CHAPITRE XI
Avant de quitter ces jours ardents où la Justice semblait naître sur la terre, l'esprit aime à se recueillir ; il veut jouir une dernière fois de ces nobles émotions dont Pair était rempli, et qu'il respirait alors par tous ses pores, je veux dire de toute sa force.
Avant d’aborder les journées de massacre qui vont suivre ; avant de respirer cette atmosphère de sang et de pleurs, de deuil et d’agonie, de douleurs et de regrets amers, — on sent aussi le besoin de reprendre des forces. Le cœur se serre, la poitrine est haletante, et les yeux plongent le vide
comme pour y chercher appui . Dans le vide en
effet, on retrouve la voix des morts ; on y voit les membres disloqués des victimes, les trous noirs des blessés, les os broyés des suppliciés, les dernières plaintes des enfants, les malédictions des
mères, les derniers regards des mourants, les derniers cris des martyrs ! — Ces abîmes de souffrances inconnues crient : Vengeance ! Oui, vengeance ! Vengeance aux assassins !
Les malheureux ! ils ne sont pas seulement des monstres de cruauté, ils sont la honte de la nature humaine. Us ont tenu sous leur jarret de bête fauve toute une population, tout un peuple. Ils l’ont perverti ; ils lui ont enseigné à se taire devant la force, ils lui ont ouvert les veines et infiltré le poison de la lâcheté...
Ces hommes que le monde appelle des soldats généreux, ces Français que l’opinion croyait chevaleresques, — étaient des tigres, des chiens enragés; leurs lèvres étaient blanches d’écume, tandis que leurs mains étaient rouges, et que leurs fusils fumaient .
Ils ont cru que la vérité ne sortirait plus de la terre : ils ont cru tout bâillonner, tout tuer, tout enterrer. Ils ont fermé Paris pendant dix jours, et à leur aise ils ont massacré tous les adeptes de l’idée, tous les suspects de liberté !
Et sur la terre entière, il n’y a eu quune voix pour les applaudir, ces bourreaux ! Il n’y a eu qu'une voix pour les maudire, ces victimes! Les heureux ont renouvelé leur bail, les souffrants ont renoué leurs chaînes, et les crimes, couverts de
gloire, disparaissent dans le gouffre inaccessible du Passé... Où es-tu donc, ô vérité ?
Cette pensée qu’un monde est enseveli à jamais est horrible ! — Cette pensée que la société, libre et battant l’aile dans des régions nouvelles, a été tout d’un coup arrêtée dans sa course, précipitée dans une fosse, par une bande de scélérats gagés.... est atroce ! — Quelles larmes de sang n’avons-nous pas pleurées, nous tous qui, sachant la grandeur de Paris, avons assisté à ses désastres! .
Et maintenant, que nous sommes impuissants à accomplir notre serment ! fait sur les tombes ouvertes de nos frères, de dire au monde l’horrible assassinat ! Que sommes-nous, quelques voix isolées, pour percer les clameurs des foules ignorantes, les calomnies infâmes, et les imprécations haineuses !...
Cependant nous relevons la tête ; l’heure est venue de divulguer les férocités impunies, et de venger les pauvres frères engloutis dans une réprobation inique et dans la mort silencieuse! C’est la vérité -que nous invoquons avec ardeur, — et s’il est vrai que nous sommes dans un siècle autrement que barbare, elle fera féconder le sang des victimes !
Que deviendraient-ils en effet sans nous, ceux qui sont morts pour la cause populaire ? Ils deviendraient dans la légende ce que furent de tous temps
les vaincus. Ils deviendraient pour leurs propres enfants un objet de haine et de répulsion, eux qui ont tant mérité de l’Avenir ! Dans les siècles passés, il n’y avait personne pour relever l’imposture, *
et voilà pourquoi le mensonge a toujours triomphé.
Le soldat orgueilleux, le fourbe, le despote, le prêtre, l’homme officiel... a toujours eu raison du révolté, surtout quand ce dernier représentait le droit. La victoire remportée, qui aurait contesté les paroles du vainqueur, qui aurait eu assez de poids dans la balance pour la faire pencher en faveur d’un râle souterrain ?... Evidemment personne.
Et si ce quelqu’un tenta parfois la chose, il fut étouffé sans pitié. Est-il besoin d’évoquer ici les mystères de toutes les Inquisitions, qui florissent encore aujourd’hui, quoique procédant par le poignard juridique?...
Or, à l’heure où j’écris , presque personne ne connaît ce qui s’est passé dans Paris. La Commune fut un monde séparé du monde. Cernée de toutes parts, il lui fut impossible de se faire entendre et comprendre au dehors. Toutes les nouvelles qui venaient de la ville assiégée passaient par la censure d’un ennemi acharné, sans scrupules et sans conscience, qui savait encore mieux calomnier les faits et falsifier les écrits que tuer les%vieillards.
Ce qui n’est pas peu dire , j’en appelle aux témoins !...
Vous, lecteur, n’êtes point au courant de la vérité. Vous êtes prévenu. Lors même que vous auriez quelque arrière-pensée, quelque secret penchant ou sympathie pour la cause que défendait Paris, — vous n’êtes point pour cela dans le vrai. Vous doutez ; vous n’êtes pas sûr de votre estime, vous n’êtes pas débarrassé des influences perfides. Vous avez sucé le venin. Vous vous êtes nourri de calomnie. Vous n’êtes point juge, car vous êtes partie. Sur quoi vous vous basez, c’est votre cœur honnête, mais votre esprit n’a pas saisi ce que fut, ce que fit, ce qu’aimait la Commune ! Oh, je vous plains de n’avoir point vu ces heures immortelles, de n’avoir point vécu dans ce monde lointain !
Je vous plains, que dis-je !... Celui qui a vu ces spectacles horribles des derniers jours, ces boucheries en grand de ceux qu’on appelait « les Versaillais, » de ceux qu’on devrait appeler « les Sanguinaires, » — n’a plus l’âme tranquille. Il voit toujours devant lui des spectres , il entend sans cesse l’appel déchirant de ceux qu’on enterrait vivants, il souffre au souvenir de toutes ces souffrances, qui faisaient de Paris un insupportable supplice, un immense champ de carnage, d’où s’exhalaient des plaintes lamentables, et des cris impuissants d’agonie ! Celui qui a pu vivre au milieu de
cet abattoir humain, celui qui a pu atteindre Fautre rive de ce Styx des Enfers qui passa sur Paris, en roulant des flots de sang, — a le cœur aigri. Ilne croit plus qu’avec effort à l’intelligence de Fhomme, à sa nature paisible. Il est forcé de se dire : l’ignorance du peuple est un crime. Voilà où elle mène : elle fait d’un idiot un brigand ; elle fait du fils un parricide ; elle écrit sur la gaine d’un couteau le mot devoir , tandis que la lame se plonge dans tout ce qui est généreux ; elle arme des fusils au nom des saintes affections, — et la balle va tuer froidement le fils avec la mère, le père avec l’idée, la ville avec la cause !
Belles campagnes de France, voilà ce qui est arrivé. Vous êtes semées d’exécuteurs des hautes œuvres. — Votre terre cependant n’est point servile ; son suc a déjà produit des hommes qui, dans une heure sublime, ont secoué l’histoire, et fait marcher l’Humanité. Mais vous êtes retombées dans l’ignorance, et les fourbes sanglants qui tour à tour vous gouvernent ont fait tarir en vous le dernier sentiment de liberté. Vous ne rougissez pas de votre honteuse complicité, vous ne réclamez pas contre ceux qui prennent jusqu’au nom de ((république » pour continuer à vous exploiter et jusqu’au nom de a patrie » pour continuer à vous trahir.
On vous a ordonné le meurtre de votre fille aînée, Paris :
Et vous l’avez consommé !
Telleest l’impression produite par les événements, horribles que les Versaillais nous firent voir. Une douleur profonde se dégage de ce sacrifice humain auquel il me fut donné d’assister. D’un côté le beau, le lumineux souvenir de la Révolution ; de l’autre celui tout sanglant de la Réaction. — Si quelque chose cependant peut consoler de l’effroyable désolation du second, c’est assurément la grandeur et la splendeur du premier.
11 nous reste un devoir, à nous, survivants de la cause de l’Espérance, c’est de nous forcer à souffrir en repassant une fois de plus ces poignantes journées où tout ce que nous aimions s’écroula. Nous allons essayer de le remplir ; nous voulons croire à la Justice sociale, et espérer que les Ténèbres n’étoufferont pas toujours le bien !