CHAPITRE IV
Le bombardement du fort d’Issy continuait, incessant, effroyable. Ce n’était plus qu’un amas informe de décombres. La plate-forme était jonchée de cadavres et de blessés fédérés. Les casemates étaient effondrées. Plus aucun abri pour les vivants, les artilleurs eux-mêmes ne pouvaient presque plus répondre ; leurs pièces étaient démontées par une pluie d’obus telle que l’imagination a de la peine à concevoir. On sait de plus que le fort d’Issy avait été fort abîmé pendant le premier siège par le tir prussien, et que l’on n’avait pas eu le temps d’y faire les réparations nécessaires. La prise du fort n’était donc plus qu’une question de temps pour les Versaillais, — une question d’honneur pour les Fédérés. Ces derniers s’obstinèrent longtemps à y mourir. Là ils furent véritablement héroïques, et
la sévérité de Rossel à l’égard des gardes nationaux évacuant le fort à la dernière heure est une injustice, qui ne s’explique que par l'ardeur déçue de cet officier de génie qui est aujourd'hui un de nos martyrs.
Le 30 avril donc, dans la nuit, un violent combat, défavorable aux fédérés, livra aux Yersaillais les tranchées en avant du fort d’Issy. Ce fut alors que les officiers de la garnison, au milieu des cris des blessés et des détonations d’obus, décidèrent l’évacuation. — Un seul garde national, âgé de 17 ans, Dufour, voulut rester. Les canons étaient déjà encloués. Lui, se réfugia dans la poudrière, décidé à faire sauter le fort si les Versaillais venaient Y occuper.
Heureusement il arriva bientôt de nouveaux bataillons de fédérés conduits par Cluseret, qui retardèrent la fatale nouvelle de l’évacuation.
Le même soir, à la sommation du colonel Leperche, enjoignant au fort de se rendre dans un quart d'heure , sous peine de voir passer la garnison par les armes , Rossel répond (1) :
Paris, 1er mai 1871.
Au citoyen Leperche, major de tranchées devant le fort d’Issy.
Mon cher camarade,
La prochaine fois que vous vous permettrez de
(1) Rossel venait en effct d’être nommé (30 avril) à la délégation de la guerre, — et Cluseret fut arrêté, sous accusation d’incurie et de criminelle négligence.
nous envoyer une sommation aussi insolente que votre lettre autographe d’hier, je ferai fusiller votre parlementaire, conformément aux usages de la guerre.
Votre dévoué camarade, Rosset,,
délégué de la Commune de Paris.
L’évacuation définitive du fort d’Issy n’eut lieu que le 8 mai. Voici le récit qu’en donne un écrivain versaillais, après avoir rendu justice au courage des fédérés, et, malgré lui, dévoilé les lâches expédients des soldats de V ordre : — « Mais c’est au fort d’Issy que l’armée de la Commune montra vraiment une force de résistance qu’on n’aurait pu en attendre, avant l’aguerrissement qui lui vint fatalement de la continuité de ces tristes combats. Il était commandé par un nommé Wetzel, qui à défaut de talents militaires, y témoigna d’une âme robuste et d’un indiscutable courage. — Pour quelques irrégularités de service, le commandant Rossel l’avait révoqué, dès le 5 mai, par une lettre fort dure, et remplacé par un officier de son choix. Mais dans ce temps d’anarchie générale (sic), les mesures n’étaient exécutées que par qui le voulait bien. Wetzel était demeuré à son poste, se contentant de ne pas recevoir son successeur quand il se présenta pour le remplacer. Ce procédé sommaire avait parfaitement réussi, et le citoyen Dumont, le nouvel éln du délégué à la guerre, avait failli se
faire écharper pour s’être permis d’insister. — Après dix jours d’un bombardement continu, le 8 mai, le fort était dans un état tel qu’aucun parti ne pouvait plus en être tiré pour la défense. A peine un artilleur se montrait-il derrière une pièce, qu’il essuyait le feu de plusieurs décharges de mousqueterie, car les tranchées de l’armée de Versailles n’étaient pas à plus de cent cinquante mètres des talus.
» Il n’y avait plus ni casernements, ni casemates, ni abris d’aucune sorte. Les nombreux blessés des jours précédents étaient sous la menace constante des écroulements que chaque projectile ennemi déterminait. Chaque coup portait sur des parties ébranlées déjà par vingt chocs. Les terrains étaient tourmentés comme par un cataclysme récent. Cent vingt hommes environ tenaient encore là et le colonel Wetzel à leur tête. Ce dernier, qui depuis sa destitution semblait chercher la mort, l’obtint ce jour là d’une balle qui lui traversa la face. Deux heures après, à cinq heures du soir, l’évacuation commença et dura jusqu’à minuit, pendant que Paris tout entier, détourné de ce sanglant spectacle par l’admirable incendie des bâtiments du fort de Vanves, en contemplait la lueur rouge dans le ciel et dans la Seine. »
Le 6 mai, les fédérés s’étaient portés en masse sur bile de la Grande- Jatte, mais ils ne purent
franchir le pont de bateaux que défendaient des mitrailleuses.
Le même jour ils surprirent également la gare de Clamart, mais l’armée ennemie, revenant bientôt après, en prit possession définitivement.
Dans la nuit du 3 au 4, les Versaillais, eux , avaient surpris la nuit la redoute du Moulin-Saquet, et avaient massacré deux ou trois cents fédérés, selon leur louable habitude. Les fédérés avaient, dès le lendemain, repris la position.
Le fort d’Issv écrasé, les efforts des assiégeants devaient se concentrer sur celui de Vanves. — C’est ce que firent les Versaillais, lesquels ne pouvaient songer à envahir les remparts tant qu’il resterait derrière eux un point menaçant. Pendant que quelques-unes de leurs batteries continuaient leur feu sur le village d’Issy, encore occupé par les fédérés, — d’autres batteries venaient renforcer celles qui criblaient Vanves de leur tonnerre. Le bombardement du village d’Issy n’était pas moins déplorable et inhumain que celui de Neuilly; les habitants étaient dans leurs agrestes demeures, et comme ceux de Neuilly, enduraient gratuitement le bon plaisir des artilleurs de M. Thiers, l’éloquent indigné du bombardement de Palerme ! — Voici un épisode parmi tant d’autres qui signalèrent ces tristes jours; c’était dans la nuit du 9 mai: « Un obus, lancé par les batteries versaillaises, écrasant
le maison d’un ouvrier, tua du coup le père et la mère, épargnant le berceau où dormaient deux enfants. >
Dans cette même nuit du 9 mai, on crut à Paris à un assaut, et il y eut grand rassemblement de forces sur la place du Panthéon, parmi lesquelles on remarquait déjà de vaillantes citoyennes, armées. La canonnade était terrible ce jour. Quatre batteries importantes criblaient le pauvre fort de Vanves, — celles de Châtillon, des Moulineaux, de Bagneux et de Meudon. De son côté, Montretout tirait aussi de ses 80 canons. La batterie fédérée établie sur Montmartre tirait sur la redoute de Gennevilliers. — Le concert était donc imposant, quoique les détonations fussent pour la plupart lointaines.
Les jours suivants, les combats se concentrent entre Vanves et Issy. Le fort de Vanves ne répondait presque plus ; comme les artilleurs du fort d’Issy, ceux de Vanves étaient décimés par la mitraille à mesure qu’ils s’avançaient pour le service des pièces.
Un très-long engagement eut lieu le 11 mai près du pont d’Asnières. — Tandis que les fédérés réunissaient leurs forces autour de Vanves, les Versaillais en profitent pour envahir le petit Montrouge. Ils établissent d’un autre côté un pont de
bateaux à Suresnes, et se concentrent dans le bois de Boulogne.
— Le fort de Vanves fut évacué le 13 mai. Ce n’était, non plus que le fort d’Issy, qu’un amas de décombres, qui avaient enterré des centaines de fédérés morts héroïquement sur la brèche.
Les malheureux défenseurs du fort, n’ayant pu s’en échapper que par les souterrains, arrivèrent le lendemain seulement à Paris, pâles et défaits, couverts de boue. Ils racontèrent comment la position devenant absolument intenable, ils avaient dû abandonner leurs morts et leurs blessés qui tombèrent aux mains des assaillants ; comment ils ne purent même enclouer leurs canons ; comment enfin, perdus dans les ténèbres, ils furent trouvés et guidés par des terrassiers envoyés du fort de Montrouge pour les secourir, et grâce à eux, sortirent de terre après 14 heures d’angoisses et de souffrances.
Les Fédérés s’appuyaient encore sur la droite, au chemin de fer de l’Ouest, et sur la rive gauche au village de Montrouge. Cette ligne de défense devint le théâtre d’un combat de mousqueterie continu.
Le 14 mai, les bastions 73 et 74, dernière position d’artillerie des fédérés dans ce rayon, bombardent le village. Cachan est évacué.
Le lendemain les 74me, 81mc, 108me et 109me ba-
taillons de la garde nationale tentent une reconnaissance par la porte Maillot et Sablonville; ils sont accueillis par une terrible fusillade, qui leur cause de grandes pertes, surtout aux officiers. Les fédérés se défendent avec le plus grand courage.
Le mardi 16 mai, combat d’artillerie sur toute la ligne. Les Versaillais exécutent des travaux de terrassement à Bagneux et à Fontenay-aux-Roses. Ils sont interrompus par le tir du fort de Bicêtre et de la redoute des Hautes-Bruyères.
La situation militaire empirait, on allait toucher aux derniers jours. Il y avait trois forts, ( Vanves et Issy opéraient maintenant contre Paris), deux fortes redoutes, Montretout et Châtillon et 80 batteries qui bombardaient Paris, au sud, à Pouest et au nord-ouest. Au bois de Boulogne, les Versaillais étaient à quelques centaines de mètres des remparts. En vain les Fédérés tentèrent de les refouler. Paris était entouré définitivement. Ses ennemis touchaient aux murs et se préparaient à les franchir. — Cependant, disons-le, à Paris, on ne s’en doutait pas. — Les événements militaires ainsi rapidement esquissés, revenons en arrière, et occupons-nous plus particulièrement de ce qui constituait le fait, la force et le but de la Commune.