‹ ParisChapitre 3 sur 28 · II U · texte numérisé non relu

II U

— Changeons de place, dit-il, car Roblot était du côté de la chaussée.

Dès que le docteur eut pris le coin de Roblot, il se pencha en dehors de la portière et promena son regard le long du trottoir opposé, d'un bout à l'autre de la rue. Puis il examina la maison qui lui faisait face. La plupart des persiennes étaient fermées. Au cinquième étage une silhouette se détachait sur la terrasse. C'était un jeune homme accoudé sur le balcon et fumant une pipe turque.

— Vous ne m'écoutez plus? dit Roblot.

— Si fait, répliqua Sulpice qui réussissait à garder son calme.

— Je n*ai plus grand'chose à vous dire. Trois fois le vieux Nicolas entendit parler des deux petits depuis leur départ. Ils allaient chanter et danser dans les foires...

— Chanter et danser! répéta Sulpice ; ceux que nous avons vus chantaient et dansaient. Dieu les aurait-il vraiment amenés sur mon chemin ?

— De Bretagne à Paris, dit Roblot, la route est longue.

— Ceux-ci l'ont bien faite, repartit le docteur. Roblot hésita, puis il reprit :

— La Morgatte a fait courir le pays là-bas par des gens à elle. Le vieux Méruel ne savait pas trop ce que c'était que ce duc de Rostan qui a racheté le château, la maison, les moulins, la futaie, enfin tout ce que les Rostan avaient avant la révolution. Il m'a dit : Tout cela reviendra peut-être à la fille de Victoire et au fils de Madeleine, à moins que Sulpice ne garde tout pour sa emme Irène. ^

Ce disant, Roblot jeta uq regard furtif au docteur. L a belle figure de Sulpice souriait tristemeut. < — Irène I répéta- t-il.

Puis il ajouta :

— Ma femme ne mangera jamais que mon pain. Roblot lui prit la main et la serra rondement.

— Pardon, excuse 1 fît-il d'une voix émue, j'aurai confiance en vous comme j'avais confiance en votre père. Vl'à donc la fin : il est venu dans le pays un ancien laquais du château, nommé Lapierre...

Sulpice fit un mouvement.

— C'est la Morgatte qui l'avait envoyé, ajouta Roblot. Ce Lapierre est allé voir le vieux Nicolas et lui a proposé de l'argent pour témoigner...

— Témoigner de quoi? demanda le docteur.

— Ce laquais disait qu'il retrouverait bien les deux petits, mais qu'il fallait établir leur... leur... enfin une chose que la loi réclame.

— Leur identité?

— C'est ça. Et le vieux Nicolas était en train de me dire : Méfiance I quand la bonne femme revint de la cave avec la cruche.

— Buvez, dit-elle en remplissant mon écuelle, ça vaut mieux que le bavardage de mon pauvre homme, qu'est en enfance depuis longtemps déjà.

Nicolas m'attira tout contre lui au moment où j'allais boire.

— Tu as promis? me fit-il.

— Et j'accomplirai ma promesse.

— Souviens-toi bien... Jean... Marie... la médaille de la Vierge au bout du chapelet... et que Dieu te bénisse I

Il ferma les yeux, car ce travail de parler l'avait épuisé.

La femme dit :

— Ce serait bien heureux pour lui, si le bon Dieu l'appelait, car il ne peut plus ni manger, ni boire, ni travailler, ni rien.

Le grolet le prenait. Je crus entendre encore qu'il disait :

— La médaille...

Dans cette rue Neuve -des-Mathurins, silencieuse et solitaire comme une rue de province, on entendit le roulement d'une voiture. Tout en écoutant le récit du matelot, Sulpice n'avait pas cessé d'avoir l'œil et l'oreille au guet. Au moment où la voiture approchait, Roblot put remarquer que la respiration du docteur devenait plus forte. C'était un cabriolet de louage. Il passa franc devant le numéro 23 et un soupir de soulagement s'échappa de la poitrine de Sulpice qui consulta sa montre pour la troisième fois.

— Cinq minutes de plus que l'heure I murmura-t-il.

— J'ai fait ma commission, dit Roblot. Maintenant j'aurais deux choses à vous demander : madame Madeleine est-elle morte?

Sulpice garda le silence comme il avait fait, quand la marquise Astrée lui avait adressé pareille question.

— Pourrai-je voir sa fille Irène? demanda encore Roblot.

— Oui, répondit Sulpice.

Il y eut un silence. Roblot le regardait et semblait hésiter à parler.

— Ma foi de Dieu, reprit-il brusquement, j'ai peur d'avoir dépensé mon argent et mon temps pour le roi de Prusse ! Tout ça m'a l'air d'être le cadet de vos soucis, monsieur Sulpice I

Le docteur releva la tête. Il y avait de la sévérité dans sa voix.

— L'ami, répondil-il, mon père était le serviteur de Rostan ; mon père a donné sa vie entière pour Rostan. Jusqu'ici, j'ai fait comme mon père. Je suis médecin ; tout ce ce que la science moderne enseigne, je le sais ;

il y a (les instants où mon âme aspire au-delà des bornes de la science. Ce serait mon devoir d'écouter le cri de mon âme, et de lui dire : Marche dans la voie inconnue. Mais l'homme n'a qu'une vie et les heures de la vie sont comptées. Je fais taire mon âme, et je reste attelé à une œuvre bornée, parce que mon père m'a dit : « Sois fidèle, » et que le souvenir de mon père est plus fort que ma passion de savoir et de pouvoir. Peut-être ne me comprenez-vous pas complètement, ami Roblot. Je parle en ce moment beaucoup plus pour moi-même que pour vous. Dieu me pardonnera d'avoir obéi à mon père. D'autres viendront qui auront l'âme libre et qui accompliront ce que j'aurais pu tenter.

La voix du docteur s'animait ; il la contint au moment où il la sentit éclater, et reprit :

— Si le fils de Madeleine, qui est le frère de ma femme, et la fille de Yictoire existent, ils seront riches ; ils porteront le nom de Rostan plus haut que ce nom ait jamais pu monter. J'ai déshérité Irène en l'épousant ; le bien do Rostan ne doit pas aller à la postérité du patron Sulpice. Tout pour eux, rien j.our nous!

— C'est bien, celai s'écria Roblot, qui lui serra vigoureusement la main. Dieu vous récompensera, c'est moi qui vous le dis.

Le docteur avait relevé la tête.

— Irène aurait pu être riche aussi, murmura-t-il, tandis qu'un^ sourire triste errait autour de sa lèvre, et porter un nom glorieux. Irène, ma femme, aurait pu...

Il s'interrompit et poussa une exclamation de surprise. Le cabriolet de louage était revenu sur ses pas et stationnait à trois portes de là. Une femme vêtue de noir en était descendue et frappait àla porte cochère du n° 27. Elle entra et en ressortit bientôt pour soulever le marteau du n° 25

Il k*

— Descendez, dit le docteur qui ouvrit la portière. Sa voix était si changée que Roblot obéit machinalement.

— Elle va ressortir encore, continua le docteur tout bas ; mettez-vous près de l'autre trottoir, et quand elle s'approchera de la porte qui nous fait face, prononcez ce nom : Solange I

— Solange? répéta le matelot.

Sulpice fit un signe affirmatif.

La femme vêtue de noir sortit du n° 25, comme il l'avait annoncé. Jusqu'alors elle était restée dans l'ombre ; mais il y avait un bec de gaz entre le n° 25 et le n° 23. En apercevant un homme debout sur la chaussée, l'inconnue détourna vivement la tête. Le réverbère n'éclaira que le camail de velours noir drapé sur ses épaules et le derrière de son chapeau.

Le docteur avait les deux mains crispées sur sa poitrine.

Du haut du balcon ce mot tomba :

Le docteur leva les yeux et vit Tombre qui se penchait sur la terrasse.

Une sueur froide couvrit ses tempes.

L'inconnue touchait le bouton de cuivre du n°23, lorsque Roblot, faisant un pas en avant, appela à demivoix :

— Solange I

La jeun3 femme lâcha le bouton et tourna la tête vivement.

Roblot et Sulpice aperçurent en même temps son visage. Roblot recula jusqu'auprès de la voiture, et murmura d'un accent stupéfait :

— Madame Madeleine I

La porte venait de s'ouvrir. La jeune femme avait disparu.

— Remontez, ordonna Sulpice d'une voix tranquille.

— Je suis foui dit Roblot en reprenant sa place ; madame Madeleine aurait à présent vingt ans de plus que celai

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