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CHAPITRE V

On se fait peut-être une idée fausse du second blocus de Paris. Militairement, il fut bien le même que celui des Prussiens. Mais grâce à ces derniers, le Paris d’avril et de mai 71 ne mourut pas de faim. Oui, c’est une justice à rendre aux Allemands, — ils empêchèrent cette dernière iniquité des Versaillais, qui voulaient non seulement faire périr les hommes et les pensées, mais encore les mères et les enfants.

Qui ne se rappelle aussi les malédictions lancées par Jules Favre aux bombardeurs de Paris, « ce foyer des arts et de la civilisation ? » Eh bien, quelques semaines après, Paris était dans une position plus terrible, sous bien des rapports, que pendant le premier siège, et cela, par la volonté des membres de l’ancienne et prétendue Défense.

Sous la Commune, l’alimentation ne fut donc

point trop difficile. Sans doute on n’avait pas tout ce qu’il aurait fallu ; les denrées étaient encore relativement chères : mais le règne des accapareurs avait fini, de même que celui de la misère extrême. Le pain,, la viande, le vin, étaient aux mêmes prix qu’autrefois. Le lait n’était pas introuvable. Les légumes n’étaient point rares non plus. — Bref, avec 30 sous, le pauvre hère, sans parler de la ration qu’il avait lorsqu’il était de service, avait à manger autre chose que du riz et des aliments corrompus. — On sait que la femme du garde national (légitime ou non) avait en outre 75 centimes, et autant de fois 30 centimes qu’il pouvait y avoir d’enfants audessous de 18 ans. — Ce qui constituait un état de chose normal, et permettait aux pères de famille d’exister comme pouvait le faire un jeune célibataire.

Le ravitaillement de Paris s’opérait par trois lignes, les seules que les Prussiens occupassent encore : la ligne du Nord, celle de l’Est et celle de Lyon. Sans cela, tout était rigoureusement confisqué par les sbires de M. Thiers, lequel, du reste, avait poussé la logique plus avant, en supprimant les chemins de fer (1).

(1) Mot d'Ordre du 20 avril :

« On sait la haine féroce du petit bonhomme que le malheur des temps a planté au pouvoir, pour les chemins de fer. — Sous la monarchie de Juillet, il traitait dédaigneusement de chimère la construction des voies ferrées, et dame ! sa vanité n’en veut point avoir le démenti. Il a conservé contre elles la seule dent

On sait que le gouvernement de Versailles, aussitôt après sa fuite de Paris au 18 mars, avait appelé tous les employés des différentes administrations publiques à le rejoindre, sous peine de forfaiture. Lui-même avait emporté, avec les caisses de l’Etat, les caisses municipales ; Paris restait ainsi systématiquement désorganisé ; la suspension des postes et des chemins de fer vint mettre le comble à la perfide ingéniosité versaillaise.

Mais aucune de ces considérations n’avait poids dans la balance de la Révolution. Paris, qui était le cœur du monde, sentait trop graviter autour de lui les peuples attentifs pour avoir un besoin bien pressant de nouvelles. Aussi prit-il bravement son parti et s’arrangea selon les circonstances. Des démarches furent faites par des négociants dans le but de renouer au moins quelques transactions commerciales. Ces démarches aboutirent jusqu’à un certain point (quand il s’agit d’intérêts, il est avec le ciel des accommodements), et l’on toléra les entreprises particulières qui remplacèrent ainsi ce que l’administration centrale ne pouvait faire.

qui lui reste . Aussi la destruction de tous les rails autour de

Paris, voilà son rêve ! non point tant pour nous affamer, que pour satisfaire sa vieille rage. »

Cet entrefdet du Mot d- ordre est un échantillon des amitiés qu'excitait à Paris autant par ses actes présents que par son pressé celui qu’on appelait alors le petit Foutriquet , l'nomme de Transnonain.

Le délégué de la Commune, Theisz, nommé à l’effet de rétablir autant que faire se pourrait le service postal dans Paris, déploya la plus louable activité, et bientôt obtint les résultats les plus satisfaisants. — Le seul service officiel reconnu par Versailles étfait celui qui se faisait par l’entremise des légations étrangères. Mais on usa de cent autres moyens, tel que celui qui consistait à envoyer des messagers dans les villages occupés par les Prussiens. Mises ainsi dans les boîtes, les lettres partaient timbrées de Saint-Denis, de Nogent, de Charenton, ou de tout autre endroit.

Il n’y avait pas les mêmes facilités pour les voyageurs. Entrer à Paris, c'était possible, — mais, depuis le décret Cluseret, malheur à qui n’avait pas une barbe de sexagénaire : pour sortir de la ville assiégée, il fallait obtenir un laisser-passer dans les règles, — et beaucoup en eussent voulu qui devaient leurs forces à la Défense et au statu quo.

Cette rigueur pour les voyageurs qui n’avaient pas quarante ans a provoqué mille épisodes comiques. Que de stratagèmes employés par les fuyards! Le plus commun était le travestissement du sexe. Les femmes passant à la faveur de leurs jupons avaient bien des voisines de carnaval. Jamais on ne vit tant de tailles épaisses, tant de démarches lourdes ou affectées! Il est vrai que les jeunes muscadins purent parfois se vanter d’avoir fait des conquêtes

en route , dont le dénoûment était tragique. — Un autre expédient, fréquemment employé, consistait à user d’un passeport conforme au personnage que l’on voulait jouer, puis de se teindre les cheveux et la barbe. — Non moins plaisante était la substitution du voyageur et du cocher. Au lieu de partir par le chemin de fer, le voyageur feignait d’aller simplement à quelque distance au dehors. Pour cela, il choisissait un fiacre dont le cocher était très vieux. Lui, jeune, prenait la place et les habits du cocher, — tandis que celui-ci, vieillard x'idé et non suspect, se plaçait pour un peu d’or dans l’intérieur de la voiture, au lieu et titre de « Monsieur. » — L’équipage passait aux barrières sans ennuis, et le vrai cocher rentrait un peu après par une autre porte.

D’autres francs-fileurs (comme on les appelait alors à Paris), moins hardis, se contentaient de s’enterrer dans un char au milieu de meubles ou d’objets de toute nature, préférant ressembler à une bûche de bois plutôt qu’à un patriote.

J’ai assisté pour ma part à plusieurs séances du bureau des passeports, place Dauphine, — et j’ai beaucoup ri des binettes effarées de ces bons bourgeois venant demander humblement ce qu’ils eussent pu réclamer hautement avec une conscience tranquille. Le mot « citoyen » que les employés leur donnaient sans façon paraissait surtout les épou-

vanter. L’égalité, dans le mot et dans la chose, — quel spectre !

Pour le lecteur peu au fait de la position de Paris, il est peut-être utile de rappeler que les Prussiens occupaient les forts de la rive droite (moins le Mont-Valérien), et que tout le périmètre dépendant de ces forts avait été neutralisé. C’est par les portes donnant sur cette zone neutre qu’une certaine catégorie d’individus pouvait encore circuler et que les épisodes ci-dessus ont pu se produire.

Le lecteur comprend donc que l’attaque se faisait de deux côtés seulement : sud et ouest ; que la ligne de bataille était demi-circulaire, susceptible de déviations à droite, à gauche, selon les positions extérieures que conservaient les fédérés ; qu’enfin, tandis qu’une moitié de Paris essuyait le bombardement Versaillais, l’autre était en sécurité. Il ne sera donné qu’aux derniers jours de la lutte de voir la bourrasque et la mort se propager partout, pénétrer dans tous les coins et arrière-coins de l’immense cité. Dans les derniers jours également on verra que les Prussiens violèrent sans vergogne leur promesse, en livrant aux soldats de Versailles le passage sur leur territoire, ce qui permit à ces derniers de prendre Montmartre presque sans coup férir.

La physionomie intérieure de Paris, sous la Com-

mune, pourrait faire le sujet de bien des peintures, tant elle était multiple. Il faudrait pouvoir prendre séparément chaque quartier, chaque centre, chaque maison quelquefois, et on exposerait la vraie vie de ce Paris magique, qui vivait alors dans sa force! Dans un autre chapitre, je parlerai de cette population tant calomniée, et de ses diverses manifestations politiques. Je me bornerai à placer ici un petit épisode historique que j’ai en souvenance, et qui ne manque pas de gaîté. Quoique ayant rapport aux clubs, je tiens à l’isoler de ce sujet, où l’on aura $ lire de plus sérieuses considérations. — Un jour donc, sur la place Saint-Sulpice, grand rassemblement de femmes, mues par la sainte indignation de voir leur temple « profané » par les clubistes. Ces dames-là n’entendaient pas le raisonnement de la Commune, qui consentait bien à laisser les «boutiques à messes j> (pardon, lecteur, ce sont les expressions du Père Duchêne!) aux amateurs, moyennant rétribution. Elles ne voulaient pas comprendre que les églises, propriétés de la nation, représentaient un capital, et que ce dit capital devait rapporter un intérêt, comme toute chose en ce monde, tant que l’on conserverait le mot et la chose appelés « capital. »

Or, Saint-Sulpice n’avait pas encore payé la location du 1er terme; la jouissance du local était demeurée publique.

— De là les clubs en cet endroit, et le rassemblement des commères, qui ne parlaient de rien moins que de prendre d’assaut le lieu très-saint, et d’en chasser les damnés des deux mondes à

coups de casseroles et de bénitiers . L’émeute

grondait !

Elle grondait si fort, que les quelques gardes nationaux en faction aux abords de l’église avaient déjà cédé du terrain, et que le porche était envahi. L’air retentissait de menaces, et de versets de de l’Apocalypse. On prenait le ciel à témoin, puis la vierge, puis les saints, — puis le tonnerre. Il semblait pardieu que la terre allait s’ouvrir pour engloutir la nouvelle Sodome .

— Tout d’un coup voilà qu’une pluie abondante

tombe de toute part : un vrai déluge. La terre ne s’ouvre pas pour les païens, mais bien le ciel pour les dévotes, qui piaillèrent de la plus belle sorte en s’enfuyant .

— C’était une pompe à feu que deux ou trois clubistes étaient allés quérir, et qui lançait l’eau à plein torrent sur l’incendie des cervelles féminines. Aussitôt celles-ci se refroidirent, paraît-il, car cinq minutes après, la place était évacuée.

Un des tableaux les plus caractéristiques de cette époque serait celui des mairies de chaque arrondissement, — des places publiques, surtout celles

où étaient concentrées l’activité civile et militaire de la Commune. Des mairies, je n’en dirai pas grand chose, sinon qu’elles avaient toujours un aspect belliqueux ; que des gardes nationaux, pour la plupart de compagnies sédentaires, occupaient l’intérieur, ou même avaient sur la rue leurs fusils en faisceaux. Que le drapeau rouge flottait fièrement sur la façade du bâtiment. Que les bataillons prêts à partir y avaient leurs rassemblements officiels, y recevaient leurs équipements et armements complémentaires, — y passaient la dernière revue ; — et qu’enfin, au son de la Marseillaise sublime et grave, les hommes quittaient leur quartier, disant adieu à leurs femmes et à leurs enfants, et montaient vaillamment où le devoir et le danger les appelaient.

L’Hôtel-de-Ville avait un aspect particulier de grandeur. L’antique place de Grève était plus solennelle que jamais. Le palais municipal, premier refuge de la Commune et monument historique de la Révolution, étalait sa magnifique architecture revêtue du costume gris des siècles. Un trophée de drapeaux rouges sur la grande porte était le seul signe extérieur du monde nouveau qui s’élaborait sous ses murs. — Cependant, on sentait que ce colosse n’était pas de pierres seulement, qu’il avait vie, que le sang d’un peuple entier venait se verser dans ses artères, s’y renouveler, pour s’en échap-

per ensuite sous mille formes nouvelles, comme autant de lignes sous le crayon d’un grand artiste.

A l’Hôtel-de-Ville rayonnait en effet tout ce qui s’appelait alors idée et action. C’était en quelque sorte le bivouac de la Commune. — Attaquée de toute part, elle était là, jeune et forte, dans son quartier-général, — et ce fier monument, protégé par les citoyens qui lui donnaient la vie, semblait

défier le monde entier . Que de fois n’avons-nous

pas passé tout auprès, traversant les groupes de Fédérés, campés pittoresquement sur la place de Grève, transformée ainsi en une vaste place d’armes ! L’accès n’en était cependant pas facile. Toute mine suspecte y était dévisagée. On se sentait là dans le foyer d’uu grand enfantement, — et comme la vie de l’homme et le salut de l’avenir étaient également mis en jeu durant ces jours de lutte, — les mesures rudes et générales n’étaient pas seulement permises, mais nécessaires ; pratiquées du reste. — La place était fortifiée de tous côtés. Des ouvrages en terre, des barricades de pavés, où des trous étaient ménagés pour la gueule des canons, se voyaient sous double et triple rang.

A vrai dire ces barricades ne paraissaient pas bien sérieuses, et n’eussent certainement pas résisté à un combat d’artillerie, — mais elles avaient plutôt pour but de garder l’Hôtel-de-Ville d’un coup de main que celui d’aider beaucoup à la lutte suprême. Ail-

leurs on trouvait de véritables citadelles que Gaillard père, d’abord, avait fait élever, — puis celles que Rossel avait établies comme clef de position. La place Vendôme, résidence de l'Etat-major général, était mieux fortifiée par un travail concentrique et une ceinture d’artillerie. Au milieu d’elle on voyait encore la colonne de bronze, à demi voilée par les échafaudages, — et qui silencieusement se préparait à mourir. Le tyran assistait impassible aux préparatifs de sa dernière chute ; du haut de son piédestal d’airain, il semblait encore menaçant, et attendait pour cesser d’insulter les hommes, qu'on lui prouvât pratiquement la victoire de l’idée sur la force.

La barricade principale de la place de la Concorde (qui en comprenait quatre) (1), se trouvait à l’angle de la rue de Rivoli et de la rue Saint-Florentin. Comme celle de la rue Royale, elle était formidable. Construites du reste avec tout l’art stratégique moderne, et présentant un amas si gigantesque de sacs de terre et de tonneaux, que l’on pouvait douter de la puissance des boulets contre elles. Un fossé large et profond en défendait l’approche. Cinq embrasures d’où de fortes pièces de canons pouvaient à l’envie balayer l’ancienne place

(1) Les deux autres travaux se trouvaient sur le quai et à la grille du jardin des Tuileries.

de la Révolution, et les Champs-Elysées. Cinq autres rue Royale dirigées contre le pont de la Concorde, le palais Bourbon, et la rive gauche.

Et en effet, si Montmartre n’avait pas été pris si vite, si la place n’avait pas été tournée, les fédérés eussent pu tenir là bien longtemps en haleine et en respect les envahisseurs.

Une seconde enceinte garantissait donc Paris, de Montrouge à Montmartre et Belleville. Il semblait que les remparts évacués, la résistance pouvait se prolonger longtemps dans le cœur de Paris ; — on ne comptait pas avec la trahison, ni avec la surprise, ni avec la peur et la lâcheté de la population.

Une forte barricade s’élevait devant PArc-de- Triomphe. La place Péreire était défendue dans ses trois débouchés. Montmartre et Belleville, ainsi que Montrouge d’un autre côté, étaient entourés d’ouvrages en terre. — Batignolles élevait déjà ses barricades sur la place Blanche et la place Clichy. — Ce ne sera que plus tard, malheureusement, que les travaux de défense se compléteront. Après cette première ligne, on en construira, au milieu des balles et de la mitraille, une deuxième. Le Panthéon, la Croix- Rouge, la rue du Bac ; les rues stratégiques de la rive droite avec l’Hôtel-de-Yille

au centre, puis ensuite le Château-d’Eau et la Bastille, tout cela se fera à la dernière heure, au bruit du tocsin sonnant les vêpres de la Révolution !

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