvres pour continuer sa lecture, lorsque la porte s'ouvrit tout à coup. Un valet annonça à haute voix :
— Monsieur le docteur Sulpice !
La marquise Astrée serra le bras du notaire. Le couple de Morges eut un sourire. Fernand pâlit, et le roi Truffe se levant avec peine, fit deux ou trois pas chancelants au devant de Sulpice.