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CHAPITRE IL

Le grand tort du Comité central avait été de ne pas profiter de la démoralisation des Versaillais au

18 Mars, pour les poursuivre et les désarmer. Le

19 mars, une promenade à Versailles était possible; elle était aussi le vœu du peuple, dont le sens pratique apprécie toujours mieux la situation que ne le font les théoriciens.

La garde nationale, il est vrai, était bien désorganisée, grâce aux efforts de Trochu et de Clément Thomas pendant le siège, — mais Versailles, lui, n’était pas organisé du tout, et les soldats en retraite, — il faut en excepter les gendarmes, — se seraient refusés à marcher contre leurs frères de Paris. Au lieu de ramener Louis XVI prisonnier, on eût ramené la France entière, délivrée, en triomphe.

Il est vrai aussi que l'hésitation du Comité cen-

tral s’explique un peu par la crainte qu’il avait de laisser Paris à la merci d’un coup de main de la réaction, dont les bataillons étaient encore armés.

— Mais les soixante mille hommes du 3 avril suffisaient, et au-delà, pour marcher à Versailles le 19 mars, tandis que trois bataillons de faubouriens sur la place de l’Hôtel-de-Ville et sur la place Vendôme tenaient en respect les très prudents réactionnaires.

Une faute capitale à noter également, mais dont la responsabilité retombe essentiellement sur Lullier (qui, de son propre aveu, est convaincu d’avoir été un agent de Versailles (1), et un traître à la Commune), alors principal chef militaire du Comité,

— est d’avoir négligé d’occuper le Mont-Valérien, sur la fallacieuse promesse donnée par le commandant du fort.... de ne pas «tirer sur le Peuple ».

Les cinq forts de la rive gauche, d’Issy , de Vanves, de Montrouge, de Bicêtre et d’Ivry, étaient heureusement au pouvoir de la garde nationale ; malgré l’irréparable perte que la négligence ou la trahison de Lullier causa en laissant le Mont-Va-

(1) Peuple Souverain du 18 août 1871. — Camille Pelletan dit dans son rendu-compte du Conseil de guerre :

« Lullier nous fait assister à une séance du Comité central où l’on résolut d’établir contre la Commune une dictature. Puis la Commune et le Comité transigent, et le résultat de cette transaction est le Comité de salut public. Enfin il nous apprend qu’il consentit à voir un agent de M. Thiers, pour avoir de l’argent, afin de renverser la Commune ! »

lérien à l’armée de Versailles, ces cinq forts du sud permettront les opérations militaires extérieures.

Paris entendit le canon tonner, au matin du 2 avril ; ce bruit impressionna péniblement la population. M. Thiers avait donc osé prendre la responsabilité d’une guerre odieuse ! Malgré la vraisemblance de l’attaque, elle bouleversa tout le monde : une grande indignation se manifesta, surtout quand on apprit que les gendarmes versaillais avaient fusillé sans pitié quelques malheureux fédérés tombés entre leurs mains. On battit le rappel, on sonna du clairon dans toutes les rues ; à quatre heures du soir, il y avait deux cent mille garde nationaux rassemblés.

La commission exécutive avisa aussitôt aux mesures urgentes, — et la grande sortie fut définitivement arrêtée. La garde nationale propre au mouvement fut divisée en trois corps d’armée, qui eurent pour chefs, le premier : Bergeret, avec Flourens sous ses ordres. Le deuxième: Eudes. Le troisième: Duval.

Ces trois généraux étaient de jeunes hommes, pleins de confiance et de dévouement à la cause populaire, mais peu au fait des exigences de la guerre. Cédant à leur ardeur, sans prévenir ceux de qui ils tenaient leur poste élevé, ils ordonnent le mouvement immédiat, l’organisent pendant la

nuit, et, le 3 avril, à quatre heures du matin, les trois corps d’armée se mettent en marche.

Eudes et Duval sortent par la porte de Versailles, se dirigeant vers les bois de Clamart et de Meudon. Bergeret et Flourens, à la tête chacun de 20,000 hommes, sortent par la porte de St-Cloud. Ils devaient opérer leur jonction à Rueil. — Le Mont- Valérien fit bientôt savoir de quelle façon il entendait tenir sa promesse de neutralité, et ses obus vinrent douloureusement surprendre les naïfs commandants. Néanmoins les colonnes opèrent leur jonction, en même temps qu’elles subissent le choc de l’armée versaillaise. Déroutés, les fédérés battent en retraite, et viennent s’abriter derrière le pont de Neuilly, qu’ils fortifient. Un combat acharné s'engage alors. Les fédérés, malgré leur vaillance, sont enfoncés. Ils subissent des pertes sérieuses en morts et en prisonniers. Le colonel Bourgoing est tué. — Flourens l’avait été dès le commencement de l’action ; emporté par son courage, il fut entouré dans Rueil, où un gendarme lui fendit la tête d’un coup de sabre. Le peuple perdait en lui un de ses plus généreux amis et défenseurs.

Les gardes nationaux faits prisonniers dans cette rencontre furent fusillés par les Versaillais, qui débutèrent ainsi dans la carrière sanglante qu’ils devaient parcourir.

La deuxième armée, ayant pris position sur les hauteurs de Meudon, attaqua l’ennemi le même jour, mais ce fut sans succès.

La troisième armée éprouva également un revers au Petit-Bicêtre, et, après de sérieuses pertes, revint à la redoute de Châtillon.

Paris n’eut pas immédiatement connaissance de ces différents insuccès. La plus grande confiance régnait au contraire dans i’esprit de tous. Du reste, décidés à mourir plutôt qu’à céder devant les forces de la réaction, les républicains étaient à l’abri d’un découragement subit. Les journaux, pour la plupart optimistes, ne contribuaient pas peu à entretenir cette confiance sans borne dans la force et le succès de la Révolution. Le 5 avril, Jules Vallès écrivait, faisant allusion aux échecs du 3, et interprétant le sentiment général sur la marche à suivre :

« Si, sous le feu du Mont-Valérien, quelques compagnies, a-t-on dit, se sont rompues, ce n’est pas que personne eût peur, mais une idée de trahison est venue tout d’un coup bouleverser les âmes, et Paris met deux heures, même aux jours de combat, avant de retrouver son sang-froid et sa gloire devant la trahison.

» Il n’a pas mis deux heures.

* C’est admirable ! Devant ces agressions et ces

lâchetés de bandits, en face de ce fort d’où tombait la mort, au milieu de ce bois, le long de ces chemins où étaient embusqués les Chouans et les Corses, derrière un rideau de canons ; une armée de braves gens, commandée par des généraux improvisés, a fait honneur à la République d’une journée de défense et d’une nuit d’assaut : on a offert son sang comme de l’eau l

» On s’est avancé devant les bataillons qui criaient : « nous sommes des frères, » et qui levaient la crosse en l’air ! Par deux fois, aujourd’hui et hier, les fusils ont trahi et on a assassiné les Parisiens qui croyaient à la fraternité ! — Par deux fois : à Neuilly et à Châtillon !

» Il faut en finir l

> Qu’en dites-vous, ô hommes de tout rang et de toute classe, faubouriens du vingtième arrondissement ou bourgeois du deuxième ! — Paris ne peut être impunément massacré ni déshonoré !

» Il faut en finir !

> Pour cela, il y a deux chemins à suivre !

» Il y a à aller à Versailles ou bien à rester à Paris !

» Si Ton va à Versailles, il faut y aller comme un torrent !

> Que tout Paris se mette en branle, et que les femmes suivent les hommes, que les enfants sui-

vent les mères, que les quatre-vingt-douze de la Commune soient au milieu.

» En avant !

» Ils parlaient d’une poignée de rouges ! Voilà un million de têtes ! — En avant !

» Ou bien, on reste à la tête des ponts, canons braqués, fusils en joue, on attend !

» Des députés, choisis par la Commune, vont demander pour la cité en armes, des droits d’indépendance éternelle et inattaquable : Paris Libre !

y> Paris abandonne à la France le droit de se laisser ensanglanter ou avilir ; et, fort de son passé, sûr de son avenir, il se charge de vivre de sa vie de travail et dç sa vie d’honneur ! il sait bien, au fond, que le monde ne peut se passer de Paris, et qu’on a besoin, sous tous les ciels, de sa liberté et de son génie !

» Mais qu’on se décide !

» Pas d’escarmouche, à bas la stratégie : Je ne crois qu’à toi, ô Révolution.

» Il y a à choisir : levée en masse, marche sur Versailles, l’inondation ; — ou bien on traite — avec le monde ! — Paris Libre !

» Il faut se hâter de choisir.

» Versailles prisonnier, ou Paris ville libre !

» Il n’y a pas à sortir de là.

» Mais il faut à tout prix éviter que l’angoisse dure et que le sang coule : nous n’avons rien à

faire du sang des gendarmes et des mouchards déguisés, qui ne féconderait pas mais salirait la terre, — et il ne faut pas que celui de la Révolution s’en aille goutte à goutte !

» Qu’on prenne une résolution suprême !

» Et en attendant, veillez, gardes nationaux de Paris! Veillez sur la cité !

» N’avancez pas, ne reculez point! Soyez des soldats, vous qui pouvez être des héros !

» Veillez, et que la Commune décide! »

Cependant la sortie en masse n’était déjà plus possible. Le 4 et le 5 avril, de nouveaux revers établissaient bien que le rôle de Paris ne pouvait plus être désormais que défensif. Le Comité central lance une proclamation pour appeler Paris aux armes.

La Commune songe à réorganiser la garde nationale. Elle centralise le commandement, et nomme Cluseret délégué à la guerre.

Cluseret rendit le service dans les compagnies de guerre, — volontaire de 17 à 19 ans, et obligatoire de 19 à 40 ans pour les gardes nationaux, mariés ou non.

Ce fameux décret eût pu sauver Paris s’il eût été rigoureusement exécuté, et s’il eût compris tous les citoyens valides sans distinction d’âge. Malheureusement les mots ne furent que des mots, et en définitive le décret devint une arme dont se

servirent habilement les Versaillais, — tandis qu'il n’augmenta pas, ou peu, les forces communales.

Cluseret établit aussi un camp de réserve au Champ-de-Mars. La mesure était excellente. — D’abord, c’était une sûreté, une quiétude bien essentielle, donnée à la population et à la Commune elle-même. En cas de surprise, d’échec de nos armes en dehors des remparts, c’était une force disponible pour accourir, et qui donnait aux autres bataillons dispersés dans toutes les maisons de Paris le temps de s'armer et de se réunir. C’était surtout une excellente préparation donnée aux gardes nationaux, avant de les conduire au feu. Quelques jours passés là, et ils s’habituaient aux rigueurs du campement, au régime de la discipline (qui ne fut jamais sévère et surtout jamais imbécile). La séparation avec la famille en était plus facile ; la perspective du danger moins violente. Bref, de toutes manières ce camp dans Paris était une heureuse initiative.

Il faut signaler en passant les défectuosités de détail, telles par exemple que le service de l’intendance, à l’Ecole militaire, qui malheureusement gardait un peu trop la tradition française d’incurie.

Cependant un grand général allait entrer en lice : Dombrowski. Cet homme jouera un grand rôle dans

les combats sous Paris. Son admirable bravoure et son incontestable habileté prolongèrent les jours trop comptés de la Révolution. Tandis que le cercle d’envahissement grossissait et se fortifiait chaque jour des recrues de toute la France, — lui, le vaillant brave, il tenait tête à l’immense effort des assiégeants, et ne cédait le terrain que pied à pied. N’ayant quelquefois que 2,000 hommes à Neuilly, il n’arrêtait pas moins une armée 20 et 30 fois plus nombreuse.

La Cécilia et Wroblewski partagèrent avec lui les trois commandements principaux.

La défense s’organisait.

Les forts répondent vivement aux batteries formidables que les Versaillais ont établies dans les propres ouvrages des Prussiens. Des combats quotidiens d’artillerie se livrent entre le Mont-Valérien et les canons des remparts. La porte Maillot surtout est criblée d’obus. Mais l’artillerie des Fédérés est puissante. Elle riposte souvent avec avantage, et fait le plus grand mal à l’armée ennemie. Si les artilleurs n’avaient pas manqué, - je suis persuadé que l’action militaire de la Commune eût pu s’étendre.

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