‹ ParisChapitre 8 sur 28 · AVENTURES DE LORIOT · texte numérisé non relu

AVENTURES DE LORIOT

Ce qui réveilla Loriot, ce fut un rayon de soleil qui vint le frapper au visage. Il faisait grand jour. Nieul était parti depuis longtemps avec sa hotte, son crochet et ses trois piles de pièces de cent sous.

Le petit Loriot frotta ses yeux éblouis : jamais il n'avait été si étonné dans sa vie. Tous les objets qui l'entouraient lui étaient inconnus, et il n'avait aucun souvenir d'être entré dans ce grenier. 11 aurait cru à quelque enchantement, s'il n'eût pas vu Chiffon étendue sur sa paillaisse à côté de lui.

Loriot fit appel à sa mémoire. Sa tête était vide et lourde. Mais tout à coup un éclair illumina son cerveau.

— Paris I Paris! dit-il, je suis à Paris!

Il se leva d'un bond. Comme il s'était couché tout habillé, sa toilette était faite d'avance. Sa main s'avança

pour éveiller GhifTon, la dormeuse, mais il ne la toucha point. Tous ses souvenirs lui revenaient à la fois. — Quelle chance I dit-il, elle dort I Cette pensée de la séparation était venue à Loriot avant l'ivresse ; elle avait même précédé le conseil reçu au comptoir du débit de prunes à Teau-de-vie.

En route, c'était Chiffon dont la tête se montait à l'idée de Paris. Elle avait si bien fait, la pauvre Chiffonnette, que Paris avait mis du premier coup la cervelle de son Loriot à l'envers.

Il avait son idée, comme il l'avait si souvent répété la veille. Son idée était absurde, il est vrai, mais il y tenait et la regardait comme un trait de génie.

Quoi de plus adroit, en principe, que de se faire femme, pour réussir dans le paradis des femmes?

Ne croyez pas qu'il eût renoncé définitivement à sa Chiffon. Loriot n'était pas uu méchant petit homme. Seulement il était toc^ comme on dit à Saint-Cast et ailleurs. 11 pensait vaguement que s'il faisait fortune, sa Chiffonnette en aurait sa bonne part.

Mais cela ne l'inquiétait pas autrement. Nous vous donnons ce petit gars-là tel qu'il était : ni meilleur, ni pire. Il n'en savait pas plus long, voyezvous, et si jamais vous rencontrez pareille tête blonde, vous sourirez et vous serez clément.

Il y avait une chaise dans le trou. C'était positivement une chambre garnie. Loriot, après avoir secoué ses hardes couvertes de paille, regarda ses mains et regretta pour la première fois de n'avoir pas d'eau. 11 avait aussi grande envie d'un miroir. Son désir d'être femme le faisait coquette.

Lui qui avait si souvent reproché à Chiffon sa prétendue coquetterie !

Tout en se secouant, une crainte lui vint, et il pâlit du front au meuton, tant il eut peur.

Etait-il bien à Paris ? n*avait-il pas fait un rêve ?

Il fut encore sur le point de réveiller Chiffon, Chiffon son oracle, mais les prunes à Teau-de-vie, mais les chinois, les petits verres, la galette, tous ces souvenirs si vifs! Point n'était besoin de Chiffon. Paris était là; Loriot le sentait.

D'ailleurs , quoi de plus facile que de s'en assurer? Loriot monta sur la chaise qui garnissait le logis, et sa tête blonde, coiffée de grands cheveux bouclés, tout en désordre, passa au travers de la fenêtre..

Loriot se frotta encore les yeux, puis il poussa un grand cri de triomphe et de joie. La fenêtre donnait sur un toit presque plat. Elle était située au sommet de la plus haute maison da quartier. De là. Loriot voyait son Paris comme s'il eut été juché sur la colonne Vendôme.

Des toits, des cheminées, un horizon sans fin de tuyaux de tôle, au-dessus desquels de grands monuments isolés planent majestueusement. Certes, Loriot ne cherchait pas là le paysage, il ne percevait que la sensation d'immensité.

— Paris I Paris I vive Paris I c'est à moi tout ça!

Yoilà ce que disait notre Loriot, demi sorti de sa tabatière, sur le toit d'une maison du faubourg Saint-Denis, où la chambre pour deux coûtait dix sous, et c'était cher.

Au bas du toit, il y avait un plomb obstrué plein d'eau de pluie. Loriot travailla des pieds et des mains et monta sur le toit. Il fît sa toilette daus le plomb, où les pierrots seuls, ces oiseaux éminemment citadins, venaient laver leur bec d'ordinaire.

Il fit sa toilette au soleil, bien commodément, à soixante pieds au-dessus de la rue, dont le bruit lourbillonnan

montait. 11 lava ses mains et sa petite frimousse espiègle, il mouilla ses cheveux pour les faire mieux boucler ; que n'aurait-il pas donué pour un bout de miroir I

— Quant à ça, se dit-il, malgré l'absence du miroir, je suis sûr que je serai bien mignon en femme, Chiffon l'a dit.

— Pourvu qu'elle ne se soit pas éveillée I interrompit il en revenant vers la fenêtre.

Il regarda en dedans. Ghififon dormait toujours. Elle avait eu tant de fatigue la veille I et toute la nuit, elle avait tant pleuré I

— Comme ça dort I pensa Loriot. C'était bien la peine de venir à Paris ; elle aurait pu en faire autant que ça dans la grange de Cliantepie I

Il jeta un dernier coup d'oeil aux cheminées de la gigantesque ville qui allait être sa conquête.

— C'est égal, grommela-t-il en rentrant dans la chambre, c'est joliment haut, et je ne me souviens pas d'avoir monté les escaliers hier au soir. Quand je vas être femme, faudra veiller à la boisson. Mais qui donc qui me dira comment les femmes se perdent, puisque c'est avec ça qu'on gagne de l'argent?

Il se gratta les deux oreilles, l'une après l'autre, comme un petit gars bien embarrassé qu'il était.

— Bahl fit-il, la Chiffon qui fait tant d'embarras ne le sait peut-être pas non plus. On trouve toujours à qui parler à Paris. Dès que je vas avoir ma jupe et macoiffe, je demanderai à un passant comment qu'il faut faire.

Cette bonne résolution rendit le calme aux esprits de notre Loriot. Quant à la chose principale, aux moyens de devenir une femme, il ne s'en inquiétait pas du tout. Mettre une jupe et une coiffe, comme il disait, lui semblait suffisant pour opérer la transformation.

Beaucoup d'adolescents honnêtes sont moins innocents que ce jeune scélérat de Loriot.

Il fit l'inventaire du costume de Chiffon, afin de bien voir ce qu'il lui fallait acheter pour se faire une femme.

1° Une coiffe. Celle de Chiffon était fripée, mais comme il y avait de beaux cheveux dedans! Ahl ah! on pouvait chercher longtemps avant de trouver des cheveux pareils à ceux de Chiffon I Loriot convenait qu'ils étaient les plus beaux du monde, après les siens, à lui Loriot.

2° Un mouchoir de cou. Celui de Chiffon s'était détaché dans l'agitation de son sommeil. Nous vous le disons en vérité, jamais Loriot n'avait re.pardé dessous. Le mouchoir entr'ouvert laissait voir une gorge naissante aux contours chastes et charmants. Loriot se tâta la poitrine.

— Tiens! tiens! fit-il, v'ià la première fois que je remarque ça !

Il était désappointé un petit peu, car sa poitrine à lui ne présentait pas les mêmes symptômes.

— Penh ! peuh ! peuh I siffla-t-il cependant, c'est gentil, mais elles n'en ont pas toutes. On peut se passer de ça!

3^ Une jupe. Chiffon en avait une qui lui coupait si bien la taille ! il n'y avait qu'un cordon pour l'attacher, mais la taille de Chiffon était si fine et ses hanches rebondissaient si gracieusement! Loriot essaya de se prendre la taille à deux mains et ne put pas.

— Je me sanglerai un brin de plus, pensa-t-il.

-4° Des souliers à nœud. Chiffon n'avait que des sabots, mais Loriot voulait des escarpins.

Il essaya de mettre ses pieds dans les petits sabots de Chiffon. Autant eût valu l'essai de faire entrer une clef de cave dans la serrure mignonne d'un de ces meubles en bois de rose qui ornent des boudoirs élégants .

— Saquédié I s'écria-t-il, elle a tout de même le pied trop petit, celle-là I

Loriot regarda un instant le sien et fit comme le cerf de Lafontaine, maudissant ses jambes. Mais il reprit bientôt courage en se disant :

— C'est pas une affaire. Chacun se sert des pieds qu'il a, pas vrai?

— Pour ce qu'est delà figure, ajouta-t-il avec orgueil, on n'est pas trop à plaindre, et la Chiffonnette elle-même m'a dit bien souvent....

Il s'arrêta tout court, parce que son regard venait de tomber sur le délicieux visage de Chiffon endormie. Elle avait sa bouche d'enfant légèrement entr'ouverte. Ses petites dents perlées brillaient entre ses lèvres roses. Autour de ses paupières fermées, la fatigue et les larmes avaient estompé un cercle bleuâtre que recouvrait presque entièrement la longue frange de ses cils. Ses cheveux, noirs comme le jais, bouclaient en désordre autour de son front et de ses joues.

— Mais je ne l'avais donc jamais vue, moi I dit Loriot stupéfait.

— Après ça, continua-t-il, je suis peut-être plus joli, moi, quand je dors.

Il mit son bonnet de laine sur sa tête d'un air résolu et se dirigea vers la porte. En résumé, il lui fallait une coiffe, un mouchoir de cou, une jupe et des souliers, les bas et le corsage étant du superflu. Avant de franchir le seuil, Loriot ralentit son pas, et se retourna comme malgré lui.

— C'est tout de même dur, pensa-t-il, de quitter comme ça la pauvre Chiffonnette I Je vas toujours l'embrasser bien doucement avant de partir.

H était immobile, et ses mains jointes pendaient.

— Ahl dam, fît-il pour se raffermir, faut bien faire

son chemin. Ceux de là-bas, où l'on vendait des prunes, m'ont bien dit qu'elle m'empêcherait d'avoir de la chance... et puis... et puis elle se moquerait de moi, à cause que je veux être femme I

C'était là le grand motif.

Il se rapprocha lentement de la paillasse. Gomme elle élait posée sur le carreau, il dut s'agenouiller pour embrasser Chitfon. Si Chiffon avait eu l'air de souffrir en ce moment, je ne sais pas ce qui serait arrivé, car Loriot était véritablement ému, beaucoup plus ému que ne semblaient l'indiquer ses paroles.

Il avait les yeux baissés et n'osait plus regarder Chiffon.

Dans un mouvement qu'il fit, sa main droite heurta sa pochette, et l'argent qu'il avait dedans sonna. Il eut d'abord un sourire satisfait, puis il fouilla dans sa poche et en retira l'argent.

— Elle rit, murmura-t-il, en examinant Chiffon à la dérobée.

Chiffon rêvait, la pauvre fille, que la bonne Vierge avait parlé à Loriot, et que Loriot lui promettait de rester toujours avec elle.

Voilà pourquoi Chiffon riait dans son sommeil.

— Six pièces de cinq francs, dit Loriot d'un ton de surprise, et encore de la monnaie pour huit livres dix sousl

Chiffon avait donné dix sous d'avance pour la location de la chambre.

— Trente-huit livres dix sous, reprit Loriot, pourquoi ai-je tout ça?

Un vague souvenir de partage lui revint ; le rouge lui monta au front.

— Elle m'a tout donné î balbutia-t-il.

Puis il ajouta en baissant les yeux de nouveau :

— Parce que j'ai tout demandé I

Il est dommage que ce petit Loriot songeât à se faire femme, justement à l'heure où il allait peut-être devenir un homme.

Il avait honte et c'est bon signe.

— J'allais la laisser sans rien I dit-il encore.

Cette pensée le touchait bien plus que l'abandon luimême.

Il retira d'abord du creux de sa main une pièce de cinq francs, qu'il mit par terre, à côté de la paillasse ; puis deux pièces de cinq francs, puis trois.

A la troisième, il poussa un gros soupir. Écoutez, c'était un petit gars de la Haute-Bretagne. Du cap de Fréliel, on voit les côtes de Normandie.

Il soupira, mais les trois pièces de cinq francs étaient par terre, il ne les reprit pas.

On a dit qu'un poltron de nature a mille fois plus de mérite qu'un brave, quand il va au feu, tout pâle et tremblant, c'est l'évidence.

Laissez soupirer notre petit Loriot.

Il lui restait encore vingt-trois francs dix sous dans la main. Il mit d'abord une pièce de deux francs sur les trois pièces de cent sous.

— Elle a dix-sept francs, supputa-t-il, j'ai vingt-et-uu francs et la petite pièce... Si je mets encore quarante sous, elle aura dix-neuf francs et moi dix neuf francs.

Il soupira et s'exécuta.

Restait la petite pièce.

— Faudrait faire la monnaie, se dit Loriot, dans sa rigoureuse équité ; cinq sous pour elle, cinq sous pour moi.

Il se pencha sur Chiffon et la baisa au front. Une larme perla sous ses paupières, une larme que n'arraichail ni la faim, ni la soif, ni le froid, ni la fatigue, ua

rien de ce qui faisait ordinairement pleurer le petit Loriot.

Vous voyez bien qu'il était sur le point de devenir un homme.

Il essuya vivement cette larme, qu'il regarda peutêtre comme indigne de lui, et fit le geste de mettre la pièce de cinquante centimes dans sa pochette avec les dix-neuf francs qui formaient sa part légitime et incontestable, mais il se ravisa, et, par un mouvement sublime, il déposa les dix sous sur la part de Chiffon.

Du coup, il se remit sur ses jambes et se dressa de son haut.

— Ah ! mais! fit-il avec la conscience de sa grandeur d'âme, j'aime mieux çal

Il gagna la porte et sortit en homme d'importance. En descendant l'escalier, il se dit :

— Paris a beau être grand, c'est toujours Paris. Quand je vas être riche, je retrouverai bien la Chiffonnette.

Dans la rue, il se retourna et regarda en l'air pour tâcher de voir la lucarne du grenier, mais ne vit que le plomb qui lui avait servi de cuvette.

Ce fut tout. Il mit décidément Chiffon de côté pour songer à sa fortune.

11 était environ huit heures du matin. Paris avait sa fièvre de mouvement et d'afifaires. Loriot n'eut pas fait trente pas dans la rue qu'il se sentit tout étourdi. Ce brouhaha, cette confusion, lui montaient à la tête. Il lui semblait que toutes les voitures allaient passer sur son dos.

Et cependant ce bruit et ce mouvement l'attiraient, car il dirigea sa marche vers le boulevard, où le bruit et le mouvement allaient augmentant.

Tantôt Loriot se sentait tout petit et tout faible, à

premier moment, au milieu de la foule, tantôt il avait des élans de fierté enfantine en se disant :

— C'est moi que voilà! je suis à Paris I je suis de Paris! Mes sabots comptent dans ce bruit... mais pas pour longtemps, car je vais bientôt avoir des souliers!

Et il sautait sur le trottoir, en songeant à sa jupe, à sa coiffe, à son mouchoir de cou. Si c'était une chose possible, il comptait bien se perdre dès le soir même.

Personne n'ignore que le faubourg Saint-Denis est tout fleuri de marchands de vin qui offrent à la convoitise des amateurs de superbes bocaux de prunes confîtes dans de l'eau-de-vie un peu baptisée. Le destin des humains se règle souvent par le hasard d'un premier pas. Loriot avait débuté dans la carrière gourmande par une reine-claude à l'eau-de-vie ; Loriot ne devait jamais oublier la saveur de ce fruit et de sa sauce. Il entra chez un marchand de liqueurs et mangea deux prunes à l'eau-de-vie pour son premier déjeuner.

Ça donne de l'aplomb et du cœur. Une fois maître de ses deux prunes, Loriot eut un heureux souvenir de ce gâteau succulent et gras dont il avait soupe la veille. Ayant tourné par hasard à gauche de la Porte-Saint- Denis, il put satisfaire son goût éclairé pour la galette. Mais il y a galette et galette. La galette du boulevard Saint-Denis est une galette peuple.

11 ne s'agissait pas de flâner. Loriot avait son plan et n'allait point au hasard. Acheter des nippes, changer de costume, et se perdre comme doit faire une femme qui veut honnêtement et bien vivre, tel était l'ouvrage tracé. Loriot, l'estomac plein, suivit les boulevard^^ cherchant parmi tant de boutiques une boutique de ju[)es, de coilfes et do mouchoirs.

Il trouva des boutiques de pantalons, de vestes et de paletots; des magasins d'orfèvrerie, des étalages do Il 13

châles des Indes, des fabriques de nécessaires et un bureau d'omnibus avec portraits au daguerréotype et limes Perrot infaillibles pour combattre les cors aux pieds. Point de bonnes coiffes à barbe, supportées parla calotte d'indienne, point de jupes d'épluché on de tiretaine ; point de mouchoirs à palmes comme Loriot en voulait. Ma foi, c'était si beau ce boulevard I Loriot prit patience.

Tout en prenant patience, il regardait les devantures de boutique et les industries diverses. Il faut lui rendre cette justice de dire que Loriot ne songea pas une seule fois à travailler. 11 y a des travailleurs nés ; notre petit Loriot ne l'était point. Il avait donné comme cela, de temps en temps, des coups de collier dans sa vie, mais c'était Ghiflon qui lui avait mis, dans ces bonnes campagnes bretonnes, la faucille ou la fourche à la main.

Loriot ne se rappelait pas ces instruments avec plaisir. Il aimait mieux danser ou faire la roue.

Aucune des industries qu'il rencontrait sur sa route ne hù plaisait. En revanche, il avait envie de tout ce (ju'il voyait aux devantures. S'il n'avait pas été possédé <le l'idée de se faire femme, comme il eût acheté un pantalon à carreaux, une veste grise et une cas(iuelte !

— Après! se disait-il en détournant les yeux pour ne pas céder au charme. Quand j'aurai de quoi à me perdre comme femme, je m'en flanquerai sur le corps des farauderies, et un chapeau plutôt qu'une casquette!

Il passait devant un chapelier.

— Et une badine ! ajouta-t-il en lorgnant un étalage (le cannes ; et un parapluie ! Ah! saquédié ! j'ai-ti envie d'avoir un parapluie! Je le veux bleu... non! rouge! Ah dam ! ah dam ! Si la Chitfonnette me rencontrait avec un parapluie rouge!

Ses narines se gontlèrent tandis qu'il songeait à <e triomphal honneur.

— Elle en aura peut-être aussi vite que moi, se repritil pourtant avec un mouvement de jalousie, je suis pâtour du Tréguz, mais elle est fille du Grand-Chêne. Eh heni eh beni si elle a un parapluie, tant mieux pour elle I

0 Jésus mignon 1 une montre d'argent, grosse et ronde, avec des fruits d'Amérique et un ruban découpé en chicorée I Une montre qui dit l'heure, une montre qui parait dans le gousset comme une grosse pomme dans la pochette ; le rêve de tous les petits gars ambitieux 1 Loriot aurait donné, je crois, le parapluie pour la montre I

Que de choses il vit dans cette première promenade au graudd jour I De combien de choses il eut envie! Des rubans, des chapeaux à fleurs, des hottes, des pistolets, des estampes, des homards, des tasses de fayence et de porcelaine; des livres même, bien qu'il ne sût pas lire, et des lunettes quoiqu'il eût la vue bonne !

Il avait, ce petit Loriot, les envies des deux sexes. Mais il était sage, il tenait ses dix-neuf francs à poignée au fond de sa pochette, et il passait.

Au Ghàteau-d'Eau, il vit un soldat du centre qui regardait les lions. Il se mit à côté du soldat, qui lui dit :

— C'est des animaux fondus avec les canons de nos victoires, conquis par la valeur sur les ennemis de la patrie, dont le Français ne se sert pas d'autre métal pour embelUr la capitale de son pays I

Loriot le remercia, mais il n'osa pas lui demander comment on pouvait s'y prendre, quand on était femme, pour se perdre vite et bien.

Enfin, Loriot vit une jupe de tiretaine et un mouchoir de cou. Ce n'était plus sur le boulevard. Loriot avait tourné à droite, et sa bonne étoile l'avait conduit droit au Temple.

Arrêtons-nous et découvrons nos fronts pour saluer une grande gloire qui va s'éclipser. Notre civilisation fleurit sur des ruines. Le Temple est à l'agonie. Bientôt son souvenir seul vivra dans l'âme de ceux qui l'ont aimé. Qu'y aura-t-il à la place du Temple défunt? Nous ne savons.

0 grandes et vieilles masures, où tant d'étranges richesses étaient accumulées I 0 Pou-Yolantl (1) quartier du cuir et du mastic antiques I 0 Forêt-Noire I patrie des loques sublimes et des chapeaux fantômes, qui fondaient au soleil comme à la pluie 1 0 Palais-Royal I noble et sévère baraque I ô doux compartiment si bien connu des actrices, des dames-aux-camélias, des grisettes, des bourgeoises et même des grandes dames, cher bïizar qui portait le nom aimable et coquet de quartier des Frivolités I Émigrerez-vous? Irez-vous embellir d'autres rivages ?

Ou bien disparaîtrez-vous pour tout de bon de cette terre où les plus belles choses ont de pire destin ?

N'était-ce pas assez d'avoir abâtardi la rude fantaisie de vos mœurs? n'était-ce pas assez d'avoir tué votre originalité précieuse en introduisant dans vos couloirs la politesse et les sergents de ville? Oh! certes, le jour où un gouvernement oppresseur força les marchandes du Temple à ne plus vomir l'injure pittoresque, on put dès lors prévoir que le Temple allait mourir.

Le vrai Palais-Royal de Mazarin et des Cosaques n'a-til pas commencé à déchoir â l'heure même où ses boutiquiers n'ont plus déchiré les pans d'habits dans les galeries?

L'ordre tue tout, la civilité est un poison mortel.

(1) Ce sont ici les noms des quatre quartiers de l'ancien mar- (;hé du Temple, qui a été rebâti depuis.

Et vous chercherez bientôt en vain le Temple où l'on vendait des cachemires de l'Inde avec des guenilles, et des dentelles d'un prix fou parmi les haillons; le Temple où les diamants se cachaient sous des tas de savattes, le Temple où la boue de nos rues se changeait en orl

Où irez-vous alors à la chasse de ces belles occasions qui vous donnaient pour deux cents francs une broderie de cent louis? Où les mettra-t-on désormais toutes ces opulentes dépouilles arrachées à la ruine ou à la mort?

Ne se ruineront-elles plus en ce temps les saintes du Paradis parisien? Désapprendront-elles à mourir?

0 temple I ô foire inouïe I désordre que l'imagination du poëte n'eût pas inventé! fantaisie qu'on ne rêvera jamais plus!

Il y avait toujours des coupés discrets arrêtés devant l'église Sainte-Elisabeth ou dans la rue Phélipeaux. Des femmes qui cachaient sous le voile leur jeunesse et leur beauté, descendaient en toilette plus que modeste et s'introduisaient d'un pas furtif dans les sombres galeries. Les marchandes connaissaient cela. C'était heur et malheur ; on faisait des bons marchés fabuleux, ou bien on se laissait prendre au leurre d'occasions menteuses. Au Temple, de mémoire de marchande, jamais objet n'a été payé son vrai prix. Aujourd'hui, madauie la comtesse gagne cent pour cent sur les velours de sa robe ; demain on lui passe pour cinquante louis, parce que c'est elle, une dentelle recollée qui vaut bien trente francs.

Tant qu'on causera toilette, le Temple sera une tradition. La pudeur s'évanouira à mesure que les temps s'éloigneront, et le Temple vivra dans mille ans au même titre que la colonnade de Minerve ou le divin Parthénon. La coquetterie n'est-elle pas aussi une déesse?

Il y a là des tableaux bizarres. Allez voir encore une II 13*

fois cette Rotonde où les pantalons et les habits haut pendus à des tringles sous les arcades, se balancent comme des criminels au gibet! Je ne sais quelle odeur inconnue vous saisit ici à la gorge. Allez entendre encore l'argot que parlent les naturels de cette contrée sauvage ; allez écouter l'histoire de cette grosse commère qui vendait le jour des souliers rebouisés et des gniolles au coin du Pou-Yolaut, et qui s'en allait, le soir, au bois, dans son équipage où le fils aine d'un pair de France avait souvent l'honneur de monter. C'est le roman de la loque, c'est l'épopée du haillon. Nous n'aurons plus cela ; hâtez-vous.

On l'appelait madame la vicomtesse au Boi§. Elle avait une fille charmante, élevée aux Oiseaux. Au Pou-Volant, elle était connue sous le nom de Madame Savatte.

C'était bien le pays des métamorphoses renversantes. On ne s'étonnait plus de rienl Ils racontaient au cabaret des Quatre-fils-Aymon des histoires...

Mais tout cela est mort ou va mourir. La Rotonde agonise. Le cabaret des Quatre-Fils a d'avance fait banqueroute. Dans quelques mois, nous ne saurions plus vous dire où il faut aller pour acheter des bottes rebouisées à quinze sous ou un feutre gniollé de soixante-dix centimes, prix fort...

Notre ami Loriot se procura au Temple, quartier de la Forêt-Noire, un costume complet de bretonne, qui avait servi pour le carnaval. Cela lui coûta seize francs, et c'était une bien bonne affaire. Il lui restait un peu plus de deux francs, et il avait désormais de quoi se perdre. Sa fortune était faite.

Il ne se sentait pas de joie en regagnant le boulevard son petit paquet sous le bras : Son paquet qui contenait en germe sa grandeur future et ses bissacs pleins d'écus.

PARIS l.M

Ce que Loriot cherchait maintenant, c'était un lieu pour faire sa grande toilette. Un gamin de Paris en pareil cas n'eût pas été embarrassé, mais Loriot ne connaissait pas les ressources de la grande ville. Tout ce qu'il put imaginer fut de gagner la campagne et de changer de peau derrière une haie. Or, à Paris, gagner la campagne n'est pas chose facile, et Loriot le vit bien, car il marchait encore vers une heure après midi, avec son paquet sous le bras. 11 était au revers de Montmartre, derrière le cimetière, et il voyait enfin la campagne au-dessous de lui.

A cette heure, il avait déjà dépensé la moitié de ses quarante sous à grignotter des gâteaux et à boire des douceurs.

Nous devons rendre compte d'un incident qui survint au revers de Montmartre, pendant que Loriot descendait vers la plaine.

C'était un chemin étroit qui courait eu zig-zag entre deux murs. Il n'y avait dans le sentier qu'une jeune fille assez proprette qui portait un panier de blanchisseuse. Loriot pressa le pas et la rejoignit. La fillette se retourna d'abord effrayée, mais quand elle eut regardé notre Loriot, elle se mit à sourire.

Loriot rougit et se tira une mèche avec galanterie.

— Est-ce que vous allez à Clichy, comme ça, mon garçon? demanda la fillette.

— Elle est gentille, pensa Loriot, mais point tant que la Chiffonnette, c'est sùrl

— A Clichy? répondit-il tout haut, y a-t-il loin?

— Une heure en se promenant.

— Bonne foi I dit Loriot ; voilà bien des heures que je me promène!

Puis il marcha sans rien dire aux côtés de la fillette. Il rougissait et poussait des soupirs énormes. La petite

blanchisseuse attendait une déclaration, seulement elle trouvait que la déclaration tardait bien.

Quant à Loriot, il peinait comme un malheureux, et ses tempes avaient des sueurs.

La petite blanchisseuse avait une bonne âme ; elle trouvait Loriot charmant, elle voulut l'aider un peu.

— Vous avez quelque chose à me dire, reprit-elle d'un ton engageant.

— Ah! oui, répliqua notre Loriot, qui poussa un soupir plus gros que les précédents.

— Eh bien! dites, riposta la fillette.

Et comme Loriot hésitait, elle ajouta en montrant ses dents blanches :

— Allez, on ne vous mangera pas!

— Bien vrai? fit Loriot.

— Bien vrai.

— V'ià donc ce que c'est. Je voudrais savoir... Il s'arrêta court.

— Qu'est-ce que vous voulez savoir? demanda la blanchisseuse.

Loriot cessa de marcher ; elle l'imita. Loriot s'essuya le front.

— Je voudrais savoir, reprit-il, parce que je viens de loin et qu'on n'est point malin par chez nous...

— Ça se voit, interrompit la fillette.

Loriot ne parla plus.

— Allons I continua-t-elle en frappant du pied d'un air bon enfant.

Loriot, encouragé, s'approcha d'elle et lui dit tout à coup en lui soufflant terriblement dans l'oreille, car sou embarras l'oppressait :

— Je voudrais savoir comment c'est que font les jeunes filles pour se perdre ici à Paris.

La fillette le regarda ébahie. Loriot crut qu'elle n'a-

vait pas compris. Il se pencha davantage, dans la rage qu'il avait de savoir, et recommença :

— Je voudrais que vous me disiez comment faut s'y prendre...

Mais il n'acheva pas, cette fois. La main de la blanchisseuse se leva prestement. Loriot reçut un maître soufflet qui lui fit voir un millier de chandelles. Quand il revint à lui, la fillette était déjà loin.

— Il paraît que faudra deviner! pensa-t-il tristement. Il continua- sa route tout seul. Vers deux heures, il fit

sa toilette dans une carrière. Quand il se vit avec son costume breton, dans un miroir de cinq sous qu'il avait acheté, il poussa un grand cri de joie.

— Saquedié! saquediéî dit-il ; y a-t-il des messieurs qui voudraient me donner le bras !

Il repoussa du pied son costume de petit gars et le cacha sous une roche. Notre Loriot ne doutait de rien, il se croyait sûr de retrouver cet endroit-là, quand il voudrait.

Le voilà parti. Au bout d'une heure, il s'aperçut que ses quelques sous étaient restés dans sa pochette d'homme. Il avait grand'faim et grand'soif. Il tâcha de retrouver son chemin, mais impossible I alors il se mit à pleurer, regrettant déjà la Chiffonnclte.

Loriot, ou plutôt Loriotte, sous son nouvel accoutrement, erra tout^ l'après-midi. Ses jambes ne pouvaient plus le porter; il ou elle mourait de faim. Vers quatre heures du soir, nous le retrouvons dans la rue de Matignon, au lieu même où il avait débarqué en arrivant à Paris, la veille. Ses pauvres yeux étaient gros de larmes et il avait la tète bien basse.

Les messieurs l'avaient pourtant regardé par la ville, mais aucun d'eux ne lui avait appris comment les jeunes filles se perdent.

Il s'assit sur une borne pour pleurer sou content. Quand il eut bien pleuré, il leva la tête ; à une fenêtre du premier étage, il aperçut derrière les carreaux une figure pâle et bouffie. Il regarda tout autour de lui et se reconnut.

D'un saut il fut sur ses pieds.

— Pour le coup, s'écria-t-il et battant les mains, j'ai la chance I V'ià le bon monsieur qui nous a donné le louis d'or sur la route 1

11 s'élança vers la porte cochère et frappa à tour de bras.

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