‹ Paris pendant la Commune révolutionnaire de 71Chapitre 15 sur 33 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Un membre de la Commune, J. B. Clément, écrivait le 23 avril, au Cri du Peuple :

« Supposons que le peuple soit vaincu, supposons que les bonapartistes et les royalistes rentrent à Paris en barbottant dans les mares de sang, et

en piétinant sur des cadavres . que restera-t-il

de la Commune ? »

Et répondant à sa propre question, l'auteur parlait des décrets lancés par la Commune, qui affirmaient si puissamment les principes de la justice :

« Ces décrets ont rendu le despotisme à jamais impossible. Ce n’est plus ni le petit monarque que couve M. Thiers, ni l’empereur que M. Vinoy a dans sa poche, qui peuvent nous les faire oublier.

» Ces décrets sont des monuments qu’ils ne peuvent abattre, à moins d’engloutir sous leurs ruines

jusqu’à la dernière femme, jusqu’au dernier enfant, jusqu’au dernier homme du peuple. »

Le peuple fut vaincu; il fut même assassiné en masse dans les sanglantes journées de mai. Pendant trois mois, on ne put prononcer à Paris le nom d’un homme de la Commune sans invoquer les saints et maudire ces hommes. Tout fut défiguré de ce qui ne put être brûlé ; il ne resta en apparence rien qu’une fumée huileuse de ce temps et de ce peuple qui s’appelait Commune .

Mais, comme le disait d’avance le citoyen Clément, quelque chose d’impérissable subsiste, et brille d’autant plus que la persécution fut plus infâme et plus idiote. — Les décrets de la Commune ont survécu, parce qu’ils sont l’idée, et que l’idée est un besoin du temps. La Commune renaîtra parce qu’elle affirme un droit, qu’elle consacre un progrès, et que le progrès est la loi fondamentale de l’humanité.

Il n’est pas besoin de regarder bien loin derrière soi pour constater l’immense pas que, malgré eux peut être, ont fait les hommes.

Les décrets de la Commune sont, en quelque sorte, l’expression rudimentaire de cette société nouvelle qui se débat encore sous l’étreinte de l’ancienne. Le monde du Peuple y fixe ses yeux curieux, et le monde officiel, après ses dernières cruautés, pourrait y voir les signes de sa condam-

nation. Si ce monde là était susceptible de remords, il y verrait, non pas l’hydre internationale, mais le spectre de la Justice, menaçant.

Proudhon a dit un jour que « tout le monde désormais était de la Révolution. » Ceux même qui croient la dompter en la tuant, en l’éloignant, — subissent l’irrémissible loi des temps, et se trouvent nains devant le colosse de la Liberté. On égorge ainsi des peuplades, on maintient des privilèges iniques, — mais le terrible Avenir est toujours là, formidable sous son filet vermoulu.

Voyez ce que firent depuis 89 les différents champions de tous les droits divins : c’est au nom de la Déesse qu’ils vécurent et régnèrent ; c’est au nom de la Déesse indignée qu’ils tombèrent et moururent. Thiers lui-même, le sanglant tartuffe, que fait-il ? Il prétend la servir et l’honorer !

C’est à ce point que celui qui, au lendemain des épouvantables massacres, le cœur déchiré, incertain sur la Justice, peut s’être demandé, comme Mmô André Léo : « Quelle est cette plaisanterie qu’on nomme l’opinion, la conscience humaine? Que signifie le mot honnête ? »

Mais malgré les bains qu’ont pris les maîtres du monde dans le sang de leurs esclaves, l’idée survit ; la voilà tout à l’heure plus jeune et plus forte que jamais. Au lieu de l’étouffer, le sang versé la sanctifie. Par dessous le cinabre que vous avez ré-

pandu sur un peuple, ô vainqueurs, il va sortir une végétation puissante ; gare à l’ivraie !

La Commune eut à peine le temps d’ébaucher son grand programme. L’action accaparait toute son énergie. Ne fallait-il pas vivre, exister, avant de faire acte de vie, d’existence ? — Malgré la perspective du désastre, l’épée de la France ignorante suspendue en épée de Damoclès sur Paris héroïque, malgré des ^efforts surhumains déployés dans le sens du combat matériel, — la pensée de la Commune put s’affirmer dans ses tendances généreuses. Le lecteur a déjà pris connaissance de la magnifique Déclaratian, insérée dans un chapitre précédent. Que ne puis-je montrer à leur tour les décrets du peuple de Paris ! Tel n’est point, tel ne peut pas être mon rôle aujourd’hui. Je me bornerai à en donner un intime aperçu.

Vous souvenez-vous, citoyens réfugiés, du plaisir qu’on avait, sous la Commune, à sortir de chez soi, chaque matin ? — De loin, on apercevait un groupe de lecteurs; des hommes, des femmes, des vieillards, des enfants, pressés autour d’une affiche blanche. C’était l’affiche de la Commune, la couleur officielle. On la lisait, — et quand on avait lu, — on poursuivait son chemin pensif, la tête inclinée, quelquefois l’œil humide. — C’est que cette affiche avait le don de remuer les cœurs. C’est que cette affiche faisait passer une vérité de plus de l’état de

théorie à l’état de pratique. C’est qu’elle succédait à celle de la veille, et qu’on la savait suivie de celle du lendemain. Le numéro d’ordre qu’elle portait était le numéro cher à une catégorie quelconque d’opprimés.

Le soulagement immédiat des misères publiques, si grandes après les mois de siège. La mise en accusation des hommes qui s’étaient si indignement joués d’une héroïque population, — et qui avaient liyré Paris, livré la France, pour la plus grande satisfaction de leur égoïsme et de leur couardise.

La remise des loyers pour les trois termes correspondant à ces souffrances de l’enfantement de l’ère nouvelle.

La suppression de la vente des objets déposés au Mont-de-Piété, — inique exploitation du riche sur le pauvre.

L’abolition sur la conscription, — autre iniquité qu’on s’étonne de voir encore en honneur après 89 !

La séparation de l’Eglise et de l’Etat, — vieille question vidée par la morale la plus élémentaire. — Partant la suppression du budget des cultes.

L’adoption de tout citoyen blessé pour la défense de la cause (300 à 1,200 francs de pension ;) de ses orphelins reconnus ou non, s’il meurt, jusqu’à l’âge de 18 ans ; de sa veuve, légitime ou non (600 francs). « La Commune a doté les femmes et

les enfants de ceux qui sont morts pour la cause ; elle a été jusqu’à reconnaître les droits des pauvres illégitimes, elle a adopté les orphelins ; elle a promis de les instruire à ses frais et d’en faire des hommes ; elle a rompu enfin avec les vieux préjugés, et proclamé que les orphelins étaient les enfants de tous, et qu’il n’y avait de bâtards que les scélérats et les esclaves. »

Quelle admirable liste que tous ces décrets qui se suivent pressés comme les jours et les heures de la Révolution ! élucubrés au bruit du canon, comme la plus belle arme à opposer aux balles explosibles des sicaires de Versailles !...

Toute la société souffrante y passe en revue, à commencer par les instituteurs, qui dirigent la vie dans son enfance, — et à finir par les boulangers, qui l’alimentent ! — Tout est conçu dans les données de la science expérimentale ; tout est rationnel, tout est fraternel, humain et juste. Un principe large et pur découle de chaque décision prise, de chaque institution créée : — qu’il s’agisse des hospices, ou qu’il s’agisse de l’orgueil leuse colonne Vendôme !

Qu’on était fier de les lire, ces vengeances du peuple, proclamant la Justice. Quelle époque émue, grande, resplendissante....!

Et comme l’on courait aux remparts, soutenir la cause de tous ! la cause cosmopolite ! la cause des

malheureux de tous les peuples ! la mémoire de tous les bafoués de tous les temps ! — Ali ! ils tremblaient, les rois et les princesses ! les blasés et les blasonnés ! — Et ils savaient bien pourquoi !....

Sous la Commune, la pensée était convertie en action, et l’énergie en éloquents appels.

C’est dire que toute la littérature était comprise dans le journal. — Car, le moyen de faire œuvre de longue haleine pendant que l’horizon tressaille perpétuellement des coups de la canonnade, que le danger est suprême, que le lendemain n’est pas sûr, et que la cause réclame toutes les forces du citoyen !

Une nomenclature des journaux est donc opportune. Quelques citations seraient, je le crois, également utiles au développement de mon sujet. — Rien, en effet, ne peint mieux une époque que quelques lignes de l’époque elle-même, nécessairement empreintes de cette forte dose d’actualité qui ne frappe pas au jour de la publication, mais qui est inappréciable dans la suite.

Malheureusement l’auteur manque de documents, et ce n’est que dans sa mémoire et dans son cœur qu’il puise les éléments de son étude sur la Commune, ou plutôt sur la physionomie de Paris pendant la Commune.

Au lieu donc de citer ici avec ordre et lien les

pages caractéristiques delà Révolution , j’ intercale rai le peu que j’en ai dans mon récit.

Chacun connaît les grands journaux de Y ordre, et qui, tant qu’ils ne furent pas supprimés, continuèrent à paraître dans Paris. Aussi bien ne les citerai-je pas, non plus que tous les journaux à demi couleur, qui n ont rien à faire ici.

Je me bornerai à parler des journaux révolutionnaires, ceux qui soutenaient l’idée de la Commune.

La vieille presse radicale de l’Empire continuait à paraître, représentée par le Rappel. «Nous ne sommes pas de ceux que le drapeau rouge effraie, * avait dit Vacquerie. — Et en effet, le Rappel avait accepté le principe delà Commune, et ne renia pas tous ses actes. En journal prudent, le Rappel ne rompit cependant pas complètement avec l’assemblée de Versailles , comme il l’appelait par concession. — Et qui ne connaît le vieil engouement pour la « Gloire française » entendue à travers la figure de Bonaparte premier?....

Les vers de Victor Hugo sont fort beaux, mais son « Cri » passa sous les coulisses de la Révolution .

II était bien question de ça !

Les autres journaux de la bourgeoisie avancée, qui s’étaient démagogiquement signalés du temps de l’Empire, eurent une conduite si lâche après

l’entrée des Versaillais, furent si bas et si rampants vis-à-vis des vainqueurs, — que je m’abstiendrai d’en parler.

A côté du Rappel se place son compagnon, vieux champion de la République : le Réveil. Il avait ajouté, dans son titre, ce multiplicatif — du Peuple. Delescluze était toujours rédacteur en chef, et comme l’homme, comme l’époque, le Réveil du Peuple avait marché de l’avant. De radical il était devenu révolutionnaire et socialiste.

La Marseillaise avait nom « le Mot d'ordre , » et Rochefort était toujours le spirituel écrivain qui agitait Paris ; mais il était dépassé par la Révolution et n’était plus « l’homme du peuple. » — Son passage au gouvernement’ provisoire du 4 septembre l’avait singulièrement dépopularisé.

Que ne pourrait-on citer du Mot d'ordre , où la verve la plus sémillante est souvent l’ornement des plus hautes questions, ou la condamnation la plus éloquente des vieilles figures et des vieilles causes ! Le Mot d'ordre soutenait le parti modéré et socialiste de la Commune.

Le Vengeur , journal de Félix Pyat, avait succédé au Combat. Attitude plus révolutionnaire que son directeur en chef, jacobin de 48.

La Commune , organe de la minorité, et qui devait être supprimé dans les derniers jours. J’y ai remarqué un article de Georges Duchêne, qui fai-

sait fort bien le procès aux imitateurs de 93, sous la rubrique de «Vieux habits, vieux galons ! »

Le Cri du Peuple , autre organe de minorité, un des journaux les plus lus de Paris. La voix vibrante de Jules Vallès y chantait la Révolution. Il faut parcourir la longue série de ses articles, si l’on veut pénétrer l’âme du peuple de Paris pendant ces jours enflammés.

Avec le Cri du Peuple se place le Père Duchêne (on les vendait ensemble dès la première heure du jour). Journal blanquiste. — Sa cc grande colère, » sa «grande motion, » et même sa cc tristesse, » — nous réveillaient gaîment chaque matin. Les crieurs de journaux affectionnaient son titre, et le public s’amusait fort de sa verve. — Il faut dire du reste que, à part son ton grossier, le Père Duchêne avait bien le sens de la Révolution. J’entends la couleur, la poésie, l’énergie sauvage, la tradition. Quoique centenaire, le vieux marchand de fourneaux n’était pas moins solide quTIébert au temps de la première Commune.

Je me ferais néanmoins un plaisir de citer de magnifiques pages (si je les -avais encore en ma possession), qui édifieraient nos prudes lecteurs. Tout le monde sait que le Père Duchêne est un type, une figure unique ; — mais tout le monde ne sait pas qu’il peut être sensé parfois, et sa prose d’une éloquence entraînante.

La Montagne de Gustave Maroteau ; qui fut continuée la dernière semaine sous le nom de Salut Public. J’aurai l’occasion de citer dans le cours de cet ouvrage quelques lignes de ce jeune écrivain que la Commission des Grâces a condamné à mort dernièrement pour un article où sa plume d’artiste battait un peu violemment la charge contre monseigneur Darboy et ses ouailles. Gustave Maroteau n’avait pas 23 ans. C’est de lui que Jules Vallès disait, en le présentant au public dans son journal, la Rue , au printemps 1870, — « qu’il ferait son chemin mieux qu’aucun autre. » — Quand la Rue fut supprimée, sous l’Empire, Maroteau collabora à la Misère , au Misérable , et à tous ces petits journaux qui, n’ayant pas déposé la caution, n’avaient pas le droit de parler politique, et se faisaient supprimer après quelques numéros. Maroteau écrivit ainsi sept numéros du premier Père Duchêne. Plus tard, il fit le Faubourg. Sous la Commune, son style pittoresque, sa lièvre révolutionnaire, le firent beaucoup remarquer.

Paraissaient encore le matin :

L 'Estafette, rédacteur en chef Secondigné ; Y Affranchi et le Châtiment , qui furent l’un après l’autre rédigés par Paschal Grousset. Le Bonnet Rouge , la Rouge.

Puis, parmi les journaux du soir (après la Montagne et le Salut Public déjà cités) : Paris Libre ,

célèbre par le Pilori des Mouchards qu’il publiait. La Sociale .

Il y avait le Grand et le Petit Officiel , pour le soir et le matin. Le Tribun du Peuple , le Moniteur du Peuple j etc.

D’autres journaux ne paraissaient pas tous les jours , mais n’en étaient que plus sérieux et caractéristiques : La Révolution (politique et sociale) organe de l’Internationale, rédacteur Jules Nostag. — Le Prolétaire , la Fédération de la Garde Nationale , la Souveraineté du Peuple.

Le Fédéraliste qui parut le 20 mai pour la première fois (veille de l’entrée des Versaillais à Paris).

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