GRIGNOTTE
Il était environ cinq heures du soir. Deux jours s'étaient passés depuis cette grande défaite de la marquise Astrée, dans le salon du roi Triiffe. Celui-ci avait changé de demeure, comme nous l'avons dit ; il hahitait l'appartement du docteur Sulpice.
Le testament, signé, restait cependant à l'hôtel de Rostan. La marquise avait pu le montrer à Jean Touril. On l'avait, au contraire, soigneusement caché au marquis.
On comptait sur ce grand Rostan qui avait si hien travaillé autrefois sur la lande de Fréhel, dans la nuit du 6 mars 1835. Il ne fallait pas le décourager.
Nous savons que l'établissement du bonhomme Bistouri avait son entrée principale rue de la Goutte-d'Or, et donnait de l'autre coté rue des Couronnes. Sur la rue des Couronnes, c'était un grand mur en mauvais état au-dessus duquel les passants pouvaient apercevoir deux ou trois têtes d'arbres malades et des toitures de hangars. Une portion de ce grand mur, située à l'est de l'établissement, plus haute et autrement bâtie que le reste, avait évidemment servi de pignon à une maison maintenant démolie.
On y découvrait des traces de fenêtres bouchées par la maçonnerie, et au ras du sol deux soupiraux de cave restaient ouverts. Ils étaient étroits. Les chats errants, poursuivis par les chasseurs de gibelottes qui abondent dans ces parages y trouvaient un abri sûr. Ce mur portait le n« 33.
Les maraudeurs avaient aperçu parfois de la lumière par ces soupiraux, mais le mur épais rabattait derrière l'ouverture et l'œil ne pouvait pénétrer jusqu'au sol de la cave.
On disait que le bonhomme Bistouri faisait métier de receleur et cachait là les objets volés.
Ce n'était pas un homme de loisir, au moins, que ce père Bistouri 1 nous lui connaissons déjà plus d'une demidouzaine de métiers ; aussi passait-il parmi ses clients pour avoir des tonnes d'or, cachées quelque part à cent pieds sous terre.
A la suite du grand mur, en remontant vers la Chapelle, il y avait une maison presque neuve et solidement bâtie, connue de tous les abonnés de la Gazette des tribunaux. C'est là que le courtier de commerce, Buyset de Beauregard assassina en mil huit cent trente-sept ou trente-huit ce vieil homme de Valenciennes dont il avait imité la signature.
Depuis lors, elle avait été habitée par un fou qui s'était coupé la gorge à sa fenêtre, de sorte qu'on trouva le malin venu, son cadavre en équilibre sur l'appui, la tête en dehors, les jambes en dedans, et une mare de sang sur le pavé de la rue. Il y a comme cela des maisons qui semblent frappées d'une sorte de fatalité. C'était le n° 35.
Pendant des années, on avait vu closes les persiennes de cette maison, qui n'était habitée que par un concierge et sa femme. 11 y avait toujours au-dessus de îa porte
un écriteau que le vent balançait et qui criait : Maison à vendre.
Depuis quelque temps l'écriteau avait disparu. Uu acquéreur s'était présenté. Personne, parmi les habitants de la rue des Couronnes, ne l'avait vu. Seulement, un matin, une voiture de déménagement vint prendre le petit mobilier du portier qui s'en alla avec sa femme.
Le seul changement qu'on pût apercevoir dans la maison n"* 35, fut qu'une fenêtre de plus demeura close, la fenêtre de la loge. Ou se mit à s'occuper de cette maison déserte. On refit l'histoire lugubre de son passé, et il y eut des imaginations romanesques qui prétendirent qu'on voyait, la nuit, des lueurs courir derrière les persiennes fermées.
Gomment expliquer cela, puisque la porte ne s'était pas ouverte une seule fois depuis le départ du concierge ?
Quoi qu'il en soit, vers cinq heures du soir, le jour que nous avons dit, le bonhomme Bistouri quitta son cabinet de travail où il venait d'achever le triage de trois bottées. Il prit dans une vieille armoire une petite lanterne sourde qu'il alluma préalablement et qu'il cacha ensuite sous l'ample revers de sa houppelande brune, puis il ferma sa porte à clef et descendit l'escalier tournant par où la marquise Astrée avait monté chez lui quelques semaines auparavant.
11 faisait déjà nuit dans les obscurs couloirs du dépôt central d'immondices tenu par le l)onhomme Bistouri. Les hangars et les cours étaient déserts à cause de la consigne qui défendait partout la lumière. Quelques traînards seulement restaient du côté de la cuisine. La journée des chiffonniers était commencée. Le bonhomme traversa son établissement tout entier dans sa profondeur. Les traînards le saluaient d'un air moitié humble,
moitié narquois. Le pauvre peuple, celui qu'on plume se venge ainsi de son bourreau par une demi-insolence. Le roi des chiffonniers s'iaquéitait peu de ces manifestations. 11 ne tenait pas à l'estime de ses sujets.
Tout au fond de l'établissement, à droite, une masure s'adossait au revers de ce mur dont nous avons parlé tout à rheure et qui portait le n* 33. La masure touchait également à la maison déserte donnant sur la rue des Couronnes; et acquise naguère par un acheteur inconnu. Le bonhomme Bistouri entra dans la masure.
— Grignotte! appela-t-il en frappant du pied contre une porte.
— Voilà patron I répondit une petite voix aigre.
Et presque aussitôt après, une enfant, jaunâtre de poil, chétive, déjetée, mais dont le visage maigre était éclairé par des yeux noirs perçants comme des pointes de stylet, parut sur le seuil.
— Où est Nieul? demanda le bonhomme.
— Il a bu, répondit l'enfant ; il est malade.
— Et il dort, la tète contre le poêle? fit le bonhomme Bistouri en haussant les épaules ; tâche qu'il soit éveillé quand je remonterai.
— Oui, patron, répondit encore la petite fille.
— Tiens-moi la lanterne pendant que j'ouvrirai la trappe.
Ils étaient ressortis. Grignotte prit la lanterne du bonhomme et en dirigea l'âme vers la serrure d'une trappe sur laquelle ils étaient tous deux en ce moment. Bistouri ouvrit la trappe. 11 reprit la lanterne des mains de la petite fille et s'engagea dans l'escalier qui était sous le panneau. Grignotte voulut se pencher pour voir ; le bonhomme laissa précipitamment retomber la trappe.
Grignotte se mit à rire, et ses yeux de panthère brillèrent comme deux charbons ardents.
— Je sais aussi bien que lui ce qu'il y a dessous, mur mura-t-elle.
C'était la fille unique de Nieul. Au lieu de rentrer chez son père, elle s'en alla derrière un tas de bois dans un coin de la chambre d'entrée et disparut tout entière dans un trou qui semblait fait exprès pour laisser passer son maigre corps. On eût pu l'entendre rire encore et répéter :
— Oui, oui, je sais aussi bien que le père Bistouri ce qu'il y a dans la cave.
— Grignottel cria une voix creuse dons l'antichambre.
— On y va, papa, répondit la petite fille, qui ajouta entre ses dents :
— 11 n'est plus assez fort pour me battre 1
Nieul était dans la seconde chambre, étendu sur un tas de chiffons. Il semblait avoir vieilli de vingt ans depuis la dernière fois que nous l'avons vu. Ses joues creuses se collaient à sa mâchoire, et son regard était idiot.
— J'ai entendu du bruit, dit-il.
— C'est le patron qui est descendu à la cave, répliqua Crignotte.
Nieul, qui s'était levé à demi, replaça sa tête sur les chiffons.
— Va me chercher de l'eau-de-viel ordonna-t-il. Grignotte tourna le dos d'un air délibéré.
— Si c'est pour ça que tu as appelé, dit-elle, niscol tu n'auras plus d'eau-de-vie ce soir.
Nieul étouffa un juron et lui fit du doigt un signe d'appel caressant.
— Tâche I s'écria Grignotte, qui éclata de rire ; tu me battrais, si j'y allais.
Nieul essaya de se lever : Grignotte se tint les côtes.
— Tu n'en peux plus, papa! dit-elle ; reste tranquille. Je ne vas pas te chercher de l'eau- de-vie parce qu'il ne faut plus boire aujourd'hui : c'est ce soir qu'on va faire venir le monsieur.
— Quel monsieur? interrompit Nieul.
— Le monsieur de la rue de Tournon.
Le chiffonnier eut un frisson visible par tout le corps.
— Ahl fit-il, le docteur Sulpice I c'est aujourd'hui! Gomment sais-tu cela?
— Eh bien! répondit Grignotte, c'est moi qui dois y aller.
— Le patron t'a parlé?
— 11 m'a menée dans sa chambre, il m'a donné de la liqueur, il m'a dit : « Pleure donc un petit peu, Grignotte, voir si tu sais. » Moi, j'ai ri d'abord ; mais, comme j'ai vu que c'était pour de bon, j'ai pleuré : c'est pas difficile. Alors, il m'a encore dit : « Veux-tu gagner cent sous d'un coup? C'est d'aller chez le monsieur de la rue de Tournon, la porte cochère que je t'ai montrée avant-hier, et de lui dire, en pleurant bien comme il faut, que ton père est malade à la mort.
— Et tu y as été? demanda Nieul précipitamment.
— Non, repartit Grignotte, je vas y aller quand le patron remontera. Oh! je connais bien le monsieur!
Nieul se retourna sur son tas de chiffons et cacha son visage dans les guenilles.
— Tout ça nous portera malheur! gronda-t-il d'une voix étouffée.
Il y eut un silence. Grignotte se glissa dehors et rentra dans son trou. Son trou était une sorte de boyau qui ressemblait à ces cheminées trop étroites où les petits ramoneurs ne peuvent pas monter. Il descendait droit à la cave du père Bistouri. C'était Grignotte qui l'avait pratiqué elle-même avec de vieux morceaux de
ferraille. Elle s'était mis les mains en sang pour cela. Mais elle savait aussi bien que le père Bistouri ce qu'il y avait dans la cave I
Grignotte s'engagea dans le boyau, tête première, et descendit doucement. Elle rampait là-dedans comme la couleuvre dans son trou. Ses mains touchèrent le sol liumide de la cave au bout de quelques secondes. Le boyau s'ouvrait derrière un contrefort soutenant les terres. Grignotte resta là et se mit à manger des châtaignes qu'elle avait dans sa poche.
La lanterne sourde du père Bistouri était ouverte et jetait dans la cave de vagues lueurs. La cave était grande.
Il y avait à l'extrémité la plus éloignée du trou de Grignotte, une rangée de marmites en terre. Le père Bistouri vidait ses poches dans l'une d'elles. Cela sonnait l'or.
— Drôle d'idée tout de même ! pensait Grignotte en grugeant philosophiquement ses marrons ; drôle d'idée qu'il a le patron, de mettre tout ça dans des marmites I
Autrefois, quand Jean Touril battait la Morgatte et qu'il faisait le dur métier de reboutoux autour de Plouesnon, il avait une marmite dans laquelle, chaque soir, il fourrait quelques sous. Les sous devinrent des francs, et combien il fallut de temps pour couvrir le fond de la marmite I
Ce fut la marquise douairière dn Maurepar, la marraine d'Astrée, qui lui donna le premier louis d'or.
La première marmite de Jean Touril n'était pas encore pleine quand il quitta la Bretagne pour venir à Paris ; maintenant, il avait je ne sais plus combien de marmites toutes emplies.
C'était ime drôle d'idée, nous sommes de l'avis de Grignotte. Mais chacun donne Ji son idole la forme choi-
sie. Jean Touril conservait à sa première marmite un culte pieux et tendre. C'était de la religion d'avare.
En outre, il comptait par marmites, comme les Hindoux par laks de roupies. Une marmite, c'était, je le suppose, cinquante ou cent mille francs. Ne chicanons pas ce brave homme sur une manie si parfaitement innocente. Il avait quelques défauts plus graves.
Quand il eut fini de vider ses poches dans la marmite entamée, il jeta dans une immense manne d'osier un paquet de galons d'or qu'il portait sous le bras. Ensuite, il alla tout droit à l'angle oriental de la cave et posa sa lanterne par terre. Grignotte l'entendait qui disait :
— Un million! huit ou dix marmites d'un coup! mais il faut qu'elle me signe cela... sur papier mort, si elle veut, car il n'y a pas de timbre d'un million chez les marchands de tabac. Si elle ne veut pas signer, rien de faiti
Il enfonça une cheville de fer dans un petit trou presque imperceptible, pratiqué au centre de l'une des pierres de taille qui formaient le mur de la cour du côté de l'Est. Grignotte regardait avec une avidité extraordinaire. Toute son âme était dans ses yeux aigus et ardents.
— Je savais bieni je savais bien, murmura-t-elle, qu'il y avait encore quelque chose par là !
Le bonhomme Bistouri tira sur sa cheville, sans effort apparent. La pierre vint à lui aussiôt, laissant béante une large ouverture. Grignotte eut toutes les peines du monde à retenir un cri d'étonnement. La pierre, amenée par le bonhomme Bistouri avait dû être d'un poids énorme, mais si Grignotte savait gratter la terre, Jean Touril connaissait l'art d'amincir les pierres de taille. Celle-ci n'avait plus guère que l'épaisseur d'ure taWe de marbre. La face qui regardait la cave du n° 33 étai|
intacte ; c'était du côté de la maison déserte qu'on l'avait travaillée.
— 11 fait bon savoir plus d'un métier, pensa tout haut l'ancien reboutoux; si j'avais été serrurier, j'aurais pu poser ça sur des gonds et c'aurait été bien commode. Mais à la guerre comme à la guerre?
Il consulta sa grosse montre d'argent.
— Je pourrais tirer la pierre tout aussi bien que lui I se disait Grignotte.
La montre du père Bistouri lui donna sans doute conseil de se hâter, car il prit une de ses marmites dans ses bras comme un enfant chéri. Grignotte le vit disparaître par l'ouverture avec son fardeau.
— Pourvu qu'il n'aille pas trop loin, dit-elle.
Le bonhomme Bistouri reparut tout de suite, preuve qu'il n'avait pas été loin. Grignotte fut contente.
— C'est lourd I gronda le bonhomme en s'essuyant le front.
Grignotte pensa :
— Si c'est trop lourd, je uemporterai que la moitié d'une marmite à la fuis.
Le père Bistouri fit une douzaine de voyages. Il était rendu de fatigue. Le passage présentait quelque difficulté, parce que la maison du n^ 35 suivait le plan de la rue des Couronnes qui va en montant.
— Il faut pourtant que tout y passe I dit le bonhomme qui consulta sa montre de nouveau.
Il s'assit sur une de ses marmites. Grignotte était sortie de son boyau et s'accroupissait bien commodément derrière le contrefort.
— J'ai déjà dépensé bien de l'argent pour ce million I grommela l'ancien reboutoux ; acheter une maison I sans compter ce que je risque I mais mon établissement est vendu, je me retire dans la Chaussée-d'Antin, où je
fais la banque à grandes guides. Je vivrai cent ans, et je veux avant de mourir entendre dire : Auprès du baron Touril, Rothschild n'est que de la Saint-Jean I
Il prit une prise de tabac avec vigueur. Grignotte tira une tabatière dite queue de rat qui était sous ses marrons, au fond de sa poche et bourra son nez retroussé avec volupté. Elle avait bientôt douze ans. Elle buvait joliment sa goutte sur le comptoir. Elle donnait des rendez-vous à un affreux petit chiffounier de treize ans qui chiquait comme un invalide. Elle avait déjà été en prison. C'était une parisienne aussi, madame ! j^Quand ces pauvres larves, sorties de la fange, atteignent l'âge de trente ans, elles ont amassé toute la décrépitude d'un siècle.
— A l'ouvrage I se dit l'ancien reboutoux en se remettant sur ses jambes.
Il n'y avait plus que deux ou trois marmites dans la cave du n° 33, et le père Bistouri était de l'autre côté de la muraille, lorsque Grignotte tendit l'oreille vivement. On entendait du bruit dans la rue des Couronnes. Les deux soupiraux, ménagés eu éteignoir, formaient deux conduits acoustiques. Le son de la voix rabattait distinct et même entlè par la répercussion sourde de la pierre.
Il y avait deux voix. Grignotte ne connaissait ni l'une ni l'autre.
— Je ne sais pas si c'est ici, dit la première voix ; on a parlé d'un grand mur avec une petite porte qu'a l'air condamnée. Cause donc, toi, Toto!
— Oui, mon cousin, répliqua timidement l'autre voix; on a parlé d'un grand mur
— Et d'une maison à droite en montant, toute fermée du haut en bas...
— Oui, mon cousin.
Le vieux Bistouri reparaissait en ce moment. Il s'arrè-
ta court, laissant une moitié de son corps dans l'ouverture,
— Qu'est-ce que c'est que ça? murmura-t-il.
Il mit sa maia arrondie en cornet contre son oreille et resta coi.
— Grimperais-tu bien sur ce mur-là, toi, Toto? demanda la première voix.
— Je ne sais pas, mon cousin, répliqua la seconde.
— Toto Gicquel I gronda l'ancien reboutoux.
La teinte parcheminée de son visage prit des tons verdâtres. Le premier interlocuteur reprit :
— Peut-être bien que nous pourrons entrer tout de go par la rue delà Goutte-d'or.
— Peut-être bien, mon cousin.
— Roblot le marin ! fit le bonhomme Bistouri dont un frisson parcourait tous les membres.
— Tiens! tiens! dit encore la première voix, on dirait qu'il y a de la lumière là... c'est un soupirail!
L'ancien reboutoux ne fit qu'un saut et referma sa lanterne ; puis, sans se donner le temps de replacer la pierre qui fermait la communication entre la maison déserte et la cave, il s'élança vers l'escalier. Pour arriver à l'escalier, il fallait passer devant Grignotte. Celleci, vêtue de haillons aux nuances ternes et sales, se confondait si parfaitement avec la muraille que Jean Touril ne la vit point.
Elle riait tout bas et se disait :
— Quand il reviendra un beau jour, et qu'il ne trouvera plus rien ici, quelle grimace fera-t-il?
— Et moi, ajouta- t-elle, qu'est-ce que j'achèterai avec tout ça?
Bistouri tremblait et sa clef ne trouvait point le trou de la serrure, car, outre la trappe, la cave avait une porte très-solide au bas de l'escalier.
Souvenons-nous qu'il avait dit à la marquise, lors de leur première entrevue : Il n'y a qu'une bonne porte ici, c'est celle de ma caisse. Or, c'était sa caisse, cette cave.
Pendant qu'il tâchait d'ouvrir, Grignotte bâtissait ses châteaux en Espagne.
— Mulot, se disait-elle en parlant de son petit chiffonnier. Mulot ne grandit pas ; il ne deviendra jamais bel homme : j'en veux un autre : un garçon épicier, pour avoir des mendiants. Mais j'aurai de quoi acheter tous les mendiants de La Chapelle et de Paris I J'aime mieux un enfant de troupe, c'est gentil, ou un savoyard qu'a des souris blanches. Enfin, je verrai. Papa n'ira pas longtemps. Je m'aurai de la toilette et je jouerai la comédie à Montmartre.
Cette espérance faillit la faire sauter de joie.
Elle n'avait aucune idée de la somme énorme renfermée dans les marmites du roi des chiffonniers. Elle voulait voler cela et ne rien laisser : c'était tout.
Au-dessus de cent francs, ses connaissances arithmétiques fléchissaient.
Elle ne voyait point de différence entre cent francs et tous les trésors de l'univers.
La clef du père Bistouri fît grincer la serrure. Grignotte, éveillée de son rêve, fourra sa tête dans le boyau et grimpa si lestement des pieds, des mains, du corps tout entier, qu'elle était déjà derrière ses fagots quand l'ancien reboutoux souleva la lourde trappe.
Nieul appelait comme un furieux.
Le bonhomme Bistouri s'élança vers le fond de la chambre où il y avait une sorte de meurtrière, fermée par un seul barreau.
— Pourquoi ne réponds-tu pas à ton papa, petite? de manda- t-il.
— Parce que je guette pour vous, répondit Grignotte.
— Ahî tu as donc vu quelqu'un ici dessus dans la rue?
— Oui, j'ai vu des hommes.
Grignotte disait vrai, cette fois ; elle venait de voir Roblot et son cousin Toto au moment où ceux-ci se retiraient. Le père Bistouri mit son œil à la meurtrière, il ne vit rien que le pavé de la rue déserte.
— Comment étaient-il faits, ces deux hommes? interrogea-t-il encore.
— Quand ils ont passé sous le gaz, repartit Grignotte, il m'a semblé que le premier avait un chapeau de cuir et quelque chose aux oreilles, comme qui dirait des pendants. L'autre est tout dégingandé et bancal.
— C'est bon, fit le père Bistouri.
Et il ajouta entre ses dents :
— Pourquoi diable viennent-ils rôder par ici, ces deux-là? Est-ce que Nieul aurait vendu la mAche?
Nieul appelait toujours. Le bonhomme alla jusqu'à la porte de la seconde chambre.
— Tu vas te taire, toi 1 dit-il durement ; j'ai besoin de ta fille.
Il mit une pièce de dix sous dans la main de Grignotte et reprit :
— En route, saute-ruisseau I Si l'homme de la rue Tournoi! ne vient pas, tu seras battue!
— Et s'il vient? demanda Grignotte.
— Tu auras une grosse pièce.
Elle fit une gambade et sauta dehors sans s'inquiéter de son père, dont la respiration siiflait comme un râle. Une grosse pièce! Grignotte avait fouillé le sol à dix pieds de profondeur et percé une muraille pour arriver à cette cave pleine d'or, mais une grosse pièce! •
— N'oubhe pas de pleurer! cria l'ancien reboutoux qui sortit derrière elle.
Grignotte avait déjà franchi les monceaux de débris entassés dans la troisième cour. Le bonhomme entendit de loin l'éclat de son rire aigre, et rentra en grommelant :
— Ça me rappelle la Coquinette I A son âge, Astrée aurait passé par le trou d'une aiguille. Si l'enfant ne pourrit pas en prison, elle aura voiture à dix-huit ansl
— A boire, patron, dit Nieul, qui était couché sur ses loques dans la seconde chambre ; par pitié, donnez-moi de l'eau !
Le père Bistouri recula stupéfait. Nieul demandait de l'eau I le bonhomme passa le seuil et vint auprès du tas de loques.
Nieul était maigre comme un spectre, et sa barbe grise lui cachait presque entièrement le visage. On voyait, aux deux côtés de son nez, saillant outre mesure, des plis profonds à y mettre le doigt. Ses yeux s'éteignaient sous l'arcade pleine d'ombre que surmontaient les touffes hérissées de ses sourcils.
— A-t-il bien l'air d'un moribond, celui-là I pensa le père Bistouri, qui versa de l'eau dans une tasse fêlée.
— Bois, ma biche, reprit-il ; si tu n'avais jamais rien bu de meilleur, tu ne serais pas si bas.
Nieul se souleva sur le coude et lampa l'eau avidement.
— Est-ce que je vais mourir, patron? demanda-t-il en rendant la tasse.
Le bonhomme se prit à rire.
— Puisqu'on est allé chercher le médecin! répli- ({ua-t-il.
Nieul se laissa retomber, et sa tète rebondit contre les chiffons. Le bonhomme riait toujours et disait :
— Ça va faire grand'pitié à M. le docteur, qui a le cœur si tendre. Il faut être juste, tu n'es pas bien cou-
ché, mon pauvre Nieul. Sois tranquille, dès que la chose sera faite, je te ferai monter un bon lit.
— Pour mourir? gronda Nieul, qui tâchait en vain de se retourner pour se mettre face à face avec Tancien reboutoux.
Celui-ci, qui savait n*être point vu, secoua la tète affirmativemement.
— Ça vous aurait gêné, pas vrai, papa Bistouri, reprit le chiffonnier, de garder un témoin de ce qui va se passer ici?
— Nous comptons sur ta discrétion, mon camarade, répondit tout haut le bonhomme.
Et tout bas :
— C'est vrai que rien n'est si discret que les morts.
— Allons ! allons I mon vieux Nieul I dit-il tout à coup en se penchant sur lui; je t'ai vu bon, saqueurdienne! comme on jura chez nous. Tu vas être payé grassement et tu n'auras rien à faire, puisqu'un autre te remplace. De quoi te plains-tu?
Nieul poussa un gémissement.
— C'est son regard I murmura-t-il. Quand ses yeux sont tombés sur moi, là-bas, j'ai senti comme deux flammes qui m'entraient dans le front, et mon agonie a commencé.
— Sottise I voulut interrompre le bonhomme.
— Croyez-moi, papa, acheva Nieul; cet homme-là est plus fort que vous.
— Nous savons bien ça. Où est l'outil?
— Dans les chiffons. Mais je ne pourrai pas m'en servir.
— Un autre s'en servira, dit le père Bistouri en se mettant à genoux.
11 fouilla parmi les chiffons. Le doigt maigre et ridé de Nieul s'étendit pour lui montrer un endroit où sortait
un lambeau de linge relativement blanc. Le bonhomme tira ce lambeau à lui, et un paquet, gros comme le bras, vint.
— C'est proprement serré, dit-il avec satisfaction.
En même temps il se mit en devoir de défaire le paquet. Sous le linge entortillé et roulé, il y avait un objet de forme bizarre, une sorte de boîte, incrustée de nacre et terminée par un canon de pistolet.
— On m'en a offert de bon argent, pensa tout haut le bonhomme, mais j'avais toujours l'idée que ça servirait à quelque chose.
Parallèlement au flanc de la boite s'adaptait un petit levier à branches égales qui mettait en mouvement une roue. Le bonhomme essaya de manœuvrer le levier qui résista.
— Est-ce en état, demanda-t-il.
Nieul fit un signe de tête affirmatif.
— Du diable si ça a l'air méchant I reprit le bonhomme; je veux voir par moi-même si ça marche comme il faut.
Son regard fit le tour du taudis. Il aperçut une planche de sapin, épaisse de deux doigts, qui était dressée contre la muraille ; il s'en approcha.
— Gomment que ça se joue? demanda-t-il en se tournant vers Nieul.
— Poussez le bouton qui est à côté du canon, à droite, dit celui-ci, la languette sortira en dessous, la crosse aussi. Yous viserez, et puis vous appuierez votre doigt sur la languette.
Bistouri poussa un petit bouton d'argent qui semblait placé comme ornement à la naissance du canon. Un ressort se délendit au dedans de la boîte incrustée et une poignée ronde, commode à tenir, sortit. Au devant de cctt'i poignée, une détente d'acier se montra.
— Une jolie curiosité I dit le bonhomme ; ceux qu*on fait à présent ne valent pas ça.
Il visa le milieu de la planche, ferma les yeux. et toucha la détente, non sans pâlir un petit peu.
On entendit comme un coup de sifflet faible et furtif. La planche résonna sec, et un petit nuage de poussière s'éleva de la muraille.
Le bonhomme rouvrit les yeux. La planche était percée et la balle avait fait sauter un morceau de plâtre.
— Diable! diable! fit-il; c'est supérieurement établi; ça vaut...
Il s'interrompit et ajouta en lui-même :
— Ça vaut juste un million!
— Pst! reprit-il, tâchant d'imiter le bruit du pistolet pneumatique ; pst! ni vu ni connu ! avec des instruments pareils, on pourrait livrer des batailles rangées en tapinois. Dis-moi comment ça se recharge.
Nieul hésita. Le bonhomme revint tout près de lui.
— Si j'empêchais ce crime-là, dit Nieul, Dieu me pardonnerait peut-être.
Le bonhomme lui mit ses deux mains sur les épaules.
— Tu demandes de l'eau, et tu parles de Dieu! fit-il ; tu n'es plus bon à rien et tu peux devenir gênant. Dis vite, ou gare à toi!
Nieul connaissait trop bien son patron pour mépriser cette menace. 11 lui donna les renseignements nécessaires, ot le pistolet fut rechargé. Le bonhomme tira un second coup pour voir si Nieul ne l'avait point trompé. La planche de sapin fut de nouveau percée.
— A la bonne heure! fit-il ; je te pardonne tes idées de pénitence, eu égard à ton état. Repose-toi, si tu veux ; je vas finir mes affaires. Nous en avons au moins pour une heure avant que le Sulpice ne vienne.
Il sortit, emportant le pistolet â vent. La trappe de la
cave fut de nouveau soulevée. En descendant Tescalier tortueiflx il se disait :
— Quelqu'un qui devrait être ici déjà c'est la Coquinette. Rien de fait, si elle manque à l'appel, ou même si elle refuse de signer le mandat d'un million... mais elle viendra! je parie que c'est cet imbécile de grand Rostan qui est en retard I
L'ancien reboutoux se trompait. Pendant qu'il achève de mettre ses marmites en lieu sûr et qu'il replace sa pierre, nous irons jusqu'à la rue de Matignon pour voir ce qui retarde la marquise Astrée.
C'est triste, un Louvre abandonné. Depuis deux jours que le roi Truffe avait déserté son hôtel, la physionomie de ce palais bourgeois avait tout à fait changé. Les de Morges, reçus chez Irène, ne quittaient plus la rue de Tournon ; Sensitive ne rentrait à son pavillon que pour coucher, et le flot des Drinkers avait déjà oublié le chemin de l'hôtel.
Astrée restait seule comme une favorite en disgrâce. Il n'y avait plus auprès d'elle que le grand Rostan et Fernand, encore ce dernier avait-il fait une démarche pour être admis à présenter ses hommages à M. le duc dans sa nouvelle demeure ; mais il avait trouvé porte close. Astrée savait cela.
Et, pourtant, elle l'aimait : c'était le commencement de sa peine. Elle l'aimait davantage à mesure qu'elle le devinait plus indifférent. Elle n'avait plus d'illusion : elle connaissait son Fernand de pied en cap. Il lui fallait ce corps sans âme.
Elle n'était pas vaincue. Elle avait, au contraire, une sorte de pressentiment qui lui disait : A demain le triomphe, à demain la fortune I Elle se croyait très-sûre de faire disparaître Sulpice. Et une fois débarrassée de cet obstacle, qui pourrait lui résister?
Qu'importait la faite enfantine de ce roi Truffe? c'était l'ouvrage de Sulpice. Sulpice mort, par accident ou par crime, le roi Truffe retombait entre ses mains.
Elle ne comptait pas le faire languir longtemps.
C'était ce boudoir où nous l'avons vue aux prises avec P. J. Gridaine. Tout-pour-les-Dames n'avait plus osé se montrer depuis x^u'il avait laissé échapper Loriotte. La nuit était venue. Deux lampes brûlaient sur la console et faisaient ombre au visage de la marquise, tandis que les traits de Fernand étaient éclairés vivement.
Ils étaient seuls, le grand Rostan s'habillait dans sa chambre.
Fernand, accoudé au marbre de la cheminée, jouait machinalement avec deux ma-^ots du Japon. Ses yeux étaient cernés, une pâleur mortelle couvrait son front et ses joues ; on eût dit qu'il avait fait une maladie de six mois.
La marquise était renversée sur la bergère, et son petit pied charmant s'agitait en mesure sur son coussin brodé.
— Êtes-vou3 sûre qu'il en ait dit autant à Robert? murmura Fernand sans lever les yeux sur elle.
— Je ne vous croyais pas poltron, répliqua sèchement Astrée.
Fernand ne se récria point.
— Je vous dis, reprit la marquise avec impatience, que cet homme joue sans cesse au sorcier, c'est tout son savoir-faire. Avec cela, il parvient à etfrayer les enfants comme vous.
— En somme, insista Fernand, qu'a-t-il dit à Robert?
— Il a dit à M. de Gallerau : avant trois jours, vous serez mort, et ce sera Fernand qui vous tuera!
Un frisson parcourut les veines de Fernand.
— Ce sont les propres expressions dont il s'est e^ervi à mon égard, balbutia- t-il.
La marquise étendit son doigt et montra la pendule qui indiquait six heures du soir.
— Moi, je ne suis pas sorcière, dit-elle en se redressant tout à coup ; je vous prédis et je vous jure que, quand cette aiguille marquera neuf heures, M. le docteur Sulpice ne comptera plus les jours de personne I
Il y eut un silène? :
— Il ne s'agit plus de savoir si vous avez aimé Solange Beauvais ou Gabrielle de Morges, reprit tout à coup Astrée ; il ne s'agit pas même de savoir si vous aimez cette jeune fîile qui porte le nom de Rostan par la grâce de M. Sulpice. Je vous offre le salut ; vous semblez hésiter; je vais vous dire au juste quelle est votre situation.
Fernand fit un geste de fatigue. Astrée poursuivit :
— Je vous ai rencontré un jour à bout de ressources et d'expédients. Vous aviez si bien abusé de tout et de tous que le terrain manquait sous vos pas ; je vous ai tendu la main : est-ce vrai?
— C'est vrai, dit Fernand, mais ne prenez pas la peine de continuer : je ne serai jamais assassin.
— Je prendrai la peine de continuer, comme vous dites, et c'est en effet une piiine. S'il y avait en vous de l'honneur : j'ai vu des gens d'honneur dans ma vie : si votre passé était, je ne dirai pas pur, mais décoré de quelque fierté virile, je concevrais vos scrupules, je vous aimerais comme vous seriez, et peut-être que je me damnerais toute seule pour ne vous point fermer la jiorte du ci» 1. Moi, je suis capable de ces choses-là I Mais vous avez glissé trop bas sur certaine pente pour avoir le ilioit de vous arrêter désormais.
— Je ne veux pas assassiner, dit Fernand; si mes scinjuilcs vous semblent mal places, raillez ; je les ai, je 1(!^ garde.
— Alors, vous renoncez à cette fortune, à ce titre?
— J'y renonce.
— Poltron I dit-elle avec une colère concentrée, poltronl j'ai honte de vous aimer. Vous serez mon mari. Fernand ; vous serez duc et vous serez millionnaire, je le veux... Par le sang de mes veines, je le veuxl
Elle s'était levée, et toute cette souveraine beauté que nous avons admirée jadis rayonnait autour de son front orgueilleux.
— Le temps passe, reprit-elle en posant sa main sur l'épaule de Fernand ; François Rostan va venir et nous partirons tout de suite...
— Vous partirez, voulut interrompre Fernand. La main d'Astrée pesa sur son épaule.
— Si vous n'êtes pas avec moi, prononça- t-elle lentement, vous êtes contre moi. Prenez garde I Solange Beauvais est sortie de prison... Ne dites pas tant mieux, comme vous en avez envie. Je puis prouver que vous n'étiez pas dans votre chambre, au château de Morges, la nuit où...
— Vous voudriez... commença Fernand.
— Je n'ai pas finil On peut dire : je refuse ceci ou cela quand on retombe sur ses pieds, pauvre, mais à l'abri de tout danger. Vous retomberez à plat ventre, vous, Fernand, et vous retomberez dans la boue. Je me charge de cela. Le jeune imposteur qui a porté le nom de Marie de Rostan, votre complice...
— Mon complice ! se récria encore Fernand, je ne le connaissais pas !
— Qui voudra croire cela? demanda la marquise eu souriant; puis elle reprit: Votre complice n'est pas parti comme je l'avais espéré; il est ici ; nous nous servirons de lui. Dieu merci, vous allez être une célébrité, mou très-cher. Aussitôt que la mine aura éclaté, le monde et la justice vous prêteront le premier rôle dans ce drame
aussi noir que l'enfer. Ne passez-vous pas pour être mon amant? Ne portez-vous pas depuis un mois ce nom de Rostan que le premier venu peut vous arracher comme un masque? allons, vous serez en tout ceci la victime expiatoire. C'est votre volonté, n'en parlons plus.
Elle montra la porte du doigt.
Fernand, au lieu de se retirer, se laissa choir dans un fauteuil et mit sa tête entre ses mains.
— Mon passé I murmura-t-il d'nn accent si douloureux que la marquise elle-même faillit en être émue ; sans mon passé, je lèverais le front et je braverais la calomnie I
On entendit la grosse voix de Rostan dans le corridor.
— Dites que vous êtes à moi ou sortez! prononça impérieusement la marquise.
— Qu'aurai-je à faire? demanda Fernand.
— Vous aurez à me débarrasser de celui-ci, répondit Astrée qui fit en même temps un signe de tête amical à François Rostan qui entrait.
Fernand sentit percer sous ses cheveux une sueur glacée.
La marquise se leva et alla au-devant du grand Rostan.
— Mon ami, lai dit-elle d'un accent dégagé, nous allons partir ; il est temps.
François et Fernand se regardaient. Fernand se disait : Cet homme ne m'a jamais iait de mal. François pensait: Le rôle de ce jeune premier est donc finil
Car la marquise avait fait accroire à François Rostan que Fernand serait placé dans tout ceci de manière à donner le change aux veneurs de la police, en cas d'accident. Là-bas, dans ces steppes sans bornes où le Russe voyage en traîneau, les loups se montrent souvent et luttent de vitesse avec l'attelage. En ces circonstances on jette aux loups ce qu'on a, un quartier de chevreau, un mouton, parfois un enfant, dit l'histoire.
Et les loups, attardés à ce festin offert, perdent leur avance.
François était persuadé qu'on allait jeter Fernand aux loups.
La marquise l'avait aimé, François le savait bien ; mais pour une femme comme Astrée, combien pèse un favori qu'on n'aime plus?
La marquise dit à François :
— Allez voir si la voiture est prête. Vous donnerez ordre au cocher d'arrêter au bazar Montmartre. Nous entrerons par la rue Montmartre et nous sortirons par le boulevard. Là nous prendrons un fiacre qui nous conduira barrière Poissonnière. Il attendra sur le boulevard extérieur. Quand ce sera fini, nous le reprendrons ; il nous ramènera au bazar que nous traverserons pour remonter dans notre voiture.
— Ça va comme sur des roulettes! dit Rostan avec admiration ; et le petit chérubin?
Il roulait des yeux pour désigner Fernand.
— Quand vous allez revenir, tout sera prêt, répondit la marquise.
Le grand Rostan sortit. Astrée s'élança vers Fernand et se pendit à son cou.
— Tout cela, c'est pour toi, dit-elle dans un élan de passion vraie ou feinte ; je t'aime, je te ferai si riche si grand, si heureux que tu me pardonneras une heure d'angoisse.
— Et pour te faire heureux, ajouta-t-elle en couvrant son front de baisers, je ne te demande qu'une seule chose : me laisser heureuse près de toil
Le cœur de Fernand manquait. Tout perdu qu'il était, cette femme lui faisait frayeur et horreur.
— Écoute, reprit-elle encore, nous n'avons qu'un moyen d'arriver là. Je pe veux pas te mettre en face de ce
docteur, j'aurais peur pour toi. François nous délivrera du docteur. Quand il sortira de la chambre du meurtre, tu seras là, Fernand, et tu frapperas.
Elle prit derrière la pendule une paire de riches pistolets. Au moment où elle les tendait à Fernand, le grand Rostan rentrait. 11 ne put s'empêcher de sourire. C'était lui-même qui avait placé les deux pistolets non chargés derrière la pendule.
Mais nous savons que la Morgatte avait appris, sur la lande de Fréhel, comment il faut s'y prendre pour charger une arme.
— Voilà M. Fernand bien pourvu! dit Rostan ; mais moi?
— Ce qu'il vous faut à vous, répondit Astrée, n'est pas ici, vous le trouverez là-bas.
— Alors, en route I
Il prit le bras de la marquise pendant que Fernand coulait les deux pistolets sous le revers de sa redingote.