‹ ParisChapitre 24 sur 28 · SOLANGE · texte numérisé non relu

SOLANGE

Il faisait nuit. C'était une cellule étroite et sombre, éclairée par une petite lampe de cuivre à mèche libre. La lumière fumeuse n'ayant aucun objet brillant pour la répercuter, se consumait tristement, jetant à peine quelques reflets aux pierres plus humides de la muraille.

Il y avait un lit de fer à couverture grise, une petite table et une chaise de paille. C'était tout le mobilier.

Une fenêtre longue, gardée par des barreaux, donnait sur un préau.

Sur le lit était couchée une jeune femme portant le costume des détenues de Saint-Lazare. Solange Beauvais était bien amaigrie et bien pâlie, mais vous l'eussiez reconnue toujours belle.

Elle dormait les deux bras relevés et croisés sous sa nuque. Ses beaux cheveux noirs dénoués couvraient l'oreiller. Il y avait autour de ses lèvres entr'ouvertes un sourire calme, nous allions dire heureux.

La lueur de la lampe frappait obliquement son visage, dont l'expression calme et reposée contrastait avec la morne tristesse de la cellule.

Etait-ce un rêve qui trompait sa souffrance? Souriait-

elle à quelque bon souvenir lointain? Car il lui fallait, pour trouver une heure de joie, remonter bien haut dans sa vie.

Sur la petite table, à côté de la lampe, des papiers étaient épars. Il y avait d'abord ce manuscrit dont nous avons entendu la lecture, commencée par Virginie, achevée par le docteur Sulpice. Il y avait ensuite un autre cahier dont les premières pages étaient écrites, et enfin une lettre ouverte. La lettre ouverte était ainsi conçue :

« Mademoiselle,

« Depuis quelques jours seulement, je suis revenu à la vie, car ce n'était point vivre que de sommeiller dans une sorte d'anéantissement où manquait la pensée. Le docteur Sulpice, mon sauveur, m'a appris ce matin un fait dont je n'avais point gardé la conscience. Ilm'a affirmé que j'avais déclaré devant une commission rogatoire, vous avoir trouvée seule dans l'appartement de M. le duc de Rostan, au moment où vous laissiez tomber une poudre blanche dans son breuvage.

« 11 y a eu, et c'est encore lui qui me l'a appris, tentative d'empoisonnement par l'arsenic sur la personne de M. le duc.

« En conséquence, ma déclaration, accablante pour vous, a mis le comble à votre détresse.

(( Je tâche d'être clair et précis, mademoiselle, quoique ma tète soit faible encore. Mon cœur est sain, ma volonté est réfléchie et ferme, voilà le principal.

(( Je ne peux pas retirer la déclaration que j'ai faite, puisqu'elle est l'expression de la vérité.

« Dans mon opinion, mademoiselle, vous êtes pourtant innocente. Pour le peu que j'ai l'honneur de vous connaître, je n'ai jamais vu d'âme plus pure et plus belle que la vôtre.

« Voici ce que je vous propose, et je vous prie de bien peser mon offre, qui n'est point le fruit d'un enthousiasme passager. Depuis trois jours, ma résolution est prise.

« Mon oncle, M. le marquis de Saint-Sever, est mort pendant ma maladie, me laissant une fortune assez belle, surtout pour un homme qui a vécu pauvre bien longtemps. J'ai quarante mille livres de rente. Je vous demande votre main.

c( Il est impossible, mademoiselle, que vous ne vous soyez point aperçue, dans le temps de mon admiration pour vous; mais il est probable, d'un autre côté et vous n'avez point été sans remarquer la recherche que je faisais de mademoiselle Gabrielle de M. A l'égard de cette dernière, je ne puis dire autre chose, sinon que j'ai pour elle l'affection d'un frère.

« Je m'étais trompé sur la nature de mes sentiments. Dans ces heures solennelles où la vie chancelante semble vous dire adieu, le cœur parle. J'ai vu le dedans de mon cœur.

(( Je prends la liberté d'écrire ce mot pour que vous n'ayez point la pensée d'attribuer mon offre à une générosité chevaleresque. On a appliqué parfois ce mot accusateur à mon caractère. Je ne suis point chevalier, les chevaliers sont morts; je suis homme et je prends mon bonheur où je le trouve.

« Si vous m'acceptez, mademoiselle, je déclarerai par avance notre union, car je serai glorieux de vous. La justice humaine pourra condamner ma femme ; moi, je tiendrai à honneur de lui avoir donné mon nom.

« Veuillez agréer, etc., etc.

« Chevalier Roger de Martroy. »

Le cahier daté d'aujourd'hui même, disait ;

« Ma bonne mère, je reprends la plume. Je ne me suis pas donné la consolation de causer avec toi depuis le jour où mon cahier me fut volé. Je t'avais écrit presque toute riiistoire de ma vie. Ces femmes sont cruelles. Quelques-unes d'entre elles s'aperçurent que j'avais de la lumière le soir : elles m'enlevèrent mon pauvre manuscrit.

« Tu aurais bien pleuré en le lisant, ma mère ; peutêtre est-ce mieux comme cela. Ce que Dieu veut est toujours bien.

« Je reprends la plume parce que je reçois aujourd'hui la plus étrange de toutes les offres. Mon esprit est plein de trouble et je n'interroge mon cœur qu'avec effroi.

« Si tu avais lu ce long récit que je t'adressais naguère, tu me comprendrais. La lettre ci-jointe t'étonnerait assurément, mais tu devinerais les sentiments qu'elle a excités en moi. Le chevalier Roger de Martroy me propose de devenir sa femme, alors même que je serais condamnée. Il est jeune, ma mère, il est beau par l'intelligence et le cœur encore plus que par le visage ; il appartient à Tune des plus nobles familles de France, et la mort d'un parent vient de lui donner la fortune.

« Et il m'offre son nom, à moi, qui suis ici, dans ce lieu terrible et infâme, d'où l'on ne sortit jamais sans avoir au front le stigmate de la honte ; à moi, qui fus accusée de vol avant d'être poursuivie pour crime d'assassinat ! Il m'offre son nom de gentilhomme, non point parce qu'il a été la cause involontaire de ma perte, mais parce qu'il m'aime.

« Roger de Martroy ne peut aimer que ce qu'il honore hautement et profondément. Je ne peux pas te dire, ma mère, ce que j'ai ressenti en lisant sa lettre. Si jamais Dieu me rend ce que j'ai perdu, le bon air qui est à toutes les poitrines, le soleil des beaux jours, le mouvement, la liberté, je n'éprouverai pas plus de joie.

404 LEj^PARADIS DES FEMMES

(( Dans cette position triste et fausse où j*ai toujours vécu à Paris, ma réserve était extrême, et je n'ai jamais oublié que je n'avais pas le droit de sentir comme les autres femmes. Cependant, deux hommes ont occupé ma pensée : Robert de Galleran et Roger de Martroy. Dans le journal que j'avais préparé pour toi, ma mère, je te parlais du premier bien plus que du second. Il y avait plusieurs raisons pour cela. D'abord, M. de Galleran s'était avancé bien autrement que le chevalier, ensuite une pensée obsédante me poursuivait. Ma sympathie me poussait vers M. de Galleran, et quelque chose se mettait en travers. Mon cœur avait froid, je me disais : Si c'était lui !...

« Quand l'image de Roger venait parmi ces rêveries, il me semblait que j'avais moins peur. Roger m'est toujours apparu comme une protection et un refuge.

« Mais je le croyais engagé à une autre. Et je le plaignais, car Gabrielle de Morges m'avait dit souvent : Je ne l'aime pas.

(( Robert de Galleran a un secret. Je croyais voir comme un remords dans son hommage, et cet amour ressemblait à une expiation. Je me souviens de m'être dit à moimême plus d'une fois : Si Roger m'aimait !...

« Nous sommes ainsi, nous autres pauvres filles, à qui le monde fait une place si humble et si dure. Du fond de notre misère, nous élevons nos regards jusqu'au bonheur. Notre cœur révolté parle, en rêve, et nous avons l'audace, quand nul ne nous entend, de souhaiter d'être aimées comme si nous étions de vr^iies femmes.

ce Si ces dames nous entendaient I

(( Mais vais-je me plaindre et prononcer des paroles d'amertume au moment où Dieu verse un baume sur ma blessure !

» Faut- il accepter, ma mère? Faut-il refuser ?

« Roger est de ceux à qui le monde jette le nom de fou. C'est un terme de mépris et de caresse. Le monde se croit le droit d'agir avec ceux-là comme un tuteur débonnaire. Il n'empêche jamais de faire des folies, mais il gronde quand les folies sont faites.

(( Certaines folies. Quand les folies sont trop grandes, le monde se fâche tout rouge et ne pardonne pas. Le monde ne pardonnerait pas à Roger de m' avoir épousée.

« Faut-il refuser ? je crois que je l'aime...

« J'en suis sùrc, ma mère. J'ai des larmes dans les yeux et ma main tremble.

(( Si j'acceptais et qu'il fût malheureux I

«... Sais-tu ce que je pense ? Là-bas, chez nous, dans notre petite ville, ou plus loin, même au milieu des campagnes, combien il est aisé de cacher son bonheur !

(( J'ai vu sur les bords de la Loire une petite maison modeste et charmante, qu'on aperçoit à peine à travers les bosquets qui l'entourent. Il y a une grande prairie qui descend au bord du fleuve. Une oseraie ferme la prairie. A gauche de la maison, c'est un champ de blé . Quand je passai, la moisson était faite; il ne restait que le chaume couleur d'or.

c( Dans les sillons, je vis de vieux pommiers moussus, dont les branches pliaient sous le double fardeau des pommes mûres et des ceps, empourprés déjà. EnTouraine comme en Italie, la vigne se marie aux troncs robustes et va jeter ses festons par dessus les plus hautes cimes.

« A droite, c'était une charmille dont les ouvertures cintrées laissaient voir de larges bouquets de fleurs. Le vent m'apportait la senteur embaumée des roses.

c( Ohl que nous serions bien là, ma mère. Notre petit Henri prendrait de la force sous ce beau ciel et je ferais

l'éducation de ma Glaire chérie. Le soir nous irions sous la charmille...

({ Folle I Folle que je suisi je parle de la Loire calme et belle entre ses bords fleuris ! Je parle des guérets, des bois, de tout ce qui vit heureux et libre, sous le cher soleil, et moi je suis dans la nuit froide, oppressée par quatre niurs humides, toute seule, hélas I le front incliné, le corps soufi'rant et bien lasl Folle î folle !... »

Ce dernier mot était resté inachevé. Il y avait un large intervalle entre cette ligne commencée et la suivante.

A la reprise du maimscrit, récriture était toute changée, La main avait tremblé violemment. Entre ces deux lignes il y avait eu quelque immense émotion.

Le papier avait bu, mouillé qu'il était par d'abondantes larmes.

Solange Beauvais continuait ainsi en un style qui semblait peindre le délire de la joie :

« Que Dieu soit béiii, ma mère, que Dieu soit glorifié au plus haut des cieux I Bénie soit la Vierge, mère de Jésus ! Sîiinte Marie I que toutes vos allégresses soient centuplées au sein du paradis !

c( 0 miséricorde et bonté souveraine! Ma mère I ma mère I j'ai vu un ange du Seigneur I Non, non, je ne suis pas folle, ne crois pas cela ; non, non, ce n'est pas la fièvre qui me fait parler. Ces pierres glacées ont-elles entendu parfois un cantique ? Je veux chanter ici, ma mère, dans cet enfer où mon âme a tant saigné I...

« J'ai chanté l'hymne de ma reconnaissance infinie. J'entends le rire des malheureuses qui m'entourent. Je voudrais les secourir et les sauver.

(( J'ai vu l'auge, je l'ai vu, enfant et jeune fille à la fois, mais bien plus belle que les enfants de la terre.

« Par la clémence de Dieu, ce manuscrit, que j'avais

écrit pour toi, ce manuscrit qu*on m'avait dérobé, que je croyais perdu, était tombé entre ses mains.

(( C'est Marie de Rostan, la fille des anciens maîtres du docteur Sulpice, celle qui va hériter de la fortune de M. le duc. C'est une pauvre petite paysanne que nous rencontrâmes un jour sur la grande route et à qui le duc de Rostan fit la charité par la portière de sa berline.

« C'est un miracle, je le dis, ma mère, un vrai miracle.

« J'étais à t'écrire lorsqu'elle est entrée dans ma cellule. Je ne me suis pas retournée tout de suite, et je sentais déjà ce frais parfum de l'élégance et de la jeunesse.

(( L'atmosphère qui nous entoure est de plomb ; Marie apportait avec elle comme un courant de cet air choisi qu'on respire là-bas où sont la richesse et le bonheur.

« Elle s'est jetée à mon cou.

<x — Solange, a-t-elle dit, ma chère demoiselle Solange!

« Est-ce que je peux te rendre les exquises douceurs de sa voix !

« Elle m'embrassait. Moi, je restais comme étourdie.

« — Oh I que j'avais envie de vous voir ! a-t-elle repris ; je sais bien que vous êtes innocente. Et si le docteur n'avait pas voulu vous sauver, j'aurais été moi-même chez les juges. Embrassez-moi donc, Solange 1 Est-ce que vous ne voulez pas être mon amie?

« Je l'ai pressée contre mon cœur sans répondre. Je ne voulais pas croire encore à ma délivrance. Elle m'a remis h» cahier contenant le récit de ses misères et s'est assise sur le pied de mon grabat.

« — Est-ce que vous aimez M. de Galleran? m' a-t-elle dit tout à coup, en fixant ses beaux yeux sur les miens.

« Et comme je ne répliquais pas assez vite, elle a ajouté : - ' '

(( — Il vous aime, lui, je le sais. Je crois qu'il a bon cœur. Il a fait tout ce qu'il a pu pour vous pendant votre captivité ; mais...

ce Elle a hésité un instant.

« — Ecoutez, Solange, a-t-elle repris brusquement, je ne sais pas encore arranger comme il faut mes paroles. J'apprendrai cela et bien d'autres choses. Mais je veux vous dire ce que vous avez presque deviné? C'est lui qui avait volé les soixante mille francs de la comtesse.

(( — Est-il possible! me suis-je écriée.

(( — Le docteur le savait par M. Fernand, et c'est pour cela que Robert de Galleran a obéi au docteur. Irène m'a conté cela ce matin, mais je ne peux pas bien vous expliquer...

c( — Et Fernand? ai-je demandé.

(( Elle m'a répondu :

(( — Ou sourit mystérieusement quand je parle de M. Fernand. Savez-vous pourquoi il m'a tant plu au premier abord ? c'est qu'il avait été bon pour vous. C'est un joli garçon, n'est-ce pas?

(( Figure-toi, ma mère, qu'elle parait dix-sept ans à peine. Ses yeux pétillent d'esprit et de vivacité. Les moindres mouvements de son cœur se reflètent sur son visage avec une pétulance inouïe. Je crus quelle aimait Fernand et j'en fus chagrinée.

« — Oui répondis-je, assurément, Fernand est un joli garçon.

(( — Vous ne savez pas tout cela, reprit-elle, il s'appelle maintenant Jean de Rostan. C'est mon cousin. M. le duc nous donne toute sa fortune à condition que nous nous marierons ensemble.

« Je tombai de mon haut. Fernand dont le passé... c( C'était sans doute là une intrigue nouvelle de la

marquise Astrée, mais comment Sulpice pouvait-il se prêter à cela?

« — Et consentirez-vous volontiers à devenir sa femme? demandai-je.

« Elle éclata de rire.

« — J'aurais un gentil mari, répondit-elle, et bien élégant, mais j'ai mon Loriot. Vous savez bien? le petit qui était avec moi sur la route?

(( Puis, avec une volubilité croissante :

« — Ça me fait rire, ajouta-t-elle, de songer à me marier. Je me moque de la fortune de M. le duc comme d'une guigne. Voyez-vous, la belle affaire I se marier pour de l'argent I J'étais Chiffon avant d'être mademoiselle Marie de Rostan. S'il fallait recommencer à courir le pays, eh bien I on n'en mourrait pasi... Je l'ai rencontré tout à l'heure, mon Loriot, il avait une toilette I... Mais je ne vous ai pas dit qu'il s'était déguisé en femme I pas de tète, mais bon petit cœur, au fond !

(( Elle s'interrompit pour venir m'embrasser encore.

« — Est-ce que je suis venue ici pour vous parler de moi? s'écria-t-elle avec sa charmante gaieté. On voit bien que vous avez beaucoup pleuré, mademoiselle Solange ; mais vous êtes toujours belle, et il ne vous faut, pour rattraper vos fraîches couleurs, que deux ou trois semaines de bon temps. Ça n'est pas long, allez, trois semaines, quand on a le cœur content. Vous reviendrez auprès de nous, chez le docteur. Irène vous aime bien. M. de Galloran lui parle sans cesse [de vous. Promettezmoi que vous n'épouserez pas M. de Galleran.

« — Je vous le promets, répondis-je en souriant ; mais pourquoi ?

« — Je vais vous le dire. J'ai vu un monsieur qui vous aime.

<(. — Un monsieur (^ui m'aime I

ce — Celui-là me plaît mieux encore que M. Fernand. C*est uu grand, très-mince, l'air malade. Il a été blessé, il y a un mois...

« — Le chevalier Roger de Martroy I m'écriai -je étourdiment.

« — Lui-même. Il est venu ce matin voir le docteur, et j'ai bien entendu ce qu'il disait à Irène. Avez-vous envie de savoir? Je parie que vous allez répondre que non.

« E!le attendit une seconde, et comme je tardais à répondre, elle reprit d'un air malicieux :

« — Vous avez raison, je viens trop tard pour vous apprendre quel(|ue chose. Il vous a écrit. Je ne sais pas lire, mais je parie bien que voici sa lettre?

« Elle posa sa petite main blanche sur la lettre du chevalier.

(( — Mais je ne veux pas vous prendre vos gros secrets malgré vous, mademoiselle Solange, poursuivit-elle ; je suis une petite fille indiscrète et mal élevée. D'ailleurs, depuis une demi-heure que je bavarde, je ne vous ai pas dit encore le motif de ma visite. C'est l'instruction qu'ils appellent cela, je crois? L'instruction est terminée ; on n'a pas trouvé contre vous de charges suffisantes, vous allez être libre.

« Je joignis les mains, et mes yeux baignés de larmes s'élevèrent au ciel. Je priais au dedans de moi-même, et je songeais à toi, ma mère.

« Marie abaissa mes deux mains jusqu'à son cœur.

« — M'aimez-vous? demanda-t-elle.

(( Puis elle sauta sur ses petits pieds et me baisa au front.

ce — Ohl oui, vous m'aimez I s'écria- t-elle ; vous êtes bonne... et si vous saviez comme vous êtes belle depuis que vous avez retrouvé l'espoir! J'aurais voulu vous em-

mener tout de suite, mais cela ne se peut pas ; il faut des formes. Faut-il vous dire un secret? le docteur a beaucoup de pouvoir au palais et partout. Il vous aime bien, mais votre captivité entrait dans ses plans, et il a promis à Irène de vous récompenser pour tout ce que vous avez souffert. Pas un mot de cela, on me gronderait.

« La porte qui s'est ouverte l'a interrompue. C'était le gardien qui venait la cbercher. Il y avait plus d'une beure qu'elle était avec moi. Ce temps avait passé comme un éclair.

« — Adieu, ma chère Solange ; me dit-elle, pas pour longtemps. Demain matin, Irène et moi, nons serons ici de bonne heure. Et Sulpice aussi et M. de Martroy... et un autre encore, car on ne peut l'empêcher de vous voir.

« Je compris qu'elle voulait parler de M. de Galleran, et cela m'attrista. Je ne puis songer à cet homme sans éprouver un sentiment de souffrance.

« Elle m'embrassa encore et disparut, vive comme un oiseau.

« Demain, je terminerai cette lettre, ma mère chérie, mes yeux se ferment et je sens comme un brouillard dans ma pensée... »

Elle s'était étendue sur son lit après une courte et ardente prière. Le sommeil l'avait saisie tout de suite, cet heureux et doux sommeil qu'elle ne connaissait plus depuis si longtemps.

Les heures de la nuit passèrent. Une fois, vous eussiez pu entendre un nom qui vint mourir sur sa lèvre entr'ouverte. Était-ce le nom de Roger?

On prononce mal quand l'on rêve, et Roger ressemble un peu à Robert.

Les premières lueurs du jour faisaient pâlir la lampe

près de s'éteindre lorsqu'elle s'éveilla. Un cri d'angoisse sortit de sa poitrine.

— Encore un beau rêve! murmura-t-elle.

Tant de fuis elle s'était éveillée ainsi, regrettant le cher mensonge de ses rêves.

Elle ouvrit les yeux, puis les referma: c'était toujours la prison détestée.

Mais un souvenir lui emplit le cœur, et soudain, toute frémissante, elle sauta hors de son lit. Le manuscrit était là auprès de la lampe essoufflée. Donc, c'était bien vrai, l'ange était venu. Cette fois, Solange n'avait pas rêvél

Et la lettre du chevalier I Ici, la réalité n'était-elle pas plus étrange que le rêve?

Solange relut les lignes qu'elle avait tracées la veille au soir. Quand elle arriva au nom de Galleran, elle s'arrêta, puis elle l'effaça.

Elle effaça encore le nom de Robert et tout ce qui le concernait dans le récit qu'elle avait fait de son entrevue avec l'ange. Puis elle s'accouda, pensive, contre la table.

Était-ce un vague regret, — un doute?

La lettre du chevalier avait été serrée.

Vers huit heures, les détenues vinrent faire charivari à la porte de Solange à cause de la jeune fille en équipage qui était venue la veille. A neuf heures, la calèche du roi Truffe était de nouveau à la porte de Saint-Lazare. Le troupeau des voleuses et des filles perdues rugit. Solange était libre.

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