CHAPITRE X
La Commune avait successivement supprimé les journaux réactionnaires. Elle en fut blâmée par plusieurs de ses amis. Cependant ce n’était qu’une mesure de légitime défense, une mesure de guerre, si vous voulez. La cause de Paris était journellement compromise par les révélations indiscrètes ou par les infâmes calomnies de cette presse : il était donc juste de la faire taire. Il était juste aussi que ceux qui donnaient leur sang pour la cause communale fussent satisfaits; or, ils étaient transportés de colère en lisant les journaux versaillais de Paris, lesquels défiguraient impunément jusqu’alors leur héroïsme. Sentir que l’on meurt calomnié, ou que le sacrifice est rendu inutile par la trahison, ce n’était pas ce que méritaient les libres défenseurs de Paris : aussi fit-on bien de leur accorder enfin, le 18 mai, satisfaction entière.
Mesure tardive, comme toutes celles que la Commune prit. Il eût fallu commencer par là ; on n’eût fait du reste qu'imiter le gouvernement de M. Thiers, qui supprima absolument et dès le premier jour, tout ce qui touchait dé près ou de loin à la Révolution. Il n'appartient pas aux gens de Versailles, en tout cas, de parler de liberté de presse violée, et quant aux républicains sincères qui blâment ou ont blâmé la Commune en cet endroit, je ne les comprends pas.
Où la Commune fut coupable, à mon avis, et non seulement coupable, mais maladroite, mais aveugle, ce fut dans la conduite qu’elle eut vis-à-vis du peuple de Paris, en ne l’informant pas du danger de la situation. Les Versaillais touchaient aux murs ; les
murs, intenables, étaient presque abandonnés .
et on ne savait rien !
Absolument comme pendant le premier siège, on donnait à la foule des dépêches officielles, toujours bourrées de grands mots, et qui ne produisaient d’autre effet que celui d'endormir les esprits, au lieu de les préparer à la lutte imminente et terrible. Là où il eût fallu provoquer un enthousiasme immense, prendre de formidables mesures accomplies par le peuple convoqué, ainsi qu’à la fête de la Fédération, on se borna à nier le danger.... Comment le peuple se serait-il levé sérieusement le
lundi 22 mai, quand il comprit en un instant que toutes les nouvelles qu’on lui avait débitées n’étaient que des mensonges; quand il ne vit plus que le néant de tant de bravades insensées, et comme issue, la mort inévitable, puisque entre la force brutale et les derniers défenseurs du Droit, il n’y avait plus qu’un mur fragile dressé au milieu du combat ; une rue barrée par des pavés entre cette cause qu'on disait invincible et cet ennemi qu’on disait impuissant?...
Si Paris avait sacrifié les quartiers extérieurs, pour se faire un rempart véritablement infranchissable autour de son centre, nul doute qu’alors la lutte eût pu se prolonger longtemps encore après l’envabissement, et que la Révolution eût repris tout son avantage. Le grand espoir, le seul espoir qui lui restait : l’intervention des grandes villes, eût pu enfin s’effectuer, le soulèvement de la France indignée aurait répondu aux efforts prodigieux de la capitale .
La Commune ne fit rien de tout cela; on s’obstina h défendre mal des remparts vingt fois trop étendus pour le nombre des hommes et des canons, intenables par le fait qu’ils étaient isolés, sans abri contre le feu, sans abri contre le découragement....
Le Comité de Salut public lança, il est vrai, une proclamation aux gardes nationaux, où tout ce qui s’est accompli depuis était prévu, — mais il eût
fallu des actes, une énergie indomptable, une force irrésistible, tel qu’un peuple levé peut en avoir, lorsqu’il transporte des montagnes, lorsqu’il abat de sa main la moitié de sa ville, pour conserver h jamais l’autre moitié !
Il faut le dire aussi, les grandes villes de France furent bien coupables de rester muettes et soumises, tandis qu’on égorgeait leur sœur. Leur inertie dans un moment aussi suprême dénote bien l’abrutissement dans lequel la France est tombée.
Voici le cri de détresse qu’aux derniers jours Paris leur adressa, et auquel, j’aime à le croire, elles eussent enfin répondu, si le temps l’avait permis :