‹ ParisChapitre 6 sur 28 · LE N · texte numérisé non relu

LE N

Au quatrième étage du n° 23 de la rue Neuve-des- Mathurins, il y avait deux petits appartements jumeaux, donnant sur la même terrasse. Originairement une grille géparait la terrasse en deux ; mais comme en dernier lieu les deux locataires étaient une paire d'amis, faisant pour ainsi dire ménage commun, on avait supprimé la grille.

L'un des deux locataires était Fernand, l'autre Robert de G alleran, le blond et le brun de l'auberge de madame Béquet-Fagot, ou Fagot-Béquet, à Maintenon. D'après ce que nous savons, et en conséquence de la liquidation (lui avait eu lieu entre les deux associés, on aurait pu rétablir la grille.

Robert de Galleran fumait sa pipe turque sur la terrasse, malgré le froid liumide de cette soirée d'automne. La partie de la terrasse qui appartenait à Fernand restait

solitaire. Toutes les per siennes de l'appartement de ce dernier étaient fermées.

C'était Robert que le docteur Sulpice avait aperçu d'en bas par la portière de la voiture, pendant qu'il était arrêté avec Roblot en face du n"* 23. La nuit était sombre, mais le docteur n'avait pas besoin de voir. Il se souvenait de ce que lui avait dit l'ancien Loiseau (de l'écurie), devenu employé du chemin de fer de l'Ouest.

Sa main crispée froissait un papier qui ne contenait que deux lignes :

« Le docteur Sulpice, qui sait tout, sait-il ce que sa femme ira faire ce soir à huit heures, rue Neuve-des- Mathurins, n° 23, chez M. Robert de Galleran? »

Point de signature, bien entendu.

La jeune femme qui avait si violemment tressailli au nom de Solange, prononcé par Roblot, s'élança dans l'allée n'' 23, et monta l'escalier d'un pas rapide. Par une fenêtre du premier étage, qui donnait sur la rue, elle voulut revoir cette voiture arrêtée qu'elle avait cru reconnaître, et dont la vue lui avait mis des gouttes de sueur aux tempes, mais la voiture remontait déjà au grand trot vers la rue de la chaussée d'Antin.

La jeune femme s'appuya tremblante et trop émue au montant de la fenêtre. Un instant elle parut hésiter, mais elle reprit bientôt sa marche en disant :

— Sulpice a confiance en moi 1

Elle monta le reste de l'escalier d'un pas ferme. Galleran l'attendait debout sur le seuil de son appartement.

— Au nom de Dieu ! madame, dit-il, dès qu'il l'aperçut, parlez-moi de Solange I où se cache-t-elle ? lui serait-il arrivé malheur?

La jeune femme avait relevé son voile pour mieux respirer. La lumière du gaz éclairait le charmant visage

d'Irène. Elle avait l'œil fatigué ; ses joues étaient toutes pâles, malgré l'effort qu'elle venait de faire.

— Je ne suis pas ici pour parler de Solange, réponditelle, je ne sais rien de Solange.

— Elle a quitté le château de Morges, poursuivit Galleran; depuis lors, j'ai perdu sa trace, et je tremble...

— Il y a des gens malheureux, monsieur de Galleran, interrompit Irène. Nous aimons Solange, mon mari et moi ; nous avons fait de notre mieux pour le lui prouver. Aujourd'hui, que Dieu la protège !

Robert restait planté comme un mai au-devant de sa porte.

— Oui ! balbutia-t-il en se parlant à lui-même, il y a des gens qui ont du malheur I

11 entendit la respiration oppressée d'Irène et lui offrit la main pour la faire entrer. Aussitôt qu'elle fut dans le salon, Irène s'assit. Elle montra du doigt la fenêtre ouverte qui donnait sur la terrasse.

— Ne craignez rien, madame, lui dit Galleran, Fernand n'est plus ici.

— Ah ! fit Irène étonnée, où est-il?

— Fernand a son hôtel depuis hier au soir. M. le marquis de Rostan est venu le chercher...

— Son hôtel I répéta la jeune femme ; M. le marquis de Rostan !

— Gomme vous auriez votre château, si vous vouliez, madame. Le roi Truffe fait la chasse aux héritiers.

— Je suis la femme du docteur Snlpice, répondit Irène dont le beau front se redressa : bonheur ou malheur, pauvreté ou richesse, tout me viendra par lui, rien ne me viendra que par lui.

Galleran s'inclina.

— Je voulais dire seulement, reprit-il, que votre position à vous, madame, et celle de Fernand sont les

mêmes. D'après ce que vous m'avez raconté, vous êtes la fille du marquis de Rostan.

— Eh bien?

— Eh bien 1 Fernand serait votre frère...

Le sang monta aux joues de la jeune femme.

— C'est à ce titre, du moins, continua Robert de Galleran, qu'une moitié de l'héritage de M. le duc lui serait dévolue.

— Sulpice sait-il cela? demanda vivement Irène.

— Je suis fondé à croire que le docteur Sulpice en a été informé ce matin.

Irène appuya sa tête entre ses deux mains.

— Sulpice ne me dit plus rien I murmura-t-elle. Ce Fernand serait le fils de ma mère! est-ce possible !

— Monsieur de Galleran, reprit-elle presque aussitôt en tirant de sa poche une petite boite d'écaillé qu'elle posa sur la table, vous m'avez promis secours et obéissance : je viens vous rappeler votre promesse.

— Je suis à vous entièrement, madame, pourvu que celle que j'aime et à (j[ui j'ai fait tant de mal ne réclame point mon aide en même temps que vous.

Irène ôta son châle et son chapeau.

— Je ne mettrai pas votre chevalerie à une très-rude épreuve, dit-elle en répondant par un sourire triste au regard étonné que Galleran lui jetait ; fermez la porte, je vous prie, afin que nous ne soyons point dérangés.

Galleran alla fermer la porte. Irène lui montra un siège à côté d'elle.

Malgré l'air dégagé qu'elle voulait se donner, une certaine émotion, indépendante des paroles jusqu'alors prononcées, altérait sa voix et changeait son visage.

— Aujourd'hui, commença-t-elle, tout le monde magnétise...

Elle s'arrêta pour attendre un mot de Galleran. Galleran ne parla point.

— Avez-vous parfois magnétisé? demanda Irène.

— Jamais, madame.

— C'est la chose du monde la plus facile, monsieur, reprit Irène, dont la voix s'affermissait, mais qui détournait les yeux : on se place vis-à-vis de la personne, ou même à côté d'elle, et on exécute des passes de haut en bas... Veuillez voir commentée m'y prends.

Elle fit à vide une demi-douzaine de passes d'une seule main.

— Avez-vous compris? ajouta-t-elle.

— J'ai compris ce que vous entendez par passes, madame, répliqua Robert de Galleran; mais le motif...

— Le motif n'y fait rien, monsieur. Quand après un certain nombre de passes, la personne résiste, on dirige le bout des doigts sur la naissance du front... en pointe... de cette manière... afin d'affecter violemment la base du cerveau...

•— Et le résultat?

— La personne s'endort.

Galleran sourit.

— J'avais oublié de vous dire, reprit Irène, que les passes doivent s'arrêter à l'épigastre quand on magnétise dans le but d'obtenir le sommeii.

Galleran sourit plus fort en entendant ce gros mot scientifique sortir de cette jeune et jolie bouche.

— Madame, dit-il, je vous rends grâce. Quand je voudrai endormir quelqu'un...

— Par-dessus tout cela, interrompit Irène, il faut la volonté...

— Naturellement 1

— Je vous prie, monsieur, de ne point plaisanter ; je dis la volonté impérieuse et réfléchie.

Galleran salua. Il y eut un silence. Galleran gardait maintenant son grand sérieux.

— S'il vous plaît, pousuivit Irène qui le regarda tout à coup en face, vous allez m'eudormir.

Galleran sauta sur son siège.

— Y sougez-vous, madame? balbutia-t-il.

— C'est pour cela que je suis venue, répondit Irène.

■ — Mais je suis tout à fait incapable I... voulut protester Galleran.

— La leçon que je viens de vous donner *vous suffira parfaitement, monsieur, interrompit Irène.

— Permettez I je n'ai pas la foi, madame.

— Vous l'aurez, quand vous aurez vu. D'ailleurs la foi n'est pas indispensable.

Galleran se leva brusquement et arpenta la chambre à grands pas. Irène prit sur la table la petite boite d'écaille.

— Madame, dit Galleran, avec agitation, votre mari s'est fait la réputation du plus puissant magnétiseur de Paris.

— Sa puissance est au-dessus de sa réputation, repartit Irène.

— Pourquoi vous adresser à moi, qui me déclare profane et incrédule ? **

— J'ai mes raison^, monsieur.

— Ne puis-je au moins les connaître?

— Si fait, prononça tout bas Irène, qui ouvrit la petite boîte d'écaillé, mon mari ne veut plus m'endormir,

— Le docteur Sulpice a certainement aussi ses raisons pour cela.

— Asseyez-vous, je vous prie, monsieur, le temps presse, il nous faut commencer. Mon mari voit au-dedans de moi-même. C'est par lui que je vis ; je suis sa créature, puisqu'il ranima de son souffle, autrefois, mon

enfance condamnée à mort, puisqu'il mit sa force à la place de ma faiblesse, puisqu'il m'a donné, jour par jour pendant des années, une part de son âme. Mon mari m'a dit une fois. «Irène, je ne vous magnétiserai plus. » Et comme je lui demandais pourquoi, il m'a répondu : {( Irène, cela vous tue. »

— Et vous voulez?... s'écria Galleran.

— Oui, répliqua la jeune femme, je veux. Je n'ai jamais déso])éi à Sulpice ; je commence aujourd'hui parce qu'il s'agit de le sauver.

Elle tira de la petite boite d'écaillé une mèche de cheveux noirs.

— Quand je vais dormir, dit-elle, vous placerez ces cheveux dans ma main et vous demanderez : Où estelle ? que dit-elle ? que fait-elle ?

— Ces cheveux appartiennent à madame la marquise de Rostan... murmura Galleran.

Irène fit un signe de tête affîrmatif.

— J'aimerais mieux vous servir autrement, madame, dit Galleran, qui reçut les cheveux de la main d'Irène ; mais je vous ai promis de faire tout ce que vous ordonnerez. Je suis prêt.

— Peut-être n'attendrez-vous pas longtemps, fit la jeune femme, pour me servir à votre guise.

Elle se renversa sur son siège, et Galleran leva la main.

— Regardez-moi fixement, dit-elle encore, et en vousmême commandez au sommeil de descendre sur mes paupières.

Galleran fit une pemière passe, gauchement et à contre-cœur. Les yeux d'Irène battirent. Galleran redoubla. Le beau col d'Irène se raidit.

Quiconque a fait, incrédule, œuvre de magnétiseur, sait quel effet bizarre produit l'aspect du premier symp-

tome. On doute et en même temps la volonté d'agir naît. A peine née, la volonté grandit et envahit.

La main de Robert trembla et un frisson lui passa par le corps. Il se prit à sourire quand les yeux d'Irène, fixes et grands ouverts, perdirent tout à coup le regard.

— Vous vous jouez de moi, madame, dit-il.

Irène ne bougea pas; un soupir pénible s'exhala de sa poitrine.

Robert précipitait ses passes ; la passion de dominer le prenait malgré lui. Une expression de souÊFrance était sur le visage de la jeune femme. Elle s'agita faiblement et porta la main droite à son cœur.

— Dors, pensait Robert, qui y allait de tout cœur, je veux que tu dormes !

En même temps il pointa ses doigts entre les deux yeux d'Irène, dont la main retomba sur ses genoux, tandis que toute sa personne prenait une attitude de repos extatique.

— Dormez-vous, madame ? demanda Robert à voix basse.

— Oui, répondit Irène.

Galleran recula presque effrayé.

Irène était très- pâle, mais il y avait un sourire autour de ses lèvres. Galleran, tout entier à sa stupéfac'ion, ne songeait plus à la mèche de cheveux ; il contemplait la jeune femme en silence, et se demandait s'il était le jouet d'un songe.

— Souffrez-vous? demanda-t-il encore après un silence.

— Non, répliqua la jeune femme.

La voix était changée, et c'est quelque chose d'étrange que cette immobilité qui parle. Vous les avez tous vues.

On croirait des statues de marbre à qui Dieu aurait dit : Remuez vos lèvres et parlez.

Les yeux d'Irène, fixes et largement ouverts, regardaient toujours le vide.

Galleran oubliait de l'interroger.

— J'ai souffert, dit-elle au bout de quelques secondes ; je souffrais toujours quand il était loin de moi. Dès que j'entendais ses pas sur la lande, je sentais comme un souffle de cbaleur sur moi. Mon cœur n'avait plus rien qui l'empêchât de battre.

. . . J'ai souffert aussi quand il amena Solange. Solange est si belle I... Je crus qu'il l'aimait mieux que moi...

— Solange ! répéta Galleran.

Irène se tut.

Galleran demanda :

— Est-ce que le docteur Sulpice a aimé Solange?

— Comme une sœur, répondit Irène.

Galleran respira. Irène reprit plus bas et plus lentement :

— Mon père nous faisait peur. Je n'ai jamais vu sourire ma mère qu'auprès de mon berceau. Elle pleurait souvent... souvent I et je l'entendais qui disait : « Quand tu vas être morte, Dieu me laissera-t-il toute seule icibas? )) C'est à moi qu'elle parlait. J'étais si faible I Sulpice avait douze ou treize ans, il gardait les moutons . Je ne suis pas morte, parce que tous les soirs il venait me bercer. En me berçant il me regardait. Sa vie passait en moi par son regard.

... Je fus tout un jour sans voir ma tante Victoire, qui était si belle et si douce I Elle revint, mais la chèvre n'était plus dans le courtil. J'ai su depuis que ma tante Victoire était devenue mère. Le matin du jour où l'on tira les coups de fusil sur la lande, ma tante Victoire

s*en alla de la maison : nous no la revîmes plus jamais. J'ai bien prié pour elle.

... Ma mère accoucha dans la nuit. Ce fut le pauvre monteur qui fut chargé d'emporter le petit enfant quand nous nous échappâmes de la maison. Il y avait du sang sur le lit de ma mère. Vers Saint- Cast, ma mère appela le monteur, qui ne répondit pas. La nuit était noire.

Sulpicedit : Je travaillerai pour vous, madame Madeleine.

Il était tout enfant, mais l'armurier de Saint-Malo le prit pour tailler les crosses de ses fusils. Tout l'argent qu'il gagnait, il l'apportait à ma mère. Le soir, il me berçait, je sais encore ses chansons.

Tout fut vendu ; le Château, la Maison, le Tréguz. La race de Rostan ne posséda plus rien autour du cap Fréhel.

Sulpice n'avait plus le temps d'apprendre à lire. Il paya une femme pour me donner des leçons. J'ai su lire bien avaat Sulpice qui est si savant I

De Saint-Malo, on aperçoit le cap Fréhel. Ma mère était bien malade. Un jour, Sulpice revint du travail et me baisa dans mon l)erçeau en disant : a J'ai vu ton frère î » Ma mère se leva de son lit. Sulpice reprit en s'adressant à elle : « Le petit gars est beau, madame Madeleine, et la fillette de mademoiselle Victoire est avec lui. » Chacjue soir, ma mère voulut descendre sur la grève pour voir de loin le feu tournant du cap. Le feu tournant était tout auprès de Saint- Cast. Elle devinait la pauvre demeure où l'on avait donné un petit coin au berceau de son fils.

Elle s'échappa une fois et passa la mer dans une barque de pécheur. Quand elle revint, elle tremblait. Les gens de justice étaient à Saint-Cast et cherchaient le grand Rostan mon père. Toutes ces choses sont confuses en moi.

Sulpice ne m'en parle jamais.

Je sais que nous mimes nos liardes dans des paquets et que nous vînmes en la ville de Rennes. Rennes n'était pas encore assez loin. Sulpice avait des outils qu'il vendit, et nous prîmes le chemin de Paris. « L'enfant serait mal avec nous, avait dit Sulpice ; là-bas il aura le grand air et le bon pain du pays. Quand il en sera temps, je reviendrai le chercher. » 11 parlait de mon petit frère qui était à Saint-Gast.

Sulpice dit encore en route : «Je veux aussi l'enfant de v^ictoire. C'est celle-là qui est l'héritière de Maurepar. »

Sulpice n'avait pas beaucoup d'âge; mais l'idée qui a rempli sa vie était en lui. Le père de Sulpice était un serviteur fidèle, Sulpice est un rédempteur, Rostan revivra : c'est la volonté de Sulpice.

Si Sulpice n'avait pas pris cette tâche, il eût marché plus vite dans la science : mais sans cette tâche qui fut son premier mobile, peut-être n'aurait-il jamais abordé la science.

A l'âge où les autres sont enfants, Sulpice avait une famille a protéger et à nourrir. Nous demeurions dans une pauvre chambre du faubourg Saint-Germain. Sulpice travaillait chez un arquebusier de la rue du Bac. Nous restions seules toute la journée, ma mère et moi. Ahl la grande et froide tristesse de ces heures si longues I Quand Sulpice rentrait, la maison me semblait subitement éclairée.

Parfois j'étais endormie à l'heure de son retour. Cependant je le sentais revenir, et dès qu'il se penchait sur mon petit lit, mon sommeil s'emplissait de beaux rêves...

Irène poussa un profond soupir et sa main droite se releva jusqu'à son front. Galleran écoutait. Quelque chose d'inexplicable se passait en lui : il aimait une

autre femme et celle-ci exerçait sur lui une influeuce extraordinaire. Sa vie écoulée lui apparaissait comme un rêve.

Ces choses ne l'eussent point intéressé laveille. Maintenant il lui semblait que ce récit avait rapport à lui-même ou à son avenir.

L'idée ne lui venait pas à lui, incrédule, que le sommeil d'Irène pût être une feinte, ce sommeil bavard et plein de souvenir qui n'avait rien de commun avec le repos de chaque nuit !

Sans le savoir, sans le vouloir surtout, Robert entrait en quelque sorte dans un tourbillon nouveau. Quelque chose d'inconnu l'attirait et l'entraînait. Il n'y avait rien eu entre Sulpice et lui, sinon un choc, et cependant Sulpice absent gagnait vson cœur par les paroles d'Irène. Sulpice, Irène, Solange, s'unissaient dans sa pensée et lui formaient comme une famille.

Galleran avait fort bien tenr sa place dans ce monde douteux où il avait patronné Fernand autrefois ; mais Galleran valait mieux que sa propre histoire.

— Le samedi soir, reprit Irène, Sulpice apportait l'argent de sa semaine. Ma mère le baisait au front, c'était sa récompense. Avant d'être folle, ma mère l'aimait comme un fils.

— Folle! répéta involontairement Galleran.

Irène tressaillit violemment au son de sa voix. Un instant elle lutta contre le réveil qui la cherchait.

— Ma mère devint folle, dit-elle avec effort, un jour qu'elle rencontra mon père dans une voiture, aux côtés d'Astrée.

Galleran rapprocha son siège, mais il n'interrogea pas. Il reprenait conscience de la position où il se trouvait. Irène, plus pâle et brisée de lassitude, s'agitait sur son fauteuil.

— Sulpice avait déjà de la réputation, poursuivit-elle ; son patron vendait bien cher les crosses qu'il sculptait. 11 paya le médecin pendant plus d'une année ; le médecin promettait toujours de me guérir. Ce fut la maladie de ma mère qui donna pour la première fois à Sulpice l'idée d'étudier la médecine.

J'avais quinze ans. Sulpice ne m'avait jamais dit que j'étais belle. Un matin, en se levant, ma mère alla au lit de Sulpice, et du ton qu'on prend pour donner un ordre, elle lui dit : Vous aimez l'entant, vous l'épouserez.

J'étais déjà à ma broderie, car, moi aussi, je travaillais de mon mieux. Sulpice se tourna vers moi et me regarda. J'avais les yeux pleins de larmes. Du plus loin que je me souvienne, j'aime Sulpice.

— Votre mère a raison, Irène, me dit-il en s'apnro-

chant; je vous aime, et si vous voulez je vous épouserai.

Je n'avais pas de voix pour lui répondre.

— ^ Mais, reprit-il, la fille de Madeleine Rostan du

Boscq ne peut pas être la femme d'un ouvrier. Je vous

mènerai à l'autel quand je serai docteur en médecine.

J'ouvris de grands yeux. D'ordinaire Sulpice ne raillait jamais.

Il travaillait maintenant eu chambre afin de pouvoir veiller toujours sur ma mère et sur moi. Dès le soir de ce jour, il apporta des livres de médecine ; il ne savait pas lire. Je lisais auprès de son établi tandis qu'il travaillait. Pendant un mois ou cinq semaines, il sortit une heure cnaque matin. Au bout de ce temps, il m'embrassa plus tendrement que de coutume et me dit : Merci, ma fiancée chérie ; vous ne vous fatiguerez plus pour moi. Je ne suis pas encore bien savant, mais j'ai apprift à lire et à écrire.

Et l'ouvrage allait cependant. Il fallait de l'argent

pour entourer ma mère de soins et même de certaines superfluités qu'elle n'avait point connues là-bas en Bretagne. Sulpice suflisait à tout.

Je pleurai quand je vis que je n'étais plus nécessaire à Sulpice. Je fus jalouse de le voir lire tout seul. 11 me semblait que jetais de moitié dans son efifort. Je crois que je serais devenue savante.

Pour suivre les cours, il fallut tenir la lampe allumée toute la nuit. Sulpice devint maigre, ses yeux se creusèrent. Il vivait de fièvre.

Quand il s'endormait sur sa tâche, vaincu par la fatigue accablante, j'allais m'agenouiller auprès de lui.

Dans son sommeil il voyait toujours son père. Il me raconta une fois que son père lui avait dit : Sois bon avant d'être grand.

Et il ajouta : Je comprends la pensée de mon père bien-aimé. Mon père veut que je relève le sang de Rostan avant de monter au sommet de l'échelle de la science.

— Irène, ajouta-t-il, vous ne serez que ma femme ; mais je retrouverai les deux enfants, votre frère et la fille de Victoire. Ceux-là seront riches et perpétueront le nom de mes anciens maîtres. Je Tai promis à mou père.

N'être que sa femme ! Ahl que les autres soient riches, nobles, puissants! moi, je suis heureuse.

A condition qu'il m'aime!

Quand il fut reçu médecin, son père vint le voir en rêve et lui dit : Madame Madeleine sera guérie, quand tu lui rendras son fils duc...

11 demanda à son père s'il était bien qu'il m'épousât ; son père fut du temps avant de répondre. Sulpice me disait : Irène, êtes-vous sûre de m* aimer?

Un mois après nos noces, il partit pour aller chercher le fils de ma mère et la fille de Victoire. 11 ne trouva ni les enfants ni le vieillard qui les avait recueillis. On ne put lui dire s'ils étaient morts ou vivants...

Irène se tut. Galleran avait compris certaines choses, d'autres lui échappaient. Pour tout comprendre, il eût fallu connaître l'histoire de la famille de Rostan.

Et pourtant Galleran cédait à une sorte de charme. Tout cela l'intéressait, comme si sa propre destinée eût été en jeu.

— Et Solange? murmura-t-il après un silence. On eût dit qu'Irène allait s'éveiller.

— Je l'ai bien haïe avant de l'aimer, celle-là murmurat-elle. Ce fut la première cure de Sulpice. Un instant, j'ai cru qu'il l'aimait. Celui qui aimera Solange aura un devoir à remplir ; c'est de punir l'infâme qui...

Robert de Galleran devint tout à coup plus pâle qu'un mort et fit un geste, comme pour empêcher la jeune femme de poursuivre. Elle resta muette aussitôt. Galleran, malgré son émotion profonde, fut distrait par l'exercice imprévu de sa puissance.

— Où est- elle? demanda-t-il.

En même temps il lui mit dans la main une mèche de cheveux qu'il tira d'un médaillon.

— Solange ! prononça aussitôt Irène, en prison !

— En prison! répéta Galleran qui se leva; Solange en prison !

— Ce n'est pas la première fois I murmura la jeune femme avec un sourire amer.

Galleran baissa les yeux, comme si un regard inquisiteur eût fouillé au fond de son âme.

Mais il n'eût pas le temps d'interroger davantage ; Irène rejeta la boucle de cheveux avec colère.

— Ce n*est pas celle-là, dil-elle, en frappant du pied, Tautre I l'autre !

Ses paupières battaient : le réveil était proche. Elle dit encore I

— L'autre, l'autre boucle! Astréel Astréel Galleran lui donna l'autre mèche de cheveux. Dès

qu'Irène l'eut dans la main, toute sa physionomie changea. Une expression de terreur indicible contracta ses traits.

— Je la vois! je la vois! s'écria-t-elle. Pourquoi ces débris et ces haillons autour d'elle? Comme celte chambre est misérable et sale! Et ces deux hommes, qui sont-ils? Je les ai vus tous deux autrefois, j'en suis sûre. Le plus vieux n'a presque pas changé. L'autre...

— Chut ! interrompit-elle vivement, la voilà qui parle.

Elle écouta : ses lèvres tremblèrent. Des gouttes de sueur vinrent à son front.

— Horreur I horreur ! fit-elle.

Galleran se rapprocha involontairement. Irène respirait avec force et tout son corps frémissait : Elle reprit :

— Quand les autres parlent, je suis sourde. Je n'entends qu'elle... Ohl cela me suffit! l'infâme! l'infâme!

Ell«i se pencha en avant, comme pour écouter mieux.

— Le plus vieux est Jean Touril, murmura-t-elle ; je me souviens, à présent. La voilà qui prononce le nom de l'autre, et je me souviens aussi. C'est Nieul, l'ancien serviteur du cliâtau.

Elle resta un instant immobile et muette, puis elle saisit le bras de Galleran.

Elle se mit à parler d'une voix brève et distincte. Galleran ne comprit pas tout de suite, tant son langage était extraordinaire. Elle donnait le plan d'un assassinat II 8*

hardiment et perfidement combiné : la victime désignée était un docteur médecin.

Galleran devina qu'elle répétait les paroles entendues dans son état magnétique. Elle était l'écho mystérieux d'une autre voix. Il saisit ses tablettes et transcrivit à la hâte tout ce que disait Irène.

Quand elle s'éveilla, Galleran lui tendit les tablettes. Elle n'avait plus souvenir de rien. Gela est toujours ainsi.

Elle lut. Elle se laissa choir sur ses deux genoux et perdit connaissance.

ou LORIOT PREND DEUX CHINOIS ET DEUX PRUNES.

Voilà un métier qui allait à notre excellent ami Toto Gicquel, ancien monteur d'Anglaises au cap Fréhel ; suivre les deux petits Bretons le long du boulevard I ce n'était pas compliqué. Ses jambes mal attachées et sa pauvre intelligence étaient à la hauteur de cet effort. L'heure était trop avancée pour qu'il pût travailler à sa jarretière : il n'y avait pas de temps perdu. Toto Gicquel en aurait fait, pardieu I bien d'autres pour son petit pâtour !

Le grand docteur au visage grave et réfléchi, c'était le petit pâtour de Toto Gicquel. Toto avait toujours pensé que Sulpice irait loin et haut.

D'ailleurs, ces pâtours du Tréguz I...

— A plein bissac, il a des écus I pensait Toto en coudoyant les passants qui le maudissaient.

Au contraire, Toto, la bonne âme, n*en voulait pas aux passants qu'il avait coudoyés.

Il y avait un jour terrible dans la vie de Toto. Ce jour-ià, Toto avait perdu presque du même conp son cheval Bijou et son ami Sulpice. Il est vrai que Roblot, son cousin, lui avait été secourable, mais Roblot était un maître ; il faisait trop sentir au pauvre Toto son immense supériorité. Brave homme d'ailleurs, ce Roblot, et ne mettant point de malice dans les coups de pied qu'il prodiguait.

Toto aurait volontiers passé les coups de pied. Il avait le devant des jambes cuirassé par l'habitude, mais il détestait les discours de Roblot et surtout ses chansons. Il avait aimé les chansons ; Roblot l'en avait dégoûté.

Tout naturellement, Roblot, devenu le tuteur de Toto Gicquel, avait fait de lui un marin. Outre que la pauvre créature ne s'était jamais senti un goût très-vif pour le métier d'homme de mer, le grade occupé par lui ne pouvait satisfaire ses penchants tranquilles et paresseux. Malgré son âge, il restait mousse et n'obtenait aucun succès dans cet emploi : heureux quand il pouvait trouver quelques minutes pour se livrer à son ouvrage favori : la confection des jarretières.

Sans le tricot, Toto serait mort de chagrin.

En tricotant, il se souvenait de ces heures fortunées qui devaient lui inspirer un éternel regret. Mille images agréables passaient devant ses yeux : le cap, avec sa grande falaise penchée au-dessus de la mer. Bijou, le cher bidet portant sa tète entre les jambes et balançant l'Anglaise maigre qui croassait sur son dos ; la loge où il y avait un si bon grabat ; les moutons du petit pâtour ; Randonneau, le chien probe et grondeur; le bel habit vert des douaniers ; la douce figure de madame Madeleine et le cher sourire de mademoiselle Victoire.

Rêves bien-aimés dont le réveil était toujours, hélas! un coup de pied dans le devant des jambes I

En suivant Cbitlon et Loriot sur le trottoir, Toto avait en vérité des larmes dans les yeux. Joli petit gars, fillette bien mignonne I ces deux enfants- là lui rendaient la saveur de la patrie au milieu de ce grand Paris, où il s'égarait du matin au soir depuis deux jours. Pourquoi Sulpice lui avait-il ordormé de les suivre? Toto ne se faisait jamais de ces questions indiscrètes. Il y avait en lui une idée fixe qui dominait tout le reste. De dix pas en dix pas, Toto se disait :

— Gomme le petit pâtour a grandi, quoique ça!

Chiffon et Loriot ne se doutaient guère qu'ils étaient suivis. La fuite soudaine de leur auditoire au moment de la recette les avait mis de mauvaise humeur, mais cela ne pouvait pas durer. Le bruit, le mouvement, la lumière leur montaient au cerveau. Paris leur tournait la tête du premier coup, comme une gorgée de-vin enivre ceux qui n'ont encore bu que de l'eau.

Toto n'eut d'abord aucune peine à les suivre. Ils allaient lentement, s'arrêtant à toutes les devantures, cherchant à deviner la destination de tous les objets qu'ils ne connaissaient pas, babillant, flânant, se disputant et s'embrassant. Hègle générale, ils n'étaient jamais du même avis. Chiffon soutenait son opinion avec la supériorité de son sexe et de son âge ; Loriot plaidait plus timidement, mais avec non moins de ténacité :

Nous dirons en confidence que Loriot commençait à trouver les façons de Cbiflon pédantes, désagréables et tyranniques. Cette pensée lui vint vers la rue de la Paix; à la hauteur de la rue Louis-le-Grand, une vague idée germa en lui ; il songea à secouer cette tutelle.

Toto les voyait par derrière bras dessus, bras dessous, et il se disait :

— Comme ils s'aiment, les deux chérubins !

— Yois-tu, s'écriait en ce moment Loriot, il y a encore de plus belles choses là-bas, de l'autre côté, venons-y I

— Tu n'y vois donc pas goutte? répliquait Ghififon ; c'est moitié plus reluisant par ici.

Loriot fit la moue, Chiffon poursuivit :

— Voilà qu'est comme ça, pas vrai? Tu entres chez un menuisier pendant que j'entre chez une couturière. Ou bien chez un chapelier, loi ; moi chez une qui fait des fleurs. J'aimerais ça, faire des fleurs. Tu dis : j'viens pour travailler à la journée ; t'es frais et bien portant, pourquoi qu'on ne te recevrait pas?

— J'ai point d'envie de travailler, répliqua Loriot, arrêté devant un confiseur ; c'est du sucre, tout ça, et des doudouxl

Il passa sur ses lèvres sa langue gourmande.

— Ahl fit Chiffon en colère, tu n'as point d'envie de travailler I

— Yeux-tu nous acheter un brin de tout ça? demanda le petit gars.

Chiffon lui secoua le bras.

— C'est pas pour les paresseux, dit-elle.

— Ah I dami la Chiffon, reprit Loriot, je ne suis point plus paresseux que toi.

— Puisque tu ne veux pas travailler I

— C'est trop joh, Paris, pour travailler. Veux-tu nous en acheter?

Chiffon r entraîna. Loriot dit :

— Tu fais trop ta madame-j'ordonne. Ça finirai

Par derrière, Toto jeta aussi un coup d'œil sur l'étalage du confiseur. Mais Toto, sage et modeste dans ses goûts, préférait la charcuterie.

Une chose plus appétissante encore que les bonbons,

ce sont les tartes aux abricots, les frangipanes fondantes et dorées, les gâteaux qui s'appelaient jadis de Savoie, et dont on a ingénieusement rajeuni le nom ; la pâtisserie enfin, toute la pâtisserie, cette spécialité rance et tentatrice qui fit commettre, depuis le commencement du monde, aux adolescents des deux sexes tant et de si gros péchés I

— Si tu travailles bien, reprit Chiffon d'un ton insiimant, mon chéri Loriot, et que tu gagnes pas mal, moi aussi, s'entend, nous viendrons manger de tout ça tous les soirs.

Loriot ne répondit pas. Il avait les sourcils froncés et un gros nuage était sous ses cheveux blonds.

— Travailler ! travailler I s'écria-t-il en fermant le poing ; tu t'es fichue de moi, quoi, la Ghiffonnette !

— Moi, mon Loriot?

— Fais l'innocente I que tu me disais tout le long de la route : à Paris, c'est comme ça, à Paris, c'est comme ci, on n'a ni soif, ni faim, ni rien. Dès qu'on ouvre la bouche, il y tombe quéq'chose de bon et de bien cuiti As-tu assez chanté c'te chanson : C'est le Paradis des femmes! tu verras, quand t'y seras!

— Eh bien ! fit la petite, qui mit le poing sur la hanche.

Car, il faut lui rendre justice, elle ne refusait jamais la bataille.

— Eh bien! répéta Loriot, je t'en souhaite I Y a des doudoux assez, c'est vrai, mais faut les regarder à traversiez vitres ; on ne trouve tant seulement pas d'eau à boire et pour avoir des gâteaux, faut travailler !

Il poussa un profond soupir.

— M'as-tu assez dit de mensonojes! ajouta-t-il.

— Regarde-moi ça! interrompit Chiffon.

Ils étaient arrivés à^cette: partie du boulevard qui est

comme un marché aux fleurs animées. Ces fleurs flétries, mais dont les couleurs brillent encore aux lueurs du gaz, viennent étaler leurs charmes douteux, passent et repassent en forçant leurs robes de soie à frémir violemment, et peuvent sans contredit éblouir des yeux inexpérimentés.

— Regarde-moi cal répéta Chiffon ; sont-elles dans le paradis, celle-là?

En contemplant toutes ces toilettes voyantes, la pauvre Chiffon avait l'eau à la bouche, comme naguère Loriot en face des cerises confites et des marrons glacés.

Elle ne savait pas.

Loriot haussa les épaules.

— C'est des femmes I dit-il. La belle avance de se promener toujours 1...

— Tiens ! tiens I interrompit-il en changeant soudain d'opinion, en vl'à qui mangent des gâteaux I

— Qu'ont l'air fièrement bonsi ajouta Chiffon.

— Les vl'à qui boivent queq' chose de jaune dans de petits gobelets de verre.

— Hehi ! fit Chiffon ; est-ce que je t'avais menti? Loriot fut au moins une minute avant de répondre,

puis il dit :

— Alors, je veux être femme. Chiffon éclata de rire. Loriot se fâcha.

— C'est bon, c'est bon, s'écria-t-il ; pendant que tu ferais des collerettes, des fleurs, est-ce que je sais, moi? ou peut-être rien du tout, pendant que tu te promènerais comme celles-ci, avec des falbalas, moi, j'irais raboter du bois ou fourrer mes mains dans le noir I

— Pour commencer, mon Loriot, voulut dire Chiffon.

— Tu n'es qu'une sans-cœur, répliqua le petit gars, mais ça finira.

Toto pensait :

— Il y a bien sur à manger chez le petit pàtour... Mais que je suis bête de l'appeler toujours le petit pâtour, puisque c'est un grand mé<!ecin. N'empêche qu'y a pour mauger et pour boire chez lui. Si les deux mioches allaient se coucher, je m'en irais chez mon Sulpice, et il me donnerait à souper.

En conséquence de quoi, Toto, qui avait l'estomac vide, souhaitait ardemment que les deux petits arrivassent a leur gite.

Mais Chiffon avait résolu de donner ce soir même à son Loriot un mémorable exemple. Elle guetlait un magasin de lingerie. A part la danse de la Saboteuse et les chansons du pays, ce qu'elle savait le mieux, c'était ourler les torchons. Heureuse condition pour aborder la lingerie parisienne 1

Les magasins ne manquent pas sur le boulevard. Au premier qu'elle trouva, Chiffon s'arrêta. Elle prit son ami Loriot par la main.

— Je vas entrer là, dit-elle solennellement.

— Acheter quoi? demanda le petit gars.

— Acheter rien... Gagner de l'argent.

— Tu vas te proposer?

— Tout uniment. Si tu ne veux pas travailler, vois-tu, petiot, moi je travaillerai pour deux.

Ceci ne fit pas sur l'ami Loriot l'effet attendu. Sa moue se changea en un sourire. Il colla sa petite figure aux carreaux, et Chiffon, qui le regardait du coin de l'œil, ne put s'empêcher de lui caresser le menton.

Uu éclat de rire aigu se fit entendre au travers des vitres. C'étaient ces demoiselles qui s'amusaient.

— En v'ià qui se moquent de toi, dit Loriot.

Chiffon tourna résolument le bouton et entra. Loriot la regardait faire.

Il 9

— Toutes ces demoiselles-là sont-elles propres et gentilles, dà I pensait-il.

— Oh î interrompit-il en riant, la Chiffonnette a-t-elle un pied de rouge 1 Pour gentille, elle est bien gentille aussi. Mais je ne suis point heureux avec elle : elle veut avoir toujours raison. Ça finira I

Dans le magasin, on avait cessé de rire, au moment où Chiffon entrait. On craignait une demande d'aumône.

— Bien le bonjour, la compagnie, dit Chiffon, qui fit sa plus belle révérence.

— Que voulez-vous? lui demanda-t-on.

— De l'ouvrasre, ma bonne dame. J'arrive de chez nous avec de la jeunesse et de la bonne volonté. J'aimerais bien travailler pour gagner ma vie.

Les demoiselles se regardèrent en souriant dédaigneusement. Loriot devina ce qui se passait, et le sang lui monta au visage. Il n'avait nul remords, quand il faisait enrager sa Chiffonnette ; mais il n'entendait pas que les autres fissent comme lui. C'était une manière de petit mari que ce Loriot.

Quand Chiffon vit sourire les demoiselles, elle crut sa cause gagnée, dans l'innocence de son cœur. La dame de comptoir lui dit :

— Savez-vous surjeter?

— Plaît-il? fit la pauvre Chiffon.

— Festonner?

— Quant à ça, ma bonne dame...

— Broder à l'anglaise?

— Je vas vous dire...

— En application?

Chifton baissa la tête.

— Savez-vous, reprit la dame, raccommoder la dentelle, monter Ips ])()nnets. les cols et les manches pa-

godes? Connaissez-vous seulement la valencienne? la maline? le faux point? Voyons, mademoiselle, répondez; quand on veut entrer dans une maison comme la mienne, il faut du talent.

Chiffon, étourdie et prête à lâcher pied, jeta un coup d'œil en arrière, aux carreaux, pour cherclier un appui dans le regard de son Loriot. Loriot n'était plus là.

Auprès du magasin de lingerie, il y avait un débit de prunes à Teau-de-vie. Loriot avait avisé les grands bocaux tout pleins de chinois et de reines-claudes vertes. 11 était seul ; il avait dans sa poche les quelques sous récoltés sur le trottoir. Après avoir contemplé un instant les bocaux, après avoir cherché voluptueusement à deviner le goût de ces friandises inconnues, Loriot entra dans le palais des prunes.

Ce n'était pas pour demander de l'ouvrage.

Ici, l'on voyait bien clairement que Paris est le paradis des femmes. Au comptoir, c'étaient des dames à la tournure leste, au sourire agaçant et heureux, qui versaient avec une grâce enchanteresse la prune et sa sauce dans le petit verre taillé. Quel sorti si Loriot n'avait pas eu déjà ridée de changer de sexe, l'envie lui en serait venue en voyant ces dames-là.

Devant le comptoir, il y avait des personnes des deux sexes ; mais Loriot fit cette observation que c'était toujours le sexe masculin qui payait. Gela lui inspira un mépris encore plus profond pour sa condition d'homme.

Cependant, une fois entré dans ce féerique séjour, rembarras le prit; Loriot était timide. La tête lui tourna quand il vit tant de beaux messieurs et tant de belles dames. Gomment parler à ces déesses du comptoir? Loriot restait là planté au milieu de la boutique, tour-

nant son bonnet qu'il avait ôté poliment, et ne sachant plus du tout comment se tirer d'affaire.

— Que faut-il à monsieur? lui demanda de loin une des divinités justement la plus rouge et la plus belle.

Il ne tombait pas sous le sens de Loriot qu'on put l'appeler monsieur. Loriot ne bougea pas. Une autre lui cria d'un ton jovial :

— Que va-t-on vous servir, mon petit homme?

— Tiens! cet amour I dit une consommatrice.

Toutes les consommatrices se retournèrent. A l'unanimité, Loriot, qui était plus rouge qu'une cerise, fut déclaré amour.

— Approche, amour, lui crièrent les chevaliers de celles qui consommaient.

Loriot s'ébranla lentement et gravement.

— Je ne veux point qu'on se moque de moi, dit-il en relevant avec fierté sa tête blonde et charmante, j'ai de quoi payer-, faut qu'on sache ça I

Pour preuve, il frappa sur sa pochette où trois ou quatre gros sous sonnèrent.

Tout le monde se mit à rire. Deux dames, drapées dans des châles noirs bordés de jaune éclatant, vinrent le prendre par le bras.

Quand Loriot fut auprès du comptoir, il montra du doigt un bocal de prunes et un bocal de chinois, puis il dit :

— Je veux goûter de ça et de ça.

Ses yeux pétillaient de gourmandise. L'embarras de notre Loriot s'était noyé dans l'eau qui lui venait à la bouche.

On lui servit de ça et de ça, suivant son désir : d'abord une prune, ensuite un chinois.

Loriot goûta le chinois au milieu des consommateurs qui faisaient cercle.

PARIS loi

Il eut un rire content,

— Ça réchauffe, dit-il ; à vot* santé la compagnie. Il attaqua la prune.

— Quant à ce qui est de ça, s'écria-t-il avec entliou siasme, vrà qu'est bon tout de mêmel à votre santé I

La galerie était aux anges.

— Quoi que ça coûte? defnanda Loriot en portant la main à sa pochette.

Une des consommatrices fit un signe à la déesse qui tenait la cuiller.

— C'est gratis, répondit-elle avec une jolie révérence.

— Pas possible? repartit Loriot stupéfait. Alors, je vais aller chercher la Ghiffonnette.

— Est-ce ta sœur, petit bonhomme ?

— Est-ce ta cousine ?

— Est-( e ta bonne amie?

— Petit bonhomme es-tu marié?

Loriot ne savait à laquelle entendre. Son regard fît le tour du cercle. Il vit tant de beaux châles noirs à bordures d'or qu'il eut honte du pauvre fichu de Chiffon. Les petits garçons cèdent si vite à la tentation de renier ! Les petites filles valent mieux sous ce rapport.

Loriot répondit :

— Quoi qu'est la Chiffonuette ? C'est ma domestique. Un éclat de gaieté générale fit trembler les grandes

vitres du débit de prunes.

— Le petit homme a sa maison montée, dit un châle; Un autre chàle demanda :

— Quels gages donnes-tu à ta gouvernante? Et le reste.

Loriot devina qu'on se moquait de lui. Il planta son bonnet de laine sur sa tète et dit à la dame de comptoir :

— Vous, puisque c'est gratis, redonnez-m'en î

— Duquel? demanda la dame en montrant les deux bocaux.

— Des deux I répliqua Loriot crânement.

Toto Gicquel avait trouvé un banc placé entre le magasin de lingerie et le débit de prunes. Il avait un œil sur Chiffon et l'autre sur Loriot.

— Le petit va bien, pensait-il ; ça fait le quatrième verre. J'en aurais pris un avec plaisir.

Sa langue caressa ses grosses lèvres.

— C'est pas d'être riche que je désire, moi, se disait-il avec mélancolie ; c'est de boire et manger mon content trois fois par jour.

— Quant à la lingerie, ma petite, répondait-on à la pauvre Chiffon, dans le brillant magasin, c'est impossible. Ourler les torchons ne suffit pas, et l'apprentissage se paie. Cependant vous avez l'air doux et vous montrez de la bonne volonté. J'ai besoin de quelqu'un pour tout faire.

— Tout faire? répéta Chiffon, dont la jolie tête se releva éclairée par l'espoir.

— Tout faire, cela s'entend, ma fille? balayer, laver la vaisselle, porter les paquets...

— Je comprends, madame, interrompit Chiffon avec résignation, je ferai tout... pour commencer... si vous voulez bien me prendre chez vous.

Hélas 1 ce paradis de Paris avait donc une bien triste antichambre I

Mais Chiffon était le courage même. Elle sentait que Paris lui serait bon, et qu'il ne s'agissait pour elle que d'y vivre. Tous ceux qui doivent monter ont foi dans leur étoile.

— Le gage est de quinze francs par mois, reprit la lingère, nourrie, blanchie, un demi-verre de vin par

repas et sortie quand ça se pourra. On couche dans la soupente.

Chiffon réfléchissait. Chiffon se disait :

— Et mon ami Loriot ?

Question ardue I

La lingère y vint du reste d'elle-même.

— Où pourrais-je prendre des renseignements sur vous, ma petite? demanda-t-elle.

— Je ne connais personne à Paris, madame, répliqua Chiffon.

— Ahl et d'où venez-vous?

— De la Bretagne.

— C'est qu'il nous faut quelqu'un d'honnête ici, ma fillel

Chiffon se redressa.

— Oui, oui, reprit la lingère, quelqu'un d'honnête : la maison est citée pour sa tenue et ses mœurs.

Ces demoiselles, en vérité, gardaient leur sérieux. La lingère en chef poursuivit :

— Les mœurs, voilà la première condition. Comment êtes-vous venue de Bretagne?

— A pied, madame.

— Toute seule?

— Non, balbutia Chiffon, qui jeta un second coup d'œil aux carreaux pour chercher son Loriot.

— Avec qui? interrogea la dame.

— Avec mon Loriot, répondit Chiffon.

— Yotre frère, peut-être?

— Non, madame.

— Votre bon ami, alors?

— Oui, madame.

Toutes les demoiselles posèrent leur ouvrage. On échangea des regards étonnés autour du comptoir. Tant d'effronterie épouvantait la candeur des lingères.

— Ma fille, dit Madame, consentiriez-vous à mettre de côté votre Loriot, comme vous l'appelez?

— Jamais, madame ! répondit vivement Chiffon.

— A la bonne heure, firent ces demoiselles, c'est du propre I

— Mon enfant, prononça Madame, jugeant en dernier ressort, votre Loriot vous empêchera de vous placer à Paris : vous pouvez chercher ailleurs.

Chiffon fît la révérence lentement et regagna la porte.

Eq ce moment même. Loriot avalait sa seconde prune, après avoir avalé son second chinois.

— Mon mignon, lui dit une voix à l'oreille, si tu veux réussir à Paris, tu te déferas de ta Chiffonnette.

11 se retourna et vit une grande femme, ornée de l'inévitable châle noir à bordure jaune. Cette femme avait des moustaches. Loriot pensa :

— En voilà encore un qu'est déguisé en femme !

— Mes affaires ne vous regardent point, vous, repritil tout haut.

Il ôtason bonnet et se retira en disant :

— Bonsoir, messieurs, mesdames, la compagnie !

Il avait la conscience de s'être comporté en homme qui sait son monde.

Toto se leva de son banc. Il put observer que Loriot avait maintenant la tête bien plus haute.

— D'où viens-tu donc, mon Loriot? demanda Chiffon qui s'élança à la rencontre de son ami.

Elle l'aimait mieux pour le sacrifice qu'elle venait de lui faire.

— Et quéq't'as fait, toi, la Chiffonnette ? repartit le garçonnet d'un ton fat.

Chiffon ne lui dit pas qu'elle avait manqué une place à cause de lui.

— Mon pauvre Loriot, répliqua-t-elle seulement, je n'ai pas réussi.

— Moi, j'ai réussi, ma cocotte ; v'ià la différence I J*ai bu des deux, et je dis que c'est fièrement bon. A présent, je veux manger une croûte.

Toto était presque entre eux deux à ce moment. Il trouva que la prétention de Loriot n'était pas illégitime.

Cependant Chiffon la repoussa en disant, le cœur gros et la voix tremblante :

— Je n'ai pas faim.

Ceci n'était pas une raison assurément. La pauvre Chiffon avait tort ; mais son beau ciel s'était obscurci si vite! et la tentative qu'elle venait de faire la rejetait si loin de ses espérances I

Loriot prit un ton pleureur et Toto le plaignit de toute son âme en donnant tort à Chiffon, qui semblait absorbée dans ses réflexions et ne répondait pas.

Tout à coup Loriot se campa au milieu du trottoir et arrêta Chiffon.

— Donne-moi ma part du louis d'or, dit-il résolument, je ne veux plus rester avec toi.

Chiffon recula toute abasourdie. Elle regarda Loriot qui n'avait pas l'air de plaisanter.

— Nous allons manger, si tu veux, mon Loriot, ditelle.

— Je veux ma part, répliqua le garçonnet ; y a du temps assez que tu fais ta maîtresse I Et puis, je sais ce que je sais. Ils m'ont dit que je ne réussirais point à Paris, si je traînais comme ça une fille après moi.

Gliiffon le regarda encore. Loriot avait la tête haute et l'œil brillant. L;i sauce des deux chinois et des deux

pruues lui animait le teint. Chiffon ne l'avait jamais vu si joli. Et pourtant elle songeait aussi aux paroles de la lingère :

— Votre Loriot vous empêchera de vous placer à Paris...

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