CHAPITRE I
La Mort ! tel est le titre, lecteur, que j’ai cru devoir choisir à cette dernière partie. C’est le spectre des cimetières que j’invoque, c’est l’odeur des charniers que je veux aspirer, c’est dans le crâne renversé d’un cadavre que je plonge ma plume : nouvel encrier, rempli du sang de trente mille victimes, qui crient Justice de dessous terre !
Ce crâne est celui de Lucette, la jeune fille, que vous n’avez point oubliée peut-être ; c’était ma fiancée. Les Versaillais l’ont tuée, parce qu’elle eut
un signe de compassion sur les lèvres en voyant massacrer des enfants, — parce que ses beaux yeux noirs s’indignèrent en voyant fusiller un vieillard.
Et moi, je la pleure depuis lors. J’ai juré haine aux meurtriers. Déjà je l’ai vengée, mais ma douleur n’est point satisfaite, — et quand elle le sera, je n’aurai qu’à songer à toutes ces mères en deuil qui gémissent au fond des faubourgs, — à ces pâles jeunes filles, vêtues de noires guenilles, qui végètent sous les combles des hautes bâtisses, — ou que l’on voit, chaque dimanche, baissées sur l’herbe des tombes, écouter le vent qui siffle dans les branches des saules voisins, et sangloter en parlant à la terre.
O ma Lucette bien-aimée ! Ils t’ont tuée, les lâches ! Ton sein qui battait aux pensées généreuses a été percé par une balle de plomb, et tu es tombée en appelant Joseph ! — Joseph, me voici, fidèle à ta mémoire, douce amie. Me voici, la main désarmée du fusil qui paya chaque goutte de ton sang, — mais armée de la plume qui tracera tes vertus. Ils t’ont appelée pétroleuse, parce que tu étais une femme du peuple ; moi je t’appelle un ange, parce que tu étais belle, parce que tu étais bonne, parce que tu étais mon ange et mon rêve ! — Adieu, ma fiancée ! Ta mémoire me reste aussi chère que ta vie. Je Tépouse avec celle de toutes tes sœurs, les
calomniées de la grande cause de l’Avenir ! . .
Maintenant, lecteur, revenez en arrière. J’ai cru devoir interrompre le récit personnel commencé dans la première partie de cet ouvrage. J’ai consacré quelques chapitres spéciaux au développement historique, pensant que la vie de Lucette ni la mienne n’avaient rien à faire auprès. — En effet, mon but n’était plus seulement de vous initier aux circonstances touchantes qui signalèrent les derniers jours de Lucette, mais de vous peindre aussi ce que j’avais appris à tant aimer. La Commune était devenue une si noble Cause, et ses défenseurs furent de si nobles héros, que je résolus de défendre et les hommes et l’idée. Devant les calomnies des vainqueurs, c’est un devoir sacré.
L’histoire écrite, il me reste à dire la catastrophe qui mit fin à tout ; cette catastrophe comprenant à la fois la scène publique et la scène intime, la vie de l’idée et la vie de l’amie, je vais raconter l’une et l’autre en même temps. Je rallie ainsi les diverses parties qui composent ce volume, et m’efforcerai de lui donner l’homogénéité qui existe de fait entre ma pensée et mon cœur, tous deux en cause
Mon intention n’est pas de retracer les détails de notre vie durant la Commune. Les scènes décrites dans les premiers chapitres, après l’arrivée
à Paris, suffiront sans doute pour indiquer ce qu’ils purent être. Depuis, sans cesse aux avant-postes, dans les forts et sur la brèche, je vécus dans un milieu embrasé par l’enthousiasme autant que par le feu de la poudre et des incendies. Toutes les fois que je vins à Paris prendre, avec mon bataillon, quelques jours de repos, je trouvais Lucette changée. Elle me remettait alors les longues pages qu’elle écrivait pendant mon absence, toute triste et toute inquiète. C’étaient de naïves confidences, tantôt d’un cœur aimant qui souffre, tantôt d’un esprit qui s’indigne contre les iniquités du monde. Pour expliquer cela, ce progrès continu, il suffit de rappeler une chose : Lucette aimait. Son amour, sur lequel était suspendu le danger, prenait une singulière violence au milieu des événements pressés qui surgissaient. J1 faisait de cet enfant une femme. De cette villageoise une citoyenne. De cette ignorante une ardente et intelligente lectrice. — Pour se rendre compte de la position que j’occupais sur le champ de bataille, elle suivait attentivement dans les journaux les récits militaires et les ordres du jour. Elle cherchait partout le chiffre de mon bataillon, celui de ma compagnie, et si par hasard elle le trouvait signalé pour sa vaillance, la chère enfant en était toute heureuse. Mais si le nombre des morts était indiqué sans la nomination des victimes, elle ne vivait plus jusqu’à mon retour.
Du reste, j’avais soin de lui écrire à peu près tous les jours. Souvent, tandis que mes amis veillaient derrière une barricade, à Neuilly ou ailleurs, je sortais de mon sac un album, un encrier, une plume, et je traçais tous les tableaux dont j’étais occupé. — Le sergent-major portait la lettre à Paris dans ses courses, et Lucette la recevait quelquefois le jour même.
Ce fut ainsi que nous atteignîmes les derniers jours. Je passe sous silence les mille souvenirs que me laissa pourtant ce beau mois de floréal ; une autre fois je reviendrai sur tout cela ; ce n’est pas ce qui est important à dire aujourd’hui. J’ai peint d’une manière générale la physionomie de Paris ce temps durant ; qu’importent les petites aventures d’un homme quand il s’agit de celles d’un peuple, qu’importent même celles de la douce Lucette ? Ne vivait-elle pas de plus en plus identifiée avec nous tous, et son cœur ne battait-il pas avec celui de Paris !....
Je dirai un seul fait :
J’emmenais un soir (13 mai) Lucette dans un concert. J’étais arrivé de Levallois pendant l’aprèsmidi. J’avais deux ou trois jours de liberté. J’étais donc heureux et gai. Nul nuage sombre ne couvrait l’horizon. Lucette aussi était heureuse et gaie, à mon bras. Sa main était dans ma main, et je sentais sous sa douce étreinte, battre son bon cœur.
Elle était bien jolie, ce soir-là, Lucette. J’étais tout fier de sa beauté, et je n’aurais pas changé ma bienaimée contre toutes les marquises qui pouvaient encore être à Paris.
Le concert populaire où nous allions se donnait au profit des blessés, dans le palais des Tuileries, là où jadis piaffaient les chevaux des rois. Une foule immense était déjà rassemblée quand nous arrivâmes, et ce ne fut pas sans peine que Ton parvint à gagner une bonne place. — Enfin la Marseillaise retentit, chantée par une femme costumée à la grecque, et accompagnée par un orchestre nombreux. La foule bientôt joignit sa voix puissante à celle des artistes, et l’on put entendre le plus formidable choeur qui jamais ait chanté avec passion une hymne passionnée. Dix mille voix lançaient dans Pair les notes brillantes de la belliqueuse chanson. Dix mille citoyens et citoyennes, animés d’un sentiment profond, — songeant aux frères et aux fils qui combattaient à une courte distance, et qui mouraient pour cette liberté qu’avait enfin conquise Paris .
Lucette, elle aussi, chantait. Quant à moi, transporté, je ne sentais plus qu’une immense joie me remplir le cœur. Dans ce moment d’enthousiasme extrême, d’émotion sainte, — je crus au triomphe éternel de la Révolution ; je crus à l’Avenir. Un tel peuple pouvait-il être vaincu !.....
Quand enfin les voix s’apaisèrent, et que l’on entendit les échos ébranler encore ces murs où le peuple n’avait naguère pas accès, je me retournai vers Lucette pour chercher son regard... Lucette était blanche comme une morte, et ce regard que je cherchais semblait perdu dans un ciel lointain. Elle était debout, car la foule serrée ne permettait à personne de bouger beaucoup. Mais ses bras pendaient sur ses côtés, raidis par une contraction nerveuse... Je poussai un cri de détresse que mes voisins entendirent. Le chant finissait. — Un immense effort collectif s’effectua. Lucette fut dégagée aussitôt, et je la reçus dans mes bras.
Un fauteuil fut amené, passé de mains en mains. Lucette ne donnant plus aucun signe de vie, fut assise sur ce fauteuil, que deux citoyens soulevèrent. A mesure qu’on la transportait ainsi, la foule s’écartait avec intérêt devant cette jeune fille affaissée, si belle dans sa pâleur, et dont les yeux gardaient toujours une sublime expression dans leur fixité. Je marchais devant, tenant sa main douce et chaude, et prêt à prévenir tout accident possible. Quoique profondément ému par tout cela, je ne croyais point Lucette gravement atteinte, et pensais que l’air frais la ranimerait bien vite.
Je ne me trompais pas. Quand enfin nous eûmes rejoint la rue de Rivoli avec notre précieux fardeau, un peu d’eau que de prévoyants citoyens s’étaient
empressés d'aller chercher suffît pour rendre la connaissance et la vie à ma chère Lucette.
Elle fut toute confuse de se voir ainsi l’objet d'une universelle sympathie, et cherchant à se lever, elle cacha sa tête , qu’entouraient ses beaux cheveux défaits, sur ma poitrine.
Je demandai aussitôt un fiacre. On arrêta le premier qui passa; le paisible voyageur qui l’occupait, d’abord fort surpris et inquiet, s’empressa de descendre quand il connut ce dont il s’agissait. J’aidai Lucette à pénétrer dans la voiture, et j’y montai après elle, non sans avoir vivement remercié les généreux citoyens qui l’avaient secourue. — Dix minutes après, nous arrivions devant la porte, et, soutenue par le concierge et par moi, Lucette rentra .
Cette scène m’avait vivement impressionné. Non seulement à cause de l’accident survenu à Lucette, mais encore à cause de l’accord que nos coeurs avaient mis à vibrer, au son magique de la foule célébrant le combat et la victoire populaires. Les suites, du reste, en furent si grandes pour Lucette, qu’il était impossible de ne pas en parler. — Non qu’elle se ressentît physiquement de son évanouissement et de son extrême émotion, mais elle garda dès lors une rêveuse tristesse, et ses pensées prirent un cours différent. De gaie elle devint sérieuse,
presque solennelle dans ses rapports avec moi. Son beau front rayonnait d'intelligence, et ses yeux humides et tendres brassaient mon âme d'un seul regard jeté sur moi. Mon amour s’en accrut encore; il atteignit bientôt son paroxysme .
Lecteur, je n’oublie point ici ma promesse. En faveur de ce fait capital dans notre histoire intime, j’ai fait une exception, et raconté avec quelque détail un dernier souvenir de joie. — Laissons-le bien loin. Car elle est tout près de nous, la tristesse!...
Le temps s'était donc passé ; j’étais retourné au fort de Montrouge, puis j'étais revenu. Le dimanche 21 mai, je faisais une dernière promenade avec Lucette, par le plus radieux soleil que je vis jamais éclairer la terre. Nous étions allés jusqu'aux barrières de Vincennes, et en revenant par la place du Trône, notre esprit s’inclina vers les choses passées, avec une singulière douceur. Nous rêvâmes aussi à l’avenir, avec une effusion que je n’avais jamais connue, ni chez elle, ni chez moi. Mais le soleil était si beau, l’air si pur, et nos regards si souvent se rencontraient après avoir sondé l’azur du ciel!... Les années de l'enfance, les souvenirs du village,
les perspectives caressées du bonheur . tout
inonda notre cœur d’une douce et mélancolique joie, d'un immense attendrissement .
.... Quand je quittai Lucette devant sa demeure,
au boulevard Malesherbes, j’étais si profondément ému que, faisant quelques pas avec elle dans le corridor de sa maison, je ne pus m’empêcher de l’attirer sur mon cœur, de l’y presser avec transport, et de déposer un long et brûlant baiser sur
son front . Je ne devais plus la revoir, ma chère
adorée, ma douce amie, ma bien-aimée Lucette!!!
A cette heure des adieux, les Versaillais étaient déjà dans Paris.