LE COUP DE TETE
Fernand se mit à rire le premier à l'idée d'avoir été dupe de ce naïf et grossier stratagème. Les de Morges Fimitèrent. L'officier ministériel replaça ses lunettes derrière ses oreilles en grommelant :
— Gela ne m'atteint pas. J'ai reçu des déclarations; je leur ai donné en la forme valeur légale. Ce cas s'est déjà présenté...
La marquise était littéralement frappée d'un coup de foudre. La colère, la honte et l'étonnement bouleversaient sa physionomie. Toute cette trame si péniblement ourdie se déchirait comme une toile d'araignée. Un démenti n'eût rien été pour elle ; peut-être même eût-elle accueilli avec l'apparence du calme la preuve que la jeune fille présentée par Sulpice était la véritable Marie de Rostan ; mais ce coup de massue, cette évidence instantanée, cette chute profonde I
Elle avait donné au duc une héritière qui était un garçon I Il y avait là quatre actes authentiques qui déclaraient que ce garçon était une fille !
— Sortez I dit-elle à Loriot, vous m'avez abusée indignement. Si le mépris et la pitié ne m'arrêtaient, vous auriez à répondre de votre crime devant les tribunaux!
— Quel crime? demanda Loriot de bonne foi; j'ai mis une jupe au lieu d'un pantalon. Ça n'est pas gentil, mais les juges ne me guillotineraient pas pour ça, bien sûr I
— Voilà qui est au moins probable, murmura madame la comtesse de Morges.
— Sortez! repéta impérieusement la marquise. Loriot implora Chiffon du regard.
— Vous m'avez promis... commença celle-ci en s'adressant à Sulpice.
— Je vous ai promis que vous le reverriez ; vous l'avez revu ; laissez faire cette femme.
Chiffon détourna la tête. Loriot se sentait si coupable envers elle, que ce mouvement l'accabla. Il se dirigea vers la porte sans plus prononcer une parole. La marquise sortit derrière lui.
Le roi Truffe appela Irène qui embrassait Gabrielle, immobile et comme insensible.
— Votre mari ne veut pas me guérir, dit-il, et votre mari s'obtine à détester ceux que j'aime. Avez-vous vu cette pauvre Astrée comme elle est triste?
— Celle qui était chargée de veiller sur vous, répondit tout bas Irène, est en prison, accusée d'avoir voulu vous assassiner.
— Solange I prononça le roi Truffe d'une voix altérée ; ne me parlez pas de Solange !
■^ Le mal est venu à dater du jour où Solange a quitté votre chevet.
Le bonhomme se couvrit le visage de ses mains.
— Il y a des moments, pensa-t-il tout haut, où je soupçonne...
Astrée rentrait. Le roi Truffe n'acheva pas.
— Je l'ai chassé, dit Astrée.
— Voulez-vous m'embrasser, ma belle petite? ajoutât-elle en s'avançant vers Chiffon.
— Non, madame, répondit celle-ci qui recula d'un pas.
La marquise se prit à sourire.
— Je m'attendais à cela, dit-elle, mais je voulais savoir au juste à quoi m'en tenir.
Voici ce qui venait de se passer au second étage de l'hôtel de Rostan, habité par madame la marquise. Loriot avait perdu un peu de son courage en se voyant seul avec elle. Nous savons que notre petit homme n'était pas un foudre de guerre. En montant, la marquise lui demanda :
— D'où connaissez-vous cette jeune fille qui a pris le ntm de Marie de Rostan?
— D'où je la connais? répéta Loriot qui ne voulait point répondre.
Son instinct, éveillé désormais, lui disait que cette femme était la mortelle ennemie de Chiffon. Or, depuis cinq minutes, il aimait Chiffon jusqu'à se dévouer pour elle.
— N'essayez plus de me tromper I prononça la marquise d'un accent impérieux; est-elle de votre pays?
— Oui, oui, repartit Loriot.
— De Saint-Cast même?
— De Saint-Cast? oh I que nenni I Après ça, peut-être bien qu'elle est de par-là tout de même ou des environs... pas loin... je ne sais pas.
— Est-elle venue de Bretagne avec vous?
— De Bretagne... ou bien de Normandie. Je l'ai rencontrée sur la route, devers la ville de Laval, par là-bas, entre Laval et Mayenne, Mayenne et le Mans.
La marquise le poussa dans son appartement, où le fidèle P. J. Gridaine faisait faction en l'attendant.
— Eh bieni s'écria celui-ci, est-ce fini?
La marquise se laissa choir dans un fauteuil. Elle étouffait.
— Otez toute votre toilette, dit-elle à Loriot; pas devant moi, passez avec lui dans mon boudoir, monsieur Gridaine, et aidez-le !
— Lui! répéta Tout-pour-les-Dames. Que si^^nifie cela?
— Cela signifie que vous vous êtes laissé jouer comme moi, monsieur, malgré votre prétendue habileté, jouer honteusement, jouer ridiculement! Gela signifie que la petite paysanne était un petit paysan qui s'est moqué de vous et de moi !
— En vérité! dit M. Gridaine, qui examina curieusement notre Loriot. Ma foi, le proverbe a raison ; il ne faut jurer de rien. Je me croyais, par ma profession et mes habitudes, à l'abri de pareille méprise. Et qu'est-il résulté de tout cela?
— Je vous le dirai plus tard, répliqua la marquise dont l'éventail soufflait un vent tempèteux ; dépouillezle de ce qui m'appartient ; remettez-lui ses guenilles sur le dos, et je vais le faire jeter dans la rue par mes gens.
Loriot avait la tête basse et le regard farouche.
— Je ne veux point garder vos nippes, dit-il ; mais je me changerai bien tout seul. Vous, ajouta-t il eu s'adressant à P. J. Gridaine, si vous m'approchez, je tape î
La marquise lui montra du doigt son cabinet de toilette en disant :
— On vous fouillera, quand vous sortirez.
A peine Loriot avait-il disparu derrière la porte, à demi fermée, que madame la marquise fit signe à Toutpour-les-Dames d'approcher.
— Sulpice est le maître, dit-il à voix basse et rapidement ; il amène une Marie de Rostan qui pourrait bien être la véritable. Après cela, il y a des ressemblances... On n'a pas attaqué Fernand, mais on l'attaquera.
— Vous pouvez y compter, si les choses vont ainsi, dit P. J. Gridaine.
— J'y compte. Et je compte aussi qu'on se servira des actes notariés comme d'une machine de guerre. Il faut que cet enfant-là disparaisse.
Loriot, qui avait dégrafé sa robe, collait son oreille à la fente de la porte.
— Gomment entendez-vous le mot disparaître ? demanda Tout-pour-les- dames.
Loriot lui sut bien bon gré d'avoir fait cette question.
— Mon Dieul répliqua la marquise, en haussant les épaules, vous savez bien que je ne me sers jamais de vous pour les choses qui dépassent les limites de la comédie. Dispararaître veut dire quitter Paris.
Loriot respira.
— Aller très loin, poursuivit la marquise, aller si loin qu'il ne puisse jamais revenir.
Loriot reprit sa toilette. Il était fixé.
— J'ai mis le nez parfois dans des livres de droit, continua la marquise ; ce n'est pas si ennuyeux qu'on veut bien le prétendre. J'ai vu que l'absence de ce qu'on appelle le corps du délit, rend la poursuite difficile toujours et souvent impossible. Gomment prouver que les actes sont faux, si ce jeune homme est introuvable?
— Si ce jeune homme est introuvable, appuya Gridaine, on ne peut même pas prouver qu'il soit un homme.
— Evidemment. En conséquence, il faut qu'aujourd'hui même, vous preniez le chemin de fer d'Orléans...
— Et mes affaires, belle dame? interrompit Gridaine ; j'ai considérablement d'affaires I Rien que pour les opérations de Bourse, j'ai entre les mains les intérêts de plus de cent clientes jeunes, jolies, nobles par la naissance, par le talent ou par l'amour. J'en ai du faubourg, j'en ai de la Chaussée-d'Antin, j'en ai du Mont-Breda et du boulevard du Grime. Gomment voulez-vous que^ j'abandonne cela?
— Vous avez madame Gridaine et vos commis. D'ailleurs, il le faut I
— Si madame la marquise y tient absolument, dit Tout-pour-les-Dames qui s'inclina, et si l'indemnité est convenable...
Astrée abaissa son éventail. P. J. Gridaine n'acheva pas.
— Vous prendrez le chemin de fer d'Orléans, répéta la marquise, et vous irez jusqu'à Nantes. Si vous pouvez faire embarquer le petit, vous aurez cinq cents louis pour vos trois jours. Est-ce assez?
— Et si je ne puis le faire embarquer?
— Vous le laisserez à Saint-Nazaire, et vous aurez trois cents louis.
Loriot achevait son changement de toilette. Il entendit qu'on voulait l'embarquer. Il n'avait pas de goût pour la marine.
La marquise se leva et alla ouvrir son secrétaire. Elle trempa une plume dans l'encre et traça rapidement quelques mots sur un papier qu'elle mit dans une euve-
loppe. Ce pli fut adressé à M. Bistouri, rue de la Goutted'Or, à la Chapelle, près Paris.
Il ne contenait qu'une ligne : « Venez sur-le-champ à l'hôtel. Je dis f^ur-le-champ. »
Point de signature.
La marquise prit dans un tiroir deux rouleaux de cinquante louis, qu'elle mit dans la main de P. J. Gridaine.
— 11 faut que dans vingt minutes cette lettre soit à son adresse, dit-elle; il faut que dans une heure vous soyez ù la gare d'Orléans.
, — Mais, fit observer Tout-pour-les-Dames, si le petit coquin résiste?
— Menacez-le de le faire mettre eu prison, il ne connaît rien, il partira.
Tout ceci était dit très-bas, mais notre Loriot avait l'oreille fine.
P. J. Gridaine fît disparaître l'argent dans les poches de son pantalon avec un plaisir manifeste.
— Eh bieni demanda la marquise en élevant la voix, allons-nous rester là jusqu'à demain?
Loriot poussa la porte et .reparut aussitôt dans sou costume de petite Bretonne d'opéra-comique.
— Gomment avons-nous pu nous laisser prendre? grommela Gridaine.
— Il faut être aveugle! ajouta la marquise en passant dans le cabinet de toilette.
Elle fit l'inspection des dépouilles de mademoiselle Marie de Rostan et de ses bijoux. Tout y était.
— Fouillez-le, dit-elle pourtant en s'adressant à Gridaine.
Elle ajouta tout bas à l'oreille :
— Il ne faut pas qu'il ait un centime, vous comprenez bien, sans cela il reviendrait de Saint-Nazaire !
Griflaine fonilln. Loriot n'avait rien dans ses poches.
— Emmenez-le, ordonna la marquise.
— J'ai ma voiture en bas, dit Gridaine en prenant congé.
— Au revoir I
— Dans trois jours.
Gridaine sortit, poussant devant lui Loriot, et madame la marquise remonta, comme nous l'avons vu, dans le salon du roi Truffe.
En descendant l'escalier, P. J. Gridaine dit à ce jeune scélérat de Loriot :
— Madame la marquise m'a donné l'ordre de vous jeter sur le pavé, mais j'ai pitié de vous. Je vais vous mettre dans une voiture et vous emmener chez moi pour vous donner des habits appartenant à votre sexe et un peu d'argent.
— Merci, mon bon monsieur, répondit Loriot, reconnaissant et docile.
11 pensait à part lui :
— En voilà un vieux vilain co({uin qui mériterait bien d'èlre étranglé! me mener jusqu'à Saint-Nazaire pour me faire mousse! excusez!
Ils franchirent la porte cochère de l'hôtel et P. J. Gridaine ouvrit la portière d'une vieille demi-fortune qu'il avait.
— Montez dit-il à Loriot.
— Nenni donc! répondit celui-ci ; il y a trop loin d'ici jusqu'à N.intes.
P. J. Gi idaine s'élança pour le saisir. Loriot fit un détour, lui ]>laHta dans le tlanc le coup de tète à la bretonne, et détala pendant (jue P. J. Gridaine, surnommé Tout-poui-les-Dames, roulait dans le ruisseau.
P. J. Gridaine cria : au secours! au feu ! au voleur! mais la rue était déserte, et avant que le cocher fût des-
cendu de son siège, Loriot avait tourné déjà l'angle du faubourg Saint-Honoré.
Il y avait longtemps que ce petit Loriot se conduisait très-mal. Depuis son premier chinois, il n'avait guère fait que des sottises. Nous espérons que le lecteur verra comme nous un commencement d'expiation dans ce brave coup de tête, délivré à P. J. Gridaine. Le coup de tête était bien donné, nous en pouvons répondre. Si Loriot persévère dans cette voie, il recouvrera l'estime générale.
Loriot avait fait connaissance avec Paris. Il ne marchait plus au hasard. Il descendit le faubourg Saint-Honoré au grand galop et prit le chemin direct du marché du Temple. Loriot n'avait qu'une idée, reprendre les marques distinctives de son sexe et revenir, toujours courant, dans la rue de Matignon, attendre Chiffon au passage : Chiffon qu'il avait vue si johe, Chiffon qu'il aimait comme un petit fou.
Voilà les fils d'Adam I Quand il avait Chiffon près de lui, à toute heure, ce Loriot sans cervelle, il ne la regardait même pas. Elle était pourtant bien gentille aussi, allez, dans ce temps-là, avec son petit bonnet collant et sa jupe rayée ! Mais ce Loriot étourdi était affriandé par tout ce qui brille. Tête éventée, bon petit cœur qui subissait en ce moment la maladie de la mue et qui n'était plus lui-même. Loriot avait en outre la berlue de Paris. Excusez-le si vous voulez, sinon il s'en passera.
Il allait. Les passants se retournaient pour voir cette fillette qui faisait des enjambées de clown. En vingt minutes, il était au Temple.
En un jour de munificence, le grand Rostan qui l'aimait beaucoup sans savoir pourquoi, lui avait donné une piécette d'or de dix francs. Loriot l'avait cachée dans sa bouche. 11 abordait le Temple en homme qui a de l'argent comptant. Moyennant sa toilette bretonne
qu'il laissa et sa pièce de dix francs, uu honnête Arabe delà forêt Noire lui donna un pantalon de toile, un gilet de vieux mérinos, une petite jaquette d'oiléans, un lambeau de soie pour se faire une cravate et une niolle ou gnolle, sorte de chapeau agonisant qui fond à la première ondée.
Loriot, plus fier qu'Artaban, se regarda dans le miroir de l'Arabe.
— C'tidée ! pensa-t-il dans la sincérité de son orgueil ; c'tidée de m' avoir habillé en femme I C'est en gars que je suis le plus mignon! La Chijffonnette va vouloir me ravoir quand elle me verra si gentil que ça I
Il sauta hors de l'échoppe en criant : Bonsoir, l'homme ! Et l'Arabe suspendit sa défroque à son éventaire. Loriot pataugeait déjà dans la boue de la rue Phélipeaux.
Mais il n'allait plus, comme tout à l'heure, à l'aveugle. Il choisissait maintenant les pavés. Son pantalon de toile était propre ; il s'agissait de ne pas le crotter. Jamais surnuméraire amoureux et indigent allant au bal sans voiture ne prit plus de soin pour éviter les taches. Il voyait les fiacres d'une lieue, et se rangeait sous les portes pour les laisser passer.
Il mit une heure à faire la route qu'il avait parcourue en vingt minutes. Mais il était net comme un sou neuf quand il arriva rue de Matignon.
Son cœur battit à la vue de cette maison où il avait passé un mois tout entier. Était-ce un rêve? Il avait déserté son sexe et son nom. Pendant un mois on l'avait appelé mademoiselle Marie, et pas une seule fois le remords n'était venu le visiter. Loriot en ce moment même, n'avait pas ce qu'on peut appeler un remords, mais il s'étonnait, et c'était la première fois.
Il s'assit sur une borne à deux portes de l'hôtel de Rostan. Il attendait Chiffon tout simplement pour lui dire : U 30
— Veux-tu venir avec moi ou veux-tu que j'aille avec toi ?
11 convenait en lui-même que Chiffon valait mieux que lui. Il ne lui supposait même pas de rancune.
Mais il craignait une chose : Chiffon avait pu passer pendant qu'il était au Temple.
Une heure s* î' coula. 11 faisait froid. Une pluie fine se mit à tomber. Loriot sentit des larmes qui piquaient le dedans de ses paupières. Mais il était homme aujourd'hui. Pleurer, fi donc! Loriot refoula ses larmes.
Hélas I ces pluies fines traversent bien vite les jacquettes d'alpaga. Loriot se disait : Elle est bien longtemps, ma Chiffon I
Sa Chiffon I vous entendez ! Il frissonna. Ce n'était ni le froid ni la pluie, c'était une pensée plus pénétrante que le froid, plus triste que la pluie.
Loriot venait de voir dans son souvenir ce petit grenier de la rue Saint-Denis, où il y avait deux paillasses par terre; sur l'une de ces paillasses, Chiffon était endormie, et lui, Loriot, s'habillait sans bruit pour ne point l'éveiller.
Il se donna un grand coup de poing dans le front en disant :
— Gomment j'ai-ti pu faire une chose comme ça î
— Ah I Seigneur Dieu î ajouta-t-il, quand je pense que j'ai été sur le point d'emporter l'argent tout pour moi. Ah I Seigneur mon Dieu ! mon Jésus î c'est pour le coup que j'irais me noyer I
Il se mit à chercher laborieusoment dans sa tête les jours où il avait pensé à Chiffon pendant qu'il était ricin; et heureux. Il n'en trouvait pas assez à son compte. Encore, souvent n'avait-il pensé à Chiffon que pour se la représenter moins riche et plus mal habillée que lui.
Mauvais cœurî mauvais cœur I c'était ]ti cas -le ^e co-
gner la tête à bons coups de poing. A mesure que la pluie tombait plus drue et plus froide, la conscience du pauvre petit Loriot se bouleversait. Sou chapeau recollé, plus incommodé encore que sa conscience, s'affaissait sur son front et lui prétait la plus piteuse physionomie que l'on puisse imaginer.
Le jour baissait. La nuit vint peu à peu. Les réverbères s'allumèrent. Loriot vit les lampes briller derrière les rideaux brodés du salon du roi Truffe.
Là-haut, ils ne sentaient pas la pluie, les heureux ; ils avaient un grand feu sous le marbre sculpté de la cheminée. Un dîner copieux les attendait dans la salle à manger, chaude et splendidement illuminée. Loriot connaissait maintenant toutes ces joies, et nous savons que Loriot ne dédaignait point les biens matériels de la vie. Il était sensuel comme tous ceux qui se portent bien et qui ont uti généreux estomac. Eh bien I Loriot ne songeait ni aux tapis douillets, ni au foyer confortable, ni à la nappe'abondamment couverte de mets ; Loriot était spiritualiste, ce soir ; Loriot les pieds dans l'eau et le nez à la pluie, ne voyait qu'une chose derrière la broderie des rideaux :
Chiffon avec ses beaux yeux noirs souriants, Chiffon avec son col de cygne, gracieux dans la fourrure, Chiffon dont il eût pris la taille svelte entre ses doigts !
Chiffon qu'un murmure d'admiration avait accueillie à son entrée et qui le méritait si bien !
Peut-être qu'en ce moment, Fernand lui parlait ? tout bas peut-être ? et que lui disait-il? Chiffon répondait-elle? Loriot aurait bien voulu dire que ce Fernand était laid, mais le moyen d'aller contre l'évidence 1
Fernand était un joli garçon, élégant, coquet, rompu aux belles manières.
Oh I la pluie froide pouvait tomber, Loriot suait à grosses gouttes.
Parfois, il avait envie de soulever le marteau de cette porte coclière et de monter. Cet homme qui protégeait Chiffon et qui ressemblait à un roi, le docteur Sulpice ne l'eût peut-être point chassé.
Comment Chiffon avait-elle trouvé ce protecteur? S'il était resté avec Chiffon, lui, Loriot, dans le grenier du faubourg Saint-Denis, le protecteur de Chiffon eût été le sien.
11 avait la fièvre. Il était jaloux jusqu'au délire. Ses mains se crispaient pour étreindre la chair de ce Fernand odieux.
Et les heures étaient longues, longues!
Cependant, Chiffon l'avait embrassé. Chiffon si douce et si bonne, ne pouvait pas avoir oublié son ami; mais, quand on l'avait chassé, Chiffon n'était point venue à lui.
Hélas I que faisaient-ils donc là-haut, depuis le temps ? Chaque minute vint à lui sembler un siècle.
Il y avait plus de deux heures que la nuit était tombée. Un accord de piano vibra dans l'air, puis un chant arriva aux oreilles de Loriot. Il se souvint de cet autre chant, lointain aussi et mourant harmonieusement, qu'il avait entendu à Maintenon dans la meule de foin.
Mais ce soir-là, ils étaient deux dans le foin. Quelle bonne soirée I
C'était Fernand qui chantait. Loriot reconnaissait sa voix. Peut-être que Chiffon lui trouvait la voix belle...
Une heure se passa encore. Puis il se fit un mouvement dans le salon. Des ombres glissèrent au-devant des rideaux. Puis la porte cochère s'ouvrit et les équipages qui attendaient avancèrent.
Il y en avait deux : celui du docteur Sulpice et celui de M. Fernand de Rostan. Loriot restait sur le trattoir
opposé, le dos collé à la muraille. Il retenait son souffle. Il avait peur qu'on ne le vit.
Lui qui avait attendu cet instant avec une si ardente impatience pour se jeter sur le passage de Chiffon et lui dire... :
Lui dire quoi? voilà l'embarras terrible 1
M. Fernand de Rostan sortit le premier. Il prit le parapluie des mains du cocher de Sulpice et le tint audessus de la tète de Chiffon pendant qu'elle montait en voiture.
Si seulement Loriot avait eu l'idée d'en faire autant.
Loriot remarqua bien que Chiffon était toute rose et que le regard de M. Fernand lui faisait baisser les yeux. Irène et Sulpice montèrent à leur tour. Fernand salua respectueusement, et la tête de Chiffon se pencha à la portière.
Rien qu'un peu. Mais c'était trop. Loriot faillit tomber à la renverse.
Les deux équipages partirent en même temps. Celui de Fernand remonta vers le faubourg Saint-Honoré; celui de Sulpice tourna par les Champs-Elysées.
Ce Fernand, éclairé par la lanterne de son coupé, vous avait un air de fatuité triomphante. Ohl que Loriot le haïssait I Loriot, l'enfant furieux et impuissant, suivit l'équipage pendant quelques pas. 11 emplit sa main de boue, et la jeta au cuir verni du coupé.
Voilà ce que fit Loriot. Vengeance de fou, vengeance de mouche !
Mais il s'arrêta. Il se redressa.
— Je sais où il demeure, se dit-il ; je me battrai avec lui.
Tudieu I le petit Loriot sentit un baume dans ses veines. La boue jetée par derrière ne l'avait pas consolé. Il fut heureux à l'idée de se battre.
Quand une fois ils ne sont plus poltrons, ces enfants de Bretagne deviennent des diables.
Ce que Loriot ne savait pas, c'était la demeure de Chiffon. Il voulait savoir cela. En conséquence, il tourna le dos à l'équipage de son rival heureux et prit sa course dans les Champs-Elysées. L'équipage était déjà loin, mais Loriot courait mieux qu'un lièvre. 11 rattrapa l'équipage au pont de la Concorde et se mit à trotter un peu en avant de la portière où était Chiffon.
Il espérait être vu.
Mais, en vérité, Chiffon, ce soir, était toute rêveuse. Elle ne voyait rien. Elle n'aurait pas su dire de quoi parlaient Irène et le docteur.
L'équipage arriva rue de Tournon. Chiffon en descendit sans apercevoir Loriot, qui était sur le trottoir, à quinze pas d'elle.
Quand la porte du docteur Sulpice se referma, Loriot cacha son visage entre ses mains et fondit en larmes.
Un homme était là, de l'autre côté de la rue, qui le regardait.
Loriot s'en alla au hasard et toujours pleurant. L'homme le suivit de loin.
A quelques cinquante pas de l'hôtel de Sulpice, il y avait une maison en construction. Loriot enjamba la clôture, se coucha sur des copeaux et s'endormit. Les larmes produisent cet effet.
L'homme s'en retourna les mains dans ses poches en fredonnant :
A Paimpol-en-Gouyoux, Chez nous, Etait une brunette Coquette
Qui s'appelait manon Leroux Manon, Manette,
Brunette Aux yeux doux !
Il s*arrêta devant la porte de la maison de Sulpice et mit deux doigts dans sa bouche pour lancer un coup de sifflet retentissant.
Quelques minutes après, une femme sortit de la maison du docteur et l'homme au sifflet lui planta deuxgros baisers sur chaque joue.
xxin