‹ ParisChapitre 21 sur 28 · BATAILLE DE DAMES · texte numérisé non relu

BATAILLE DE DAMES

Ceci était un événement. Il y avait déjà plusieurs jours que le docteur Sulpice n'avait mis les pieds dans le salon de llostan. M. le duc l'avait mandé dix fois pour le moins sans que Sulpice fût venu à son appel. Irène aussi semblait s'être éloignée. Elle avait eu une entrevue hors de l'hôtel avec M. le marquis de Rostan, son père. Le grand Rostan, au sortir de cette entrevue, avait bu une demi-bouteille de rhum, et son ivresse avait tourné aux larmes.

Sulpice prit la main du roi Truffe et le reconduisit à son fauteuil. Le pauvre bonhomme se rassit tout tremblant. Sulpice resta debout auprès de lui, les yeux fixés sur ses yeux et sans lui lâcher la main. Il se faisait un grand silence dans le salon.

— Il semble que la vie revient en moi, dit le roi Trutié, dont les paupières se baissèrent et rendirent une

larme ; la chaleur redescend dans mes jambes glacées ; ma tête est moins brûlante ; mon souffle ne blesse plus ma poitrine. Vous seul au monde pouviez me guérir. Pourquoi m'avez-vous abandonné?

— Monsieur le duc, répondit Sulpice, le médecin n'a d'action que sur la maladie, et la médecine n'agit que par des remèdes. Vous avez d'autres ennemis que la maladie, et bien souvent je n'ai point trouvé en vous la trace que mes médicaments laissent après eux.

— J'ai été trahi, je le sais bien! s'écria le bonhomme. Vous voulez parler de cette malheureuse Solange. Moi qui l'aimais tant I moi qui l'appelais ma fille I

Sulpice lâcha sa main, et, sans baisser la voix :

— C'est moi qui avais placé Solange Beauvais auprès de vous, monsieur le duc, dit-il ; Solange Beauvais n'a jamais rien fait que par mon ordre.

Vous eussiez entendu une mouche voler dans le salon du roi Truffe.

— Justice tardive! murmura Fernand après un long silence ; cet aveu fait à propos eût épargné à Solange bien des jours de torture.

Le docteur ne répliqua point à Fernand et ne regarda pas de son côté.

— Monsieur le duc, reprit-il, si ce jeune homme est, comme ou le dit, le fils de François Ilostan, ma femme est sa sœur. Je connais ce jeune homme. Je connais tous les gens qui vous entourent. C'est pour cela, monsieur le duc, que j'ai cessé de vous donner mes soins.

Il y eut un murmure. Le roi Truffe se redressa.

— Quiconque veut rester mon ami doit se taire quand le docteur parle ! s'écria-t-il avec l'énergie de la peur ; docteur, ajouta-t-il, ayez pitié de moi ! Docteur, si vous voulez, je me donnerai à vous tout entier. J'irai habiter votre maison. Vous serez mon héritier...

Sulpice fit un geste si fier que le pauvre roi Truffe resta bouche béante et sans parole.

— J'ai déshérité Irène de Rostan quand je lui ai donné mon nom avec mon amour, prononça lentement Sulpice. Elle n'a plus de père, parce que je méprise son père ; elle n'a plus de famille, parce que je suis sa famille.

Fernand sourit et murmura :

— En revanche, elle a un amant.

Le docteur traversa le cercle et vint à lui sans colère.

— J'ai entendu, monsieur Fernand, dit-il, quoique vous ayez parlé bien bas. Ce mot me prouve que vous êtes imposteur et non point dupe : car Jean de Rostan, alors même qu'il aurait votre passé, n'insulterait pas sa sœuri Vous m'appelez sorcier quand vous vous moquez de moi. Voulez-vous que je tire votre horoscope? Vous avez trois jours à vivre, monsieur, et c'est Robert de Gaîleran qui vous tuera.

Fernand n'était pas un lâche. Il essaya de se lever, mais un poids écrasant le tenait cloué à son siège. 11 était livide plus qu'un mort.

— Que vous a-t-il dit? demanda la marquise Astrée, quand Sulpice eut pris place au centre du cercle.

— Rien, répondit Fernand, qui passa le revers de sa main sur son front comme un homme qui s'éveille.

Il se fit encore un silence- Le grand Rostan vint aux carreaux voir qui était entré dans le salon. Dès qu'il aperçut le docteur Sulpice, il tourna le dos et alla finir sa pipe au bout du jardin.

Sulpice seul restait calme. Les do Morges et Sensitive avaient cette émotion qu'on éprouve au théâtre à l'approche d'une situation capitaic. lis n'étaient pas directement intéressés à la question, mais les de Morges eussent donné volontiers un coup d'épaule pour aider à la défaite d'Astrée.

Le notaire feuilletait ses papiers avec une impatience visible.

Loriot ne subissait pas beaucoup cette influence étrange du docteur Sulpice, qui agissait si puissamment sur les autres assistants. Loriot fixait sur le docteur son regard un peu effarouché, mais curieux. Il reconnaissait trèsbien riiomme qu'il avait vu à l'auberge de Maintenon et dont il avait dit : Celui-là est beau comme un roi !

Loriot se souvenait que cet homme avait parlé avec bonté, et qu'il avait caressé la joue de Chiffon en lisant le prix des mets sur la carte, ce qui avait déterminé leur fuite de l'auberge.

Depuis lors, Loriot avait mangé de bien meilleures choses et qui ne lui avaient rien coûté. Mais Chiffon! la pauvre petite Ghifl'onnette I Figurez-vous que, depuis le matin, Loriot avait une idée. Chiffon qui était une vraie femme, elle, et bien gentille, avait peut-être trouvé à se perdre...

Loriot avait pensé à cela pendant plus de dix minutes en différentes fois. C'était beaucoup pour un parvenu. Cette idée le piquait.

— Si je savais où elle est, se disait-il, je lui enverrais de quoi, pour pas qu'elle se perde.

Constatez ceci : Loriot avait cherché de bon cœur les moyens de se perdre lui-même, mais il ne voulait pas que Chiffon se perdit, bieu qu'il ignorât ce que c'était au juste.

— Dois-je poursuivre ma lecture? demanda le notaire.

Le roi Truffe regarda Sulpice d'un air timide. La marquise Astrée dit :

— Non, pas à présent.

— Je vous prie de poursuivre, dit au contraire Sulpice en s'asseyant, je suis venu pour entendre cela.

— Ce sont des affaires de famille... voulut objecter la marquise.

L'argument n'était pas heureux.

— Ma femme se nommait Irène de Rostan, répliqua simplement le docteur.

Malgré l'avis de Sensitive qui trouvait beaucoup de charme aux actes notariés, nous ferons grâce au lecteur de la déclaration des trois autres témoins. Les deux premiers, madame veuve Rio et Jean Touril affirmaient le dire de M. Durand de la Pierre en termes identiques. Le troisième, Pierre Gandeau, que nous avons vu, au prologue de cette histoire, se formaliser du sobriquet de Fricandeau, déclarait que Jean et Marie de Rostan, recueillis tous deux par son camarade Nicolas Méruel, avaient quitté la paroisse de Saint-Gast depuis nombre d'années et s'étaient vraisemblablement dirigés sur Paris.

Une déclaration insuffisante, mais sincère, donne beaucoup de prix à des mensonges hardiment affirmés.

Le docteur Sulpice écouta la lecture de ces diverses pièces d'un visage impassible.

— Maintenant, dit le notaire, nous allons passer au projet de testament.

— C'est triste à en mourir ! murmura la comtesse de Morges. Voyez I cette pauvre Gabrielle a l'air d'un fantôme I

Gabrielle releva les yeux. Elle rencontra ceux de Fernand, et devint rose depuis le sein jusqu'au front.

Les sourcils du docteur Sulpice se froncèrent. Il la regarda fixement pendant une minute. Elle s'agita sur son siège comme si elle eût éprouvé un léger malaise? puis elle se leva et vint droit à lui.

— Je veux être religieuse, lui dit-elle à l'oreille.

— Qu'avez-vous donc, Gabrielle? demanda le "vidame de Pomard.

Gabrielle s'éloigna du docteur et sembla surprise ellemême de son action. Son père voulut l'interroger ; elle ne put répondre que par ses larmes.

— La pauvre enfant, dit madame la comtesse au roi Truffe, ne peut plus dissimuler son chagrin. Alil monsieur le duc, elle eût fait le bonheur d'un maril

Mais le roi Truffe n'était vraiment pas en train de se laisser faire la cour.

^- Que pensez-vous de cela, monsieur le docteur? demanda-t-il en montrant le portefeuille du notaire.

— Je connais madame veuve Rio, répondit Sulpice ; je connais aussi Lapierre, Jean Touril et Pierre Gandeau. Ce qu'ils disent de la naissance des enfants est vrai. Quant à la question d'identité, c'est affaire entre chacun d'eux et sa conscience. Voyons le testament.

Le testament, fait en due forme, fut lu par le notaire au milieu du silence général. Il établissait pour légataires universels Jean de Rostan et Marie de Rostan. Le nom de l'exécuteur testamentaire restait en blanc, et le dernier paragraphe annonçait plusieurs legs particuliers, inutiles à détailler présentement.

— Ma cousine, dit Fernand à Loriotte, joignez-vous à moi pour remercier notre généreux parent.

— Ahl damel je veux bien, par exemple I s'écria Loriotte ; que je prierai le bon Dieu pour lui jusqu'à la fin de ses jours, sans parler que je porterai son deuil en grand noir...

La marquise lui pinça le bras jusqu'au sang.

Loriotte eut envie de lui détacher un coup de pied, maintenant qu'elle était héritière ; mais elle se contint, et Fernand, la prenant par la main, la conduisit jusqu'au roi Truffe. Celui-ci les repoussa doucement.

— Je veux d'abord et avant tout avoir l'avis de mon docteur, dit-il.

— Mon avis ne peut être douteux, monsieur le duc, répondit Sulpice ; c'est moi-même qui vous ai donné la première idée d'employer votre fortune à la restauration de la maison de Rostan. Mais le notaire a oublié une clause : le mariage nécessaire de vos deux héritiers.

— C'est juste! c'est juste I s'empressa de dire le roi Truffe ; vous ajouterez cela, monsieur...

Le notaire s'inclina.

On nous croira si l'on veut. Cette clause n'effraya pas du tout Loriot.

Il fit même un peu les yei^x doui à Fernand, qui se penchait vers la marquise pour lui dire à l'oreille :

— Ne discutez pas. Ces conditions n'obligent plus. Les de Morges et le poëte Sensitive auraient voulu

connaître un peu les legs particuliers.

Tout allait bien en apparence pour les projets de la marquise, et cependant la marquise avait peine à cacher son extrême agitation. Le calme de Sulpice l'épouvantait. Elle devinait, derrière ce calme, je ne sais quelle batterie formidable, prête à se démasquer.

Le roi Truffe allait ouvrir ses bras à Loriot et à Fernand, lorsque Sulpice reprit la parole.

— Le testament est bon, dit-il, bien que j'eusse préféré une adoption pure et simple, pour que le titre ducal fût transmis de plein droit. Mais M™^ veuve Rio, Lapierre et Touril ont menti.

Les bras du roi Truffe retombèrent.

Fernand recula comme pour prendre son élan afin de bondir contre Sulpice.

— Ce n'est pas la peine, lui dit ce dernier en souriant ; votre tour n'est pas encore venu.

Lorioltc écarquillait ses beaux grands yeux stupéfaits

et cherchait en vain à comprendre. La marquise, immobile comme une statue, retenait son souffle.

— Mademoiselle Marie de Rostan n'est pas ici, poursuivit Sulpice, qui se retourna vers le roi Truffe, et vous êtes le jouet d'une imposture.

— Ahl alil s'écrièrent à la fois les de Morges et Sensitive.

Cela les réveillait.

— Quoi qu'il dit, celui-là? demanda Loriolte en colère ; je ne suis pas mademoiselle de Rostan, à présent?

— Monsieur le docteur aura de la peine à nous prouver celai murmura la marquise.

— Si elle n'est pas ici, balbutia le roi Truffe indécis, où est-elle ?

Sulpice fit un pas vers la cheminée et tira le cordon d'une sonnette. Un domestique se montra à la porte.

— Faites monter ces dames, lui ordonna Sulpice.

— Mais savez-vous que ce serait une chose affreuse I dit la comtesse de Morges.

— Des actes authentiques! ajouta Sensitive.

— Des faux! acheva le vidame de Pomard.

Ce Drinker ne put s'empêcher de se frotter un peu les mains. Les choses s'embrouillaient. On pouvait éventuellement repêcher la succession au fond de cette eau trouble.

— Monsieur le duc... commença Fernand, qui s'était rapproché du roi Truffe.

Celui-ci l'interrompit et dit :

— Si le docteur Sulpice avait voulu, Irène, sa femme, ma bien-aimée Irène, aurait été mon héritière. Je crois au docteur Sulpice comme en Dieu.

Mais cette solennelle déclaration n'était point capable

d'arrêter Loriot. Il commençait à avoir peur : c'est le moment défaire du tapage.

— Ah bien! ah bieni s'écria-t-il, prenant la marquise à témoin, en voilà des histoires et des cancans I Dire que je ne suis pas Marie de Rostan! Et que suis-je alors? même que voilà la médaille de ma mère?

Sulpice s'élança vers lui et saisit la médaille.

— C'est elle qui vous l'a donnée, n'est-ce pas? demanda-t'il avec une soudaine émotion.

Pour Sulpice, le mot elle se rapportait à Chiffon, mais Loriot, en ce moment, était à cent lieues de Chiffon.

— Oui, c'est elle, répliqua-t-il ; pas vrai, madame la marquise? mon Dieu! mon Dieul tout de même, je suis une pauvre jeune fille bien malheureuse I Ahl oui que c'est ma mère qui me l'a donnée !

Le roi Truffe regardait Loriotte d'un air de commisération. La marquise trouva un moment où personne ne l'observait pour faire signe à Fernand qui se rapprocha d'elle.

— Je crois qne le grand homme fait fausse route, lui dit-elle à l'oreille. Il ne vous attaque pas : restez à l'écart.

— Viens ici, ma pauvre enfant, ajouta-t-elle en s'adressant tout haut à Loriotte ; il se peut qu'on brise ton avenir, car tu n'as pas de preuve de ta naissance, Mais, quant à moi, je ne t'abandonnerai jamais 1

Elle l'embrassa. Sulpice dit :

— Si elle était la fille de Victoire, son cœur se révolterait dans sa poitrine en ce moment I

C'était la première fois que Sulpice portait un coup direct à la marquise Astrée. Elle le regarda en face et se redressa si hautaine que les témoins de ce duel redoublèrent d'attention.

— Nous avons là-bas, prononça-t-elle avec lenteur, dans ce petit coin de la Bretagne où je suis née, d'étranges superstitions. Nos paysans dévots, mais fatalistes, croient à la prédestination. On nait pour être démon ou pour être ange I Monsieur le duc connaît cette double légende des filles du grand chêne et des pâtours du Tréguz.

— J'aime les légendes, risqua Sensitive ; c'est la forme primitive de l'idée poétique.

— Les orphelines du Chêne deviennent grandes pour faire le bien et pour souffrir, continua la marquise ; les pâtours du Tréguz vendent leur âme pour de l'or.

Elle s'arrêta, le regard fixé toujours sur le docteur. Le docteur ne prit point la parole.

— Nous sommes dii même pays, le docteur Sulpice et moi, acheva la marquise; je suis fille du^rand chêne de Saint-Gast, et il a été pâtour du Tréguz. La légende dit que, depuis des siècles, on ne vit jamais l'orpheline de Saint-Gast donner la main au pâtour. Moi, je ne hais personne, pas plus M. le docteur Sulpice qu'un autre. Mais la légende ne ment pas cependant, puisque M. le docteur Sulpice nourrit contre moi tant de haine.

Elle fit une seconde pause. Ghacun crut que le docteur allait répondre ; chacun se trompa.

— La légende ne ment pas, reprit Astrée, puisque me voilà marquise et que M. Sulpice est riche.

— Assez, ma cousine, assez! interrompit le roi Truffe.

— Elle allait nous apprendre, dit le vidame de Pomard à l'oreille de Sensitive, comme quoi le docteur Sulpice avait vendu son âme au diable.

Sensitive répondit :

— Moi, je ferai im voyage en Bretagne.

« Oui, je t'aime d'amour, ô ma noble Bretagne, « Avec tes ion^s cheveux et Ion Iront indompté, « Avec ton sol de pierre et la rude campagne...

« — Oîi lu voudrais avoir une propriété! »

Ce fut le vidame de Poinard qui improvisa ce dernier vers. Sensitive lui serra la main avec effusion.

— Puisque cet entretien semble déplaire à notre excellent ami, reprit la marquise, je n'ajoute plus qu'un mot. Il y a des circonstances qui ne sont connues ici que de M. Sulpice et de moi. Personne n'eût compris, si j'avais voulu ne point les relever les paroles blessantes qu'il m'a adressées.

— Le fait est... commença le roi Truffe.

— Permettez, monsieur le duc, j'ai voidu les relever. Je désire que M. Sulpice sache bien que je ne désire pas la lutte, mais que je ne la crains pas non plus. Chacun peut regarder au dedans de ma vie. Ce n'est pas moi qui suis devenue riche tout à coup, à la suite de cette nuit sanglante où trois victimes périrent dans l'ombre !

Tous les regards se fixèrent sur le docteur Sulpice, qui était un peu pâle, mais qui conservait son apparence tranquille.

— Quant à ces deux enfants, ajouta encore la marquise en montrant Fernand et Loriotte, je vous prie de remarquer que ma position est au moins aussi désintéressée, aussi nette que peut l'être celle de M. le docteur. Jean et Marie de Rostan ont trouvé en moi une parente affectueuse et dévouée, mais je n'attends rien d'eux, et ma récompense tout entière sera dans leur bonheur.

Elle se tut. Le notaire lui rendit justice dans son cœur et se déclara à lui-même qu'elle aurait fait, avec des études, un très-passable avocat. Le roi Truffe avait l'air fort irrésolu, le regard de Sulpice ne le dominait plus.

Sulpice avait baissé les yeux et semblait plongé dans de profondes réflexions.

Les souvenirs du passé, réveillés violemment, l'absorbaient. Il n'avait pas même le loisir d'admirer l'audace de cette femme.

Loriot n'avait pas très-clairement compris le discours de la marquise, mais il se sentait tout vaillant, et pensait qu'en faisant beaucoup de bruit, il emporterait d'assaut la position. Dans les foires des Côtes-du-Nord, où Loriot avait fait son apprentissage du monde, la victoire est presque toujours à ceux qui donnent les meilleurs coups de gosier.

— Où donc elles sont, s'écria-t-il, celles-là qui veulent se mettre à ma place? Elles sont bien longtemps à monter, ces dames!

La porte s'ouvrit justement à ce dernier mot, et la charmante figure d'Irène se montra sur le seuil. Irène avait l'air extrêmement jeune. On pouvait bien se tromper à première vue et la prendre pour une fillette de dix-huit ans. Loriot s'élança vers elle comme un petit furieux, malgré madame la marquise qui cherchait à le retenir.

— Ah! c'est vous, l'effrontée! s'écria-t-il, c'est vous qui venez vous faire passer pour mademoiselle Marie de Rostan, qu'est moi, moi seule, j'en lève les mains!

Il avait les deux poings sur les hanches. Sensitive et les de Morges riaient, ma foi, de tout le cœur.

Mais tout à coup Loriot recula, chancelant et tout pâle. 11 venait d'apercevoir une autre figure derrière celle d'Irène.

— Chiffon ! s'écria-t-il en se frottant les yeux comme un homme qui croit rêver.

Irène et sa compagne entrèrent, La porte du salon se referma sur elles.

Il arriva un événement qui surprit beaucoup M. le duc et son entourage. Dès que la jeune compagne d'Irène aperçut Loriot, elle se jeta à son cou et l'embrassa étroitement.

Loriot se dégagea ; il avait l'air pétrifié.

— Ahl répétait-il, sans savoir qu'il parlait, c'est toi, la Ghiffonnette I

Et il ajouta en courbant le front :

— Elle est tout de même fièrement gentille en demoiselle I

Sulpice vint prendre Chiffon par la main. En passant près de Loriot, il lui dit :

— Rendez la médaille.

— Oh I mon bon cousin ! protesta Chiffon ; il ne me l'a pas prise. Je voulais qu'il eût du bonheur et qu'il gardât souvenir de moi.

La langue lui démangeait. Elle eût voulu interroger et savoir pourquoi Loriot était déguisé en jeune fille, mais elle sentait qu'il y avait là pour lui un péril ; elle craignait de l'augmenter.

Sulpice conduisit Chiffon au roi Truffe. Celui-ci prit la main de la jeune fille et la tint entre les siennes. Chiffon lui fit une belle révérence, mais elle tournait à chaque instant la tête pour chercher son Loriot. Loriot évitait son regard. Loriot s'était réfugié derrière la marquise. Quand Chiffon n'avait pas les yeux sur lui, il la contemplait à la dérobée et se disait :

— A-t-elle changé I Je voudrais si bien lui parler un petit peu et l'embrasser sur les deux joues 1

Son cœur battait pour la première fois. 11 ne se rendait pas compte du sentiment éprouvé, mais il sentait en luimôme une autre âme. L'enfant mourait pour laisser naître l'homme.

Il expiait dès ce moment au fond de sa conscience

toutes ses grosses coquineries : son égoïsme, sa dureté de cœur et la cruauté lâche de son abandon.

La compréhension lui venait. A dater de cette minute seulement, il sentait sa faute.

Les larmes lui montaient aux yeux ; il avait un pied de rouge sur le front. Il n'osait plus regarder ses habits de fillette qui lui faisaient grande honte. Et il se disait, chaque fois que son œil sournois et timide pouvait entrevoir le profil de Chiffon :

— Qu'elle est jolie I qu'elle est jolie I

C'était, du reste, l'avis général dans le salon du roi Truffe. La marquise avait froncé le sourcil à la vue de Chiffon. Je ne sais quel malaise, ressemblant presque à un remords, lui avait traversé le cœur. Une sorte de mirage avait passé devant ses yeux éblouis : Le grand horizon de la mer, voilé à demi par la pluie, le flot jetant ses festons d'écume sur la plage ; le haut profil du rocher de Fréhel, l'entrée du Trou-aux-Mauves, et une forme blanche qui glissait dans la brume avec un petit enfant dans ses bras...

La Morgatte vieillissait. Au bon temps, elle n'aurait jamais eu de ces vapeurs. Mais c'est qu'aussi l'enfant qui était là devant elle, était si bien le vivant portrait de Victoire I

Le vidame et sa femme avaient déclaré tout de suite que Chiffon était ravissante, et le notaire lui-même, ôtant ses lunettes pour mieux voir, hochait la tète en amateur moisi qu'il était.

— Monsieur le duc, dit le docteur Sulpice, voici mademoiselle Marie de Rostau, fille de Victoire Rostan du Bosc([ et d'Antoine de Rostan, marquis de Maurepar.

— J'ai grande confiance en vous, docteur, répondit le roi Truffe, indécis et timide, mais...

Il 29

Il jeta un regard furtif vers Astrée. Celle-ci se leva et vint à lui.

— Je ne veux que la vérité, dit-elle ; ma religion a pu être trompée. Si monsieur le docteur a des preuves de ce qu'il avance...

— Hésitez-vous entre elle et nous? murmura Irène à l'oreille du roi Truffe.

Le bonhomme lui baisa la main et l'attira contre sa poitrine.

— Irène î ma belle et chère enfant 1 dit-il les larmes aux yeux, car la moindre émotion lui mouillait la paupière, je croyais mourir sans vous revoir!

Loriotte restait seule maintenant dans son coin. Le jeune M. Fernand n'avait garde de lui faire la cour désormais. Le jeune M. Fernand se tournait du côté du soleil levant. Cette nouvelle Marie de Rostan était bien autrement séduisante que l'autre. Fernand la dévorait des yeux et méditait déjà une trahison définitive à l'endroit de la marquise.

Il faut un dénouement à toute comédie. L'intention de Fernand avait été d'abord d'épouser Gabrielle de Morges, une fois le testament signé ; mais ses amours étaient comme la neige du printemps, qui ne tient pas. L'image de Gabrielle s'éclipsa dans ce aui lui tenait lieu de cœur. Marie I la belle Marie 1 Fernand se dit : c'est celle-là que j'épouserai I

— Mes enfants, mes enfants, disait cependant le roi Trutfe, je vous aime tous, moi, vous savez bien, mais ce qui se passe est étrange. Quelqu'un m'a trompé. Comment voulez-vous que je devine? Ce que dit Astrée est raisonnable, il faut des preuves.

— Des preuves 1 répéta Sulpice amèrement, depuis que madame la marquise a vu les traits de Marie, elle n'a déjà plus besoin de preuves.

— Vous vous trompez, monsieur, re{^>artit froidement la marquise.

— Vous aurez donc ce que vous demandez, madame, dit Sulpice ; vous aurez des preuves.

Il se pencha à l'oreille du roi Truffe et procouça tout bas quelques paroles.

— Est-ce possible I fit le bonhomme qui bondit sur sa bergère.

— Qu'y a-t-il donc? demanda la marquise. Sensitive, les de Morges et le notaire t(indaient le cou

et tâchaient d'entendre.

Le roi Truffe attira la marquise à lui et lui répéta, toujours à voix basse, les paroles prononcées par Sulpice.

— Il a en menti! s'écria Astrée perdant toute mesure. Elle s'élança vers Loriot et le saisit par les deux

épaules. Elle l'entraina ainsi jusqu'à la croisée.

— 11 en a menti! répéta-t-elle triomphante; c'est bien une fille! Et n'est-ce pas une folie de croire que je m'y serais trompée depuis un mois?

— Une fille! se récria Chiffon qui regarda son Loriot en souriant.

Ce fut comme l'aiguillon qui réveille le jeune taureau engourdi. Loriot n'aurait pas vendu en ce moment son sexe pour un royaume. Il se campa crânement sur la hanche et dit en enflant sa voix :

— Vous ne vous y connaissez point, vous, la dame! Je suis un gars, saquédié! un vrai gars ! ah! mais! ah! mais !

Et il ajouta en montrant le poing à Fernand : — • Vous le verrez bien, vous, le monsieur, si vous reluc^uez de trop près ma Chiffonnette!

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