‹ ParisChapitre 7 sur 28 · PARTAGE DU LOUIS D OR · texte numérisé non relu

PARTAGE DU LOUIS D OR

Ils avaient fait du chemin, Loriot et Chiffon, depuis le moment où nous les avons rencontrés au coin de l'avenue Gabriel. Le temps aussi avait marché ; il commençait à se faire tard. Si les prétentions de Loriot s'étaient bornées au souper, nul n'aurait pu lui donner tort.

Mais il voulait partager le louis d'or, quitter Ghiflbu et se faire femme : voilà des inconséquences î

Toto Gicquel, Chiffon et Loriot se trouvaient à la hauteur du Gymnase quand eut lieu l'insurrection du petit gars. Toto entendit parfaitement la querelle. Il eut peur de les voir se séparer incontinent, ce qui eût rendu sa besogne fort difficile. Mais Chiffon avisa le marchand de galette. Chiffon n'en avait jamais vu, car la galette bretonne et celle du Gymnase n'ont de commun que le nom ; cependant elle devina les charmes de cet aliment.

— Veux-tu de ça pour souper, mon petit Loriot? demanda-t-elle avec douceur.

Loriot regarda du coin de l'œil cette bague succulente posée sur la plaque et que le grand couteau tranchait incessamment. A voir le nombre des personnes qui se jetaient sur ce produit, on pouvait certes jurer que c'était une délicieuse chose. Et, par le fait, entre tous les fruits qui croissent dans le paradis des femmes, la galette du Gymnase est un des plus savoureux. C'est un fruit populaire, à la portée de toutes les bourses. On en a, pour deux sous, une tranche susceptible d'incommoder gravement l'estomac. Le succès de la galette du Gymnase est autant au-dessus des autres succès que la raison utile est au-dessus de l'agréable fantaisie. Tout a croulé depuis trente ans autour de la galette, tout a vieilli, tout s'est usé ; la galette reste jeune, robuste, fraîche et grasse. Les engouements littéraires et les triomphes politiques la font sourire. Elle a eu pour enveloppes tous les chefs-d'œuvre de notre scène, tous les discours de nos grands orateurs et toutes les circulaires de nos gouvernements.

Caducité profonde de tout ce qui n'est pas galette I

Loriot ouvrit ses narines pour saisir l'arôme qui montait de la galette toute chaude. Toto fit de même, le malheureux. Loriot et Toto trouvèrent l'odeur exquise.

— J'en veux bien, répondit Loriot à la question de Chiffon.

— As-tu les sous? demanda celle-ci qui déjà reprenait espoir.

Mais il n'en fallait pas plus pour faire de nouveau gronder l'orage.

— Les sousl répéta Loriot qui mit son bonnet de travers, tu n'as pas besoin des sous.

— C'est pour pas changer notre louis d'or, dit Chiffon timidement.

— Change ! change ! reprit le garçonnet ; pour partager, faut bien changer.

A ce coup, les larmes vinrent aux yeux de Chififon, qui se dirigea sans répliquer vers la petite boutique où se vend la galette. Loriot resta au milieu du trottoir. Il eut bien le cœur de chercher tout autour de lui un magasin de prunes et de chinois. Il ne vit rien, sinon la buvette. Chiffon ne le regardait pas. Il entra et demanda un verre d'eau-de-vie. Loriot connaissait l'eau-de-vie ; on en boit considérablement du côté du cap Fréhel. Il but son verre et redoubla.

— Il va bien, le petit I pensait Toto Gicquel ; il va bien î

— Pour combien voulez-vous de galette? demanda-ton à notre Chiffon qui se présentait bien triste devant la plaque.

— J'en veux long comme ça, répondit-elle en montrant une part du gâteau.

— C'est dix sous.

En toute autre occasion, Chiffon se fût sans doute récriée ; mais, ce soir, peu lui importait de prodiguer son argent. Elle le détestait, cet argent. Son Loriot valait pour elle plus que tous les louis d'or de l'univers.

Depuis le louis d'or reçu, Loriot n'aimait plus Chiffon. Chiffon maudissait le louis d'or. Elle le jeta sur la plaque en disant :

— Prenez vos dix sous.

La plaque rendit un son inaccoutumé. La coupeuso, l'enveloppeuse et la suppléante tressailUient. Un mouvement se fit parmi les gens qui attendaient leur tour. Dieu voulut qu'il n'y eût pas de filou parmi eux.

La coupeuse tint le couteau suspendu au-dessus de la bague pour jeter un regard à la riche cliente.

Quand elle vit le petit bonnet et le mouchoir de cou de Chiffon, elle crut s'être trompée.

— Quarante francs! dit la suppléante chargée, de la caisse.

— Excusez I ajouta l'enveloppeuse.

— En avez- vous beaucoup comme ça, l'enfant? demanda une blouse de toile écrue.

La coupeuse hésitait. Mais la figure de Chiffon, avec ses grands yeux pleins de larmes, ne pouvait appartenir à une voleuse. Ce fut du moins l'avis du trio préposé à la distribution de la galette. On coupa, on enveloppa, on rendit la monnaie, après toutefois que la pièce d'or du duc de Rostan eût passé de main en main pour être scrupuleusement examinée.

Ce fut pour ces dames un sujet de conversation pour toute la soirée. En se couchant, elles regrettèrent toutes les trois de n'avoir pas confié la petite paysanne aux soins éclairés d'un sergent de ville.

Chiffon ne se sentait pas de joie, bien qu'elle n'eût point l'idée du danger qu'elle venait d'éviter. Elle tenait d'une main la galette enveloppée, de l'autre les trenteneuf francs cinquante centimes. Ce n'était plus le louis d'or, le malheur était conjuré.

— Mon Loriot! s'écria-t-elle en courant au petit gars qui sortait de la buvette, en voilà pour dix sous!

Le boulevard n'était pas assez large pour Loriot.

— Ce n'est pas ici commcî à l'autre, répondit-il ; on ne donne pas à boire gratis.

— Mais ça ne fait rien, ajouta-t-il, j'ai de quoi payer. Et puis je suis pâlour du Tréguz! Ce qui me manquera, c'est pas les écus 1

Chiffon lui trouva la voix changée. 11 se carrait, les

mains dans ses poches, et ses pas alourdis frappaient l'asphalte irrégulièrement.

— Si je veux, reprit-il, je m'épouserai avec une de ces belles dames qui passent, elles me mirent toutes en coulisse.

— Pardienne I répliqua Chiffon, les messieurs me regardent bien aussi...

— Tu crois cal fit Loriot qui haussa les épaules.

— Je ne m*en occupe seulement pas, dit Chiffon. Viens nous asseoir et soupons.

Les bancs étaient déserts à cause de l'heure et du froid. Loriot toucha du revers de la main la joue de Chiffon enchantée.

— C'était le louis d'or, pensa-t-elle ; coquin de louis d'or! voilà donc mon Loriot qui redevient gentil!

— Quand je pense, reprit celui-ci, que si nous étions restés au pays, t'aurais peut-être été ma femme.

— Eh bien! après?

Loriot se tint les côtes pour mieux rire.

— Donne la galette, dit-il, ça s'appelle de la galette. Je sais ça, moi! Toi, tu ne sais pas grand'chose, ma pauvre fille.

Chiffon lui tendit le gâteau, il en prit la meilleure part et lui tendit le reste. Chiffon ne protesta point. Dieu sait qu'elle n'avait guère appétit, malgré la fatigue de la route.

Loriot se mit à manger gloutonnement. Chiffon essaya de grignotter une bouchée. Toto Gicquel vint s'asseoir à l'autre extrémité du banc.

— Te souviens-tu, dit la fillette avec un gros soupir, du dernier repas que nous avons fait en route, là-bas dans la meule, à côté du grand château?

— Des bêtises! répliqua Loriot la bouche pleine.

— Tu ne m'aimes donc plus du tout, mon petit Lo-

tl^ LE PARADIS DES FEMMES

riotl s'écria la fillette dont les sanglots éclatèrent.

— J'ai mon idée, prononça sèchement le petit gars ; puis il ajouta en s'empiffrant de galette :

— Si tu étais comme ces dames-là...

— Sais-tu, mon Loriot, dit Chiffon, qui crut avoir sa cause gagnée, ces dames-là, c'est des femmes qui parlent aux hommes, je Içs ai bien vues.

— C'est qu'elles ont quéq' chose à leur dire, riposta Loriot.

— Tu ne comprends pas, mon petit Loriot chéri, c*est des femmes perdues.

— Quéq'ça fait? repartit notre gars.

— Est-ce possible, que tu parles comme ça?

— Si ça ne te plaît pas, v'ià tout 1 Loriot déboutonna sa veste et ajouta :

— Moi, je voudrais être une femme pour me perdre et avoir de quoi I

Chiffon joignit les mains. Toto Gicquel, la bonne àme, lui pinça les bras et lui dit tout bas :

— Il est un petit peu en ribote, payse.

Chiffon se retourna vivement. Le pauvre Toto avait une de ces tournures qui demandent l'aumône. Comme Chiffon ne pouvait pas manger sa galette, elle la tendit à l'ancien monteur en disant ;

— Vous êtes de chez nous, vous ?

— Là-bas, du côté de Plouësnon, répondit Toto; merci tout de même, la jolie fille.

Et il mordit dans la galette avec une volupté que nous n'essaierons pas de décrire.

Chiffon lui eût donné bien autre chose pour le baume qu'il venait de lui mettre dans le cœur. Elle ne savait où ni comment son Loriot avait pu s'enivrer ; mais l'haleine du petit gars était une preuve suffisante. Au pays d'où Chiffon et son Loriot venaient, les femmes sont bien

obligées de tout pardonner à l'ivresse; sans cela, il n'y aurait pas de ménage possible.

— Tu as donc bu, mon petit Loriot demanda Chiffon doucement.

— J*ai fait ce que j'ai voulu, répliqua le garçonnet avec rudesse, faudrait-il pas te rendre des comptes?

— Tu as eu raison de boire, si tu avais soif, mais...

— J'ai encore soif, interrompit Loriot, et je veux reboire.

— L*eau-de-vie, mon chéri, ça ne désaltère pas.

— C'est de l'eau-de-vie que je veux boire, j'aime ça. Chiffon ne put retenir un geste d'impatience. Le petit

gars ajouta d'un ton provoquant :

— Ça ne te plaît pas, la Chiffonnette, que j'aime Teaude-vie? J'en veux tout de suite et tu vas m'en aller acheter pour quatre sous,

— Quant à ça, non! repartit vivement la fillette.

— Nous allons voir ! s'écria Loriot en se levant.

11 chancela dès qu'il fut sur ses jambes. Le rire énervant de l'ivresse le saisit.

— Tiens I tiens I dit-il, pourquoi donc que le banc tourne I Tu tournes aussi, toi, la Chiffonnette. Et moi itou, je ne mens pas. Par exemple, v'ià qu'est drôle I Va m'en chercher, tu seras bien gentille. Je t'en donnerai la moitié. J'ai mon idée.

Il se laissa choir sur le banc.

— Va m'en chercher, je t'en priel balbutia-t-il en balançant sa tête sur sa poitrine, c'est pour six sous qu'il m'en faut... Ahl dam, oui, ça ne me fait rien de me perdre. Ohl hél l'homme I interrompit-il en apercevant le pauvre Toto qui savourait sa galette à petites bouchées, qui t'a permis de t'asseoir sur mon banc? Va m'en chercher, toi, nous partagerons.

Chiffon regarda l'ancien monteur d'un air suppliant. II 10*

Celui-ci fit semblant de n'avoir pas entendu.

— Veux-tu me répondre, vilain merle ? s'écria Loriot, qui lui montra le poing.

— Allez-vous-en, pays, dit tout bas Chiffon.

Toto n'était pas querelleur de sa nature. Il se tira une mèche pour saluer Chiffon et quitta la place.

— As-tu vu? as-tu vu? fit Loriot avec exaltation, je fais peur aux hommes! Ah I que je suis content d'être à Paris I c'est Paris , tout ça ! Y a bien des bonnes choses par ici, je les aurai toutes. J'ai mon idée, je te disi

Il ôta son bonnet pour regarder dedans et chantonna :

A Paris y a une danse Composée de jeune gens...

Toto était allé s'asseoir sur un autre banc. Sa faction n'était pas finie

— Hélas! pensait Chiffon, j'ai eu beau changer le louis d'or; la monnaie me porte encore malheur!

— T'es mignonne, tout de même, la Chiffonnette, reprit Loriot qui laissa tomber sur elle un regard protecteur ; tu pourras bien te perdre, si tu veux, et avoir de tout. Quand je te rencontrerai, je te dirai bonjour, si t'es bien habillée.

— Voyons, mon petit Loriot, dit Chiffon, qui lui prit la main, est-ce que tu aurais le cœur de vivre sans moi?

— Bonne foi, oui, répondit le garçonnet sans hésiter.

— Que nous ne nous sommes jamais quittés d'une heure? murmura Chiffon dont les yeux se mouillaient de nouveau.

— Quand on ne se convient plus, prononça Loriot

avec gravité, tu prends à droite, moi à gauche, bon voyage I

Un sanglot souleva la poitrine de Chiffon.

— Et si j'allais te chercher de l'eau-de-vie? demandât-elle avec caresses.

— Pour huit sous? dit Loriot.

— Pour ce que tu voudras.

— Vas-y, la Ghiffonnette.

— Me raimeras-tu?

• — Ça me donnera peut-être des jambes.

— Resteras-tu avec moi ?

— On verra ça.

— Réponds, mon Loriot.

— Je vas te le dire quand tu seras revenue.

Chiffon traversa le boulevard. Sa conscience lui disait qu'elle ne faisait pas bien, mais elle aimait tant Loriot, son ami ! C'était un vaillant et fier petit cœur qui battait dans la poitrine de Chiffon. Cependant, pour son Loriot, elle était capable de faillir.

Elle entra chez le marchand de vin et demanda pour huit sous d'eau-de-vie.

Loriot était sur le banc. Il y riait tout seul et se moquait de Chiffon. Les petits gars de cet âge-là ont le diable au corps, neuf fois sur dix" ; de seize à vingt ans, il y a presque toujours un moment où les fils d'Adam ont nn caillou à la place du cœur. C'est la mue. Quelques-uns néanmoins, les prédestinés de ce monde, gardent ce caillou toute leur vie.

Dans la grande bataille humaine, il se présentent armés de toutes pièces, ceux-là. Ils emportent les victoires comme Pizarre, bardé de fer, combattant les Péruviens nus.

Notre pauvre petit Loriot n'était pas si fort que cela. Son caillou était de ceux qui fondent.

Mais, en attendant, le caillou était dur.

— La v*là joliment rabattue 1 se disait Loriot, le petit coquin ; elle qui faisait tant sa maman-grognon, la v'ià qui me sert comme une domestique I

Cela ne le touchait point. Il avait son idée qui ne manquait pas de logique. Chiffon le gênait pour changer de sexe. Or, pourquoi rester homme dans le paradis des femmes?

L'idée de Loriot, c'était de se faire femme, pour avoir de quoi.

Nous n'avons pas besoin d'ajouter qu'il ignorait parfaitement en quoi consiste la chute d'une femme.

Jamais pâtour n'avait gagné sesécus à pareil métier ; Loriot était un novateur.

— Tiens, dit Chiffon, qui revenait toute essoufflée avec une petite bouteille, en v'ià pour huit sous.

— T'aurais pas fait ça hier, la Chiffonuette, repartit Loriot impitoyable, au lieu de remercier.

Chiffon lui donna l'eau-de-vie

— A ta santé I dit Loriot, qui mit le goulot dans sa bouche.

En buvant il pensait :

— Faut que la Chiffon sache que je vas me faire femme.

— Est-ce bon, mon petit Loriot? demanda Chiffon, qui essaya de sourire.

— Donne la moitié du louis d'or, répliqua Loriot, dont les yeux s'écarquillaient.

Il en avait déjà plus qu'il n'en pouvait porter.

— Bois, va, mon chéri, voulut dire la fillette ; demain il sera temps de partager.

Loriot but, mais il répondit :

— Je veux partager ce soir.

Il mit la petite bouteille entre lui et Chiffon.

— Ma part de ce côté-ci, reprit-il ; ta part de ce côtélà. Fais vitel

Chiffon, le cœur gros, la main tremblante et la larme à rœil, prit son argent dans sa poche.

— Quoique, poursuivit Loriot, c'est moi qu'ai gagné tout ça en faisant la roue.

— Ahî s'écria Chiffon, si tu veux rester avec moi, tu auras tout.

Loriot fit un geste d'empereur.

— Partage I commanda-t-il.

Chiffon avait eu six pièces de cinq francs, trois pièces de quarante sous, trois pièces de vingt sous et un demifranc en échange de son double louis. Elle dit à Loriot ;

— Puisque tu le veux absolument, je vas te donner tes dix-neuf francs.

— Pas de ça, lisette, s'écria le petit gars ; mets tout dans un tas, et faisons les parts.

Chiffon obéit. Elle posa les trente-neuf francs sur le banc. Loriot les remua et les tâta. En monnaie de billon, le trésor eût produit bien plus d'effet.

— Je prends mie grosse pièce, dit-il, prends-en une. Un écu de cent sous fut placé de chaque côté de la

bouteille, à droite pour Loriot, à gauche pour Chiffon.

— A moi, continua Loriot ; à moi encore I Combien ça fait-il d'argent, ce que j'ai là?

— Quinze francs.

— Et toi quinze francs. Est-ce que t'as besoin de tout ça, la Chitïonnette?

Loriot était à cheval sur le banc. Son regard alourdi, mais avide, embrassait les deux parts à la fois.

Chiffon avait ses deux mains croisées sur ses genoux. Ses grands yeux humides interrogeaient à la dérobée le visage de son ami. Cette idée de la séparation ne pou-

vait entrer dans son esprit ; elle se disait : — c'est un rêve.

— Répondras-tu? fit Loriot qui manqua de choir à la renverse, parce qu'il avait voulu frapper du pied ; je te demande si t'as besoin de tout ça ?

— Non, répondit Chiffon distraite.

— De quoi que t'as besoin ?

— Je ne sais pas.

Loriot avait le vin normand ; il sourit d'un air sournois.

— Je vas te le dire, reprit-il, t'as besoin de la moitié de ta part.

— Prends ce que tu voudras, mon Loriot, murmura Chiffon, qui passa le revers de sa main sur ses yeux.

— C'est pas la peine de pleurnicher pour ça, dit le petit gars.

Il but une lampée et mit du côté droit de la bouteille cinq pièces de 5 francs avec de la monnaie. Il laissait à sa compagne une dizaine de francs.

La pauvre Chiffon ne songeait guère à protester. Elle pensait tout en pleurant :

— Si l'on peut dire que Paris est un Paradis I Loriot mit son trésor en pile.

— C'est pas gros, murmura-t-il.

Et il jeta une œillade envieuse au petit tas de Chiffon.

— Te v'ià riche, toi, la Chiffonnette, dit-il de bonne foi.

Ces dix francs lui semblaient dix fois plus volumineux que ses trente francs.

— Quant à ça, reprit-il. Je suis content que tu aies de quoi. Nous ne nous quittons pas fâchés, non!

— Pourquoi nous quittons-nous, mon Loriot chéri ? balbutia la fillette.

Loriot but un coup.

— Pourquoi? répéta- t-il. On ne peut pas toujours être ensemble, pas vrai? J'ai tout de même le cœur qui me tourne. C'est pas pour avoir bu une goutte d'eau-devie, bien sûr. Peut-être que l'air de Paris ne m'est pas bon. J'vas prendre cent sous de ta part pour si j'étais malade.

— Comme tu voudras, mon Loriot.

Celui-ci roulait ses yeux et se retenait au banc des deux mains pour ne pas tomber. Il était ivre comme un million de Polonais.

— C'est vrai que mon cœur tourne, radotait-il; prends garde de tomber, la Chiffonnette. La bouteille est donc pour toi toute seule. C'est dit : Je te la donne. Moi je vas prendre ce qui reste-là, d'argent, et je m'achèterai une chaînette que je porterai à mon cou pour penser à toi. Est-ce gentil, ça ?

Il joignit les derniers cent sous aux autres et fourra le tout dans sa poche eu disant :

— V'ià qu'est partagé... à te revoir, la Chifïbnnette !

Le petit Loriot n'avait jamais lu les fables de Lafontaine. La meilleure preuve à donner de ce fait, c'est qu'il ne savait pas lire . S'il avait lu les fables de Lafontaine, on aurait pu vraiment l'accuser de plagiat, car dans sa manière de partager, il s'y prenait comme le lion du bonhomme. Mais il avait consommé deux prunes, deux chinois, et douze sous d'eau-de-vie. Gela rend lion.

Si vous eussiez dit au petit Loriot qu'il en usait mal avec sa Ghiffonnette, vous l'auriez grandement étonné.

Peut-être eût-il essayé de vous battre, mais il n'aurait pas pu, à cause de ses jambes qui ne savaient pas le soutenir.

— A te revoir, la Ghiffonnette I

Disant cela, Loriot se leva gaiement comme un joli garçon qui a le cœur net; mais ses coquines de jambes

le trahirent ; il s'affaissa tout doucement derrière le banc, dans le ruisseau. Chiffon avait bien un peu compté là-dessus en rapportant les huit sous d'eau-de-vie. Quand un oiseau veut s'envoler, ou lui coupe les ailes.

— A te revoir, mon petit Loriot, dit-elle.

— Attends un peu, attends 1 fit celui-ci, qui essayait, mais en vain, de se relever, me faudrait un petit coup pour me remettre. N'y en a plus du tout dans la bouteille, dis?

— Plus du tout, mon Loriot. A te revoir 1

— Attends donc, la Ghiffonnette I

— C'est qu'il est tard, et je suis pressée, il faut que je trouve où coucher.

Cette idée n'était pas venue à Loriot.

— Où que tu couches, toi, ma Chiffon ? demanda-t-il en parvenant à la saisir par la robe.

Dès qu'il la tint, il ne la lâcha plus.

— Daml fit la petite fille, la ville est grande, on doit trouver.

— Brrr I grelotta Loriot ; c'est froid I je m'ai mis dans Teau. N'y en a plus du tout dans la bouteille? si tu veux, je vas te conduire coucher.

— Où ça? demanda Chiffon à son tour.

Loriot se remit sur ses jambes.

— Je n'ai jamais été fatigué comme aujourd'hui, grommela-t-il.

Chiffon était obligé de le tenir à bras-le-corps pour l'empêcher de tomber.

Toto les donnait au diable et commençait à ne plus trouver sa besogne si commode. La pause avait été longue sur ce banc du boulevard, et la galette de Chiffon n'empêchait pas Toto de songer au souper.

— Pour peu qu'ils aillent lom, ça va durer toute la

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nuit, pensa-t-il, car le petit n'en peut plus. 11 va bien celui-là, pour son âge !

— Appuie-toi sur moi, la Chiffon, disait Loriot, aie pas peuri

Ils firent quelques pas sur la chaussée et se dirigèrent vers la porte Saint-Denis.

— C'est moi qu'ai bu l'eau-de-vie et c'est toi qui vas de travers, grondait Loriot ; aie pas peur, appuie-toi sur moi I

— Mon pays, dit Chiffon, en passant à côté de l'ancien monteur, donnez-moi un coup de main.

Toto ne demandait pas mieux. Loriot le regarda d*un air farouche.

— Qui t'a dit que j'avais de l'argent? s*écria-t-il ; passe ton chemin voleur!

— Y en a-t-il de ces brigands à Paris! poursuivit-il en prenant le bras de Toto ; celui-ci a trop bu... n'y a que moi qui vas droit ce soir I

— Savez-vous les endroits où on couche ? demanda Chiffon à Toto.

— Mon cousin et moi, répondit Toto Gicquel, nous restons là-bas, au bord de l'eau.

— C'est loin, le bord de Feau?

— Oui donc!

— Et combien que ça vous coûte ?

— Mon cousin Roblot paie, répliqua Toto ; vous le connaissez bien mon cousin Roblot : c'est lui qui vous cria, sur la route de Bretagne, de ne pas changer votre louis d'or pour un gros sou neuf.

— Marchez plus fermes, vous deux! fit Loriot dont les jambes amollies s'affaissaient ; sommes-nous bientôt à la paroisse? Nous coucherons dans la grange du presbytère, et la vieille Manette me donnera une écuelle de cidre chaud.

PARIS l^"^

Toto eut une idée, ce qui lui arrivait rarement. Il se dit : S'ils ue savent pas où loger, c'est qu'ils n'ont pas de chez soi. A quoi ça servira de revenir dire à mon petit Sulpice : Ils sont ici ou ils sont là.

Cette argumentation intime l'absorba tellement qu'il lâcha le bras de Loriot. Loriot perdit aussitôt l'équilibre et fut sur le poiut d'entrainer Chiffon dans sa chute.

— Si tu ue te tiens pas mieux, dit-il en s' arrêtant, je te plante là, moi, la fille I

— jN'empèche, pensait l'ancien monteur. Sulpice m'a donné de l'ouvrage, je le fais. Et puis, ils resteront bien jusqu'à demain matin.

Il reprit Loriot sous l'aisselle.

— Si vous ne voulez pas payer cher, petite, reprit-il, faut point chercher dans les endroits de par ici. Mou cousin Roblot m'a dit qu'on n'y logeait que les riches.

— Tournons à gauche, dit Chiffon en passant derrière la porte Saint-Denis ; v'ià qui ressemble mieux à un village.

Un fier village, ce faubourg Saint-Denis qui monte entre deux chemins de fer jusqu'à La Chapelle l Bien des préfets voudraient l'avoir pour capitale.

Ce fut Toto qui prit les renseignements. Le bon garçon était plein de zèle, parce qu'il voulait s'en aller. Loriot faisait le diable pour entrer chez les marchands de vin. Chiffon marchait silencieuse et triste.

— Si c'est un effet, de votre obligeance, demanda Toto à un épicier qui fumait sur sa porte, voulez- vous me dire où c'est que l'on loge par ici?

— Ahl ahl dit l'épicier, vous avez manqué le train? L'Amérique doit commencer à être fameusement pleine !

Il les prenait pour des émigrauts au Texas. Quant à vous dire pourquoi on a fait aux épiciers cette inique réputation de bêtise, Dieu nous en garde!

Ayant édité cette réflexion, l'épicier appela son clerc. Tel est le nom adopté depuis peu dans le commerce pour désigner le garçon de boutique.

— En voilà encore trois, dit l'épicier à son clerc ; saistu ce que je leur ai dit? Je leur ai dit : l'Amérique doit commencer à être fameusement pleine I

Ils se mirent tous deux à rire.

— C'est pour savoir où on loge, reprit l'épicier ; saistu, toi?

— La quatrième porte à gauche, répondit le clerc ; là où est la lanterne : au bout de l'allée.

— Merci, dit Toto.

— Et avec ça? demanda le clerc.

— Merci, répéta le bon Toto.

Le clerc tourna le dos et l'épicier secoua sa pipe en se disant à lui-même :

— C'est vrai que l'Amérique doit commencer à être fameusement pleine I

La lanterne était jaune et fumeuse. Elle portait écrite en lettres irrégulières ces six mots : Ici on loge à la nuit.

Nos trois Bretons n'avaient pas ce qu'il faut de littérature pour lire cette enseigne explicite ; mais, sur les renseignements du clerc de l'épicier, ils s'engagèrent de confiance dans l'allée étroite qui s'ouvrait sous la lanterne. Toto conduisit Loriot et Chiffon jusqu'au bout de l'allée, après quoi il se retira. Quand il fut de retour dans la rue, il regarda la maison avec attention, comme un brave soldat envoyé en reconnaissance et qui veut faire un rapport détaillé.

— C'est la seconde lanterne de la rue, se dit-il ; mais quelle rue?

11 se gratta l'oreille.

— Une rue, poursuivit-il, qui donne sur la grande promenade, et qui commence derrière cette porte qui

ne ferme point... Ah! Jésus Seigneur I mon petit Sulpice va me dire : Toto, t'es aussi nigaud qu'autretois!

Le pauvre garçon se creusait la tête. Gomment désigner clairement cette lanterne balancée au-dessus d'une porte borgne, dans ce grand Paris?

L'épicier était toujours sur le seuil de sa boutique, mais Toto n'osait plus s'adresser à lui. Depuis qu'il était seul, sa timidité reprenait le dessus. Il s'appuya contre la muraille en disant :

— Je vas attendre qu'il passe un prêtre ou une bonne vieille dame, et je lui demanderai tout ce qu'il me faut.

Toto aurait attendu longtemps le prêtre. Une vieille dame passa, trottinant cahin caha et (tachant sa figure avec soin sous un vieux voile de dentelle noire. N'oublions pas d'ajouter que cette vieille dame portait tin vilain chien sur ses bras.

— Ma bonne dame... dit Toto humblement.

La bonne dame pressa le pas, croyant avoir affaire à un pauvre.

— Ma bonne damel ma bonne damel répéta Toto en la suivant.

La vieille dame mit son vilain chien à terre et s'arrêta court devant une boutique ouverte.

— Au secours! cria-t-elle, pendant que le vilain chieu aboyait.

Puis elle ajouta, quand elle se vit entendue :

— Si l'on ne devrait pas arrêter ces malfaiteurs qui font des propositions malhonnêtes aux femmes !

Elle reprit son chieu et s'en alla contente, espérant faire croire aux gens qu'elle était d'âge à être encore insultée.

Un cercle se forma autour de Toto, qui eût voulu ren trer sous terre.

Un gamin attardé s'approcha de lui et l'interrogea sévèrement.

— Quoi que tu lui voulais à la vénérable, toi, godiche? demanda-t-il.

Et il cHgna de l'œil à la ronde ; car le gamin de Paris ne vit que de mise en scène.

Toto répondit d'un accent lamentable :

— Je voulais savoir le nom de la rue oùsque je suis et le numéro de c'te lanterne.

Le gamin, subtil et sage comme Salomon, s'apertjut de prime abord que l'innocence était du côté du godiche.

— C'est mauvais des vieilles qu'a des chiens! dit-il; j'y mettrais ma main au feu que celui-là dit la vérité, même qu'il n'a pas non plus inventé la poudre. C'est la rue du Faubourg- Saint-Denis, mon mimi, et la lanterne est au n° 20. Payes-tu quéq' chose?

Toto frappa sur sa poche vide. Le gamin l'imita. Pas moyen de faire plus ample connaissance. Toto dit un grand merci et prit ses jambes à son cou. Les badauds le virent descendre le faubourg à grandes enjambées, ramant des deux bras et démanchant les attaches mal boulonnées de ses membres.

En détalant il répétait :

— Rue du Faubourg-Saint-Denis, n° 201 Avec ça, mon petit Sulpice fera son affaire.

Il n'avait pas encore dépassé le boulevard Bonne-Nouvelle que déjà il suait à grosses gouttes ; mais il n'était pas homme à s'arrêter avant d'avoir fait son rapport à son petit Sulpice.

On nomme cela une chambre, dans les garnis qui reçoivent à la nuit, (tétait un trou situé au sixième étage, sur le derrière, et qui n'avait d'autre ouverture

qu'une très-petite fenêtre, percée dans le plan du toit. Cette fenêtre, coupée en deux par la cloison, devait éclairer et ventiler deux trous jumeaux, deux chambres. Il était environ minuit. Loriot ronflait bruyamment, couché sur une paillasse. D'autres ronflements plus mâles lui répondaient derrière la cloison.

Une seconde paillasse, jetée à l'autre extrémité du trou, demeurait inoccupée.

Il eût été difficile de se tenir debout dans cette chambre, où les solives se croisaient à quatre pieds du sol. Le voisin de l'autre trou avait fermé la fenêtre en tabatière : onétoufî'ait. La lumière de la lune, qui frappait obliquement les petits vitres, envoyait aux objets de vagues lueurs.

Ghifî'on et Loriot étaient là depuis un quart d'heure. On y voyait assez pour distinguer les traits décomposés de Loriot endormi et la pose de la pauvre Ghifî'on, agenouillée auprès de son ami. A part les ronflements sonores qui allaient se répondant et le vent d'automne qui se plaignait dans les hautes toitures, rien ne troublait le silence de ce misérable réduit.

De temps en temps la présence de Chiffon se révélait par un gros soupir. Elle ne bougeait pas. Elle était accroupie sur ses talons, et ses mains jointes reposaient sur la paillasse de Loriot.

Il dormait, tourmenté par les malaises de l'ivresse ; la sueur découlait de ses tempes. Mais il dormait profondément, sans rêves.

Aux lueurs qui descendaient du toit, il était charmant

avec sa figure pâle, et je ne sais quelle expression de

souffrance. Ses yeux se cernaient d'un cercle sombre.

GhiÛbn avait des tendresses de mère à contempler ce

cher enfant.

Du coin de son pauvre tablier tout humide de larmes,

elle essuyait les joues de Loriot, baignées par la sueur.

Il n*y avait en elle que miséricorde et indulgence. C'était son enfant à elle qui n'était qu'une enfant. Elle eût voulu lui pardonner et le mieux aimer pour sa faute.

Ce qu'il y avait de brutal égoïsme dans la conduite de Loriot, Chiffon refusait de le voir. Et si l'évidence forçait la porte de sa pensée, une foule d'excuses étaient là toutes prêtes.

Loriot n'avait rien vu jusqu'alors. Toutes ces choses nouvelles l'avaient ébloui et comme affolé. Chiffon ne savait-elle pas que son Loriot avait un bon petit cœur?

Là-bas, sur les routes interminables qui traversent la lande, combien de fois Loriot ne l'avait-il pas soutenue et portée! A la maraude, la plus belle pomme de l'arbre, la plus mûre, la plus dorée, celle que Loriot allait chercher tout au haut de la plus haute branche, n'étaitelle pas toujours pour Chiffon?

Hélas! ce Paris, ce paradis, ce lieu magique avait je ne sais quel vent d'ivresse, et la tète du pauvre petit Loriot était si faible I

Et puis, n'avait-elle pas été trop sévère? n'avait-elle pas abusé de sa supériorité acceptée par son jeune ami? Oh ! Chiffon pleurait à cette pensée ; Chiffon était bien près de se donner tous les torts ; elle interrogeait sa conscience, et sa tristesse, qu'elle prenait pour le remords, l'accablait de reproches.

Combien de fois, alors qu'ils étaient enfants tous deux, ne s'était-ellc pas [Tcnchée ainsi au chevet de son Loriot? Je vous dis que c'était une mère. En ce temps-là, le sommeil de son ami était plein de songes et de sourires. Bien souvent, il s'était couché sans souper, le petit Loriot, et cela le faisait rêver bombance.

Dix-sept ans d'union! tout leur âge! leur double vie

n'avait formé qu'une seule et même vie. Dieu n'avait point caché son dessein de les créer l'un pour l'autre. Ils étaient nés le même jour ; ils avaient été recueillis sur la même pierre, à la même heure, par la même charité.

Et pour qu'ils fussent tout l'un pour l'autre, ils n'avaient pas de parents à qui donner une part de leur cœur. Chiffon avait les larmes aux yeux lorsqu'elle songeait à sa mère. C'est celle-là qui eût été adorée et bénie I Mais Chiffon ne connaissait pas sa mère, et là-bas, le vieux douanier qui avait pris soin de son enfance lui avait dit plus d'une fois que sa mère était morte.

C'avait été le seul motif des querelles de leur enfance. Quand ils allaient de pardon en pardon avec leurs sabots sur Tépaule, le long des routes tortueuses et défoncées de la Bretagne, ils se disputaient souvent à propos de leurs mères. Chacun voulait avoir la plus belle et la meilleure. Loriot ne gagnait jamais, parce que Chiffon était la plus éloquente. De guerre lasse, il se mettait à pleurer. Alors Chiffon se jetait à son cou ; les lèvres de Chiffon séchaient ses larmes ; elle lui disait : Mon Loriot, ta mère était belle, ta mère était bonne ; je l'aime presque autant que ma mère à moi I

Elle disait encore, tant sont étranges les divinations du cœur :

— Ta mère et la mienne devaient se connaître ; elles devaient s'aimer ; peut-être qu'elles étaient sœurs.

Et si la route était solitaire, ils s'agenouillaient tous deux dans l'herbe, côte à côte. Ils disaient ce qu'ils savaient de prières et ils envoyaient des baisers à leurs mères dans le ciel.

Chiffon se souvenait de tout cela. Son petit Loriot avait du cœur.

— Sainte Vierge î sainte Vierge ! murmura-t-elle

i30 LE PARADIS DES FEMMES

pourtant avec un frissonnement douloureux, est-ce que c'est la dernière fois que je le regarde dormir I

On n'oublie point, n'est-ce pas, sainte Vierge, ces belles amours de l'enfance, ces caresses si bonnes et si doucement échangées.

Dieu ne veut pas briser les pauvres petits cœurs où ne descendit jamais la pensée du mal.

Chiffon n'avait au monde que son Loriot. Sainte Yierge I bonne Vierge ! les anges parlent à l'oreille de ceux qui dorment. Oh î mère de Dieu, un mot pour la pauvre Chiffon I

Si c'était un crime que d'avoir rêvé ce paradis des femmes et d'être venue de si loin à travers tant de privations et tant de fatigues, eh bien I Chiffon était toute prête, elle ne demandait pas mieux que de retourner au fin fond de la Bretagne, pourvu qu'on lui laissât son Loriot chéri.

Qù' allait-il devenir tout seul ? car Chiffon pensait encore à lui avant de penser à elle : Qu'ailait-il faire, le pauvre Loriot? Chiffon avait maintenant l'idée de l'immensité parisienne. Elle avait marché trois ou quatre heures sans se retourner, et c'était toujours Paris. Elle ne savait pas où était le bout de Paris. Une fois séparés dans cette ville sans limites, jamais on ne devait se retrouver, jamais I

Il avait tant besoin d'elle I savait -il seulement à quel point il serait seul, si Chiffon allait lui manquer ? Il ne savait rien, l'imprudent et le fou ! Sainte Vierge I un mot à son oreille I

Hélas I elle-même, Chiffon, que lui restait-il? qu'espérer ou que désirer ? tous ses désirs, toutes ses espérances, n'étaient-ils pas à Loriot au moins pour moitié ? Rester seule ? pourquoi travailler? pourquoi vivre?

— Ma mère ! dit-elle tout à coup ; ma mère, toi qui es dans le ciel, prie la Vierge pour moi I

Elle approcha de ses lèvres la main de Loriot qui pendait froide, et la remit sons les couvertures.

Puis elle prit dans son sein une piécette d'argent qui lui pendait au cou par un cordon, et qui portait gravée une image de la Vierge.

— Gela vient de ma mère, murmura-t-elle en la baisant pieusement et par deux fois, une fois pour sainte Marie, une fois pour sa mère : ma mère, prie avec moi, la bonne Vierge va t' entendre I

Elle commença tout bas, les litanies de la saintr^ Vierge. Là-bas, les enfants savent cela comme le Pater QiVAve ; les enfants errants aussi bien que ceux qui mènent les processions du catéchisme.

Si l'àme entend au-delà des limites de cette vie ; si ceux-là qui sont morts veillent d'en haut sur les têtes aimées, l'âme de la pauvre Victoire dut tressaillir à ces paroles bénies. Chiffon récitait la prière avec *ine piété passionnée. Elle ne savait pas qu'à l'heure de la mort, sa mère avait récité la même prière à l'intention de l'enfant orpheline qui restait abandonnée sur terre.

Elle ne savait pas. Personne ne lui avait conté l'histoire de cette jeune fille-mère, descendant d'un pas triste du cimetière de Saint-Gast à la grève.

Chiffon avait descendu ce sentier bien des fois, mais il ne gardait point les traces de sa mère.

Les mêmes paroles qui passaient, durant la nuit funeste, sur les lèvres de la mère, tombaient en ce moment de la b(mche de la fille :

— Mère du Christ, mère de la grâce divine, mère très-pure, vierge clémente, ayez pitié de nous!

Elle ne savait pas. Gomment deviner les détails solitaires et navrants de ce drame? Comment deviner le

secret de ces ténèbres cachant la victime de seize ans qui va psalmodiant elle-même le chant de ses funérailles?

— Pries-tu avec moi, ma mère?

Elle poursuivait, l'enfant désolée, les mains jointes et parmi d'amers sanglots :

— Miroir de justice, cause de nos allégresses, vase d'esprit, vase d'honneur, rose mystique, tour d'ivoire, ayez pitié de nous I

Loriot s'agita sur sa paillasse et un gémissement sortit de sa poitrine. Chiffon s'arrêta craintive, mais charmée. Son visage, naïvement ému, avait exprimé sa pensée bien avant qu'elle n'ouvrît la bouche.

— Est-ce la bonne Vierge qui lui parle? murmura-telle.

Il faut battre le fer pendant qu'il est chaud. Du fond de l'âme et avec un redoublement de ferveur, Chiffon continua :

— Arcbe d'alliance, ayez pitié de nous ! Porte du ciel, étoile du matin, ayez pitié de nous! Force des faibles, refuge des pécheurs, consolation des affligés, ayez pitié de nous I

— Il change î se disait-elle ; son sommeil est plus calme ; sa respiration fait moins de bruit ; ses yeux fermés ont presque un sourire. Il a entendu I il a entendu!

Sa tête s'inclina toute rêveuse sur son épaule.

— Merci I ma mère, merci I prononça-t-elle au-dedans de son cœur.

Puis, entraînée tout à coup, elle ajouta d'un ton plein de caresses :

— Ma mère ! est-ce qu'on peut perdre courage quand ce nom-là vient aux lèvres? Mais comment ai-je donc pu oublier votre dernier baiser, ma mère, ma mère chérie? Je ne vous ai donc jamais vu sourire? Vous êtesmortQ

toute jeune, ma mère, belle comme je vous vois en songe, avec vos grands cheveux sur votre front pâle. Ma mère, je crois que vous étiez malheureuse sur la terre. Si celui-là que j'aime ne m'aime plus, faites que je meure toute jeune, moi aussi, ma mère, et gardez-moi une place auprès de vous!

— Reine des vierges, ayez pitié de nous I Reine des Ceci était une distraction, car les litanies n'étaient pas

terminées.

Elle acheva précipitamment :

martyrs, ayez pitié de nousl ayez pitié de nous, reine des anges !

Elle resta longtemps immobile. Sa pensée s'engourdissait, mais la prière s'exhalait de tout son être.

Elle ne pleurait plus ; ses yeux la brûlaient. Une fois, elle dit :

— S'il doit vivre loin de moi, qu'il soit heureux! Elle entendit sonner les unes après les autres toutes

les heures de la nuit. Dans ces réduits qui s'ouvrent sur le toit d'une maison à six étages, l'heure nocturne est un concert où chaque horloge lointaine vient apporter sa voix. Les gros clochers grondent leur sonnerie grave dans le silence, tandis que les beffrois de paroisse chantent le temps qui passe, et que les petits cadrans font vibrer leur timbre argentin. A Paris, sur les toits, minuit sonne pendant un quart d'heure.

Mais c'est la troisième heure après minuit qui parle le plus haut dans la ville muette.

Yers quatre heures du matin, Chiffon était encore agenouillée auprès de la paillasse de Loriot, son ami. La fatigue la domptait. A son âge, la souffrance ne peut toujours éloigner le sommeil. Ses yeux se fermaient alourdis, pour s'ouvrir à demi bien vite, car elle se répétait machinalement à elle-même :

— Si c*est la dernière fois que je vois dormir mon Loriot, je ne veux rien perdre de cette nuit.

— Non, non, non I se reprenait-elle révoltée, le bon Dieu ne peut pas permettre cela I

Vers quatre heures et demie, elle sentit qu'elle ne pouvait plus lutter. Elle embrassa Loriot, puis elle lui passa au cou sa médaille de la Vierge qu'elle tenait encore à la main.

— Cette image-là m'a toujours protégée, dit-elle, elle le protégera.

— Va, mère chérie, interrompit-elle, je ne la lui donne pas, puisqu'elle vient de toi : je la lui prête. Elle le gardera contre les mauvaises pensées ; il ne songera plus à s'en aller...

La médaille disparut sous la chemise de Loriot, Chiffon traîna sa paillasse pour la rapprocher. Elle s'y étendit en répétant encore :

— Je ne veux pas dormir.

Elle dormait.

Dans le trou, on n'entendit plus que le ronflement sonore et magoifique du voisin qui dormait de l'autre côté de la cloison. Personne n'était plus là pour écouter cinq heures qui sonnaient lentement à tous les clochers de Paris.

Peu de temps après, une lueur plus vive descendit par la moitié de fenêtre en tabatière, éclairant les deux petits qui dormaient étendus sur leurs paillasses.

L'autre moitié de la fenêtre en tabatière éclairait ce juste qui ronflait *si sincèrement depuis le commencement de la nuit. Un sommeil semblable est inséparable d'une bonne conscience. Ainsi ne serons-nous pas étonné, si nous reconnaissons, en mettant l'œil à quelqu'une des nombreuses fentes de la cloison, notre ami Nioul, ancien tournebroche du château de Maurepar.

En voilà un qui pouvait en ejffet dormir tranquille, et que sa conscience ne réveillait jamais I

Le trou de Nieulr était plus petit que celui des deux enfants, (^e n'était pas une chambre à deux lits. Le trou de Nieul était, en outre, beaucoup plus sale et beaucoup moins meublé. 11 n'y avait pas de paillasse, Nieul dormait sur quelques brins de paille épars et sa tête avait pour oreiller une poignée de chiffons enlevés de sa hotte.

A mesure que la lumière augmentait, vous auriez pu voir la figure hâve et barbue de l'ancien forçat, et distinguer les pièces déguenillées qui composaient son costume. Auprès de lui, par terre, vu l'absence de tous meubles, il y avait trois hautes piles de pièces de cinq francs, sur lesquelles son crochet, terminé par un bout de fer aigu, reposait eu équilibre.

Cet argent produisait un effet singulier, an milieu de cette misère sale et nue. L'dée d'un crime vous serait venue tout de suite.

Ce n'était pourtant qu'une promesse de crime. Les trois piles de pièces de cent sous étaient des arrhes. Nieul avait fait une affaire là-bas, rue de la Goutte-d'Or, avec le bonhomme Bistouri et la Morgatte.

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