‹ ParisChapitre 4 sur 28 · LA GOUTTE D OR · texte numérisé non relu

LA GOUTTE D OR

Entre la barrière Poissonnière et La Chapelle Saint- Denis, se trouve un pays de banlieue annexée qui n'est pas beaucoup plus laid d'aspect que les autres. Cette ville, qui longe le boulevard extérieur au-delà du clos Saint-Lazare, porte un nom prétentieux et bachique. Elle s'appelle la Goutte-dOr.

La Goutte-d'Or, (1) malgré les souriantes promesses de son nom, n'a pas une bonne réputation.

C'est un lieu de plaisir, puisqu'il est situé entre deux barrières, mais un lieu de plaisir triste et sombre. Il y a des plaisirs de toutes couleurs. A la Goutte-d'Or, la volupté pousse au noir. Nous savons des gens qui ne sont point très-délicats et qui se laisseraient mourir de soif auprès d'un verre de vin dans certains cabarets de la Goutte-d'Or.

L'aspect seul de cet Eden serre le cœur. Il apour bor-

(1) Le quartier de la Goutte-d'Or a été depuis lors complètement transformé.

dure, du côté du sud, uue frange de marchands de bricà-brac, étalant leur butin le long du boulevard extérieur. Le Temple n'est rien auprès de cela, le Temple lui-même, ce musée des loques! et puis le Temple a des trésors derrière ses guenilles.

Ici, c'est une gageure. On se demande avec effroi quels sont les acheteurs possibles de ces marchandises. On s'imagine rêver ou assister au jeu lugubre des fous qui se raillent eux-mêmes.

Gela tient beaucoup de place. Le trottoir est envahi jusqu'au tronc de ses petits arbres teigneux. Ce sont des poêles à frire, rongées par la rouille et percées, des tasses largement ébréchées, des paires de chaussures fantastiques, composées d'une botte éculée et d'un vieux soulier qui regrette sa semelle ; des verres qui furent à patte, des vestes privées de leurs manches, des pantalons qu'un chrétien ne pourrait chausser sans irriter la pudeur des sergents de ville ; des coffres désemparés, des clefs tordues, des cages veuves de leurs barreaux, des chaises dépaillées, des escabelles invalides, des marmites sans fond, des soufflets sans âme, que sais-je enfin? un pêlemêle d'instruments souillés, estropiés, broyés, dont l'usage est un problème.

Il y a aussi, du reste, des objets d'art et d'agrément. On peut s'y procurer des estampes déchirées, des fragments de statuettes en plâtre pour orner les cheminées, des oiseaux empaillés dont les rats ont méchamment mangé toutes les plumes, et même des tableaux à l'huile tout encadrés où il ne manque que les trois quarts du cadre et la peinture qui recouvrait en d'autres temps la toile crevée. J'y ai trouvé jusqu'à un livre I

Autour de ces reliques, on vend, pendant l'été, des cerises tournées et des pommes atteintes de la lèpre.

Ce qui fait la principale renommée de la Goutte-d'Or,

c'est la chambre des députés des chiffonniers de Paris, tenant ses séances rue des Couronnes. Le quartier Saint- Marcel et le Trône peuvent avoir plus de population chiffonnière, mais la Goutte-d'Or est la ville noble, le centre directeur, la patrie du congrès.

A l'heure où le docteur Sulpice et Roblot surprenaient cette femme vêtue de noir, descendant d'un cabriolet de louage devant le n" 23 de la rue Neuve-des-Mathurins, une voiture de louage, contenant aussi une femme vêtue de noir et voilée, s'arrêta rue de la Goutte-d'Or, à un endroit qu'il ne nous est pas permis de désigner d'une manière précise.

Quoique les choses changent peu dans ce quartier pauvre et sans gène, nous devons dire pourtant que l'établissement devant lequel s'arrêta le cabriolet a subi depuis lors de notables transformations. C'était alors, sur la rue, un corps de bâtiment assez vaste, mais menaçant ruine, où l'on n'avait accès que par une allée étroite, pavée de gros cailloux mal joints, et au milieu de laquelle un ruisseau noirâtre coulait à découvert. Cette allée desservait deux escaliers en colimaçon, raides comme des échelles, et munis de cette corde luisante qui tient lieu de rampe dans les garnis indigents. Après le second escalier se trouvait une cour irrégulière, encombrée de hangars et de baraques, au-delà de laquelle s'élevait une autre maison plus grande et plus délabrée que la première. Elle avait trois étages, plus un rang de lucarnes surajoutées. Les fenêtres, toutes petites et placées à trois pieds l'une de l'autre, donnaient à la façade un singulier aspect.

Derrière cette maison s'ouvrait une dernière cour entourée de pavillons en bois et torchis. Une odeur asphyxiante saisissait à la gorge quiconque y pénétrait. C'était un magasin de chiffons à ciel ouvert. Quinze ou vingt

amas d'ordures, hauts corame des montagnes, y subissaient perpétuellement le triage.

Les pavillons servaient de magasin pour les objets triés et de logement au trieuses. Les deux maisons sises en avant étaient des hôtels garnis de chiffonniers. La seconde, bien connue, nous pourrions dire célèbre, avait trois cent quarante numéros de cellules pareilles, où l'aristocratie du chiffon venait dormir. 11 y avait peu de place et pas du tout d'air. Mais chaque cellule contenait un coffre long en forme de cercueil, avec de la paille brisée par l'usage, qui formait un lit fort douillet.

C'était le fameux loge-à-la-nuit du père Bistouri.

Un bien brave homme qui achetait toutes les hottes à moitié prix dans les moments de presse, et qui ne refusait jamais crédit à personne, jusqu'à la valeur de trente sous, pourvu qu'on lui fournit un gage.

La règle voulait qu'on lui rendit trente-cinq sous le lendemain.

Ce n'était certes pas de l'usure, et trente sous prêtés à propos peuvent faire grand bien à un homme dans le commerce.

Les chiffonniers appellent leur état « le commerce, » comme les Romains appelaient Rome « la ville »

Dans son immense hôtellerie qui occupait eu profondeur tout l'espace compris entre la rue de la Goutte-d'Or et la rue des Couronnes, le père Bistouri pouvait loger plus de huit cents hommes dans le commerce. Il y avait en effet, dans le premier corps de logis, des dortoirs communs, et les hangars pouvaient servir au besoin de chambres à coucher. On payait deux sous dans les dortoirs, cinq sous dans les cellules.

Une énorme baraque, située à gauche dans la première cour, renfermait une cuisine bourgeoise. C'était du moins le titre officiel de ce laboratoire infernal, où se

manipulaient des mets que nous n'osons pas décrire. Le prix des portions était de deux sous pour les locataires du bonhomme Bistouri, trois sous pour les consommateurs étrangers. De chaque côté de l'allée, sur la rue, s'ouvrait une petite boutique basse, elles ressemblaient toutes les deux à des échoppes de savetier. Celle de droite était occupée par un débit de liqueurs, celle de gauche étalait sur la devanture quelques choux, du lard jaune et du fromage de Brie.

Avec ses locations, son usure, sa gargotte, son cabaret et sa fruiterie, le bonhomme Bistouri gagnait sa vie, à ce qu'il disait. En outre de tout cela, il saignait à bon compte ceux qui se portaient trop bien, ou vendait à cinq sous la pièce des petits paquets de poudre grise qui guérissaient de toute maladie. Ces divers métiers ne l'empêchaient point de faire le commerce en grand et d'amonceler dans ses cours, chaque matin, le contenu de trois cents hottes.

Il y avait de vieux frères qui prétendaient que le vieux Bistouri avait des millions quelque part.

Des millions I vous entendez? Ces philosophes n'y vont pas de main mortel

Quand le fiacre s'arrêta, la femme voilée ouvrit ellemême la portière, et sauta lestement à terre.

— Attendez moi, dit-elle en se dirigeant vers l'allée. Le cocher était 'descendu de son siège. Il regarda la

maison et fit la grimace.

— C'est que, ma petite mère, répliqua-t-il avec une familiarité soupçonneuse, la trotte est bonne de l'avenue Gabriel jusqu'ici. Je n'aimerais pas à être refait, comme on dit.

La dame chercha vivement sa bourse. Le cocher, désarmé par ce mouvement, poursuivit d'un ton radouci :

— N'y a pas d'afTront, la bourgeoise I Voyez-vous, je connais c'te cassine ; elle a une sortie sur la rue des Couronnes, là-bas, et pendant que je suis ici...

L'inconnue lui coupa la parole en laissant tomber une pièce de vingt francs dans sa main.

Le cocher ôta du coup son chapeau de cuir. Il commença un discours en forme d'excuse, mais la dame voilée disparaissait déjà dans le couloir.

— Prise aux Champs-Elysées, pensa le cocher en remontant sur son siège, menée à la Goutte-d'Or. Vhigt francs de boni, c'est suspect I

Il battit le briquet pour allumer sa pipe.

— Ça ne m'importe pas, acheva-t-il ; la petite mère est UD joli brin de femme, et ce vieux raboiteur de Bistouri a de quoi.

Le lecteur sait déjà que notre inconnue venait de l'allée Gabriel. Pas n'est besoin de dire que c'était elle qui avait posé la première énigme parisienne à notre petite Chiffon et à son ami Loriot, en priant le rôdeur à la lanterne d'aller lui chercher un fiacre. Les deux petits l'avaient reconnue à la lueur des réverbères pour la dame qui accompagnait le roi Truffe dans le voyage de Rambouillet à Paris. Le rôdeur avait eu de plus longs souvenirs. Un nom était tombé de sa bouche qui se rapportait à des événements déjà bien vieux.

Il l'avait appelée : la Morgatte.

La IMorgatte, car c'était bien elle, ne ralentit point son pas dans l'allée étroite et obscure. Elle évita de compromettre ses pieds mignons et merveilleusement chaussés dans le canal d'eau fangeuse qui croupissait au centre du couloir : ceci avec une adresse de chatte et de Parisienne. Elle serrait son camail autour de son corps pour ne point se frotter aux murailles. L'allée était plongée

dans une obscurité profonde. La Morgatte, après avoir fait une vingtaine de pas, allongea la main pour cherclier l'enfoncement du premier escalier, mais elle se ravisa, pour cause ; ce fut avec le pied qu'elle éprouva le terrain.

La recherche ne fut pas longue. Après deux au trois tâtonnements, elle rencontra la première marche. Elle monta. Un frisson lui serra la poitrine quand elle sentit, au tournant de la volée, le froid de la muraille humide tout contre sa joue. L'escalier était raide. Ce moment d'arrêt la fit chanceler. Elle voulut se reprendre à la corde et poussa un petit cri d'horreur. La corde avait glissé, gluante et glacée, entre ses droits.

Ce fut la poitrine de la marquise Asirée qui laissa échapper ce petit cri. La marquise Astrée pouvait offrir le type de la femme à la mode, avec ses recherches exquises, ses délicatesses outrées, ses finesses de tact, d'ouïe et d'odorat. Pour madame la marquise, c'était à peine si les roses de juin étaient assez parfumées, à peine si le satin ou le velours avaient un toucher assez doux. Mais la Morgatte se mit à rire :

Vous savez, la Morgatte qui allait sous la pluie avec sa coiffe mouillée ; la Morgatte, dont les sabots bravaient la boue profonde des bas chemins de Bretagne ; la Morgatte qui couchait entre les jambes des bœufs, et qui raccommodait les vieilles chausses du reboutoux pour avoir du pain avec des coups.

La Morgatte se mit à rire des répugnances de la marquise.

C'était justement le reboutoux qu'elle allait voir. Elle saisit la corde à pleine main et atteignit le premier étage.

Il n'y avait qu'une seule porte sous laquelle passait une faible lueur. La Morgatte frappa. On ne répondit

point. La marquise entendit seulement parler. Elle crut d'abord distinguer deux voix, et colla son oreille contre la serrure.

On disait :

— Ça s'en va, ça s'en va, ça s'en val Tous les jours, ça diminue, quoi ! J'ai vu qu'on trouvait toujours quelque bon rabiot dans chaque bottée, tantôt ceci, tantôt ça, n'est-ce pas? Au jour d'aujourd'bui, nisquettel

— 11 a du monde avec lui, pensa la Morgatte désappointée.

Elle fut sur le point de redescendre l'escalier.

— Nisquette 1 reprit la voix grondeuse et triste de Jean Touril ; nisquettel nisquettel il n'y a plus d'bonnêteté I Savez-vous ce qu'ils font? Ils ont une pocbe pour serrer tout ce qu'ils trouvent de bon. Ils ne poussent dans leur hotte que le déchet, les vieux papiers, les guenilles de ruisseau. S'il y a un ruban ou un bout de dentelle, c'est pour la poche. Moi, je dis que quand on vend à la bottée, il faudrait tout pousser dans la hotte, que diable I j'achète, pas vrai? Je paie, c'est clair 1 Ah 1 ah I ahl toi qui parlais d'honnêteté, va-t'en voiri

Jean Touril s'interrompit. La marquise tendit l'oreille pour guetter la réponse de son interlocuteur. Une grosse et robuste toux coupa le silence.

Puis le bonhomme reprit :

— Dis donc? c'est tout de même étonnant que je n'aie pas trouvé, depuis dix-huit ans un seul billet de banque! Quand tu te plaindras, comme un vieux fou, ça n'y fera rien, ma chatte I Je vas en fumer une petite avant de me coucher; ça te va-t-il?

Encore un silence et point de réponse au bout.

La Morgatte mit son œil à la serrure. Elle vit, entre trois ou quatre tas d'immondices, Jean Touril battant

paisiblement son briquet. Il était seul. La Morgatte frappa de nouveau et plus fort.

— Qui est là? demanda l'ancien reboutoux d'un ton bourru.

— Ouvrez, répliqua Astrée ; c'est moi.

Jean Touril cessa de battre le briquet. Un sourire lui vint aux lèvres et il regarda la porte d'un air triomphant.

— Qui est là? demanda-t-il pourtant une seconde fois.

— Moi, vous dis-jel fit la marquise avec impatience.

— Qui ça, vous?

Jean Touril s'était levé. 11 se dirigea vers la porte sans attendre la réponse. Avant de pousser le loquet, il écouta.

— Astrée î prononça la marquise par le trou de la serrure.

— Bien, bien, coquinette, fit le bonhomme, on y va. Je n'ai plus mes jambes de quinze ans.

La porte s'ouvrit. Une boufïée d'air chaud et chargé d'émanations offensantes saisit la marquise aux narines. Elle mit son mouchoir sur sa bouche et entra.

— Bonsoir, mignonnette, dit le père Bistouri ; çava-t-il comme vous voulez, ce soir?

Les yeux d'Astrée firent rapidement le tour de la chambre.

— Ohl je suis tout seul, ajouta le bonhomme, répondant à ce regard ; j'étais à travailler.

Il s'interrompit et acheva en portant sa main sale au menton d'Astrée :

— A travailler de tête, ma fille.

C'était une pièce très-basse d'étage, mais d'une assez grande étendue. Les murailles, où le plâtre ne cachait point les pans de bois croisés en sautoir, laissaient pendre un papier de couleur neutre qui s'en allait en

lambeaux. Il y avait un grabat, couvert d'indienne brunâtre, où les draps ne paraissaient point ; deux ou trois coffres, une table formée avec des planches posées sur deux tréteaux, et une demi-douzaine de chaises mal paillées. Le tout était éclairé par une chandelle de suif, fichée dans un bougeoir où le métal disparaissait sous le vert-de-gris, et chauffé par un gros poêle de fonte à fourneau.

Ce mobilier n'eût pas encombré la chambre, mais un fouillis d'objets de toute sorte jonchait le carreau, indépendamment des quatre tas de chifïous ou bottées. Il y en avait sur la table. 11 y en avait sur les chaises ; des solives poudreuses du plafond tombaient des cordes terminées par des crocs où pendaient des loques immobiles.

— Ouvrez la fenêtre, dit la marquise en entrant ; on étouffe ici.

L'ancien reboutoux était en train de refermer soigneusement la porte.

— Il fait un froid de loup, ce soir, répondit-il ; je suis devenu frileux depuis que j'ai quitté le pays, la chambre est grande et il n'y a pas de bourrelets nulle part... d'ailleurs, je vais allumer ma pipe ça nous changera d'air.

Il se plongea voluptueusement dans son grand fauteuil.

— Fais comme chez toi, mignonnette, ajouta-t-il, se reprenant à la tutoyer malgié lui; ôte les étoffes de cette chaise-là et prends garde de les abîmer.

La marquise hésita avant de toucher aux étoffes qui consistaient en un paquet de lambeaux sans nom. Mais elle n'était pas venue là pour faire la difficile. Du revers de sa main frais gantée et au mépris des recommanda- Il 6*

lions du bonhomme, elle poussa les étoffes sur le carreau, puis elle s'assit.

La chaleur du poêle où brûlait un feu de coke développait dans cette chambre des vapeurs véritablement diaboliques. Astrée attendait avec impatience la fumée de la pipe.

Elle ouvrit son flacon. Le père Bistouri la regardait en riant sous cape.

— L'avez- vous vu? demanda la marquise.

L'ancien reboutoux secoua affirmativement la tète.

— Eh bien I reprit la marquise.

— Eli bien I répéta Bistouri, c'est un beau docteur : Habit noir tout neuf et cravate blanche. Il ressemble beaucoup au patron Sulpice, son père. Il est bien logé ; de beaux meubles, une superbe bibliothèque. Ça a l'air de bien aller.

— Qu'avez-vous appris?

Le bonhomme mit son amadou sur sa pierre à fusil et approcha le tout du fourneau de sa pipe. Il aspira vaillamment et avec bruit. La Morgatte attendait.

— Ne t'impatiente pas, coquinette, dit Bistouri entre deux bouffées.

La marquise fronça le sourcil.

— Oh 1 oh I interrompit l'ancien reboutoux en ôtant la ])ipe de sa bouche, si madame la marquise se trouve offensée de mes façons un peu familières, on peut changer de ton, ce n'est pas difficile.

— Parlez-moi comme il vous plaira, Jean Touril, répliqua la marquise, je ne m'occupe pas de cela.

— A la bonne heure, ma poule I ça m'amuse de te causer comme autrefois. Nous avions dix-huit ans de moins tout de même, vois-tu, et ça compte! Te souvienstu quand je te rencontrai avec le grand Rostau sur la grève?

— Je ne suis pas venue pour parler du passé, dit Astrée sèchement.

— Il a mal tourné, ton grand Rostan, poursuivit Jean Touril comme si on ne l'eût pas interrompu ; il s'est donné de plus en plus à la boisson et aux femmes. Dans ce temps-là, c'était déjà un bien mauvais sujet. Mais quelle mine tu fais quand je te parle, coquinette ! on dirait que les pieds te brûlent chez moi.

— Je suis pressée.

— Pas moi, ma poule. Pour une visite à ton vieux Jean, dans l'espace de dix-huit années, sois plus aimable. Nous avons beaucoup de choses à nous dire... beaucoup, beaucoup!

Il répéta trois ou quatre fois ce dernier mot, comme s'il eût cherché à mettre de l'ordre dans ses idées.

— Qu'as-tu fait des sept cent mille francs de ta marraine, ma fille? reprit-il. Parle-moi franchement. J'ai fantaisie de savoir ça. Tu me volas ma part, dans le temps, tu fis bien ; je ne t'en veux pas. Je crois d'ailleurs être plus riche que toi.

— Moi, je suis très-pauvre, dit la marquise, du moins pour le moment.

— Vraiment? ne te gêne pas pour me compter tes affaires, coquinette, je ne te prêterai pas d'argent.

11 se mit à rire avec bonhomie.

— Ahîahl poursuivit-il, tu es pauvre... malgré les cadeaux du roi Truffe I Le grand Rostan est un idiot, et toi, tu n'es pas à beaucoup près aussi forte que je le pensais. Avant que tu sortes d'ici, je te dirai ce qui te manque. Ça t'étonnera. Je suis devenu un penseur. Saistu que je fus bien heureux d'avoir emporté de là-bas mon paquet dans ma serviette? Tu te moquais du paquet, tu te moquais de la marmite où je plaçais mes pauvres économies. De quoi ne te moquais-tu pas? Eh bien !

il y avait de bonnes choses dans le paquet; il y avait de gentils écus dans la marmite. Ah I dam ! ce n'était pas grand'chose auprès de tes 700,000 fr. ; mais les 700,000 fr. ont pris la volée depuis longtemps, à ce qu'il parait, tandis que l'argent de la marmite et les bibelots de la serviette ont fait des petits.

La marquise Astrée releva son voile et ôta son chapeau à cause de la chaleur sans doute, car le poêle de fonte grondait, jetant dans la chambre des bouffées d'air brûlant.

L'ancien reboutoux rapprocha le chandelier de cuivre afin que sa lumière tombât sur le visage de la marquise.

— Tu es belle, ma fille, dit-il d'un ton plus sérieux, tu es très-belle. Pourquoi n'as-tu gagné qu'une bataille en ta vie ? D'autres qui ne te valent pas montent chaque jour un petit peu et finissent par gagner tout doucement le faîte. Toi, tu as descendu depuis ta première victoire. Elle avait coûté pourtant bien du sang I Tu es arrivée ici toute jeune et toute brillante, avec un nom superbe, que personne ne te contestait, avec un esprit d'enfer, qui paraissait d'autant mieux que ton marquis était un ours et un sauvage, bel homme, cependant, et qui aurait pu avoir son genre de succès. Tu es arrivée toute formée, car. Dieu merci, je ne sais rien que tu n'eusses deviné, tu es arrivée avec une jolie fortune, bien acquise, puisque tu la portais dans ta poche. Tu avais tout, absolument tout ce qui peut pousser dans le monde, et tu n'avais rien de ce qui entrave : les préjugés ne te gênaient point, tu ne croyais ni à Dieu ni à diable, et tu avais fait tes preuves sur la question de savoir comment on doit traiter un, deux, trois obstacles vivants qui barrent malencontreusement une bonne route. Ahl eoquinette, coquinette, tu avais débuté comme Jeanne d'Arc,

dans ton genre. Est-ce que tu vas finir, toi aussi, par le fagot?

Les traits de la marquise étaient si complètement immobiles que vous eussiez dit un visage taillé dans le marbre. Ses yeux étaient fixés sur Jean Touril, mais ils n'exprimaient rien, pas même le dédain.

— Je ne sais pas comment je finirai, répondit-elle froidement. Qui vivra verra.

— Que me donneras-tu, reprit Jean Touril, si je te révèle le secret de ta cbute?

— Je ne suis pas tombée, et je ne tomberai pas, repartit la marquise, qui eut un sourire ; je veux conquérir un million pour chaque centaine de mille francs que j'ai perdue.

— Bravo I fît Jean Touril, je le souhaite; car, cette fois, j'aurai ma part, je t'en préviens.

' — Je suis ici justement pour vous apporter votre part...

— De la peau de l'ours ? interrompit l'ancien reboutoux.

— Vieux Jean, mon ami, interrompit à son tour Astrée, ètes-vous assez riche pour refuser cent mille écus comptant?

— Comptant! répéta Jean Touril, dont les lèvres tremblèrent.

Il s'essuya le front avec son mouchoir à carreaux ; puis il déposa sa pipe éteinte sur la table et roula sa vieille bergère jusqu'à la pins prochaine bottée.

Il se remit à trier des chiffons. Astrée le suivait d'un regard sournois.

— Cent mille écus! répéta-t-il encore une fois, comptant ! C'est un joli denier ; mais ce n'est pas assez pour s'attaquer au docteur Sulpice I

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