CHAPITRE IL
Quand je me réveillai, le lendemain lundi, les rayons du soleil perçaient les rideaux de ma fenêtre, et venaient joyeusement folâtrer sur mon lit. Encore absorbé dans mes rêves, je voyais dans ces dessins errants Timage de Lucette. Bientôt je me levai et descendis pour aller, comme de coutume, acheter quelques journaux et boire mon chocolat.... La rue était agitée, et son aspect, sans me frapper, m’étonna. Je ne songeai pas de suite à ce qui pouvait être arrivé. Les groupes causaient à demi-voix, les femmes chuchotaient, et les passants marchaient avec fièvre. Tout cela ne suffit pas pour me mettre sur la voie, tant je supposais peu que la fin fût si proche, tant j’avais foi dans la guerre du rempart. Néanmoins, quand le marchand de journaux (on en vendait encore lundi matin, ainsi le n° 68 du Père Duchêne , le n° 30 de YEstafette , le n° 83 du Cri du
Peuple , le Rappel , etc.) m’annonça ce qu’on disait sans trop y croire encore, je fus bouleversé. Je sentis des larmes couler de mes paupières, larmes de douleur, de résolution et de rage.
Je courus de groupes en groupes, questionnant, espérant obtenir un démenti. Hélas! il n’était que trop vrai, les soldats de Versailles avançaient dans Paris, et à cette heure déjà ils occupaient le Trocadéro et l’Ecole militaire . J’étais pénétré de dou¬
leur. J’aurais voulu sauter sur une colonne entière d’ennemis, et y mourir après en avoir exterminé un grand nombre. J’étais surtout étonné de n’entendre aucun signal d’alarme (1), aucun bruit de cloche, aucun roulement de tambour : ni canon, ni tocsin ; c’était à n’y pas croire.
Et le peuple hésitait, on ne courait pas construire des barricades, on ne jurait pas de mourir pour la défense de la Commune et de la Liberté ! — Il est vrai, lecteur, que mon arrondissement n’avait jamais brillé par son dévouement pratique dans la défense de la cause communale : le quartier latin tout au plus appuyait scientifiquement et artistement la Révolution.
Quand je vis que mon quartier demeurait inactif, je voulus savoir si Paris vivait encore, ou s’il fallait
(1) Le tocsin avait déjà sonné pendant la nuit, mais je ne l’avais pas entendu. J’ai Heu de croire de même que, relativement, peu de personnes dans Paris l’entendirent.
s’abîmer dans la rage de l’impuissance et du dégoût . Je traversai comme le vent la rue du
31 Octobre (rue Bonaparte) et la Seine, j’arrivai par le quai de la rive droite aux abords de l’Hôtelde-Ville, où une agitation véritable me parut régner. Un peu rassuré par ce signe de bon augure, je ne franchis pas les barricades de la place de Grève, mais revins par le pont au Change sur le boulevard Saint-Michel, et de là je courus rue du Cardinal- Lemoine, près de la Halle-aux-Vins, chez un ami, sur le patriotisme duquel je comptais. Cet ami était lieutenant dans la garde nationale ; son énergie pouvait donc avoir de l’influence. — Je le trouvai presque tremblant, et, quoique indigné, je l’engageai et le pressai si fort, lui rappelant toutes ses résolutions, lui parlant de cette cause du peuple qui allait sombrer une fois encore, — qu’à un moment, il ceignit son sabre avec un geste de désespoir, et me parut décidé à faire son devoir. Je l’accompagnai jusqu’au Panthéon, où était sa compagnie, et nous nous jurâmes, en nous disant adieu, que nous saurions mourir .
En quelques bonds j’arrivai place Saint-Sulpice, puis à la Croix-Rouge. Tout en courant ainsi avec cette force que donnent les suprêmes détresses, j’achetai tous les journaux parus, et y cherchai en vain d’un œil anxieux la grande nouvelle (1).
(1) Il suffit de relire ces numéros de la dernière heure pour se convaincre d’une chose : à savoir combien peu les esprits,
Au carrefour de la Croix-Rouge, toujours rien. Rien que des groupes sur les portes, et des rumeurs émues circulant de bouche en bouche. Parci par-là un passant à la démarche précipitée, au geste de désespoir. La plus grande hésitation régnait. Aucun ordre. Aucune initative. C’était déplorable. — D’un autre côté la population bourgeoise songeait à ce bon M. Thiers, qui avait promis l’amnistie, et qui, après tout, était aussi un républicain (sic) / Laissons la Commune, disaient les commères à leurs maris, ne vous faites pas tuer pour un changement de nom. Et les yeux des bourgeois ne disaient que trop leur envie de suivre le conseil... Nous sommes las de la guerre, ajoutaient ces derniers, et puis, ce sont des frères, qui nous serreront dans leurs bras quand ils seront ici. (O aberration ! ! ! )
D’un coup d’œil, j’avais compris la situation. Elle me désola. J’aurais donné beaucoup pour habiter alors un quartier populaire, pour y vivre à l’unisson et y mourir en compagnie. — Quoi qu’il en soit des autres quartiers, j’ai constaté qu’à cette heure dont je parle, l’absence d’ordres et d’appel aux armes nuisit infiniment à la cause de la Commune. Si on avait su exploiter le premier moment de surmême les plus autorisés, se doutaient de l’imminence du danger. Du reste, on avait eu jusqu’alors une foi merveilleuse dans la vitalité de Paris, dans la ressource des barricades, dans la guerre acharnée des rues.
prise et de terreur, avant que les innombrables agents versaillais aient eu le temps d’infiltrer leur venin de découragement, je suis persuadé que tout aurait bien changé, que les barricades se fussent élevées partout comme par enchantement, et que tout Paris se fût voué à leur défense. — Au lieu de cela, quelques mille volontaires de la mort, hommes, femmes et enfants, seuls surgirent du sein de la populeuse Cité républicaine, et augmentèrent le nombre de ceux voués aux Parques ou aux pontons, c’est-à-dire les bataillons fédérés des faubourgs, qui rentrent de toutes parts dans Paris, depuis Neuilly comme depuis Montrouge. — Mais n’anticipons pas.
Je montai dans mon hôtel, tout auprès, pour y prendre rapidement les dispositions que je jugeais nécessaires. J’écrivis quelques mots à Lucette, que je laissais abandonnée forcément à son sort dans un autre coin de Paris, ma vie à moi appartenant désormais à ma cause. Je lui dis que, si je devais mourir, elle allât consoler ma vieille mère, que je léguais à ses tendres soins. Puis je fermai ma lettre et la portai chez mon hôtesse en la lui recommandant expressément. La bonne femme me promit tout ce que je voulus, désolée de me voir déterminé à combattre et au besoin à mourir.
Je remontai une dernière fois les escaliers qui conduisaient à ma chambre, et je m’armai. Mon
bon fusil à tabatière, dans la monture duquel s’étaient logés de petits éclats d’obus, aux barricades de Neuilly et au campement de Levallois, fut inspecté attentivement par un œil exercé. Ma cartouchière remplie, passée à ma ceinture. Dans mon portefeuille je mis mon passeport et quelques papiers que je jugeai instinctivement pouvoir m’être utiles, dans le cas improbable où je serais fait prisonnier. — Gela fait, je vins jeter un regard de ma fenêtre, qui donnait sur la Croix-Rouge. Un groupe assez nombreux de gardes nationaux stationnait sur le trottoir en face, l’arme au bras. Les femmes avaient disparu. La curiosité avait fait place à la prudence. Le parti pris apparent d’inaction décidait la grande légion des lâches, qui tous étaient rentrés.
Dans ce moment un officier à cheval arrivait ventre à terre par la petite rue du Dragon ; il semblait porteur d’ordres. En effet, il arrive vers le groupe de gardes nationaux, devant lequel il s’arrête ; puis, le révolver à la main, d’une voix frémissante et brève, il ordonne à l’officier du poste de faire son devoir, en lui montrant du geste la rue de Grenelle Saint-Germain. Ce dernier ne se le fit pas dire deux fois, el les hommes s’ébranlèrent tandis que l’officier d’Etat-Major disparaissait au galop. — Tout ceci s’était passé en quelques secondes. A l’instant même où le bruit du galop s’é-
loignait brusquement au contour de la rue du Four Saint-Germain, un coup strident me fit tressaillir. Puis un suivant, puis un autre... C’était le gros bourdon de Notre-Dame qui sonnait le tocsin ; son lugubre, comme l’heure.
Une fois de plus, je sentis cette crampe délicieuse de l’émotion passer sur ma tête, et faire remuer mes cheveux. J’écoutai ravi la vieille cloche des papes sonner pour la Commune. C’était beau, formidable, épouvantable. Ce bruit dominait Paris. Il dominait aussi toutes les terreurs ; il disait à tous : Aux armes ! citoyens. Aux armes ! ! L’heure suprême a sonné, ne l’entendez-vous pas ? Le peuple va mourir, aux armes ! ! !
Je l’avoue ici, un instant je tremblai comme une feuille. Mais de joie, d’orgueil, d’amour pour cette cause chantée par le tocsin ! Ah, il parlait enfin, il vivait , ce Paris de la Révolution ! La Commune donc agissait, elle n’était pas encore morte, elle voulait défendre le peuple et le diriger ! Alors, vive le combat, vive la Liberté!... Aux armes, aux armes ! ! ! .
El mon arme à la main, je descendis, ou plutôt je sautai les cinq étages qui me séparaient de la rue. — Elle avait déjà changé d’aspect. Au lieu d’élever une barricade rue de Grenelle , d’après l’ordre de l’officier d’Etat-major, les gardes nationaux donnaient les premiers coups de pioche sur
les pavés, à l’angle des rues de Sèvres et du Cherche-Midi. Une seule barricade devait garantir la Croix-R.ouge de ces deux rues.
Posant mon fusil contre le mur d’une maison, je saisis le levier et la pioche. Les pavés cédaient comme du verre à la force de l’enthousiasme. Aussi quoique alors nous ne fussions pas plus de quinze, la barricade fut-elle élevée en une heure, fortifiée par des sacs de terre , des créneaux et meurtrières.
Pendant que nous l’élevions, la fusillade se faisait entendre dans le voisinage. La perspective des rues, devant nous, était menaçante. Le vide partout. Seulement des coups de feu partaient à chaque instant des fenêtres. Etait-ce pour nous, était-ce contre nous?... Nous ne fûmes pas longtemps à décider la chose, car des balles venaient déjà s’aplatir sur les murs d’alentour et siffler à nos oreilles. Un homme était tombé blessé. Et cependant, l’ennemi n’était pas encore à portée ; les contours des rues empêchaient l’hypothèse des balles perdues. C’était bien en effet la trahison qui dirigeait ces balles fratricides. Plusieurs nous avaient surpris, elles semblaient venir de derrière. — C’était encore vrai. Nous étions entourés d’ennemis.
Voyant cela, nous posâmes des sentinelles au milieu du carrefour; toutes les fenêtres durent être fermées, et les volets ouverts. L’ordre fut impé-
rieux. A la moindre infraction, au moindre signe suspect, les sentinelles qui se tenaient prêtes à tirer, épaulaient. — Dès lors il y eut une diminution notable dans le nombre des balles, et nous pûmes continuer notre travail sans être trop exposés aux coups des ennemis.
Ces ennemis prudents étaient organisés. C’était une vraie conjuration de spadassins. Des agents de police, des sergents de ville de l’Empire, des mouchards de tous grades, voilà l’élément principal. — L’histoire appelle leur rôle sous la Commune la Conspiration des Brassards ; elle avait déjà tenté cinq ou six coups de main, pendant les derniers jours, mais sans succès ; plus tard, avec beaucoup plus de succès, on les verra présider aux fusillades et aux mitraillades ; ces honnêtes coquins dirigeront les meurtriers, dépisteront les fugitifs, présideront aux dénonciations, feront la chasse à l’idée, jusques dans ses repaires les plus vénérables, dans lés lits des vieillards et des blessés, qu’ils massacreront quand même.
Ces bandes de « Y Ordre » se trouveront ainsi organisées en compagnies ; leur signe de ralliement sera le brassard tricolore, sur l’uniforme de garde national, et un petit ruban blanc autour du képi. Pour l’instant, elles se bornaient encore à frapper dans l’ombre, se cachant soigneusement et attendant les moments propices .
Deux ou trois clairons de notre quartier sonnaient dans les rues de l’intérieur ; dans le voisinage également des appels du tambour. Puis, par saccades majestueuses, la grande voix du tocsin
continuait à rouler dans l’air .
Nous avions fini d’élever notre barricade. Ce fut alors que, chargé d’un message pour la mairie St- Sulpice, je pris mon fusil sur l’épaule et m’y rendis, Un fort détachement de gardes nationaux travaillait à une barricade rue de Vaugirard, fermant la rue Bonaparte. La mairie dans ce moment était remplie d’hommes et de femmes en armes. Une activité remarquable s’y déployait. J’eus en un instant ce que j’y venais chercher : des munitions. Une charrette fut remplie de cartouches, et je l’entraînai vers mon détachement. Des bidons remplis de vin et des vivres nous furent aussi amenés. — La Croix-Rouge allait bientôt devenir une place forte assiégée (de trois côtés du moins) ; l’instinct de la défense sentait qu’il fallait tenir là ; c’était une clef de position. Et, quoique surprise et trahie, la Commune pourrait encore mourir utilement.