CHAPITRE III
Les Fédérés, nous l’avons vu, avaient dû renoncer, le 3 avril, à l’ambition de la conquête de Versailles. Le lendemain ils avaient dû reculer encore et avaient perdu l’héroïque Duval, fusillé avec un grand nombre de ses compagnons. — Le succès militaire des Versaillais était assuré dès cette journée, puisque, d’un côté, ils avaient conservé le terrible Mont-Valérien, qui couvrait toutes leurs évolutions, et menaçait Paris d’un bombardement (lequel fut, on le verra plus tard, bien autrement odieux que celui de Palerme, dont M. Thiers s’indignait...); puisque, d’un autre côté, le plateau de Châtillon, qui dominait les forts de Vanves et de Montrouge, n’appartenait plus aux Fédérés.
Ceux-ci tenteront le 9 avril un suprême combat pour reprendre le plateau, mais inutilement. Partout, les Versaillais sont formidablement retranchés
dans les positions des Prussiens. Ils profitent des travaux de l'ancien ennemi commun, comme ils ont appris avec lui la guerre.
Le 6 avril, l’action militaire n’embrassait que les territoires de Neuilly et de Courbevoie. Le 7, elle comprenait celui des Ternes, et dépassait le 9, la porte de Courcelles. Sur la rive gauche la redoute de Moulineaux, agissant de concert avec la terrasse du Bas Meudon, couvraient de feu le fort d’Issy. — Sur la rive droite, le Mont-Valérien battait sans relâche, conjointement avec la batterie versaillaise du Rond-point de Courbevoie, — la porte Maillot, Neuilly et Levallois, où Dombrowski tenait tête à l’attaque, avec des forces excessivement restreintes.
La Grande Avenue, occupée par les Fédérés, fut envahie le 14 avril par les Versaillais, qui cernèrent un pâté de maisons, et, sous la conduite du général "Wolf, « passèrent par les armes tous les communeux qu'ils y trouvèrent. » Ces malheureux étaient au nombre de deux cents.
Neuilly subit le 15 et le 46 avril un affreux bombardement. Les Versajllais reprennent le château de Bécon le 17.
— Au sud, le fort d’Issy repoussa par trois fois les attaques nocturnes de l’ennemi, en lui infligeant de sérieuses pertes. A Vanves et sur les coteaux de Bagneux on se battait sans interruption.
Les Versaillais multipliaient les travaux de siège ; le plus formidable fut la redoute de Montretout « bordée d’un triple rang de pièces de gros calibre, et dont les quatre-vingt bouches de bronze allaient bientôt foudroyer Paris, Auteuil, la Muette et le Point-du-Jour. » — La bataille du reste était générale, elle comprenait maintenant tout le périmètre de Paris, qui n’était pas garanti par la zone neutre exigée par les Prussiens. On ne cessait, le jour et la nuit, d’entendre le grondement lointain de la canonnade. Sur les ponts de la Seine, on s’arrêtait pour contempler les courbes des projectiles tombant bien près.... dans le quartier des Ternes, sur l’avenue de la Grande-Armée, — autour de l’Arcde-Triomphe, qui, pour sa part, reçut des centaines d’obus.
Il y eut une longue alternative de succès et de revers dans les combats de fin avril. La bataille gagnait en extension et en intensité, s’allongeant, se rétrécissant selon les hasards de la lutte. Elle montrait l’incertitude de l’attaque, et la grande opiniâtreté de la défense. Les Versaillais, trois fois plus nombreux que les gardes nationaux , sans cesse fortifiés par les recrues de toute la France, et soldats de métier , étaient arrêtés par la ferme volonté d’hommes libres, qui suppléaient à leur manque de discipline et de connaissances militaires
par le dévouement à toute épreuve que donne la conviction.
Cependant, malgré son étendue, son fracas, la lutte n’était pas bien meurtrière, si l’on juge des moyens de destruction employés. Le Mont-Valérien, lui, comme du temps du siège, enfonçait surtout les maisons, avec ses lourds projectiles. Ou quand il se prenait à vie d’hommes, — c’étaient le plus souvent des passants, des habitants qui devenaient victimes. — Il paraît que le tir des Fédérés ne brilla pas non plus toujours, témoin ce mot célèbre de Gavroche, à l’adresse du fort d’Issy : cc Brûler sa poudre aux Moulineaux. »
Le 20 avril, il y eut trois opérations. L’armée de Versailles fit une pointe le matin de ce jour, et enleva la barricade, armée de 6 canons, qui défendait la grande rue conduisant du parc de Neuilly à la porte Maillot. — Le soir, les Fédérés, conduits par Dombrowski en personne, regagnaient terrain et canons.
Dans l’avenue d’Inkermann , on put voir une marche en colonne des Versaillais. Aussitôt les Fédérés s’avancent pour les tourner, mais ils en furent empêchés par le tir de Courbevoie et l’artillerie volante de la colonne. Enfin, la troisième opération fut la reprise par les Versaillais de toute la rive gauche de la Seine, du château de Bécon à Neuilly ; cela, grâce à l’arrivée de troupes fraîches.
Au fort de Montrouge, continuelles alarmes. Les Versaiilais simulaient des attaques, pour fatiguer la garnison ; cependant, comme le fort tirait de toutes ses pièces, ils étaient punis de leurs tentatives.
Le 21 avril, il y eut un mouvement dans la presqu’île de Gennevilliers. On crut à Paris à une attaque générale, tant les Versaiilais se donnaient de mouvement. Les remparts tirent à toute volée. On bat le rappel aux Batignolles. — Asnières continue son duel avec Bécon.
Le 22 avril, au matin, l’armée versaillaise marche dans le sens de la Seine, vers Clichy et Saint-Ouen, jette un pont de bateaux, et s’avance dans le village de Clichy. — Le mouvement était grave, car, une fois Clichy pris, Levallois était cerné avec toutes les troupes fédérées qui y étaient campées. — Mais Dombrowski, aussitôt prévenu, arrive avec cinq bataillons dans Levallois, barre la marche en avant des Versaiilais, engage une vive fusillade, et conjointement avec le feu des bastions, repousse l’envahisseur sur l’autre rive de la Seine.
Le 23 avril, les forts du Sud continuent leur vacarme. — D’Asnières à Neuilly, on s’examine et on se serre de près. A Paris, on parle d’armistice.
Le 24 avril, toutes les batteries des Versaiilais tonnent dès l’aube. Neuilly et les avenues de l’Arcde-Triomphe sont criblés de projectiles. Asnières
fat attaqué une fois de plus et les fédérés s’y maintinrent comme d’habitude.
Viennent les suspensions d’armes.
Le 25 d’abord, puis le 29 avril. — J’ai raconté au chapitre Ier les généreuses tentatives des francsmaçons, et n’y reviendrai plus.
Voyons maintenant la situation intérieure de Paris. J’emprunterai à Malon les détails qui vont suivre :
c La Commune et la délégation à la guerre ne perdaient pas de temps devant l’activité des ennemis du peuple de Paris. En quelques jours, tous les remparts furent armés, des batteries de contrebattement établies en face des formidables travaux des Versaillais, les avant-postes hérissés de barricades, la fabrication des munitions et la réparation des armes reprises; l’administration militaire fut organisée de toutes pièces, les canonnières furent équipées et lancées, et le service des ambulances réorganisé. On procédait d’autre part à la formation d’un corps de génie, de vingt corps d’artilleurs, et l’on recommençait dans Paris l’élévation des barricades intérieures regardées comme clefs de position.
* La situation militaire semblait se rétablir. Les bataillons fédérés s’habituaient au feu et partaient crânement pour la bataille, musique en tête, dra-
peau rouge au vent, en chantant les airs patriotiques. Arrivés devant l’ennemi, ils faisaient fière contenance, d’autant plus que tout ce qui avait peur n’était pas venu. Dombrowski surtout, qui poussait à l’incroyable le mépris du danger, avait leur confiance (1). Il était sévère du reste, il flétrissait publiquement un moment d’hésitation. Les bataillons restaient de huit à quinze jours aux avantpostes, après quoi ils venaient prendre deux ou trois jours de repos pour repartir ensuite. Les expéditions étaient sanglantes, et souvent les phalanges prolétaires revenaient décimées. Que de fois on les a vus défiler devant l’Hôtel-de-Ville 1 Noirs de poudre, leurs drapeaux déchirés par la mitraille, quelquefois en lambeaux, les rangs éclaircis, mais le cœur haut, ils criaient dans le bruit des tambours battant la marche : « Vive la République universelle! Vive le travail! Vive la Commune! » — Ordinairement un membre de la Commune les haranguait et leur donnait un drapeau neuf en drap rouge frangé d’or. Ils recevaient avec des transports d’enthousiasme ce nouvel étendard de bataille ; le bataillon le saluait, le déployait et repartait tambours et musique en tête, toujours en chantant la Mar -
(1) Je pais affirmer avoir vu des obus passer à quelques pieds au-dessus de la tête de Dombrowski, ou éclater à côté de lui, sans que ses cils seulement se soient inclinés. — Son intrépidité aux avant-postes nous transportait. G. J.
seillaise , le Chant du Départ ou Mourir pour la Patrie !
« Telsétaient les hommes que Versailles ne se contentait pas de massacrer ; qu’il insultait, calomniait et ravalait dans ses discours et circulaires officiels, comme dans les colonnes des journaux de scandales que lui avait légués l’Empire. — Il est bien entendu que tous les fédérés n’étaient pas des héros sans peur et sans reproche ; il y avait certainement des non-valeurs. Les sept ou huit mois de siège et de privation avaient donné à un trop grand nombre des habitudes que leurs camarades leur reprochaient sévèrement ; mais il y avait parmi les combattants de la Commune 50,000 soldats de la Révolution, à peu près tous ouvriers, héroïques de constance, de courage et d’abnégation. Par ce temps de lâcheté, d’égoïsme, de dépravation dans les classes dirigeantes, ce courage, ce dévouement, cette foi profonde dans l’avenir, de l’élite du prolétariat, indique assez à qui appartiendra la victoire finale. »
En terminant ce chapitre, faisons remarquer une chose, que la Commune ne fit pas exécuter un prisonnier, ne les maltraita pas même. Tandis que Versailles fusillait souvent et maltraitait toujours. Nous pourrions citer cent faits authentiques à l’appui. Trouvera-t-on que la Commune ait été bien mal avisée de prendre des otages pour faire
réfléchir ceux qui traitaient les Parisiens comme des bœufs à l’abattoir? Dans sa générosité, le peuple ne fit que menacer de représailles, — il ne les accomplit pas.