COQUETTERIE DE CHIFFON
L'nomme au sifflet était notre ami Roblot ; sa compagne était Virginie, amante infidèle d'Ethelred. Je pense qu'ils allèrent prendre leur demi-tasse quelque part, aux environs de l'Odéon.
Quand Roblot allait ainsi en bonne fortune, Toto Gicquel restait seul à tricoter. Une fois, Roblot, son cousin, ami du plaisir comme tout vrai matelot, l'avait conduit à un bal de barrière. Toto y rencontra une Picarde qui lui plut. Il voulut lui faire la cour à la bretonne, c'est à dire en lui donnant des coups de poing dans le dos. Ce n'est pas la mode en Picardie, où l'amant témoigne son affection en écrasant les pieds de sa maîtresse. Toto fut repoussé. Néanmoins, la Picarde lui vola quarante sous qu'il avait amassés par les jarretières.
Depuis lors, Toto Gicquel, dégoûté du libertinage, s'en tint à son tricot.
Le pauvre Loriot n'avait pas tout à fait tort d'être jaloux. Son instinct d'amoureux, pour être nouveau-né, se montrait déjà perspicace. Derrière les rideaux richement brodés du salon de Rostan, il s'était passé des choses qui ne valaient rien pour le pauvre Loriot.
Fernand, malgré sa jeunesse, possédait une expérience consommée ; il savait les femmes sur le bout du doigt. En outre, ce qui est le talisman des séducteurs, il avait ce suprême don d'aimer sincèrement, à la minute précise où il jurait d'aimer toujours ; cela triplait sou éloquence. Le coq n'est roi d'amour que quand il fait la roue, le coq ne fait la roue qu'à l'heure d'aimer.
Ce sont les poètes qui ont inventé don Juan menteur. Si don Juan exista, son ardeur incurable fut à la fois son prestige et son excuse.
Fernand était un tout petit don Juan. Les femmes aimeraieut don Juan plus petit encore. Fernand avait rencontré peu de cruelles en sa vie.
Solange était la seule peut-être qui lui eût nettement résisté. Le seul côté vraiment bon de sa vie était sa conduite avec Solange.
Il avait été amoureux de la marquise Astrée ; Gabrielle de Morges avait détrôné la marquise ; Chiffon détrôna Gabrielle de Morges.
M""^ la comtesse de Morges, trop bonne mère, avait pesé sur sa fille, depuis six semaines, de telle sorte que Gabrielle ne pensait plus guère et ne vivait plus du tout. C'était un être faible : l'idée d'obéir la tuait, mais elle ne songeait même pas à résister. On ne saurait dire si elle avait répondu dans son cœur à l'amour léger et élégant de Fernand, ou bien au timide et chevaleresque amour de Roger de Martroy. Ces deux noms, pro-
nonces devant elle, la faisaient rougir autrefois, voilà tout.
Sa mère lui dit : Fernand est un débauché, Roger est un fou : tous deux sont pauvres comme Job. Sa mère lui avait dit encore : Les jeunes filles ne se connaissent pas elles-mêmes, et les mères seules savent lire au fond du cœur de leur enfant : tu ne peux être heureuse qu'avec M. le duc de Rostan.
Le roi Truffe ! Gabrielle pleurait et pâlissait depuis ce temps. Elle n'avait plus ni espoir ni désir. Fernand cessa de l'aimer pour avoir pitié d'elle, et il fut du temps à s'apercevoir de ce changement. Ce fut Chiffon qui le lui montra.
En vérité, depuis que Fernand avait l'âge d'aimer, et il avait eu cet âge là de très-bonne heure, jamais créature plus délicieusement jolie ne s'était offerte à sa vue. Chiffon était la grâce même ; elle avait l'élégance infuse. Nous ne saurions prétendre qu'elle ressemblât parfaitement à une belle petite demoiselle, élevée aux Oiseaux ou au Sacré-Cœur ; mais Dieu a varié le charme comme la beauté ; les belles petites demoiselles, élevées noblement, ont leur parfum connu ; autour de Chif.^on, c'était comme un rayonnement farouche, sa grâce avait quelque chose de cette fine et amère saveur qui distingue le fier gibier de la bête apprivoisée.
11 faut nous pardonner cette comparaison gourmande et de petit style, en faveur de sa souveraine justesse.
Gela ne veut pas dire qu'il y ait beaucoup de petits pieds dans les gros sabots et qu'il vaille mieux, en thèse générale, danser la chevrette dans les foires que d'apprendre en pension la géographie et le piano. Chiffon était cette perle que le coq de La Fontaine trouva là où on n'en trouve guère.
Et de même que la perle égarée dans le fumier, était
tombée de quelque royale parure, Ghitfon la chère fleur, avait eu sa tige détachée d'un tronc illustre.
Tant que la marquise Astrée fut au salon, Fernand n'osa pas s'approoher de Chiffon, mais bien avant qu*il ne lui parlât, son regard l'avait troublée. Elle se disait, tout émue déjà : Personne ne m'a jamais regardée ainsi î
C'était le jour de crise pour ces deux jumeaux d'aventures, Loriot et Chiffon. Le sentiment viril était né ce jour-là même dans le cœur de Loriot. Chiffon, qui était jeune fille depuis longtemps, naissait à la même heure au plaisir coquet d'être admirée. La vieille Eve se remuait au dedans d'elle pour la première fois.
Et il ne s'agissait pas de l'ami Loriot.
Voyez comme il était puni cruellement de ses fredaines I
Voici comment se comportait le salon du roi Truffe une heure après l'expulsion du malheureux Loriot. La marquise Astrée était en grande conférence avec Fernand, qui trouvait cependant moyeu de lancer (^à et là quelques œillades à W^^ Marie de Rostan. Le roi Truffe avait accaparé Sulpice. Chiffon, Irène et Gabrielle formaient un petit cénacle. Les époux de Alorges, Sensitive et le notaire causaient des affaires du temps.
Vers quatre heures de l'après-midi, un domestique vint prévenir Astrée qu'on la demandait chez elle.
— De deux choses l'une, dit la marquis«3 à Frrnand eu se levant; ou vous voulez être duc et dix fois millionnaire, ou vous ne craignez pas de retomber tout au fond de votre existence précaire et misérable. Je vous dir^i ce dont il s'agit nettement, franchtment... et vous choisirez.
Fernand lui baisa la main. Elle sortit.
Dès qu'elle fut partit, la voix du roi Truffe s'éleva.
plus libre. On eût dit qu'il avait un poids de moins sur la poitrine.
— Elle a toujours été bien bonne pour moi, dit-il au docteur ; elle me tient fidèle compagnie, c'est ma gardemalade.
— Ah î fit le docteur ; alors vous avez pour elle une véritable affection?
— Mêlée de reconnaissance, assurément.
— Vous ne la craignez pas?
— Non... non, certes.
Le docteur le regardait en face. Sous le rayon fixe et perçant qui se dégageait de sa prunelle, le pauvre roi Truffe sembla se débattre un instant.
— Eh bien, si î reprit-il enfin avec détresse, Je la crains : je crains surtout cet homme, le marquis!
Il jeta un coup d'œil effrayé autour de lui pour voir si personne n'avait pu l'entendre. Le docteur lui prit la main et la serra entre les siennes.
— Signez le projet de testament, monsieur le duc dit-il ; si vous m'obéissez strictement et de tout point, je crois que je vous guérirai.
— Mon sauveur î mon sauveur ! balbutia le bonhomme ; faites-moi vivre et je serai votre esclave I
Fernand avait rejoint le petit cercle, composé d'Irène, de Gabrielle et de Ghifî'on. Irène et Gabrielle brodaient Chifî'on seule n'avait point son ouvrage.
Je ne sais comment cela se fit. U y avait un beau grand album sur le guéridon, au milieu du salon. Fernand et Ghifî'on allèrent regarder les estampes. L'album contenait les portraits, d'après fantaisie, des femmes de Walter Scott. On y voyait Ilébecca, la juive fière, Alice Lee, brillante de jeunesse et de beauté ; Diana Vernon, la hardie ; Minna et Brcnda Troil, les filles de Magnus ; Annette Lyle, l'ange à la harpe ; la Mante - Verte,
qui passe dans le poétique brouillard de Redgauntlet, Flora Mac - Ivor, Julia MauneriDg ; la chère Amy Robsart rayonnante d'amour ; Edith Bellenden, confuse et repentante d'avoir préféré un puritain tondu au noble et chevaleresque Evandale ; une paysanne prisonnière et une reine captive : Effie Deans et Marie Stuart; la jolie fille de Perth, la Dame Blanche, la Fiancée de Lammermoor, que sais-je toutes ces ravissantes figures que le vieux romancier écossais trouvait au fond de son génie.
Fernand dit à Chiffon qu'aucune de ces têtes charmanh^s n'avait sou adorable sourire. Mon Dieu I Chiffon, la pauvre fille, ne vit point de mal à cela.
Elle regarda même Fernand du coin de l'œil, et il faut bien avouer qu'elle le trouva joli garçon. En pen- " sant autrement, elle eût fait preuve de mauvais goût.
Hélas! l'image de Loriot vint protester. Mais Loriot était en fille. Cette redingote fièrement cambrée lui manquait, cette moustache blonde, aussi, légère et retroussée.
Vous souvenez-vous? Sa galanterie allait autrefois jusqu'à dire à Chiffon :
— Tu n'es point plus mignonne que moi, la Chiffonnette I
Il n'y a pas à biaiser. Mademoiselle Marie de Rostan se divertit ou ne peut pas plus en regardant les femmes deWalter Scott.
Dès qu'Irène et Gabrielle furent en tête-à-tête, Irène dit :
— Vous ne m*avez pas demandé des nouvelles de M. de Martroy ?
— Je l'ai vu, répondit Gabrielle ; il ne m'a parlé que de Solange. On doit être bien calme et bien heureuse, n'est-ce-pas, Irène, quand on est au couvent?
— Il y a là-dedans, disait Sensitive, tout un sujet de comédie : Je crois que notre Fernand a lait un peu la cour à ce petit paysan déguisé en demoiselle.
— Le voilà maintenant qui fait la cour à l'autre, ajouta la comtesse.
— Mais où est donc le marquis? demanda M. de Morges.
— A boire, répondit Sensitive.
Au second étage de Thôtel, Jean Touril et la marquise étaient réunis dans le boudoir de cette dernière. L'ancien reboutoux affectait, comme à l'ordinaire, une matoise indifférence, mais sa face était agitée de tics nerveux. C'était lui qui avait fait demander Astrée au salon.
— On n'est pas à Vabe ici pour causer, ma toute belle, disait-il en ce moment. J'ai toujours peur que ces brillantes murailles n'aient des oreilles.
Il ôta ses lunettes de fer de leur gaine.
— Riche étoffe I grommela-t-il ; cadres cossus I jolie dorure ! Tout ça doit coûter des prix fous I
— Nous sommes aussi parfaitement en sûreté ici que chez vous, vieux Jean, dit Astrée, répondant à ses premières paroles.
— Possible I possible I répliqua le roi des chiffonniers; mais je n'ai pas mes coudées franches : ici je n'oserais pas vous tutoyer, madame la marquise. Voilà déjà dix fois (jue nos petits anciens noms d'amitié : Morgatte, Coquinette, etc., me viennent à la bouche, et je n'ai pas le cœur de les prononcer.
— C'est au moins inutile, vieux Jean.
— Non pas. Quand on se retient, on cause mal.
— Nous ne sommes pas ici pour causer. Je vous ai dit la vérité : nous avons trop tardé.
— C'est votre faute, repartit Bistouri, vous avez voulu
faire la petite bouche ; vous avez refusé d'être des nôtres au moment du coup de feu.
— J'ai eu tort ; je suis maintenant déterminée à tout.
Nous n'avons pas oublié ce conciliabule tenu dans la grande maison de la rue de la Goutte-d'Or. Le résultai que nous avons pu deviner seulement par quelques paroles échappées au sommeil magnétique d'Irène, avait été le meurtre projeté du docteur Sulpice. Par les fentes du grenier où couchèrent Chiffon et Loriot, dans le garni du faubourg Saint-Denis, nous avons vu les deux piles de pièces de cinq francs, auprès desquelles Nieul, l'ancien tourne-broche, ronflait comme un juste.
C'étaient les arrhes. Nieul s'était chargé de l'affaire. On ne s'évade pas du bagne pour rester les bras croisés comme un paresseux de bourgeois.
Tout était donc bien convenu ; on avait trouvé un moyen très-adroit de prendre le docteur au piège, un moyen véritablement diabolique et digne des débuts de la Morgatte. Jean Touril avait approuvé ce moyen ; Nieul consentait à être l'instrument. Mais en toute entreprise, je parle des mieux combinées, il arrive des retards ; les associés les mieux assortis ont des discussions et desmalen'endus.
Le jour où l'on se réunit pour fixer le lieu et l'heure de l'exécution, il y eut des difficultés. Jean Touril exigea que la Morgatte fût présente ou du moins qu'elle ne quittât point la maison pendant l'assaut. Voici la raison qu'il donna :
— Je me plais à reconnaître, ma poule, dit-il à la marquise, que tu m'as déjà joué plus d'un méchant tour. C'est ton instinct, et c'est ainsi que je t'aime, mais expérience est mère de méfiance. Nieul et moi nous risquons Rotre cou,
3f64 LE PARADIS DES FEMMES
Nieul était présent. Il fit un signe d'énergique approbation.
— Si tu restais à l'écart, poursuivit l'ancien rebouteux, là-bas, dans ton bel hôtel de Rostan, nous ne serions pas tranquilles. On a vu des gens adroits comme foi, Coquinette, qui faisaient assassiner d'une main l'homme qui les gênait, et qui, de l'autre main, mettaient doucement le parquet à même d'arrêter les amis.
— Fi donc I voulut protester Astrée.
— Bien, bien, Mignonne, tu te défends d'avoir eu cette idée-là. C'est ton rôle : Tout mauvais cas est niable. Notre rôle à nous, c'est de prendre nos précautions. Tu m'entends bien, si tu refuses cette condition-là, rien de fait !
Astrée plaida du mieux qu'elle put. Ses arguments furent si éloquents que Bistouri demeura convaincu qu'elle avait une arrière-pensée. Il fut inflexible. Elle offrit cent mille francs. L'argent ne lui coûtait rien, surtout en promesses. Bistouri lui dit :
— Si tu insistes, mon ange chéri, je te flanque à la porte !
Il fallut céder. Astrée consentit à se compromettre pour rassurer ses aides. Le soir même, Nieul descendit aux abords de la demeure de Sulpice et le guetta. Gomme Sulpice passait, Nieul l'arrêta et lui demanda secours contre une souffrance qu'il ressentait, disait-il, dans la poitrine.
— En effet, lui dit Sulpice, vous êtes três-pâle et vous allez faire une dure maladie.
Ce fut Nieul qui raconta l'aventure à la marquise et à Bistouri. A peine le docteur Sulpice avait-il prononcé les paroles qui précèdent que Nieul ressentit réellement une cuisante douleur à la poitrine.
Le docteur lui cria par la portière de sa voiture :
— Rentrez chez vous, coucliez-vous ; faites-moi appeler; j'irai.
C'était là précisément le résultat que Nieul était venu provoquer : les préléminaires de l'embuscade dressée au docteur Sulpice. Seulement le docteur Sulpice faisait la moitié du chemin ; il aurait pu délivrer le médicament sur place, mais on eut dit, en vérité, qu'il cherchait les moyens de faire une visite à Nieul.
Quelque chose de beaucoup plus étrange, c'est le mal subit qui frappa Nieul. Il n'eut pas le temps de retourner au garni de la Goutte-d'Or. On le transporta dans un taudis qu'il indiqua, derrière le Luxembourg. Sulpice, prévenu, alla le voir. En entrant, il dit au malade :
— Pourquoi n'ètes-vous pas chez vous?
Aucun événement n'eut lieu sinon la rapide guérison de Nieul. C'était la troisième fois que le docteur le tirait de peine.
Voilà pourquoi un mois entier s'était écoulé sans que le plan de la marquise eût été exécuté.
Nieul était debout depuis une huitaine, mais il restait frappé.
Quand la marquise dit à Bistouri : je suis déterminée à tout! celui-ci hocha ia tête gravement.
— Je ne vous répondrai pas : il est trop tard, dit-il ; jamais il n'est trop tard pour bien faire, mais nous aurons du mal. Et peut-être que, désormais, il nous faudra du temps.
— Du temps I répéta la marquise en se levant ; vous ne m'avez donc pas comprise I
— Si fait, mon trésor, si fait, ma chère dame, veuxje dire. La déroute est au camp, n'est-ce pas? Cet homme n'a eu qu'un geste à faire pour jeter bas tous vos châ-
lî. 31*
teaux de cartes. Je ne me moquerai pas de vous pour le jeune garçon déguisé en fillette, ce ne serait pas généreux. Mais qu'adviendra-t-il de nos témoignages authentiques pour l'acte de notoriété?
— L'enfant a disparu, dit Astrée.
— Comment a-t-il disparu?
— Je l'ai envoyé à Nantes.
— A neuf heures de Paris par le chemin de fer ! se récria Bistouri ; nous voilà bien abrités!
— Vous souvenez- vous de ce que je vous dis, il y a seize ans? reprit-il après un silence. C'était la fameuse nuit. Je te dis, cette nuit-là, coquinette : « Nous ne faisons que la moitié de la besogne, nous laissons des gens derrière nous... »
— Vous eûtes raison, interrompit Astrée avec impatience ; mais il ne s'agit plus de cela.
— Au lieu d'envoyer l'enfant à Nantes, reprit Bistouri doucement, tu aurais mieux fait de me le donner à garder.
— C'est vrai, dit Astrée, j'aurais mieux fait, mais il n'est plus temps. Débarrassons-nous seulement de Sulpice et je réponds de tout,
— Seulement! répéta le père Bistouri qui hocha la tête pour la deuxième fois.
Il se leva à son tour et se prit à parcourir la chambre de son pas lourd et paresseux. En passant auprès de la fenêtre, il aperçut dans le jardin François Rostan qui s'en allait tête baissée et la pipe entre les dents.
Il le montra du doigt à la marquise sans rien dire. Astrée, suivant sa coutume, haussa les épaules.
— Nieul n'osera jamais frapper désormais, dit Jean Touril.
Astrée recula d'un pas.
— Cet homme a-t-il donc un démon familier qui le protège 1 s'écria-t-elle.
— Je le crois, dit froidement Jean Touril.
— Mais, reprit la marquise, il prend Toffensive. Quelque chose me crie qu'il se prépare à nous écraser.
— C'est mon opinion, fit l'ancien reboutoux.
— Et nous ne trouvons personne I commença la marquise.
Jean Touril lui serra le bras en lui montrant derechef François Rostan, dont la silhouette paraissait et disparaissait tour à tour entre les troncs d'arbres.
La brune tombait, le jardin se faisait sombre. Le pas du grand Rostan semblait lent et alourdi, mais quand il se redressait par hasard, sa puissante carrure se dessinait dans l'ombre. C'était comme le fantôme d'un athlète.
— Nieul serait l'appât, prononça tout bas le père Bistouri ; celui-ci frapperait.
— Il ne voudra pas, objecta la marquise.
— Tant pis I fit le bonhomme sèchement. Puis il reprit :
— Celui-là t'a aimée et tu l'as aimé. Gehii-là est fort, celui-là est brave.
— Il était tout cela, dit Astrée avec dédain.
— Dis-lui que tu l'aim 's et fais-le duc, il frapperai Astrée réfléchit un instant.
— On peut lui promettre, murmura-t-elle.
Le père Bistouri lui prit la main en disant avec bonhomie :
— Ce qui me divertit, coquinette, c'est que ton petit Fernand se moquera de toi. Peut-être a-t-il déjà commencé... Enfin, soit! tu lui promettras. Bonne chance ! Moi, je suis prêt tous les jours et à toute heure : je t'attends.
On vint avertir M""^ la marquise que le dîner était servi. Elle ouvrit la fenêtre et appela elle-même le grand Rostan.
— Ne voulez-vous point dîner? dit- elle.
— Je dîne dehors, répliqua d'en bas François, qui venait de voir l'ombre du docteur dessinée sur les rideaux du salon.
— Je vous ai fait mettre un couvert auprès de moi, repartit la marquise. Montez, jai à vous parler.
Le grand Rostan gronda, mais il monta tout droit à la salle à manger sans passer par le salon. Il trouva Astrée sur le seuil.
— Quelle rage de promenade I dit-elle en souriant, et par le temps qu'il fait!
— Si cet homme-là doit prendre pied ici, répliqua le marquis, j'aime mieux déserter la maison.
— Il vous fait donc grand'peur, mon pauvre François?
— Il me gêne.
— Le voici. Saluez-le pour ne pas trop lui montrer votre embarras. Peut-être qu'il ne vous gênera pas longtemps désormais.
Le docteur entrait en effet, soutenant le pas lourd et tremblant du roi Truffe. Sensitive donnait le bras à la comtesse de Morges, le vidame de Pomard accompagnait Irène; Fernand était le chevalier de Chiffon, la pauvre Gabrielle était réduite au notaire.
Ce notaire avait l'honneur d'être drinkcr, Il avait fait dans sa jeunesse une tragédie intitulée Caracalla. Le baron Potel, associé de Gambard, lui avait prêté quelque argent pour acheter son étude, sous la condition expresse que le notaire ferait passer ledit Potel pour un libertin abject parmi ses clients.
Le grand Uostan salua Sulpice à la manière des en-
fants maussades et boudeurs. On prit ]dace. Fernand s'arrangea pour ne point se séparer de Chiffon. Sensitive se plaça au hasard. Il était habile à extraire la poésie du potage, de toutes les entrées et du rôti, et Apollon, dieu des vers, lui avait accordé le don de rester maigre tout en mangeant comme un boa.
Un poêle gras est-il encore poëte?
— Voyez, mon cher docteur, dit le roi Truffe en s'asseyant, voilà ma vie. Tous les jours, je viens ici, je regarde les autres manger : je ne sais plus ce que c'est que de trouver du plaisir à table.
— Vous allez manger aujourd'hui, repartit Sulpice. Le bonhomme le regarda d'un air étonné.
Sulpice souriait. Il prit la première assiette, emplie par la marquise qui taisait office de maîtresse de maison.
— Ces dames m'excuseront, dit-il.
Et il plaça le potage fumant devant le roi Truffe. Celui-ci hésita ; puis ses narines se gonflèrent et un peu de sang vint à ses joues.
— Ce potage a bien bonne odeur, murmura-t-il. C'est ici la petite magie bienveillante et presque
paternelle des médecins assez forts pour prendre empire sur leurs malades. Vous avez vu cela ceut fois. Sous le regard puissant et protecteur de l'homme qui guérit, le pauvre valétudinaire sent revenir en lui un appétit factice. Il mange, il se souvient du temps où son estomac viril luttait triomphalement contre la bonne chère. 11 est heureux.
Et ce qu'il mange ce jour-là ne lui fait pas de mal.
Le roi Truffe avala son potage comme un homme, et je crois qu'il en redemanda.
— Mon Dieul disait Fernand à sa voisine qui, au contraire, cherchait en vain son appétit habituel, le hasard
m'a conduit à Paris pendant que vous restiez dans notre Bretagne. J'étais seul, exposé à toutes les tentations, mais au milieu de ces plaisirs bruyants, je cherchais quelque chose. On m'aurait demandé quoi, je n'aurais pas su le dire. Mon cœur était vide. Dans cet immense parterre, je ne trouvais point ma fleur. Comment vous expliquer cela, madi?moiselle Marie?
— Oh I je comprends bien I dit Chiffon avec fierté ; il y a un mois que je suis à Paris.
Feruand cacha son sourire.
— Elle est adorable I pensa-t-il, mais la victoire sera trop aisée.
— Ce qui m'étonne, reprit Chiffon qui avait, pour la .première fois de sa vie, la rage d'être spirituelle, ce qui
m'étonne, c'est que dans ce paradis des femmes, vous ayez cherché si longtemps votre fleur.
— Vous n'y étiez pas ! murmura Fernan d. Chiffon rougit, mais elle sourit.
Seigneur Dieul comme le petit Loriot grelottait en ce moment dans la rue I
— Monsieur le duc, dit Sensitive, entre deux bouchées, vous avez là une nouvelle nature morte.
— Monsieur? fit le bonhomme dont la voix se cassa. 11 ne comprenait pas et s'appliquait la phrase à luimême en lui prêtant une signification funèbre.
— J'entends, reprit Sensitive, que vous avez acheté un tableau de gibier et de fruits. Je ne saurais au juste à quel maître attribuer cette page, mais elle appartient évidemment à l'école hollandaise, et même on pourrait dire avec presque certitude...
— C'est le fils du concierge, interrompit bonnement le roi Truffe ; on prétend qu'il a des dispositions.
Sensitive remit son lorgnon en place et donna un
furieux coup de dents à un filet de sole qui n'en pouvait mais.
Tout en servant avec une grâce parfaite, la marquise trouvait moyen de parler bas au grand Rostau, son voisin. Il y avait des années qu'il ne s'était vu à pareille fête.
— François, lui dit-elle d'un ton sérieux et pénétré, à ce moment où la gaieté, plus bruyante, court autour de la table, j'ai eu des torts envers vous, je les reconnais, et j'en suis fâchée.
— Quelle mouche vous pique aujourd'hui, Astrée? demanda l'ancien hobereau, décidément étonné.
— Pensez-vous qu'on puisse oublier tout à fait le passé? murmura la marquise en baissant les yeux.
— Allez- vous me chanter la romance : On en revient toujours à ses premières amours I
— Ne raillez pas, François. Les torts ont été partagés, vous le savez bien. Si vous changiez de conduite, si vous preniez la résolution de me seconder sérieusement et bravement dans mes projets?...
— Ah I fit le marquis ; nous avons besoin du poignet de Rostan I
— Peut-être.
— Le précieux Fernand ne peut pas faire l'affaire?
Il s'interrompit pour jeter un regard vers le blondin et poussa un retentissant éclat de rire.
Le dépit fit pâlir la marquise, parce que tous les regards se dirigeaient déjà vers elle.
— Qu'y a-t-il donc? demanda le roi Trufî'e.
— Une idée drôle qui me passe par la tête, répondit François Rostan.
Astrée lui avait abondamment servi à boire. Il avait perdu sa timidité rogue et triste.
— Dites donc, cousin, ajouta-t-il eu s'adressant au
duc, savez-vous que vous dévorez, aujourd'hui?
— Le voir en appétit, celui-là, se reprit-il tout bas et vous voir aimable, ma femme, c'est du nouveau I
— Pourquoi avez-vous ri? demanda la marquise quand les conversations particulières eurent repris leurs cours.
— Parce que j'ai vu là-bas la cause de votre amabilité, répliqua Frani^ois Rostan ; le Fernand a entrepris la petite. Elle est diantrement jolie!
Astrée regarda le jeune couple à son tour.
— Vous avez peut-être deviné, dit-elie : en tout cas, que vous importe le motif, si je vous propose la paix pleine et entière, l'oubli de vos fautes et le retour à l'ancien état de choses 1
— Elle est jolie I répéta le grand Rostan au lieu de répondre ; mais elle ressemble à quelqu'un... Je n'aime pas à la regarder.
François ignorait tout ce qui s'était passé dans la journée. En ce moment, Sensitive, qui avait fait le voyage de Londres, cet été, par les trains de plaisir, salua mademoiselle Marie de Rostan par son nom à haute et intelligible voix, en true gentleman^ et lui demanda la permission de boire avec elle.
— Tiens! fit le marquis, c'est celle-là qui est aujourd'hui Marie de Rostan. Et l'autre? celle d'hier?
— Je vous dirai tout, répondit la marquise. François grommela entre ses dents :
— Je sais maintenant à qui elle ressemble. La tuerat-on comme sa mère?
Il but une large rasade et son front se couvrit d'un nuage plus sombre.
— Nous causerons longuement et en tête-à-tète, fit Astrée à son oreille. Je ne veux pas vous cacher qu'il y a de la besogne. Ce sera à vous de voir si vous voulez être duc.
LARGESSES DE CBIFFON
Nous n'avons pas besoin de dire qu'on dînait admirablement bien chez le roi Truffe.
Chacun se leva de table heureux et satisfait. Le roi Truffe se sentait rajeuni de dix ans, et ce fut lui-même qui demanda si on ne ferait pas un peu de musique. M'"'^ de Morges lui ayant glissé une de ses allusions adroites et matrimoniales, le roi Truffe fut, ma foi, sur le point de comprendre.
Il regarda Gabrielle, mais cela mit de la tristesse dans sa joie. Elle était si morne et si pàlel
Irène chanta. Quand elle eut fini, le roi Triiffe l'embrassa sur les deux joues.
Nous notons ici, en passant, une observation. Depuis le départ de Loriotte, le docteur Sulpice n'avait pas prononcé une parole ni fait un geste qui put annoncer son intention d'attaquer l'identité de Jean de Rostan, dans la personne du jeune M. Fernand. Et cependant Fernand ne s'était point rapproché d'Irène.
Ce frère et cette sœur restaient absolument étrangers l'un à l'autre. On semblait oublier dans le salon du roi Truffe leur degré de parenté.
De même, il n'y avait eu qu'un salut lointain, échangé entre François Rostan et Irène, le père et la fille.
Rien de ce qui appartenait à Sulpice ne pouvait se mêler aux satellites d'Astrée. C'était là un fait accepté. Il y avait deux camps tranchés, inconciliables.
La famille du roi Truffe était faite ainsi.
Sauf une exception, pourtant, M"^ Marie de Rostan et le jeune M. Fernand semblaient s'entendre à merveille. Le regard d'Irène en avait averti Sulpice plusieurs fois. Sulpice ne s'en était point ému.
M™® la comtesse de Morges voulut conduire Gabrielle au piano ; mais la voix de la pauvre enfant s'arrêta dans sa gorge.
Fernand se mit au piano. Il était bon musicien, et il avait une jolie voix. Fernand chanta une romance d'amour. Ces paroles tendres et niaises de la romance moderne vont droit au cœur des jeunes filles. Chiffon prenait pour elle tout ce que la romance disait de Rosita ou de Nelly ; Chiffon avait le rouge au front et son petit cœur battait bien vite.
Quand Fernand revint auprès d'elle. Chiffon le reçut en silence et les yeux baissés. Elle ne voulait plus rire avec lui. Je ne sais pas ce que Fernand lui dit, mais les larmes lui vinrent aux yeux.
Voilà pourquoi Chiffon était distraite quand elle monta dans le carrosse du docteur en sortant de l'hôtel de Rostan ; voilà pourquoi elle n'aperçut point le pauvre petit Loriot qui la guettait sur l'autre trottoir. Si quelqu'un a des yeux pour ne point voir, selon l'expression de l'Écriture, c'est la fillette qui rêve.
En quittant le roi Truffe, Sulpice lui dit :
— Je ne refuse pas de vous soigner, si j'ai la certitude que mon traitement sera suivi. Yoici les conditions que je vous impose. Vous monterez eu voiture demain avant votre déjeuner, vous ne direz à personne le but de votre promenade. Une fois en route, vous ordonn(3rez au cocher de vous conduire chez moi. Un appartement y sera préparé pour vous et vous ne rentrerez pas à votre hôtel.
— Et... fit le bonhomme indécis, me guérirez-vous?
— Je l'espère, avec l'aide de Dieu, répondit Sulpice. Sulpice prit congé. Le roi Truffe se retourna ; la marquise Astrée était derrière lui.
Le lendemain matin, Chiffon s'éveilla la tête lourde et le cœur gros. Sans savoir pourquoi, elle avait envie de pleurer. Tout ce qui s'était passé la veille était en elle comme le souvenir stérile et fatigant d'un rêve. Elle avait revu Loriot, et la pensée de Loriot n'avait pas été sa seule pensée le reste du jour. Comment cela s'était-il pu faire ?
En se demandant comment cela s'était fait, c'est-àdire en plaidant au fond de son propre cœur la chère cause de Loriot, voilà que Chiffon trouva devant elle le motif de son oubli : Fernand.
L'image de Fernand se mit comme Fernand lui-même entre elle et l'image de son Loriot. C'est étonnant ce que Loriot avait perdu pour elle sous son costume de Jillettel
Et pourtant, Chiffon ne voulait par aimer Fernand ; surtout. Chiffon ne voulait pas oublier son Loriot. Elle se battait les flancs, la pauvre fille, pour penser à Loriot tout seul.
— Si ce monsieur Fernand m'empêche comme cela de penser à mon Loriot, je sens bien que je le détesterai!
C'est qu'elles se disent de ces choses-là sérieusement et consciencieusement !
Vers sept heures du maUn, la plus lettrée des cam«> listes, Virginie, arriva tout essoufflée dans la chambr»i de Cliiffon. Quand Virginie arrivait, le matin, elle était généralement essoufflée. Roblot demeurait loin.
— Mademoiselle Marie! s'écria-t-elle, connaissez-vous Toto Gicquel?
— Il me semble que j'ai entendu parler de lui au docteur, répondit ChifTon.
— Ce Toto Gicquel, continua Virginie, est un pauvre innocent comme il y en a un dans les Montagnards écos sais et un autre dans le Capitaine Raymond. Jl y en a uu aussi dans V Abîme de Sandworth... et même il tomba au fond de l'abîme où il trouva les papiers importants qui servent à faire gagner le procès de sir Duncan, le parrain de Malcolm, parce que, sans ces papiers-là, tout l'héritage aurait été au lord de Cornwall, coushi du vieux Mac-Donald .
— Et que voulez-vous me dire de ce Toto Gicquel? interrompit Chiffon.
— De lui! s'écria Virginie avec dédain ; oh! Seigneur Dieu! la pauvre créature, rien du tout. C'est de son cousin Roblot que je tiens la chose.
— Quelle chose?
— Vous allez voir. Roblot n'est pas un marin du genre de Gustafsohn dans les Pirates suédois, c'est un matelot gai, un homme dont le visage ne manque pas do caractère, mais qui porte des boucles d'oreilles.
Chiffon regarda Virginie avec une véritable colère.
— Si vous ne parlez pas tout de suite, dit-elle, je vous chasse !
Virginie laissa tomber le jupon qu'elle était en train de retourner.
— Me chasser ! répéta-t-elle indignée. La pauvre Sidonia en arrive aussi à cette humiliation dans V Abbaye de Rosenthal. 0 ma mère 1
Elle invoqua également Ethelred, mais tout bas.
— Voyons, voyons, ma pauvre Virginie, reprit Chiffon repentante, j'ai eu tort. 11 n'y a pas déjà si longtemps que j'étais plus au dépourvu que vous, je ne l'ai pas oublié. Pardonnez-moi I
Virginie levâtes mains vers le ciel.
— 0 noble et généreuse enfant 1 s'écria-t-elle, qui ne vous aimerait I... Je voulais vous dire que ce Roblot m'a donc dit qu'il vous avait vue rentrer vers dix heures...
Chiffon bouillait d'impatience.
— Il était peut-être le quart, continua Virginie, mais bien sûr que la demie n'était pas sonnée. C'est là-bas au bout de la rue que Roblot a reconnu la voiture du docteur, il y avait un jeune garçon mal habillé qui courait par derrière
— Un jeune garçon? répéta Chiffon.
Ce n'était donc pas Loriot, puisque Loriot avait des habits de femme.
La marquise, eu rentrant au salon du roi Truffe avait dit tout simplement : Je l'ai chassé pour qu'il aille se faire prendre ailleurs.
Chiffon avait froid dans le cœur, chaque fois qu'elle pensait à cette marquise.
— Un jeune garçon, poursuivit la camériste, qui était bien essoufdé à ce que dit M. R)blot, et trempé de pluie. Un beau petit homme, malgré ça, M. Roblot le connaît bien...
— Ah! fit Chiffon ; M. Roblot le connaît?
— 11 le connaît sans le connaître : pour l'avoir déjà
rencontré deux fois. Une fois sur la route du Mans, et quelle pluie il faisait, ce soir-là encore ! Chiffon était immobile et retenait son souffle.
— Une autre fois, acheva Virginie, sur le boulevard des Capucines.
— Et ces deux fois-là, dit Chiffon lentement, le jeune garçon n'était pas seul ?
— Non.
— Il était... commença Chiffon.
— Il était... répéta Virginie en baissant les yeux.
— Avec qui?
— Avec mademoiselle.
Chiffon sauta hors de son lit et passa brusquement ses pantoufles. Virginie lui jeta un peignoir sur les épaules. Chiffon était toute rouge et ses sourcils se fronçaient. Virginie prit cela pour de la colère.
— Mon Dieu I dit-elle, il ne faut pas que mademoiselle se fasse de la bile pour si peu de chose.
Chiffon s'était assise au coin du foyer.
— Voilà tout ce que vous a dit ce Roblot ? demandât-elle.
— A peu près. Seulement, il a suivi le jeune garçon pour le voir de plus près, parce qu'il n'était pas bien sur de ne point se tromper. Le jeune garçon pleurait et grelottait.
— Mon Loriot! s'écria Chiffon, dont les yeux se mouillèrent ; mon pauvre petit Loriot I
Ahl que l'idée de M. Fernand était loin en ce moment I
— Roblot voulait aussi savoir, reprit Virginie, s'il demeurait dans le quartier...
~ Ce Roblot sait où il demeure? demanda vivement Chiffon.
— Hélas I mademoiselle, répliqua Virginie, qui sen-
fl
tait maintenant qu'en faisant de la compassion elle plairait à sa jeune maîtresse ; hélas I il ne demeure pasl
— Comment I il ne demeure pas?
— Roblot n'a pas eu la peine de le suivre bien longtemps. Yous savez la maison en construction qui est là, en montant?...
— Eh bien! fit Chiffon, qui perdit pour le coup ses fraîches couleurs.
— Eh bieni mademoiselle, le jeune garçon a couché dans les copeaux.
Chiffon croisa ses deux petites mains pâles sur ses genoux.
— Tout mouillé, tout grelottant de froid! murmurat-elle, et peut-être qu'il avait grand'faim I
— Ça, c'est probable, repartit Virginie. Chiffon avait les yeux fixes et semblait absorbée.
— Je veux voir ce Roblot, dit-elle tout-à-coup.
— La prochaine fois que je le rencontrerai... commença Virginie.
— C'est sur-le-champ que je veux le voir.
— Je ne sais pas s'il est encore à son hôtel.
— Je le veux! je le veux! répéta par deux fois Chiffon, qui frappa du pied ; trouvez-moi cet homme tout de suite. Entendez-vous, je le veux!
Virginie sortit en courant.
Quand elle fut seule, Chiffon mit sa tête entre ses deux mains. A travers ses doigts frémissants on eût pu voir les pleurs couler.
Mon Dieu! coucher dans les copeaux, ce n'était pas une grande affaire autrefois ; mais il y avait un mois que Chiffon dormait sur la plume.
Chiffon était riche, Chiffon ne songeait plus qu'en frissonnant aux privations de la misère, surtout quand il s'agissait de son Loriot,
Elle se représentait Loriot sur la paille, seul, le visage baigné de larmes, tremblant de froid, l'estomac vide ; Loriot souffrant, brisé, découragé.
Loriot avait toujours été moins vaillant qu'elle. Il aimait ses aises. 11 ne savait pas bien souffrir.
— Monsieur Roblot, dit Virginie dans l'anticbambrc, en élevant beaucoup la voix pour être mieux entendu(>, je n'aime pas à parler aux liommes. C'est ma maîtresse qui m'a chargée de vous faire venir : je remplis ma commission, voilà tout.
— As- tu fînil gronda Roblot qui la poussa décote pour passer.
Il franchit le seuil et mit le chapeau à la main pour saluer en fin matelot. Chiffon s'élança à sa rencontre.
— C'est vous qui l'avez vu I s'écria-t-elle ; je vous reconnais. Vous avez l'air d'un brave homme, je vais me oonfier à vous.
Roblot resta un instant étourdi de cette bordée; mais il vint au vent, pour employer son style, et se remit tout de suite.
— Bonsoir à revoir, répliqua-t-il, ma belle petite demoiselle. C'est moi qui l'ai vu, et quant à ce qui est de ça, je vous reconnais bien aussi, n'y a pas d'offensiî, pas vrai? Pour être un brave homme, présenti Confiez, vous à moi, si ça vous en dit, vous me trouverez toujours dans le sentier de la franchise et de l'honneur... comme quoi, voilà I
Virginie éprouvait cette souffrance de la femme si:périeure qui a épousé un palaud. Elle avait pourtant dit d'avance au marin comment il fallait répondre.
Mais l'ami Roblot, habitué aux conquêtes, ne gardait pas un profond respect pour la femm-', subjuguée. Il avait dit à Virginie de filer son nœud et se carrait dans sa dignité d'homme libre.
PARIS k\
Chiffon lui tendit la main, et il la serra de bien bonne amitié.
— Laissez-nous, dit-elle à Virginie.
C'en était trop I Virginie ne s'attendait pas à cela, Chaque jour on l'affriandait avec quelque mystère appétissant et romanesque, pour lui retirer le morceau au moment même où elle allait y mordre. C'était le dur supplice de Tantale.
Elle s'éloigna, fière et résignée. Quand elle eut passé la porte, elle menaça le ciel de son poing fermé, comme Oreste, et traduisit le fameux « Merci! je suis content I » par ces mots sacramentels :
— Pas de chance I
— Monsieur Roblot, disait cependant Chiffon, il faut que vous retrouviez mon Loriot. Vous comprenez bien, il le faut.
— Ça se fera, répondit le matelot ; on n'est pas maladroit quand on veut s'en donner la peine.
— Vous allez d'abord voir ici près où il a couché. Estce vrai qu'il grelottait?
— Pas mal comme ça, la pluie était fraîchette.
— J'en ai froid jusque dans le cœur! Dès que vous l'aurez trouvé, vous lui donnerez de l'argent.
— Je n'en ai pas, dit Roblot, sans ça j'aurais fait bien volontiers les avances.
Un instant, la charmante figure de Chiffon exprima Tangoisse.
— Ni moi non plus ! murmura-t-elle, je n'avais pas pensé à cela.
Mais ce fut l'affaire d'une seconde.
— J'ai des bijoux! s'écria-t-elle ; vous vendrez mes bijoux!
— C'est que... voulut objecter Roblot.
— Ne me refusez pas ! s'écria Chiffon qui saisit ses
deux grosses mains liâlées pour les serrer entre les siennes ; mes bijoux sont à moi, le docteur me les a donnés. Prenez ma chaîne, prenez ma montre, prenez touti et partez bien vite.
Roblot hésitait.
— Mais partez donc! s'écria Chiffon avec une impatience folle ; il a froid, il a faim. Si vous ne partez pas, voyez-vous, je vais y aller moi-même I
— Vous-même I répéta Roblot, y pensez-vous I Elle se redressa tout à coup.
— Je n'ai peur de personne, monsieur Roblot I se reprit-elle.
— Tonnerre de Brest I pensa tout haut le marin, si celle-là n'est pas une vraie Rostan, je veux queie dial»le m'emporte I
— Allons, allons, ma petite demoiselle, continua-t-il, ne nous fâchons pas. Tel que vous me voyez, j'ai servi votre père avec le patron Sulpice. Je prends vos affutiaiix et je vais les vendre, puisque vous le voulez. Avec ça je remplumerai le petit Linot... Pierrot... Gomment que vous l'appelez, votre oiseau?
— ' Loriot, rectifia Chiffon offensée.
— Bonsoir à revoir. Vous aurez de mes nouvelles. Chiffon l'arrêta comme il allait sortir.
— Attendez, dit-elle ; voici ce qu'il faut faire...
— Le retrouver d'abord...
— D'abord. Ensuite le conduire chez un tailleur, lui acheter un joli pantalon noir collant, comme celui de M. Fernand.
— Quant à ça, je ne connais pas le pantalon de M. Fernand.
— C'est égal. Des bottes fines...
— Vernies?
— Je crois bien 1 Un gilet de velours, une petite redin-
gote courte et pincée à la taille. Je voudrais que vous ayez vu celle de M. Fernand.
— Oui, mais...
— Vous ne l'avez pas vue, c'est égal! Une cravatte à la Joinville, un chapeau de soie à petits bords...
Elle s'interrompit pour sauter de joie en battant des mains.
— Oh I sera-t-il gentil I sera-t-il gentil 1 s'écria-t-elle.
— Le fait est, dit Roblot avec calme, qu'il n'est pas vilain de sa personne, ce polisson-là.
— Vous dites? fit Chiffon, hautaine comme une princesse.
— Ce gamin-là, si vous voulez. Pardon, excuse. Je dis que le clampin est assez bien tourné.
Chiffon se mit à rire et lui frappa rondement sur l'épaule.
— Vous êtes un bon garçon, dit-elle ; est-ce tout?' Roblot fit mine de partir.
— Attendez, attendez, s'écria encore Chiffon; une canne I je veux qu'il ait une canne avec une petite pomme de cornaline, c'est si distingué I
— Il aura une canne.
— Et un porte- cigarette I
— C'est trop juste I
— Et des gants jaunes. Attendez donc un petit peu, monsieur Roblot I nous n'avons pas parlé du logement. Je ;euxque vous lui trouviez une jolie chambre à l'entresol dans la rue Vivienne, avec des portières devant les portes et une cheminée à la prussienne, un beau fauteuil voltaire, des rideaux de tulle brodé, un tapis...
— Diable I diable! fit Roblot, qui pesa dans le creux de sa main la chaîne et la montre.
Chiffon s'élança vers la table de nuit, où était un très-
beau bracelet. Elle revint en courant et en sautant comme une petite folle.
— Tenez, dit-elle, un édredon bleu, avec des rideaux de lit pareils, un petit bureau de palissandre, enfin, ce qu'il faut I Allez, maintenant, allez I Mon Dieu I que vous êtes lent, monsieur Roblotl vous n'êtes pas encore parti I
Elle le prit par les épaules et le fit tourner sur luimême, pendant que Roblot aliuri disait au basard :
— Bonsoir à revoir I
— Tonnerre de Brest I continua-t-il dans l'anticbambre.
Et dans l'escalier il acheva :
— Non de nom de nom de nom! quel amour de petite tonnerre de ciel I Y a des gens calés qui voudraient être à la place de ce Loriot ! Eu attendant, je vas aller causer un peu de tout ça au docteur.
PRINCESSE OU RENTIERE.
Le docteur Sulpice, consulté, dit à Tami Roblot d'exécuter à la lettre les ordres de Chiffon. Il prit les bijoux et donna des pièces d'or.
L'ami Roblot se mit incontinent en campagne. Les ouvriers de la maison en construction venaient d'arriver à la besogne. Ils avaient trouvé notre petit Loriot couché sur ses copeaux et ronflant comme un juste. Ils étaient on train, les honnêtes cœurs, de lui offrir la dime sur le gros morceau de pain que chacun d'eux apportait sous son bras, et, subsidiairement, de lui prodiguer d'excellents conseils touchant la paresse et le vagabondage. Loriot mangea le pain qu'il trouva bon parce qu'il avait grand appétit. Quant aux conseils, l'idée de se faire apprenti maçon lui souriait médiocrement. Cependant, il faut travailler pour vivre, quand on n'a pas de rentes. Loriot regardait déjà d'un air piteux la brouette, le sable IL 33
et la chaux, lorsque Roblot se montra au devant de la porto.
Loriot le reconnut du premier coup d'œil pour le marin de la rotonde, et je ne sais quel espoir lui vint au cœur. Roblot lui fit signe de sortir ; Loriot remercia ses bienfaiteurs et obéit aussitôt.
— Bonjour, pays, lui dit Roblot.
— Bonjour, pays, répondit Loriot.
— Aimez-vous toujours les chinois ?
Loriot le regarda de travers.
— C'est noceur, les marins, disait-on parmi les maçons ; celui-là va emmener le petit à la barrière, et puis, ni vu ni connu, on travaillera la semaine des quatre jeudis I
— Je vous demande, pays, répéta Roblot très sérieusement, si vous aimez encore les chinois.
— Qui vous a dit que je les aimais, les chinois? riposta Loriot.
— C'est mon petit doigt, un crâne pour tout savoir I Je vous en offre un de chinois, si vous voulez.
Loriot aurait bien accepté tout de suite ; il n'était pas honteux, mais il eut l'idée qu'on se moquait de lui. Il jeta un regard du côté des maçons, qui avaient repris leur besogne.
Roblot frappa sur son gousset ; le gousset rendit un bon bruit. Roblot reprit :
— Ça va-t-il ?
— Tout de même, reprit Loriot en souriant, si c'est pour de bon.
Roblot passa le bras du petit sous le sien.
— Pare à virer ! commanda-t-il.
Et on appareilla vers les latitudes où se vendent les chinois.
Quand les deux pays furent attablés devant un guéri-
don, chez le marchand de prunes de TOdéon, Roblot dit :
— On a connu des princesses qui s'est amourachées d'un gabier ou même d'un calfat , jamais d'un douanier, rapport à ce que la douane... enfin, suffît. T'es né coiffé, pilotin !
Loriot avala son cliinois et but la sauce.
— Voulez-vous que je t'en repaie un autre? demanda Roblot.
Loriot lui fit un signe affirmatif et tout amical. Les manières de ce marin lui plaisaient.
— Pourquoi que vous dites que je suis né coiffé ? demanda-t-il cependant.
— A cause que vous avez la chance d'avoir du bonheur, mon petit bourgeois, répondit Roblot ; ça vous irait-il de faire une campagne ou deux sur le Jeune- Ernest, de St-Servan, mon dernier ?
— Je n'ai pas de goût pour la marine, répondit Loriot, en humant son sec.ond chinois.
— Des vocations et des couleurs, faut pas chamailler! prononça gravement Roblot ; pour que métier que vous avez du goût, mon fiston?
— Je suis en train de me consulter, répliqua Loriot.
— Bon ! ne faisons rien à la légère, sans réfléchir et comme des étourneaux. Avons-nous du quibus pour attendre et réfléchir ?
Loriot secoua la tête.
— Pas de quibus ! reprit Roblot, et l'appétit ?
— Excellent !
— Alors, conseil autour du grand mât, à nous deux, pour voir à décider la manœuvre. Je commence : Le métier de maçon vous doune-t-il dans l'œil?
— Pas beaucoup.
— Rayé du rôle, le métier de maçon I Aime riez-vous être boulanger ?
— Ceux qui vont avec des chemises bleues et des jambes nues? Nenni I
— Le métier de boulanger, dégommé ! Boucher peut-être ?
— Oh I Certes non !
— Tailleur?
— Ils ont toujours les jambes de travers.
— Paveur? charpentier? couvreur?
— J'aimerais mieux... commença Loriot.
— Quoi que vous aimeriez mieux, mon pigeon? Loriot hésita et finit par ne rien répondre. Roblot se
mit à rire, puis il demanda une topette d'eau-de vie.
— Yeux-tu que je te dise, moi, reprit-il, quel métier vous aimeriez mieux?
— Je veux bien.
— N'y a pas besoin d'être sorcier pour deviner ça. T'es né faraud depuis les pieds jusqu'à la tête, mon fiston! Te faut de l'eau chaude pour te laver les mains, et ça t'amuserait joliment si on bassinait ton lit tous les soirs.
— On me l'a bassiné pendant un mois, soupira Loriot pleurant sa grandeur éclipsée.
— Le métier dont pour lequel vous êtes bâti, mon biribi, c'est le métier de Mirliflor, Olibrius et Fleur-des- Pois qu'a de la pommade au toupet et des odeurs après leur mouchoir, chemise blanche tous les jours et chaussettes, escarpins, badine, chapeau sur l'oreille gauche, gants beurre frais, bnîloque au gousset. Et je te vas flâner toute la sainte journée dans la rue à regarder les modistes et couturières à travers les vitres, et les escamoteurs sur les places. Le soir au bal Montesquieu, près le Palais-Royal, faire connaissance avec la fringante des fringantes et la mener siffler le rosolio queq'part par là n'importe où I
— Est-ce que c'est vot' métier, à vous, l'homine? demanda Loriot pendant que Roblot reprenait haleine.
Roblot lampa un verre d'eau-de-vie. Il l'avait bien mérité.
— Je pourrais te faire, reprit-il en changeant de ton, le tableau voluptueux des plaisirs de toute manière qu'on rencontre à chaque pas dans la capitale, surnommée le paradis des femmes, à cause qu'elles s'y trouvent moins bégueules et mieux attifées que dans n'importe quel autre mouillage quelconque de tous l'univers entier, dont je puis parler savamment, l'ayant parcouru en long et en large, par la pluie et par le beau temps. Mais ça suffit. N'y a pas à bavarder pendant deux heures. T'es né «îoiffé, petiot I
Il tendit son verre afin de trinquer.
— Ouvre l'œil, poursuivit-il ; veux-tu des pantalons collants, des bas de coton chinés, des gilets à carreaux, des redingotes à la propriétaire ?
— Damel fit Loriot.
— Ouvre l'œil. Une fée, dont je suis le canal de ses bienfaits vis-à-vis de toi, à ton égard, s'est fichu dans la tête de te nettoyer depuis les bastingages jusqu'à fond de cale I
— Une féel répéta Loriot.
— Une rentière, quoi I
• — Oh I fit encore Loriot ; une rentière I
Il devint pensiL Son imagination travaillait déjà.
— Une baronne, une comtesse, enfin n'importe ! reprit le marin ; la chose, c'est qu'elle vous a remarqué, comme tu passais devant chez elle.
— Quand ? interrompit Loriot.
— Un jour ou l'autre, et qu'elle se meurt d'amour pour vous.
— Où demeure-t-elle ?
— Chut ! ceci est un mystère.
— Gomment qu'elle a nom?
— Chut I ça, c'est un secret I
— Elle est jolie?
— Belle comme un astre ! Une grosse réjouie de duchesse mon chérubin I
— Et elle veut m'épouser ?
— Pardi 1 répéta Roblot. Loriot réfléchissait profondément.
— C'est que moi, voyez-vous, dit-il enfin avec embarras, je suis amoureux.
— Ah bah I fit le marin, et de qui?
— Yous souvenez-vous de cette petite fille si mignonne qu'était avec moi sur la route ?
— Et sur le boulevard?
— Juste.
— Une maigrotte, toute mièvre, l'air failli...
Loriot allait boire, mais il posa son verre sur la table.
— Vous ne vous y connaissez point, l'homme 1 dit-il en fronçant le sourcil; la Ghiffonette est gentille tout plein I
— Ça dépend des goûts.
— Si vous l'aviez vue en demoiselle...
— Elle a donc fait fortune ? demanda Roblot.
— Oui, oui, elle a fait fortune, murmura le petit gars en soupirant.
— Et comment a-t-elle fait fortune I
— Dam...
— Gomme on fait fortune à Paris I prononça Roblot dédaigneusement.
Loriot se leva et lui mit la main sur l'épaule.
— L'homme I dit-il résolument, je ne sais pas si je suis fort, car, je n'ai jamais oié me battre, mais je me battrai avec vous si vous parlez mal de la Ghiffounetle
— Allons ! allons I pensa Roblot, ça a du bon I quoique ça ne vaille pas la petite.
Il versa une dernière rasade et reprit :
— Alors, mon camarade, vous me chargez de remercier la rentière et de lui dire qu'elle aille voir à Pondichéry- la-galette si tu y es? Vous ne voulez ni beaux habits neufs, ni canne à pomme de cornaline ?
— G'est-il joli la cornaline? demanda Loriot.
— C'est ce que portent les fignoleurs les plus luisants! Loriot essuya son front couvert de sueur. Une rude
bataille se livrait en lui. Songez que la veille, avant d'avoir revu GhijQfon, il ne se serait même pas donné la peine de combattre. Son sens moral, éveillé par Tamour naissant, était encore bien jeune.
— Après ça, dit-il qu'est-ce que je ferais de ces nippes? je n'ai ni de quoi manger, ni de quoi coucher.
— La rentière, répondit Roblot, vous met dans vos meubles et vous oJQfre une pension de trois francs cinquante par jour pour la nourriture.
C'était Roblot qui prenait sur lui de fixer «e chiffre ébouriffant.
Loriot poussa un énorme soupir.
— Est-elle jeune? demanda-t-il.
— Bien conservée, répliqua le marin, et irentant l'eau de Cologne I
— Quel conseil me donnez- vous, l'homme?
Roblot lui fît un signe confidentiel. Loriot se rapprocha.
— J'en ai vu de grises par là-bas, dit-il, je vas vous communiquer la manière de t'en servir. Tu restes amoureux de ta Robiiiette, Simonctte, enfin le nom qu'elle a, et puis tu prends les cadeaux de la princesse.
— Mais c'est pas brave, ça! ,
— Voilà I les hommes, c'est fait pour caramboler les femmes.
Loriot but sou verre mélancoliquement.
— Je vas aller voir si je trouve de l'ouvrage, dit-il. Roblot fut sur le point de l'embrasser, mais il eut la
mauvaise idée de pousser l'épreuve. Il prit Loriot et le mena devant une glace.
L'ondée de la veille et la nuit passée dans les copeaux avaient réduit la toilette de notre petit Loriot à un état déplorable.
Roblot, pendant que le pauvre enfant se mirait d'un œil piteux, fît danser les louis d'or dans sa poche, et dit:
— J'étais chargé d'arranger tout ça.
— Au diable ! s'écria tout à coup Loriot, jetant son bonnet par-dessus les moulins. Chiffon ne m'a pas seulement regardé hier soir. Elle a fait la pimbêche. Je veux être habillé comme le jeune homme qui lui a baisé la main quand elle est montée en voiture I
— M. Fernand I dit Roblot. C'est justement ce qu'on m'a dit de faire !
Une heure après, le petit Loriot avait des bottes vernies sous un pantalon collant, un gilet de velours écossais, une redingote pincée, le reste à l'avenant. Il faisait le moulinet avec une canne flexible à manche de cornaline.
Bien que ses entournures ne fussent pas encore laites, il était joli comme un cœur, et la rue n'était pas assez large pour le laisser passer, tant l'orgueil de sa beauté nouvelle le gonflait.
— Maintenant, se disait-il, la Chiffonnette me regardera !
Il n'y avait pas jusqu'à la fantastique rentière ou princesse qu'il n'eût envie d'éblouir.
PARIS à03
Eu passant auprès d'un opticien, il se fit acheter un lorgnon pour insulter les femmes.
Jour de Dieu! il avait honte de Roblot, son amphitrion. Sa seule consolation était de penser qu'on prendrait Roblot pour son domestique.
Roblot lui loua une chambre dans la rue Vivienne, pour achever de remplir à la lettre ses instructions. Puis il le quitta en lui disant que la princesse mystérieuse avait les yeux sur lui.
Loriot, bien logé, bien couvert et le gousset garni, passa une heure et demie devant sa glace. Au bout de ce temps, il se trouva parfaitement accoutumé à sa situa" tion nouvelle. Le sort lui devait cette métamorphose ; seuleument, elle avait trop tardé.
11 essaya son lit, il se vautra dans son fauteuil à la Voltaire. Chaque fois qu'un bruit de pas se faisait entendre sur le carré, il pensait:
— C'est la princesse qui vient me voir !
Il remontait son col de chemise et se promettait bien de faire le cruel.
La rentière ne vint pas. Quand on est si beau, c'est perdre son temps que de ne point se montrer en public. Loriot prit une dernière leçon de gracieux maintien devant la glace et sortit.
Dans la rue, tout k monde le regardait. 11 faisait un prodigieux effet. Cela le gênait, mais cela l'enchantait. 11 allait les hanches en dehors ; il tendait le cou et le jarret. 11 entra dans une allée noire pour essayer de faire tenir son lorgnon dans le coin de son œil ; il ne put pas.
Tout ne s'apprend pas en un jour.
Quand il rencontrait une dame voilée sur son chemin, il se tenait plus droit parce qu'il pensait :
— C'est peut-être ma rentière qu'est princesse I Mais il avait beau faire, c'était Chiffon qui l'occupait
par dessus tout ; c'était à Chiffon qu'il voulait se montrer dans sa gloire. Chiffon était bien jolie en demoiselle, assurément, mais il était, lui, au moins aussi beau en fils de famille. Chiffon n'aurait pas fait retourner plus de monde en passant.
Une chose l'embarrassait: il ne savait pas le nom de cette grande rue où l'équipage du docteur s'était arrêté la veille au soir. Loriot, pendant un mois qu'il avait été fille, n'était guère sorti qu'en voiture, avec la marquise Astrée : il ne connaissait pas bien son Paris. Pour retrouver la rue de Chiffon, il n'imagina pas de meilleur moyen que de gagner la rue Matignon et de redescendre les champs-Elyséés, comme il l'avait fait la veille au soir. ■ De là, c'était tout droit par le pont de la Concorde et les quais. La route prise ainsi était longue, mais sûre. Les bottes vernies avaient seules à en souffrir, et c'était un grand crève-cœur pour le pauvre Loriot que de voir à chaque instant quelque éclaboussure nouvelle sur le cuir naguère si resplendissant de sa chaussure.
il arriva en assez bon état au carrefour de Bucy. Une glace qui ornait la devanture d'un coiffeur lui servit à restaurer le nœud de sa cravate. Le coiffeur vendait, comme c'était son devoir, des moustaches postiches. Loriot eut bonne envie d'en acheter, mais il se dit :
— La Chiffonnette me prendrait peut-être pour un autre.
Il préférait l'idée de faire faire son portrait au daguerréotype pour l'envoyer à Chiffon dans un cadre de vingtcinq sous.
La rue de Tournon était enfin devant lui; il reconnaissait à la fois le portail du Luxembourg et cette maison en construction où il avail passé la nuit précédente. Quel changement I et comme Loriot dédaignait du fond du cœur le tas de copeaux hospitalier !
La demeure de Chiffon devait être à une trentaine de pas de la bâtisse. Loriot commença à cambrer sa taille davantage et planta son chapeau un peu plus sur l'oreille. Gomme il passait ainsi, dans toute la rigueur de son excellente tenue, devant une porte cochère, un équipage en sortit. Loriot mit le poing sur la hanche et regarda dedans. Le hasard le servait en vérité à souhait. Chiffon était dans la voiture, toute seule. Loriot resta un pied en l'air et bouche béante.
Chiffon le regarda d'un air étonné, puis elle partit d'un franc éclat de rire.
Puis la voiture passa pendant que Loriot, rouge comme une pivoine et transporté d'indignation, cherchait une parole pour exprimer sa colère.
Chiffon avait ri 1 Chiffon s'était moquée de lui I Tous ses espoirs orgueilleux tombaient. 11 était plus bas qu'un comédien dont la claque a négligé l'entrée. Son chapeau de soie, son gilet de velours, sa redingote et ses bottes vernies, rien n'avait réussi. Chiffon avait ri !
Nous devons avouer que Loriot eut en ce moment la pensée de la battre, si jamais la favorable occasion s'en présentait.
Rire de luil de sa cravatte I de son lorgnon I de sa badine I
Loriot fut démonté à ce point qu'il perdit la conscience de sa dignité nouvelle. Il s'assit, comme s'il eût été encore un petit malheureux, sur une des bornes placées aux deux côtés de la porte cochère. Il oublia sa canne entre ses jambes et s'essuya les yeux du revers de sa main gantée.
11 avait pourtant un mouchoir, à présent.
Mais c(; fut un instant d'affaissement complet. Il avait si bien nourri l'espoir d'éblouir la Chiffonnette ! Loriot oublia pendant dix minutes au moins que toilette obhge,
puisqu'il resta tout ce temps assis sur sa borne. Au bout de dix minutes, un singulier incident vint le tirer de son sommeil.
Il entendit auprès de lui un pas furtif. Il releva les yeux et vit une femme en deuil qui vint lui mettre la main sur l'épaule.
Elle était pâle autant qu'une morte. Elle avait de grands yeux noirs qui semblaient fatigués par les larmes.
Loriot fit effort pour se lever. Elle le maintint et mit son autre main sur l'autre épaule. Elle ne parlait pas.
Elle était très-belle, malgré son air de souffrance, mais il y avait de l'égarement dans ses yeux.
Loriot pensa tout de suite que c'était la rentière. Puis je ne sais quelle idée vague lui traversa l'esprit comme un éclair. Il eut un mouvement qui le poussa vers cette femme, et son cœur battit.
— Qui êtes- vous ? demanda-t-il.
L'inconnue lui enleva son chapeau, qu'elle laissa choir sur le pavé. De ses deux mains, elle lissa ses cheveux blonds bouclés.
— Ah I mais î ah 1 mais I dit Loriot qui voulut rattraper son chapeau de soie.
— .Reste I murmura la femme en deuil.
Loriot était tout ému, tant le regard de cette femme avait de tendresse passionnée.
Une porte s'ouvrit brusqement dans la cour de l'hôtel, et deux servantes s'élancèrent sous la voûte. La femme en deuil poussa un long soupir.
— La voici 1 s'écria l'une des servantes. Et l'autre dit :
— J'ai eu une belle peur I
Elles vinrent toutes deux vers la femme en deuil et la prirent chacune par un bras.
— Excusez-la, monsieur, dit l'une d'elles à Loriot tout bas : elle est folle.
L'autre, pendant cela, entraînait la pauvre femme et lui disait :
— Y pensez-vous de vous échapper comme ça, madame Madeleine ? On sera obligé de vous enfermer.
La femme en deuil suivit les deux servantes sans faire de résistance. Mais, jusqu'au moment où elle franchit le seuil de la maison, elle tint la tête tournée en arrière, et son regard ne quitta point Loriot. Au moment de disparaître, elle arrondit ses lèvres comme pour lui envoyer un baiser.
Loriot ramassa son chapeau et traversa la rue pour regarder la façade de cette maison où Chiffon demeurait, ainsi que cette pauvre folle dont la vue lui avait tant remué le cœur.
Ce petit Loriot n'était pas bon pour deviner les énigmes. Il se creusa la tête pendant deux minutes et renonça.
Mais ce travail intellectuel l'avait prodigieusement fatigué. Il résolut de se reposer le reste de cette journée, et s'en alla dîner dans l'un de ces restaurants-miracles où l'on a, pour quarante sous, un potage, trois plats, une bouteille de bordeaux, et je ne sais quels rogatons ironiques, baptisés dessert. La province économe soutient ces prétentieuses gargottes. La province est comme Mithridate, à l'abri du poison. Loriot dîna mieux qu'un prince : il eut pour ses quarante sous un potage de bisques, une bécliamelle de turbot, une aile de faisan rôti, deux ortolans en caisse et une salade d'ananas.
Dites que le paradis des femmes n'est pas aussi celui des badauds I
Pour un franc de supplément, on se serait fait une joie
de servir à Loriot des truffes au via de Champagne et du château margaux de la comète.
Mais Loriot préféra se garder pour les chinois.
La voiture où Chiffon était toute seule descendit au grand trot de ses deux beaux chevaux la rue de Tournon et la rue Dauphine pour traverser le Pont-Neuf. C'était ma foi, la calèche de M. le duc de Rostan, avec ses brillants écussons timbrés de la couronne à feuilles d'acanthe. Sur la banderolle rouge courait en lettres d'or la vieille devise des chevahers bretons : « Tant chêne, ros tant I »
Chiffon allait loin. Irène devait l'accompagner, mais Irène était retenue à la maison par un soin nouveau : Le roi Truffe avait accompli sa promesse de la veille. Depuis le matin, il était installé à l'hôtel.
Or, Chiffon ne voulait point remettre au lendemain sa lâche d'aujourd'hui. Elle était partie seule, et Irène lui avait dit merci en l'embrassant sur les deux joues.
Sait-on comme les jeunes filles sont faites? Chiffon avait ri tout à Theure aux éclats en regardant Loriot. Maintenant, elle s'étendait, rêveuse et triste, sur les coussins de la calèche. Elle ne songeait pas à la mission qu'il lui était donné de remplir: Elle ne songeait qu'à Loriot.
Eh bien I oui, elle l'avait trouvé charmant dans sa nouvelle toilette ! Les ridicules nombreux que vous eussiez si bien saisis, madame, Chiffon n'avait eu garde de les apercevoir ; et quiconque les lui eût montrés aurait été fort mal venu I Elle avait ri, mon Dieu! par pure fanfaronade, et parce qu'elle avait eu honte d'être si émue.
Oh î certes. Loriot ne portait pas si bien sa toilette que M. Fernand, le modèle suprême, mais il était plus
joli que M. Feriiand, et quelques jours suffisent pour habituer le costume à rhorume.
Des ridicules chez Loriot, sou ami I Cette pensée exprimée par autrui eût fait pousser des griffes instantanément au bout des doigts roses de mademoiselle Marie de Rostan, et gaie au calomniateur I
Elle rêvait encore, et toujours de son Loriot, lorsque la voiture s'arrêta devant le portail triste de Saint-Lazare. Chiffon descendit et demanda mademoiselle Solange Beauvais.
On lui répondit que l'heure de visiter les détenues était passée. Chiffon tira de son portefeuille un ordre signé par M. le garde des sceaux, et la porte de la prison s'ouvrit.