‹ ParisChapitre 5 sur 28 · NIEUL-LE-TOURNEBROCHE · texte numérisé non relu

NIEUL-LE-TOURNEBROCHE

Dans la rue de la Goutte-d'Or, la voiture de place attendait toujours. Il pouvait être dix heures du soir. A ce moment, un pas lourd troubla le silence de la nuit, et le cocher vit luire une lanterne au ras du sol. On était en semaine ; la plupart des guinguettes chômaient, et c'est à peine si de loin en loin on voyait une ombre glisser le long des murs à la lueur des Réverbères.

— Une pratique attardée du père Bistouri I pensa le cocher.

Ce père Bistouri était un homme célèbre.

La lanterne mobile qui rasait le pavé était en efifet portée par un chiffonnier coiffé, vêtu et chaussé dans toute la rigueur de l'uniforme philosophique. 11 marchait le dos courbé sous sa hotte, les jambes pliées, les bras tombants. Son allure peignait cet état moral et physique que les femmes du peuple expriment énergi-

quemeDt quand elles appellent leurs maris « grands lâches. » Mais il y a encore quelque chose de caressant dans ce mot : grand lâche, qui ressemble au fameux : (( est-il méchant I yy des petites ouvrières ; or, toute idée de caresse était incompatible avec l'extérieur de notre homme à la lanterne.

C'était presque un vieillard. Sa taille, qui avait dû être haute, se racornissait, affaissée et comme amoindrie. A la largeur de ses épaules voûtées, à la grosseur de son cou mal emmanché et enfoui dans les mèches grises de ses cheveux, on pouvait deviner que cet homme, à tel moment donné, devait déployer une grande force musculaire : mais cette force semblait usée ou engourdie. Il y a des haillons fiers : ceux de notre homme pendaient humblement et salement.

La lu(îur de la lanterne glissait jusqu'à son visage incliné sur sa poitrine. C'était un visage de coquin vaincu et misérable, une tète de scélérat qui n'a pas réussi. Son regard seul, où restait comme un reflet du rire grossier des bombances passées, vivait et gardait une expression d'insouciante énergie.

Mais ses yeux se cachaient presque toujours. Alors ou ne voyait, sous les bords ramollis et frangés de son chapeau, qu'un masque terreux, hérissé de barbe grisâtre.

Au moment où il approchait, le cocher reconnut en lui l'homme qui l'avait fait avancer, deux heures auparavant, pour aller prendre une dame sur le trottoir de l'allée Gabriel. Le lecteur se souvient de ce chiffonnier, marchant derrière nos petits Bretons et fredonnant une chanson du pays. Il venait aussi de Bretagne, et nous l'y avons vu sans doute autrefois, ne fût-ce qu'en passant, dans les salles basses du château de Maurepar, OÙ l'orgie chantait le Libéra.

— Ahl ahl fit-il en s' arrêtant devant le cabriolet, j'avais peur de ne plus vous trouver là.

— Est-ce que c'est moi que vous venez chercher si loin, mon brave? demanda le cocher.

L'autre haussa les épaules, puis il s'approcha d'un pas encore.

— Est-elle toujours chez le vieux? interrogea-t-il.

— Qui ça?

— La petite mère.

— Qu'est-ce que cela vous fait, à vous?

— Bien, bien, elle y est. Merci I dit le chifîfonnier qui tourna le dos, éteignit sa lanterne et entra dans l'allée noire où donnaient les deux escaliers.

— Ça doit valoir quelque chose, pensa-t-il en tâtonnant le long de l'allée pour chercher le premier escalier, de voir ce que Jean Touril et la Morgatte font ensemble à l'heure qu'il est.

Jean Touril et la Morgatte causaient toujours comme de vieux amis, se disant leurs vérités et faisant leurs affaires. Une demi-heure s'était écoulée depuis l'instant où nous les avons laissés seuls ensemble. Le bonhomme Bistouri avait allumé une seconde pipe, et madame la marquise, soutenue par son flacon de sels, commençait à s'habituer à l'atmosphère de l'appartement.

Elle n'avait pas changé de place ; ses beaux cheveux encadraient son visage tranquille où perçait maintenant, dans le sourire, une petite pointe de sarcasme. Son mantelet avait glissé sur ses épaules ; on devinait les contours à la fois sveltes et riches de sa gorge. Sa pose nonchalante montrait la souplesse exquise de sa taille, et sa robe de soie qui se drapait en plis larges sous la lumière, miroitait orgueilleusement dans cette misère.

Jean Touril voyait tout cela. Manifestement, ce cou-, traste lui donnait une jouissance d'amateur.

— Vous vous trompez, vieux Jean, dit Astrée après un silence, vous vous trompez du tout au tout!

— Prouve-le-moi, ma princesse, répondit le bonhomme, qui rapprocha galamment sa bergère en ruines. Astrée tâta de la main, l'un après l'autre, ses deux genoux.

— Toujours des pièces! fit-elle en riant.

— Toujours, répéta l'ancien reboutoux ; je n'aime pas les culottes qui ne sont pas raccommodées.

— Je cousais mieux que cela, poursuivit la marquise.

— Ah I coquinette, s'écria le bonhomme avec conviction, je n'ai jamais retrouvé personne pour coudre une pièce aussi gentiment que toi.

— Quel âge avez-vous, mon oncle? demanda-t-elle brusquement.

— Hélas I ma poule, ça ne plaisante plus: je pousse aux soixante ans

— Et combien avez-vous d'argent?

Le père Bistouri mit de côté son sourire. ' — Qu'est-ce que ça te fait? gronda-t-il.

— Vous m'avez dit de. vous prouver que vous vous trompiez, vieux Jean, répliqua la marquise, je le fais.

— Quel rapport peuvent avoir mon âge et mon argent?... commença le bonhomme.

— Si je vous prouve que vous êtes un fou, interrompit la marquise du bout des lèvres, j'aurai démontré ma sagesse. Vous m'accusez d'avoir dissipé cette fortune des Rostan de Maurepar qui m'avait coûté bien cher; je ne l'ai pas dissipée, je l'ai employée. Et pour en finir avec vos reproches, qu'eussiez -vous fait de votre part? Tous les millions du monde tomberaient dans votre caisse que vous ne porteriez pas un pantalon neuf.

— Puisque je te dis que c'est par goùtl

— A la bonne heure. Moi, c'est par goût que je de-

mande à Tor tout ce que l'or peut donner. Vous fourrez vos billets de banque dans un trou ; moi, je change les miens en plaisirs. Broyons du noir et mettons tout au pis ; supposons que je meure sur la paille, comme vous venez de me le prédire, j'aurai souffert un jour, une semaine peut-être, après avoir vécu toute une vie de luxe, d'élégance, de bonheur. Supposons que vous mouriez dix fois millionnaire, comme c'est votre ambition, vous aurez le sublime crève-cœur de vous séparer de vos richesses...

— Ne parlons pas de çal fit le bonhomme dont les oreilles rougirent.

— A qui donnerez-vous vos chers millions, mon oncle? poursuivit la Morgatte en se penchant vers lui.

— Je vivrai cent ans, grommela Jean Touril.

— Au bout de cent ans, mon oncle, à qui donnerezvous vos millions bien-aimés ?

Jean Touril s'agila sur son siège,.

— On ne crie pas de la sorte, murmura t-il d'un ton chagrin, je n'ai pas de millions. Sais-tu ce qu'il faudrait de bottées pour faire un million? et si j'avais des millions, pourquoi le hurler sur les toits? le quartier n'est pas bon...

— Quant à ma succession, interrompit-il avec une colère concentrée, tâche! personne ne l'aura ma succession I C'est à moi, ce que j'ai ramassé ; je suis comme toi, je n'aime personne. Autrefois, je t'aimais un peu, parce que je te croj^ais économe. Ah! ah! ma succession! Est-ce que tu as compté sur ma succession, coquinette?

— Non, répondit Aslrée.

— Tu as bigrement bien fait!

La marquise lui serra le bras.

— Je vous dis que vous êtes un fou, vieux Jean, pronon(;a-t-elle en appuyant sur chaque mot ; vous vous

damnez pour une chimère ; For ne représente rien pour vous, et vous êtes plus pauvre qu'un mendiant au milieu de votre opulence. Vous me faites pitié. Le bonhomme riait et clignait de Toeil.

— J'amasse pour amasser, dit-il, comme tu fais mal pour mal faire, Morgatte, mon bijou. L'avarice est un péché connu et ancien ; une noblesse qui remonte plus haut que le déluge. Amasser est un but, que diable! Mais nuire pour nuire, jeter l'or qu'on achète par le sang dans un tonneau qui n'a pas de fond, voilà la folie furieuse. Si tu avais seulement un enfant....

— J'ai mieux que cela, interrompit Astrée.

— Tu as toi, n'est-ce pas? commença l'ancien reboutoux.

Astrée lui imposa silence d'un geste, et pourtant elle fut quelques secondes avant de reprendre la parole.

— 11 ne sait pas lui-même, dit-elle enfin d'une voix lente et changée, il ne saura jamais comme je l'aime I S'il le savait, j'aurais peur, car il n'y a entre deux êtres humains qu'une certaine somme d'amour possible : trop d'amour d'un côté appelle la froideur de l'autre...

— Qu'est-ce qu'elle me chante là? fit le bonhomme stupéfait ; est-ce que tu serais amoureuse, toi, coquinette?

Astrée mit sa tête entre ses mains.

— Toi, répéta Jean Touril, toi ! amoureuse 1 Et il ajouta, voulant railler encore :

— Avec quoi donc aimes-tu, puisque tu n'as pas de cœur?

Astrée lui jeta un regard qui lui fi4 baisser les yeux, comme si la pointe d'un stylet eût menacé sa paupière.

— Ahl fit-elle, tu ne comprendras plus, vieux Jean, si jamais tu fus en état de comprendre. C'est ma destinée, je le sens 1 j'en soulïre ; mais je ne donnerais pas cela pour

les joies du paradis. J'ai souvent aimé, à commencer par le marquis Antoine de Maurepar, qui m'aurait fait bonne et grande, s'il avait voulu. J'avais un cœur, puisqu'un mot d'amour m'eût sauvée. J'ai un cœur, puisque mes espoirs, mes désirs, ma vie, tu entends bien, ma vie, ne m'appartiennent plus. Je suis en lui. S'il me trompait, je mourrais; je vis parce qu'il m'aime.

— Quel âge a-t-il? demanda Jean Touril, qui tournait ses pouces paisiblement.

La marquise rougit, baissa les yeux et répondit :

— Vingt ans.

Jean Touril éclata de rire.

— Je l'aurais parié! s'écria- 1- il. Superbe I superbe! Abl coquinette, ma chérie, voilà donc que tu te fais vieille femme !

Astrée se redressa et saisit le flambeau, qu'elle approcha de son visage.

— Regarde-moi, Jean, dit- elle, tandis que son front rayonnait d'orgueil et de beauté ; moi, je me regarde tous les jours, va I Mais la première ride est loin encore. Mes yeux sont-ils moins brillants? Avais-je autrefois une chevelure plus abondante? Mes dents, mon teint, ma taille, je n'ai rien perdu. Regarde!

— Vingt ans ! répéta le bonhomme.

— Je suis plus jeune que lui, répéta la marquise.

— Est-ce trente-six ou trente-sept ans que tu vas avoir en décembre?

Astrée remit le flambeau sur la table ; elle gardait un sourire tranquille et fier.

— Vous ne pouvez pas m'efl'rayer, ami Jean, dit-elle ; je ne connais pas de femme plus belle que moi.

— Es-tu assurée qu'il t'aime? demanda le bonhomme.

— Je le crois.

— Voilà tout?

Astrée réfléchit un instant. Un nuage passait sur son front.

— Si j'en étais sûre, murraura-t-elle, aurais-je besoin des millions du pauvre duc?

— Yoilà comme quoi, dit Jean Touril, le sort de ce malheureux roi Truffe dépend du caprice d'un jeune polka. Une chaumière et ton cœur ne suffisent pas à ce jouvenceau, hé?

— Moi, répliqua la marquise sérieusement, je consentirais à être pauvre avec lui.-

— Pas loni^temps?

— Toujours.

Jean Touril se tint les côtes.

— Allons! allonsl dit la marquise, qui changea encore une fois de ton, je t'ai laissé railler et te divertir, mon vieux Jean, mais peiises-lu que je sois venue pour cela ? J'ai besoin que tu saches jusqu'à quel point j'aime mon Fernand I

— Ahl ahl interrompit le bonhomme, il s'appelle Fernand? c'est donc luil

— Tais-toi I j'ai besoin que tu saches combien je l'aime. Sans cela, tu ne m'obéiras peut-être pas.

— J'écoute, coquinette.

— Tu connais la fortune du roi Truffe?

— A peu près.

— Le roi Truffe m'a offert sa main.

Jean Touril ouvrit de grands yeux.

■ — J'ai refusé, poursuivit Astrée, je veux épouser mon Fernand.

— Sans perdre la fortune du roi Truffe?

— Pour donner la fortune du roi Truffe à mon Fernand.

— Et comme ton Fernand te battra, coquinette! s'écria le bonhomme avec onction, et comme il fera bien î

— Pour avoir la fortune du roi Truffe il me faut jeter de côté un obstacle que tu counais...

— L'éternel docteur?

— Je t'ai déjà prié de ne plus m'interrompre, vieux Jean, dit sévèrement Astrée; j'étais venue te demander ton aide ou plutôt te l'acheter, puisque tu ne donnes rien. Tu m'as l'air de vouloir résister. Sulpice te fait peur. Et puis tu es peut-être trop riche. Moi, je suis pauvre, je n'ai rien à perdre ; mais j'aime Fernand comme autrefois j'aimais ce lointain Paris, que je rêvais si plein de délices. Si quelqu'un se fût mis entre Paris et moi...

Elle n acheva pas et reprit presque aussitôt ;

— J'ai vu dans je ne sais quel roman un chiffonnier qui menaçait une marquise. Le chiffonnier n'avait ni sou ni maille, comme c'est la règle, et la marquise jouissait probablement d'un très-noble revenu. Moi je suis une marquise pour rire et tu es un chiffonnier cousu d'or. Les rôles sont retournés ; c'est ici la marquise qui menace le chiffonnier.

— Menace, marquise, menace, ma mignonnette! dit Jean Touril, qui se renversa dans sa bergère.

— Voilà du temps que j'ai cette idée, continua la marquise. Sans le roi Truffe, tu aurais eu plus tôt de mes nouvelles. Je voulais te demander la moitié de tes économies.

— Peste I fit le bonhomme; du premier coup, la moitié I

— Je comptais te dire tout uniment : Tu as tué, rachète-toi de l'échafaud.

— Pour me hisser sur l'échafaud, Morgatte, repartit Jean Touril qui fronça 1q sourcil, tu serais obligée d'y monter la première.

— J'ai renoncé à cette idée-là, poursuivit la marquise au lieu de répondre.

PARIS e1

Le bonhomme respira, tandis qu'Astrée achevait :

— Ton boarsicot vaut bien la caisse d'un agent de change, mais il me faut mieux que cela ; je ne veux pas de ton argent... jusqu'à voiri Mon Fernand sera duc et il aura la fortune d'un prince. Au lieu de te rançonner, toi, vieux Jean, je te paie: je t'offre cent mille écus pour cadeau de noces. Seulement, j'entends que tu m'obéisses aveuglément, comme autrefois : je n'admets ni réflexion, ni hésitation, et pour arriver là, je te mets, dans toute la rigueur du terme, le couteau sous la gorge.

— Un couteau de bois, coquinette I tu n'as pas répondu à mon objection : le couteau dont tu parles te ferait la même blessure qu'à moi.

La Morgatte se leva.

— Ah ça! dit-elle, en se penchant au-dessus du bonhomme qui pâlit ; tu ne te souviens donc plus de moi, vieux Jean? Tu as donc tout oublié I Tu m'as appelée Morgatte tout à l'heure ; je n'ai point changé, bonhomme, pour avoir mis des souliers à mes pieds et du velours sur mes épaules. Je finirai mal, est-ce que tu en doutes? Une fois, le grand Rostan me tenait à moitié étranglée, il me lâcha en me voyant rire. On peut m'écraser, mais non point me punir. Quand je serai la duchesse Fernand de Rostan, et que j'aurai tous les châteaux du roi Trufî'e, je ne sais pas comment je serai faite ; mais, ce soir, je suis une fille de rien déguisée en marquise. Songe à ton cou, boidiomme ; moi je suis prête à jouer ma vie pour un oui, pour un non : fais- en plutôt l'essai.

Elle tira sa montre et conclut :

— Tu as une minute pour capituler.

Le vieux Jean avait un petit peu de sueur aux tempes.

Il secoua le plus lentement qu'il put les cendres de sa pipe,

— Es-tu assez gentillette I dit-il avec un accent plein de caresses. Ça me divertit de te mettre en colère... histoire de badiner, bien entendu. Tu tombes toujours dans le panneau, tu fais de grosses menaces, comme si l'on ne pouvait pas causer dix minutes sans parler de guillottinel Je sais bien que nous sommes au-dessus de ça ; mais ça donne des idées peu gaies. Est-ce que je n'ai pas toujours fait tout ce que tu voulais, coquinette? Tu as beau dire, je ne peux pas croire que tu aurais le cœur de me faire couper le cou-

Il lui prit la main tendrement.

— Sommes-nous d'accord? demanda la marquise.

— Ehl bon Dieu, fillette! répliqua Jean Touril, j'étais de ton avis d'avance. Tu as perdu ta colère et ton temps. Je sais que cet homme-là nous brisera, si nous ne le brisons pas. Depuis que tu m'as parlé là-bas sur la route de Chartres, je m'occupe de lui. Je l'ai vu de loin, je l'ai vu de près, je l'ai vu sans qu'il me vit et je l'ai vu en face aussi. On ne peut le prendre ni par la colère ni par la peur. Il a écrit sur les trois tombes de Saint-Cast, là-bas, les trois mêmes mots en langue latine : Certius tarde pœna ; J'ai cherché un dictionnaire tout exprès pour comprendre Certim veut dire sûre ment, tarde signifie lentement, pœna signifie châtiment...

— Et le tout ensemble?

— (( Le châtiment est d'autant plus sûr qu'il vient avec plus de lenteur. »

— Pauvre devise! fit Astrée ; la vie est courte, et nul ne connaît l'avenir. La vengeance qui attend est une folle.

Jean Touril secoua la tête.

— Ne discutons plus, dit-il ; nous voulons la même chose, toi par ambition, moi par prudence ; tâchons seulement d'arriver au but.

— Je t'avais donné une idée : qu'as-tu fait pour la réaliser?

— J'ai cherché l'homme qu'il fallait, je ne l'ai pas trouvé.

— Gomment ! parmi tant de malheureux qui viennent ici tous les jours....

— Il y en a beaucoup d'honnêtes, objecta Jean Touril.

— Soit ! mais les autres ?

— Les autres peuvent n'avoir pas une notion trèsexacte du tien et du mien, mais je n'en connais pas beaucoup pour jouer du couteau.

— Il n'en faut qu'un, fit Astrée.

Le bonhomme se gratta l'oreille.

— Sans doute, répliqua-t-il ; un seul suffit, mais il le faut bon.

— Tu l'as trouvé, vieux Jean, et tu veux te faire valoir I

— Non I sur ma foi, noni je cherche.

— Il faut prendre le premier venu.

— Et lui donner une poignée de louis pour attendre le docteur dans la rue, n'est-ce pas?

Astrée haussa les épaules.

— Boni boni reprit l'ancien reboutoux, je sais bien que tu as inventé toute une mécanique. Ce n'est pas mal. Tu es une fille d'esprit, on ne songe pas à le nier. Mais je te dis, moi, que le premier venu ne vaut rien pour mettre ton idée à exécution.

— Pourquoi cela?

— Parce que ton docteur ne se dérangerait pas au milieu de la nuit pour le premier venu.

— Il est généreux et charitable....

— Il est prudent, et il sait qu'il a des ennemis. Astrée courba la tête ; elle réfléchissait.

— Cherchons un autre moyen, dit-elle enfin.

— Non, répliqua Jean Touril ; le moyen est bon. Il faudrait seulement trouver un garçon qui fût de la connaissance du. docteur, de telle façon que lorsqu'on viendra dire au docteur Sulpice : « Un tel n'en peut plus ; le pauvre diable n'a d'espoir qu'en vous ; y> le docteur Sulpice, qui est généreux et charitable, selon tes propres paroles, se jetât en bas de son lit et courut au plus vite.

— Est-ce donc si difficile à rencontrer, interrompit Astrée, un homme que co Sulpice connaisse?

— Et qui consente à faire ce que nous voulons, ajouta le père Bistouri ; oui, c'est assez difficile. Dieu merci, j'ai quelques l>ons vivants dans ma clientèle, mais le docteur ne les connaît pas. J'ai déjà dépisté plusieurs de ses pratiques indigentes ; il en a beaucoup ; mais ce sont des gaillards qui le portent aux nues, et qui feraient un mauvais parti à quiconque lui toucherait le bout du petit doigt. Ahl si nous avions ici l'ami Nieull

— Nieul? l'ancien domestique du château? demanda la marquise.

— Eh ouil Nieul, le joyeux tourne-broche qui est devenu un homme sérieux. Fais-moi donc penser à te dire que j'ai rencontré madame Rio et ce bavard de Lapierre. L'ami Nieul est juste ce qu'il nous faudrait. Quand même nous l'aurions pétri de nos propres mains, ce ne serait pas mieux 1 Sulpice l'a soigné dix fois par charité, quand Nieul demeurait dans ma troisième cour. Et Nieul me dit, un soir que le docteur était accouru, tu

vas comprendre ça, coquillette ! Nieul me dit : « Le hâte-mort a bien du toupet de venir par ici avec sa montre et sa chaîne, mais je suis trop faible I » Qu'en penses-tu?

Astrée ne répondit pas ; Jean poursuivit :

— C'est clair, Nieul n'a pas de sensiblerie ; quand je lui objectai que le docteur était l'homme le plus bienfaisant du monde, il me répondit : « j'aurais bien cent écus de la montre et de la chaîne... w Tu ris, toi, coquinette I

Astrée se redressa en sursaut.

Un éclat de rire étouffé venait en effet de se faire entendre, mais ce n'était pas Astrée qui l'avait poussé. Le vieux Touril la regardait et restait bouche béante.

— Tu as entendu? murmura-t-il.

— Oui, répondit la marquise, cela vient de là. Elle montrait la cloison de droite.

— Tu te tromptis, dit Li bonhomme qui ne cherchait point à dissimuler son inquiéludo, il n'y a là qu'un magasin plein comme un œuf et bien fermé.

— Et ici? demanda la marquise en désignant le côté gauche de la chambre.

— Un gros mur qui termine la maison.

11 y eut un silence pendant lequel ils prêtèrent une oreille attentive ; aucun bruit ne se fit.

— Parfois, commença le bonhomme, quand on parle ainsi de choses... très-chanceuses... on croit entendre...

— Je ne crois jamais entendre que ce que j'entends, dit Astrée.

Elle se pencha de manière à placer sa tête charmante tout contre le visage sale et ridé du vieux coquin et continua :

— U est temps de nous séparer; dis-moi seulement où l'on pourrait trouver ce Nieul.

Jean Touril poussa un gros soupir.

— 11 est mort? fit Astrée.

— Guère mieux n'en vaut pour nous, mignonne tte. Il est à Brest.

— Au bagne?

— Pour dix ans.

Un second éclat de rire se fit entendre ; en même temps on frappa trois petits coups distincts à la porte. Le bonhomme et la marquise se regardèrent effrayés.

— N'ouvrez pas I dit Astrée.

— Qui diable peut nous venir à cette heure? pensa tout haut Jean Touril.

On frappa plus fort.

— La porte est-elle bonne? demanda la marquise.

— Il n'y a qu'une bonne porte chez moi, répondit véridiquement le bonhomme, c'est celle de la caisse.

— Y a-t-il une autre issue par où je puisse sortir? demanda encore Astrée.

— Non, excepté la fenêtre.

La marquise, toute pâle, ne fit qu'un bond jusqu'à la croisée.

En ce moment on frappa pour la troisième fois, non plus avec la main, mais avec le pied. La porte vermoulue battit, puis s'ouvrit en branlant sur ses gonds.

— Eteignez la lumière! commanda Astrée, qui rabattit vivement son voile sur ses yeux.

Le vieux Touril n'obéit pas. A la vue de l'homme qui se montrait sur le seuil, vêtu d'une blouse en lambeaux, et portant la hotte d'osier sur les épaules, il s'était levé tout droit.

— Nieul ! balbutia-t-il, pas possible I

— Bonjour, bourgeois, dit le chifi'onnier ; ça va bien? Moi aussi, comme vous voyez. Vous, la petite mère, ne prenez pas tant de soin pour vous cacher ; je vous ai

reconnue dès l'allée Gabriel et je vous suis depuis le moment où vous êtes montée en voiture. C'est moi qui suis allé vous chercher le fiacre pour cinquante sous.

— C'est le diable qui t'envoie I grommela Jean Touril ébahi.

La marquise releva son voile.

— Si j'avais su que c'était vous ami Nieul, dit-elle en s'avan<^.aut la tête haute et le visage résolu, je ne me serais point cachée. Je suis sûre que nous allons nous entendre très-bien tous les deux.

Page 1