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CHAPITRE III

Pendant qu’à la Croix-Rouge se passaient les scènes décrites dans le chapitre précédent, la défense s’organisait dans tout Paris, mais sans règle stratégique, et sans direction générale. Le Comité de Salut public, prenant sur lui toute la responsabilité de la défense, s’abstint de convoquer la Commune, dont les membres, pour la plnpart, s’étaient rendus la veille dans leurs arrondissements respectifs. Seul Delescluze, délégué à la Guerre, siégeait à l’Hôtel-de-Ville, où furent concentrés les services des ministères envahis dès le lundi. Malgré ses efforts, malgré ceux des membres du Comité de Salut public, et des quelques membres de la Commune qui les entouraient, aucune mesure souverainement efficace ne put être prise. La défense devint locale, et dès lors, il était certain que la défaite serait rapide. Le Comité central eut la mal-

heureuse idée de s’interposer, et de lancer une proclamation absurde en semblable moment, qui causa une fatale illusion (il parlait de paix !) dans les différents quartiers où elle fut affichée.

Une autre affiche, mais qui eut une influence bien différente, fut lancée par le Comité de Salut public ; la voici, ardente et simple :

Commune de Paris.

Que tous les bons citoyens se lèvent !

Aux barricades ! L’ennemi est dans nos murs.

Pas d’hésitation !

En avant pour la République, pour la Commune et pour la Liberté !

Aux armes !

Le Comité de Salut public, Arnaud, Billioray, Eudes, Gambon, Ranvier.

L’armée versaillaise avançait toujours, divisée en cinq colonnes d’attaques ; leur objectif était la barrière d’Italie et le Panthéon sur la rive gauche, puis les positions du centre, enfin les hauteurs de la rive droite, Montmartre et la Chapelle.

Les troupes de Douay et de Ladmirault s’étaient emparées, dans la nuit du dimanche au lundi, de toutes les hauteurs de Passy ; elles avaient hissé le drapeau tricolore sur l’ Arc-de-Triomphe ; au matin, avançant toujours, elles cernaient et faisaient prisonniers 1500 Fédérés au Trocadéro. Parmi ces derniers, un membre de la Commune: Assi.

Le lundi matin, sur la rive gauche, Grenelle et Vaugirard étaient déjà envahis. L’Ecole militaire, qui avait dû être évacuée par le commandant Razoua, était occupée, ainsi qae le Champ-de-Mars, par les troupes de Cissey et de Vinoy.

J’ai déjà dit que les Fédérés s’étaient fortifiés à Montparnasse, et qu’une formidable barricade s’élevait sur la route d’Orléans. Cette barricade arrêta l’ennemi jusqu’au soir. Au centre, protégés par la canonnière Farcy et toute la flottille, amarrée près du pont delà Concorde, les Fédérés occupaient la Cour des Comptes et la Légion d’honneur, où ils se battaient comme des lions. Cela explique la nature du combat qui devait se livrer à la Croix Rouge, où le canon joua dans la dernière journée un si grand rôle. Tant que le quai, d’un côté, et la gare Montparnasse, de l’autre, ne seront pas au pouvoir des Versaillais, le quartier S1 Sulpice restera imprenable ; en vain l’ennemi percera les maisons pour avancer, il ne se rendra maître de toutes ces positions, particulièrement de la Croix Rouge, que lorsque, volontairement, les Fédérés se seront repliés.

Sur la rive droite, les Versaillais, le lundi 22 mai, occupaient les Champs-Elysées, les Ternes, le faubourg Saint-Honoré, toutes les rues entourant la caserne de la Pépinière. Ce qui les gênait dans leurs évolutions, et les empêchait d’aller plus har-

diment en avant (1), c’étaient les deux citadelles de la place de la Concorde (rue Royale et rue de Rivoli), qui balayaient les Champs-Elysées, et, conjointement avec la formidable batterie établie par les Fédérés sur la terrasse des Tuileries, tiraient sans relâche sur les positions conquises par les Versaillais. Ceux-ci montraient déjà l’extrême prudence qui caractérisa toutes leurs manoeuvres pendant les huit jours que dura la lutte intérieure. Pour se venger de la peur qu’ils éprouvaient au plus haut degré, ils ne perdaient aucune occasion de massacrer et de brûler. Les exemples fourmilleront. Signalons seulement ici que le Ministère des Finances fut allumé par les bombes à pétrole lancées par les batteries versaillaises. En dépit de la célèbre invention « Rrûlez Finances, » il reste établi, de l’aveu de plus d’un écrivain versaillais, que le feu fut, non pas l’œuvre préméditée de Ferré, mais bien celle des projectiles versaillais (2). — Montmartre tirait aussi sur les positions ennemies : sa prise inexplicable n’aura lieu que le lendemain, à la consternation de tout Paris. Si cette malheureuse prise n’avait pas eu lieu, comme l’on y comptait, qui peut savoir combien la défense aurait duré, comment elle se

(1) IlVest pas douteux que si les Versaillais avaient voulu profiter du premier moment de stupeur, ils auraient pu s’emparer de Paris en bien peu de temps. Par eontre, la défense s’organisant, il est remarquable qu’elle ait si peu duré.

(2) Voir les 7 3 journées delà Commune , par Catulle Mendès.

serait terminée?... Montmartre, soutenu par l’ensemble imposant des barricades de quartier élevées (par la volonté des ennemis indécis) durant la journée du lundi, bientôt augmentées de nouveaux travaux qu’on eût pu faire sérieusement, — serait devenu une citadelle capable de tenir tête à l’armée assiégeante, et qui, servant de refuge à toutes les forces communales, aurait pu empêcher l’égorgement de Paris par une généreuse capitulation.

— Une bataille générale se livre donc, sur une immense ligne ; au mardi matin les armées ont pris position : l’armée de l’attaque, sûre de vaincre, fait cependant les préparatifs les plus formidables ; l’armée de la défense, dispersée dans toutes les rues de la capitale, composée de femmes et d’enfants comme de citoyens, se dispose à vendre chèrement sa vie. — Avant de poursuivre la marche des faits, je crois bien faire en complétant la peinture de cette première journée, à l’aide de quelques citations. Voici d’abord un écrivain versaillais (L. Jezierski, la Bataille des septjours)y qui s’écrie : ... « Les barricades poussent de terre, au bout de chaque rue, à l’angle de chaque carrefour, même dans les quartiers hostiles à la Commune, comme celui de l’Opéra, de la Bourse, du faubourg Saint- Germain ; c’est que le gros des fédérés ont envahi le centre de Paris, choisissant les emplacements ; un premier cordon est tiré le long de la chaussée,

puis toute la bande se met à l’ouvrage, chaque passant doit apporter son pavé..... Dans les quartiers hauts, l’agitation est grande, les bataillons descendent par les boulevards au centre de la ville, musique en tête et canons en queue.... Dans les rangs se trouvent un bon nombre de femmes, fusil au dos et court-vêtues comme les camarades ; même il passe sur les boulevards un bataillon exclusivement féminin. Les Fédérés gesticulent et crient la Marseillaise . — La journée du lundi est donc em¬

ployée par les fédérés à descendre dans les quartiers du centre, à les barricader. Les boulevards intérieurs, les deux quais de la rue du Bac, les abords de l’Opéra, de Notre-Dame-de-Lorette, ainsi que les alentours de Saint-Sulpice et du Panthéon, tels sont les points spécialement travaillés, afin de protéger par une ligne continue, de Montrouge à Montmartre, le quartier -général de THôtel-de- Ville. »

« Dans la matinée du lundi, dit de son côté le Daily-News , il n’y avait pas plus de quatre barricades à l’intérieur de Paris; mais, à dix heures, les rues étaient déjà impraticables. Les hommes en blouse, les messieurs en habit, les femmes en guenilles et les femmes en robe de soie étaient également mis en réquisition, et travaillaient comme des enragés à empiler des pierres, des sacs de sable et de boue.

» La tour St-Jacques était encombrée d’hommes creusant la terre pour faire des barricades. De jeunes enfants se faisaient surtout remarquer, maniant des bêches et des pioches aussi grandes qu’eux et chantant sans cesse le Chant du Départ et la Marseillaise .

» Les Tuileries présentaient un aspect des plus curieux. Les magnifiques jardins étaient encombrés de canons, et je fus obligé de marcher au milieu de la rue; car on jetait à profusion par les fenêtres des matelas, des chaises et des objets mobiliers de toute sorte qui étaient immédiatement transformés en barricade.

» Des canons étaient semés par toute la place, et chaque figure que je rencontrais semblait briller d’espoir et de résolution. Le pétillement de la mousqueterie et le grondement du canon, les cris des hommes, les rires et les chants des gamins, le cliquetis des pioches et les supplications des femmes exhortant les hommes au travail, formaient un concert qui avait une sorte de terrible fascination. »

Voilà deux ou trois tableaux partiels des épisodes de la défense. Qu’on ne croie pas cependant que partout il y avait des rires et de l’espoir. De même qu’à la Croix-Rouge, le plus grand nombre des barricades s’élevaient au milieu d’un sombre silence; « on n’entendait que le bruit lourd des pavés tombant les uns sur les autres et les voix graves

des fédérés qui disaient aux passants (il y en avait encore dans le centre de la ville) : Un coup de main, citoyens, c’est pour votre liberté que nous allons mourir. »

Le mardi matin 23 mai, Montmartre fut pris après un bombardement violent, mais sans que les fédérés ripostassent efficacement; il paraît que leur artillerie manquait de munitions ! Les Prussiens avaient livré la zone neutre, du côté de laquelle les fédérés n’avaient pas fait de travaux de défense....

Batignolles, sur le point d’être cerné, s’était replié sur Montmartre : avait livré un court combat au Moulin de la Galette. Rue Lepic, nouveau combat, plus acharné et plus tenace. La place Clichy ne tint pas longtemps contre les efforts de la colonne de Glinchant. Les fédérés n’avaient déjà plus de munitions dans cet endroit. La place Blanche, mieux défendue, fut cependant surprise et occupée par les Versaillais. Gagnant les hauteurs de Montmartre sur le flanc sud, les fédérés, rejoints par les défenseurs des barricades de l’Avenue de Clichy, et cernés de toutes parts, se replièrent en toute hâte sur la Chapelle et Belleville. Pendant ce temps, une formidable barricade arrêtait, au boulevard Ornano, la marche en avant des Versaillais, — qui se vengèrent en massacrant tout ce qui tombait sous leurs mains.

Tous les défenseurs des barricades emportées avaient été, en effet, fusillés séance tenante. Les colonnes de fédérés faits prisonniers ont le même sort. On entend partout les détonations lugubres des pelotons d’exécution. Le parc Monceau occupé par les troupes de Clinchant, est jonché de cadavres fédérés. Il y en a déjà des monceaux à la porte Clichy. Dans toutes les rues, dans tous les carrefours, on fusillait ce qu’on avait pu prendre : Malheur aux isolés, impitoyablement on les adossait aux murs.... Non contents de tout ce sang répandu, les soldats pénètrent dans les maisons, y font des razzias, et avec elles, forment de grandes colonnes de prisonniers, qu’on dirige sur Versailles. Comme le hasard était souvent la seule règle, il se trouvait parmi ces colonnes de 'prisonniers civils, beaucoup d’adversaires de la Commune elle-même, ou des étrangers... et tout cela fut reçu à Versailles avec le cri consacré «c à mort les pétroliers, les pétroleuses ! » — Vous dites-vous ceci, lecteur, que si vous eussiez habité Paris, à l’époque et à l’endroit dont je parle, peutêtre, sinon probablement, vous auriez été arraché à coups de crosse de votre innocente demeure, malgré toutes vos protestations, conduit enchaîné à Satory, en recueillant les injures d’une foule féroce ?. . . . C’est pourtant ainsi que l’on fit, sur une grande échelle, au grand étonnement des Parisiens, qui n’avaient jamais vu, ni entendu parler de pétroleu-

ses. Voici un exemple entre mille de la férocité déployée par les Versaillais dès ces premières journées. Le trait est raconté par un Versaillais luimême ( voir d’Esbœufs : La vérité sur la Commune et les Versaillais, par un témoin oculaire.) — Un soldat, à Batignolles, las de tuer, refuse de fusiller des femmes et des enfants inoffensifs ; il est mis à mort immédiatement sur l’ordre de l’officier. Dans le même arrondissement, on a vu un homme qui n’a pris aucune part à la lutte, entraîné aux yeux de sa femme, par une soldatesque ivre de sang. Sa femme accourt, un enfant dans les bras, pour protester de son innocence; on n’écoute rien, et comme elle tenait son mari étroitement embrassé et qu’il aurait été trop long de les détacher, on fusille homme, femme et enfant. — M. Izquierdo, docteur médecin, se précipite pour donner des soins à l’enfant qui respire encore, — il est saisi et fusillé à son tour.

Montmartre pris, le centre de la défense se trouvait débordé ; Belleville, les buttes Chaumont et la Villette vont être foudroyés par les anciennes batteries fédérées. — Paris, étonné d’abord de ne pas entendre le canon de Montmartre, apprend lentement le désastre. Cette grave nouvelle fut d’un effet incalculable; elle jeta un profond découragement dans les rangs des derniers défenseurs de la Com-

mune : non que ceux-ci refusassent de se battre plus longtemps , mais parce qu’avec la perte de Montmartre, le dernier espoir de victoire leur échappait. On entrait dès lors dans la phase désespérée, dans la guerre pour la vie ; les exécutions en masse des Versaillais montraient trop, en effet, que la mort était le sort immanquable de tous...

Une longue suite de revers se place encore à la date du mardi, second jour de la grande bataille. — Le 9me arrondissement est envahi, malgré l’héroïsme des défenseurs, avenue Trudaine. Au centre, la barricade de la place de la Concorde, (à l’angle de la rue Royale) battue en brèche pendant toute la nuit, résistait toujours avec succès, et tenait en respect la colonne Cissey sur la rive gauche. Mais un corps d’armée versaillais, entrant par les boulevards, la tourna, et les 300 défenseurs de la barricade, se repliant en toute hâte, allèrent s’enfermer dans l’église de la Madeleine. Les Versaillais les suivent, enfoncent à coups de canon les portes, et massacrent jusqu’au dernier les malheureux gardes nationaux.

En même temps était prise la place Vendôme, et le soir, l’église de la Trinité, que les obus versaillais maltraitèrent singulièrement.. Neuilly, Levai lois, Clichy et Saint-Ouen étaient pris définitivement ce jour. Malgré la retraite opérée précédem-

ment par le gros des fédérés , il y restait bon nombre de défenseurs obstinés, qui furent faits prisonniers avec 105 pièces de canons. — Sur la rive gauche, le fort de Montrouge avait capitulé le matin ; Montrouge fut envahi l’après-midi. Plus bas, les fédérés perdirent la barricade de la route d’Orléans, mais ils se défendaient au Panthéon et au quartier Saint-Sulpice avec la plus grande vigueur. Le mugissement du canon se fit entendre longtemps dans la nuit .

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