AUX GRANDES VILLES
Après deux mois d’une bataille de toutes les heures, Paris n’est ni las ni entamé.
Paris lutte toujours, sans trêve et sans repos, infatigable, héroïque, invaincu.
Paris a fait un pacte avec la mort. Derrière ses forts, il a ses murs ; derrière ses murs, ses barricades; derrière ses barricades, ses maisons, qu’il faudrait lui arracher une à une, et qu’il ferait sauter, au besoin, plutôt que de se rendre à merci.
Grandes villes de France, assisterez-vous immobiles et impassibles à ce duel à mort de l’Avenir contre le Passé, de la République contre la Monarchie?
Ou verrez-vous enfin que Paris est le champion de la France et du monde, et que ne pas l’aider, c’est le trahir!.,.
Vous voulez la République, ou vos votes n’ont aucun sens ; vous voulez la Commune, car la repousser, ce serait abdiquer votre part de souveraineté nationale; vous voulez la liberté politique et l’égalité sociale, puisque vous l’écrivez sur vos programmes; vous voyez clairement que l’armée de Versailles est l’armée du bonapartisme, du centralisme monarchique, du despotisme et du privilège, car vous connaissez ses chefs et vous vous rappelez leur passé.
Qu’attendez-vous donc pour vous lever? Qu’attendez-vous pour chasser de votre sein les infâmes agents de ce gouvernement de capitulation et de honte qui mendie et achète, à cette heure même, de l’armée prussienne, les moyens de bombarder Paris par tous les côtés à la fois?
Attendez-vous que les soldats du droit soient tombés jusqu’au dernier sous les balles empoisonnées de Versailles?
Attendez-vous que Paris soit transformé en cimetière et chacune de ses maisons en tombeau?
Grandes villes, vous lui avez envoyé votre adhésion fraternelle; vous lui avez dit : « De cœur, je suis avec toi ! »
Grandes villes, le temps n’est plus aux manifestes : le temps est aux actes, quand la parole est au canon.
Assez de sympathies platoniques. Vous avez des fusils et des munitions : Aux armes ! Debout les villes de France !
Paris vous regarde, Paris attend que votre cercle se serre autour de ses lâches bombardeurs et les empêche d’échapper au châtiment qu’il leur réserve.
Paris fera son devoir et le fera jusqu’au bout.
Mais ne l’oubliez pas, Lyon, Marseille, Lille, Toulouse, Nantes, Bordeaux, et les autres .
Si Paris succombait pour la liberté du monde, Thistoire vengeresse aurait le droit de dire que Paris a été égorgé parce que vous avez laissé s’accomplir l’assassinat.
Le délégué de la Commune aux Relations extérieures :
Paschal Grousset.
Un seul journal, le Mot d'Ordre , sembla pressentir l’imminence des terribles événements suspendus sur Paris. Sous prétexte que sa dignité l’y obligeait (1), il cessa de paraître aussitôt après que le décret de la Commune eut supprimé les derniers journaux hostiles. Rochefort et Mourot, son secrétaire, quittèrent Paris secrètement. A Paris le bruit courait que le rédacteur en chef du Mot d’Ordre avait été arrêté par ordre du Comité de Salut public, mais la circulaire de Thiers vînt annoncer son arrestation à Meaux. Profitant de l’occasion, M. Thiers rassurait les inquiets : « Nos troupes travaillent aux approches. Nous battons en brèche, au moment où j’écris. Jamais nous n’avons été plus près du but. » — Ce n’était que trop vrai, la dernière heure de la Commune allait sonner .
Néanmoins, je le répète, Paris ne se doutait pas de cela. Tandis que sur le champ de bataille, la mort et la mitraille ramenaient les esprits à la. réalité, — dans l’intérieur, l’illusion régnait : les fem-
(1) Voir sa lettre adressée au journal la Politique , du 20 mai.
mes, les clubs entretenaient l’ardeur et l’enthousiasme. Les journaux faisaient chorus pour annoncer la victoire prochaine de Paris républicain.
Comme position stratégique, les fédérés possédaient encore le Grand-Montrouge avec le fort, le Petit-Vanves et Malakoff, puis Neuilly, Levallois et Clichy. Mais au centre, les Versaillais s’avançaient presque jusqu’aux remparts, au moyen de leurs travaux d’approche. Le Mont-Valérien , la formidable redoute de Montretout, les batteries volantes, tout tonnait sur ces pauvres remparts, qui n’avaient à opposer au feu puissant de l’ennemi que des créneaux et par-ci par-là un canon. C’était pitié de voir les belles pièces de remparts gisant sur le sol, sans affûts (les Prussiens les avaient emportés). A la porte Maillot, les artilleurs qui desservaient ses six canons, ne pouvaient plus lutter contre la pluie d’obus qui tombait incessamment sur eux.... ils ne répondaient presque plus. Les portes fracassées laissaient tomber leurs ponts-levis ; les brèches ne se réparaient pas ; l’abandon commençait .
Tandis que Versailles opérait avec des forces immenses et toujours reposées, Paris voyait sans cesse décroître le nombre de ses défenseurs; les bataillons réguliers de la garde nationale surtout étaient épuisés, et d'un pauvre secours. La répar-
tition des charges militaires avait été mal faite : nombre de bataillons n’avaient pas vu le feu, pendant que d’autres y étaient restés trois et quatre semaines sans interruption. Mais il était trop tard d’aviser. — Il ne restait guère que les bataillons des faubourgs, tant de fois décimés déjà, pour marcher au feu avec courage et constance. Puis, les nombreuses compagnies de volontaires, organisées spécialement par la Commune, et qui soutinrent presque seules, pendant les jours de lutte intérieure, certains quartiers que leurs lâches habitants se refusaient à défendre. Ainsi les corps suivants : Les Vengeurs de Flourens , les Vengeurs de la République, les Fils du Père Duchêne , les Eclaireurs de Belleville , les Turcos de la Commune , les Lascars des Batignolles , les Francs-Tireurs de la Commune , etc., etc.
Les femmes commençaient à se mêler aux hommes sur le champ de bataille. Les vides que la mort faisait dans les rangs des braves, ce n’étaient pas les nombreux poltrons qui allaient les remplir, c’étaient de vaillantes citoyennes. Il ne restait plus en quelque sorte au combat que les volontaires de la Révolution, toute contrainte ayant été abandonnée.
Dans le camp adverse, ceux qui avaient tremblé sous le canon prussien, se posaient désormais en champions valeureux de leurs privilèges; ils se
sentaient guerriers devant les travailleurs et devant les femmes !...
Un seul homme de guerre conservait, dans le camp des fédérés, avec le courage le plus indomptable, la science nécessaire pour vaincre, s’il eût été possible. Dombrowski, celui qui souriait au danger et bravait la mort toutes les minutes avec un front serein, tenait tête à tous les efforts des assiégeants, malgré la disproportion étonnante des forces. — Le gouvernement de Thiers avait tout tenté pour désarmer cet homme, depuis l’argent jusqu’au poignard (1). Dombrowski vivait encore, méprisant les corrupteurs et combattant les lâches. Plus tard, ceux-là même l’accusèrent d’être un agent prussien, ne pouvant en faire un agent versaillais ; sa mort et sa veuve (2) répondirent. Que
(1) Je renvoie mes lecteurs au livre fort intéressant de M. B. Wolowski, Dombrowski et Versailles , Genève, 1871, pour le détail des propositions faites à Dombrowski par Versailles. En particulier, à la conversation contenue entre les pages 81 et 93. Cette conversation, appuyée de pièces officielles dont l’auteur possède les autographes, jette la plus vive clarté sur la pensée de Dombrowski et celle du gouvernement de Versailles, représenté par Picard. — Ceux qui accuseront encore le général républicain d’être un aventurier n’ont qu’à se souvenir de ce fait: le nommé Vaisset, envoyé de Versailles auprès de Dombrowski pour lui proposer 1,000,000 francs, en échange de sa démission, fut arrêté par ordre de Dombrowski lui-même, jugé et fusillé par ordre de Rigault, le 22 avril, au pied de la statue d’Henri IV.
(2) Voici la lettre de madame Dombrowski, adressée au général Trochu, qui avait qualifié publiquement son mari d’agent prussien :
Monsieur,
Dans votre dernier discours prononcé à l’Assemblée de Ver-
répondre à la mort? — Et qu’a-t-on répondu à la veuve? rien.
Dombrowski donc, à la veille du 21 mai, était le plus ferme soutien des positions militaires extérieures. Il possédait encore Neuilly, Levallois,
sailles, vous avez, à plusieurs reprises, accusé mon mari d’avoir joué le rôle d'un agent prussien pendant le siège de Paris. La seule preuve que vous avez fournie à l’appui de votre accusation, c’est que vous l’avez fait arrêter comme tel. 11 existe des esprits honnêtes pour lesquels cette sorte de preuve sera toujours insuffisante. Pour les convaincre, votre devoir était d’ajouter qu’avant d’avoir été arrêté aux avant-postes français, quoiqu’il fût muni d’un laissez-passer qui lui avait été délivré par votre propre gouvernement, le général Dombrowski vous avait demandé la permission de combattre pour la France dans l’armée de Paris. Vous auriez dû dire aussi qu’avant d’avoir essayé de franchir les lignes prussiennes pour se joindre au général' Garibaldi, qui l’avait invité à venir prendre place dans les rangs de son armée, mon mari avait, dans ses discours et dans une brochure que vous ne lui avez jamais pardonné d’avoir écrite, essayé de faire de la défense de Paris quelque chose de mieux qu'une sanglante comédie.
Votre auditoire de l’Assemblée nationale aurait pu se souvenir que l’absurde et lâche accusation vociférée par l’Empire expirant contre les mêmes hommes qui s’en sont servi plus tard, avait, pendant deux mois, perverti la conscience publique rendu presque irréparables les premières défaités éprouvées par la France. 11 ne faut pas non plus oublier, monsieur le général, que les hommes tels que vous l’êtes abhorrent les hommes comme était Dombrowski.
Afin d’obéir à une raison d’Etat de votre parti, sinon à une odieuse rancune personnelle, vous n’avez pas hésité à briser le cœur d’une veuve, vous avez essayé de souiller la mémoire d’un mort, vous avez voulu déshonorer ses pauvres enfants qui, de longtemps encore, ne pourront vous demander satisfaction de vos calomnies.
Je vous^ défie, monsieur le général, de justifier votre accusation, de l’appuyer, non pas même sur des preuves, mais sur des présomptions, et ce seul objet a engagé la veuve du général Dombrowski, la seule protectrice actuelle de ses enfants, à prendre note de calomnies qui la blessent et l’outragent dans ses plus chères affections de mère, d’épouse et de patriote.
Pélagie Dombrowski.
Clichy. Mais le 21 mai, les positions fédérées du sud-ouest, Malakoff et le Petit- Vanves, furent emportées après une attaque furieuse des Versaillais, qui campèrent le soir en face des remparts. Les gardes nationaux rentrèrent dans Paris décimés. Et sans le dévouement du citoyen Chollet, beaucoup seraient morts dans les catacombes, qui s’y étaient engagés pour échapper au massacre.
Le jour même, dimanche 21 mai, un piqueur des ponts et chaussées, nommé Ducatel, avertit les Versaillais que les remparts étaient évacués. L’assaut ne devait avoir lieu que trois jours plus tard. Mais en présence de cette occasion fortuite, les troupes versaillaises, du corps de Douay, pénètrent, avec hésitation cependant, par la porte d’Auteuil d’abord, puis, longeant le viaduc, ouvrent sur la rive gauche les portes de Versailles et de Vaugirard. — Les fédérés, refoulés par la canonnade, se repliaient partout .
Dombrowski était encore établi à la Muette, quand cette nouvelle lui parvint; il envoya aussitôt une dépêche à la Commune (réunie, et délibérant sur l'affaire Cluseret) (1), en lui annonçant le fait et Tencourageant h la confiance. « Restons calmes et tout sera sauvé ; nous ne devons pas être vaincus ! »
Toujours héroïque, Dombrowski voulut tenter de refouler les Versaillais, et de leur couper la retraite.
(1) Lequel fut acquitté le 21 mai, dans cette dernière séance de la Commune.
Mais les gardes nationaux se refusèrent à le suivre. Ceux-ci, voyant l’armée dans les murs, ne songèrent plus qu’à leurs barricades de quartier, qu’à la lutte suprême, près des femmes et des enfants! Ils se replient précipitamment et réussissent à rentrer dans Paris avant qu’à leur tour l’armée de Versailles ne leur ait coupé toute retraite .
Le rêve cessait. Ce grand acte, qui n’était qu’une perspective abhorrée, était accompli ! Et . pendant qu’ainsi les héros du massacre entraient dans ce magnanime Paris, la population, confiante et gaie, aspirait les dernières caresses d’un soleil radieux. La nuit fut encore pour beaucoup une nuit de paix, où l’on songeait à l’avenir, au bonheur, à la République victorieuse . ; . .
Mais quel réveil ! Quand le tocsin mêlera sa voix lugubre au bruit du canon et de la fusillade ! Quand les blessés passeront en foule; quand les mères pleureront leurs enfants ; quand les hommes iront mourir en masse; quand le beau soleil de la Commune et de la Liberté sera remplacé par les flammes et la mort!...