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CHAPITRE IV

Le mercredi 24 mai fat la grande journée d’opération. Tout le centre de Paris fut envahi. Les incendies commencent, mais pour la plupart ils sont l'œuvre des bombes à pétrole versaillaises. Il fallait à tout prix un prétexte pour organiser une effroyable St-Barthélemy des socialistes : quel autre impressionnerait mieux la population bourgeoise que les flammes, la menace des propriétés? Toujours le spectre rouge. Tu ne l’avais pas inventé, Machiavel ! Admire notre siècle ! (1)

(1) Dans le livre de Lefrançais, Etude sur le mouvement communaliste à Paris, en 1814, qui vient de paraître, et que je lis à la dernière heure, je trouve quelques citations significatives. Pendant la bataille des huit jours. 1 e Figaro demandait quotidiennement qu’on « délivrât Paris des deux cent mille gredins , fauteurs et agents de toutes nos révolutions. » On en a massacré trente mille, emprisonné soixante-dix mille ; sans parler des victimes proprement dites de la guerre, qui augmenteraient encore considérablement ce nombre, — le Figaro peut être déjà content.

Voici maintenant ce que Lefrançais reproduit du Journal officiel de Versailles, « se préoccupant à l’avance de la mollesse que pourraient apporter, dans la répression, les juges qui en

Je commencerai le récit de cette lugubre journée du 24 mai en prenant un auteur versaillais pour organe. Celui-ci ne sera pas suspect de broderies infernales. (La bataille des sept jours par J. Jezierski.)

« Mercredi matin la Bourse est prise. Le 9e et 2e arrondissement sont délivrés (?), les fenêtres se pavoisent de drapeaux tricolores ; déjà les gardes nationaux anti-communeux ont exhumé leur uniforme : képis et manches sont embellis de bandes tricolores, en signe de ralliement et de reconnaissance. On forme les faisceaux sur la place de la Bourse, et gare aux communeux du quartier qui s* aventurent en costume civil au milieu de ce réveil joyeux : ils sont reconnus , dénoncés , entourés , enlevés haut la main (lisez : «c fusillés comme des

seraient chargés, si l’on se conformait aux promesses solennellement faites à la tribune de « ne pas interrompre le cours des lois : » . .

« . N’est-il pas à redouter que ces juges instruits, pleins

d’érudition, salués à bon droit par tout le pays, n’aient, en faveur de ces assassins, les larges sentiments d’humanité que la distance leur permet?

. Au moyen de ces rengaines de soutien de famille, le

criminel ne peut-il pas attendrir ses juges ? .

. Faites un peu ce que les grands peuples énergiques feraient en pareil cas :

Pas de Prisonniers !

Si, dans le tas, il se trouve un honnête homme réellement entraîné de force, vous le verrez bien : dans ce monde-là, un honnête homme se désigne par son Auréole !

Accordez aux braves soldats la liberté de venger leurs camarades en faisant sur le théâtre et dans la rage de l’action, ce que de sang-froid ils ne voudraient plus faire le lendemain : Feu ! »

chiens.») Bientôt l’ordre de désarmement intervient, calmant ce zèle exubérant. Sur le boulevard, quelques cafés ouvrent : ils se remplissent de consommateurs belliqueux , qui mitraillent les insurgés en parole ; on y voit quelques retours de Versailles : l'absinthe de mercredi 24 mai, au café du Helder, sera, pour aucuns, un exploit consigné sur les tablettes de l’établissement...

. . . >; Mais la nouvelle la plus lugubre, la plus funèbre, est celle de l’incendie des Tuileries. On ne sait encore si le Louvre est épargné (1). Malgré les obus, la foule se porte sur la place du Théâtre- Français : une épaisse fumée monte au-dessus des Tuileries ; le dôme est déjà écroulé ; dans l’aile de l’ex-ministère d’Etat, on voit, à travers les fenêtres, la flamme ruisseler, lourde et huileuse : c’est bien le feu du pétrole. Tout près, la fusillade et la canonnade roulent ; c’est l’orchestre infernal qui accompagne ce spectacle de désolation.

» Alors la fureur s'empare de la foule ; jusquelà elle était plutôt au sentiment heureux de la délivrance ; mais la joie s'exaspère , tourne aux passions impitoyables de la vengeance et des représailles. On se raconte, en frémissant, que le feu du

(1) Je rappelle au lecteur que le Louvre n’avait que quelques salles garnies. Les immenses et inappréciables galeries où tous les grands maîtres et toutes les écoles étaient réunis autrefois étaient vides: les toiles dans les ports de mer. On a donc beaucoup exploité un danger imaginaire, commis en son nom bien des crimes. G. J.

pétrole consume également une moitié de la rue Royale, le ministère des Finances et tous les monuments du quai d’Orsay, ainsi que la rue du Bac. Ces incendies projettent des nuages de fumée noire : ils allument, dans les coeurs, un autre incendie non moins féroce. « Fusillez les prisonniers ! Pas de quartier ! A mort les pétroliers ! » (On ne féminisera le mot qu’aux derniers jours, par besoin de syntaxe) — crient les groupes affolés aux soldats qui avaient conservé, dans leur rude besogne, un remarquable esprit d’humanité (en fusillant en masse ?) Alors s'organise la chasse aux suspects , hommes et femmes; on arrête et on fusille sur place;la foule applaudit . Dans les maisons, concierges et boutiquiers bouchent avec soin toutes les ouvertures, telles que les soupiraux des caves, les embrasures des sous-sols.

» Les nouveaux incendies, qui éclatent sans relâche jusqu’à samedi, joints à l’égorgement des otages dans les prisons, nourrissent et exaspèrent cet emportement de justice déréglée et sauvage. De plus, les obus à pétrole pleuvaient en grand nombre, surtout la nuit, des Buttes-Chaumont et du Père-Lachaise, sur les quartiers du centre. Aussi , les exécutions sommaires , réclamées par la voix publique , se multiplient dans les carrefours et sur les quais . »

Malon, qui cite dans son livre les passages que

l’on vient de lire, ajoute : « L’auteur versaillais oublie de dire que dès le lundi et tout le mardi, alors qu’aucun incendie ne s’était manifesté (si ce n’est au ministère des Finances, où les obus à pétrole de Versailles avaient mis le feu), la foule bourgeoise du centre était non. moins cruelle et non moins lâche. Les incendies servirent de prétexte. Ils servirent surtout à inventer des pétroleuses , sortes de femmes qui, d’après l’imagination des réactionnaires, auraient consenti, moyennant salaire, à porter l’incendie dans Paris, la torche d’une main et le bidon de pétrole de l’autre. On avait bien inventé les mobiles sciés entre deux planches en 1848, on ne pouvait rester en arrière en 1871. Mais combien cet impudent mensonge a-t-il fait commettre d’assassinats? Le Paris de la réaction s’en est donné à cœur joie. On était revenu aux temps flétris par Tacite, aux temps où, dans Rome en décadence, les repus du monde païen se vautraient dans l’orgie, tandis qu’en leur nom et par leurs ordres le massacre, l’impitoyable massacre, s’abattait sur les quartiers plébéiens, marquant son passage par des monceaux de cadavres et des ruisseaux de sang. Ainsi firent les repus du monde chrétien. — Pour leur conserver le produit du travail des autres, une armée de forcenés portait dans Paris le fer et le feu. Ils tuaient , ils tuaient sans cesse. Comme le faucheur fauche les épis jusqu’au bout

du sillon, ils portaient la mort dans tous les recoins de l’immense ville. Ils n’épargnaient ni l’âge ni le sexe, car comme aux jours de l’Empire romain, tous ceux qui avaient blasphémé les dieux du vieux monde, tous ceux qui espéraient la fin des souffrances humaines, tous ceux qui caressaient un avenir resplendissant de science et de bonheur pour tous, étaient voués à la mort, et de ceux-là le nombre dans Paris était incalculable.

Pendant que le carnage avait lieu, les beaux fils arrivant de Versailles fourmillaient de nouveau sur les boulevards délivrés. Les belles de nuit qui les avaient suivis revenaient avec eux, et la débauche impudique et sans frein annonçait le retour des honnêtes gens . On se serait cru en plein Empire. La Commune avait aboli l’insolente prostitution des trottoirs; tous ces Versaillais s’en vengeaient, en criant entre deux absinthes ou entre deux prostituées : « À mort ! Fusillez les brigands ! »

Aussi, sur la place de la Bourse, les exécutions sommaires furent-elles de beaucoup les plus nombreuses; on attachait aux grilles les récalcitrants et ils étaient fusillés à bout portant. Là fut assassiné, en compagnie d’un citoyen qu'on prit pour Lefrançais, Pottier, l’un des membres les plus sympathiques de la Commune, et de même un jeune homme qu’on prit pour Serrailler.

Si tous ceux qui étaient pris les armes à la main.

qui étaient dénoncés ou qui paraissaient suspects, étaient fusillés sur-le-champ, les razzias que l’on faisait à domicile et les groupes que l’on enlevait par tas n’en donnaient pas moins aux Versaillais un grand nombre de prisonniers. »

Après le Ministère des Finances, sur la rive droite, les ministères de la rive gauche prirent feu, puis la Légion-d’Honneur et la Cour des Comptes. Aux Tuileries, l’incendie se déclara dans la nuit du 23 au 24, avec une violence terrible et grandiose. Cette nuit-là, les fenêtres des Tuileries s’illuminèrent comme jamais aucune fête ne les avait éclairées. Le feu purifia ce vieux repaire de tous les crimes et de tous les vices. — C’était moralité et justice d'accomplir cet acte : honneur aux citoyens généreux qui en prirent l’initiative ! Us vengèrent les opprimés d’autrefois, ils vengèrent aussi ce peuple de Paris, martyr une fois de plus de ses convictions républicaines, qui était refoulé à coups de canons jusqu’en sa dernière barricade!... Pour la première fois dans l’histoire, les rétabiisseurs de rois furent contrariés dans leur triomphe !...

Brûlèrent ensuite, le Palais-Royal, la rue Royale, la Préfecture de police, le Théâtre-Lyrique, le théâtre de la Porte-St-Martin, et, dans les derniers jours : le Grenier d’abondance et les docks de la Villette. On

a compté dans tout Paris deux cent quarante-huit propriétés particulières atteintes par les flammes, la plupart, sinon la totalité, allumées par les projectiles. Je sais qu’il y eut quelques ordres donnés dans le but de mettre obstacle à l'envahissement prodigieusement rapide des Versaillais dans Paris ; qu’au dernier moment, on put penser à mettre une barrière de flamme entre les massacreurs et les massacrés, — mais je sais aussi qu’aucun de ces ordres, d’initiative individuelle, ne fut exécuté, du moins parmi les bâtiments publics, et mis à part le Grenier d’abondance, dont la destruction servit beaucoup la défense.

Malon dit, à propos des incendies : « Les plus intéressés à brûler certains monuments n’étaient pas les fédérés, et quand on a affaire à des Thiers, à des Favre, à des Simon et à des Picard, toutes les suppositions sont permises. Le 9 novembre 1870, on a voulu incendier la Préfecture de police : étaient-ce les fédérés?... Que les hommes du 4 septembre répondent!... »

Ce qui n’a pas moins fait de bruit que les incendies, ce qu’on n’a pas moins effrontément exploité contre les vaincus de mai 71, c’est ce que les assassins de Versailles ont appelé « l’assassinat des otages. » — Je ferai d’abord remarquer que, ainsi que les mesures de défense, l’exécution des otages

fut une œuvre spontanée, et dont la responsabilité remonte, non à la Commune, non pas même au Comité de Salut public, mais à quelques citoyens, qui accomplirent la justice du peuple.

L’évidence démontre que Thiers a voulu le massacre des otages. Thiers a refusé leur échange contre Blanqui et les prisonniers fédérés. La Commune a tenté tout ce qu’il a été possible, en vue de cet échange : les lettres de l’archevêque en font foi. — Maintenant, mettez- vous à la place des fédérés après quelques jours de cette bataille sanglante dans Paris. Ils ont vu%nassacrer leurs amis, leurs femmes, leurs enfants. Contre toutes les lois de la guerre, dix mille d’entre eux ont déjà été fusillés, qui s’étaient rendus aux vainqueurs ; et, au lieu d’avoir envers eux les égards dus aux prisonniers, cet exécrable vainqueur avait fusillé sans cesse, hâché, mitraillé!...

Et parce que, dans le parti populaire, il s’est trouvé quelques hommes pour exécuter les décrets de la Commune, on appelle cette dernière barbare!... J'admire ces monstres éhontés, ces bourreaux qui viennent ici parler de barbarie ! — Ce qu’il eût fallu peut-être pour arrêter leurs crimes, c’eût été cent mille otages et non pas cent.... Paris ne serait pas comme aujourd’hui un vaste cimetière, sur lequel valse la ronde impure des vainqueurs !

Donc, Chaudey (1) et trois gendarmes furent fusillés à Sainte-Pélagie par ordre de Rigault. Le lendemain, un autre membre de la Sûreté générale se porta à la Roquette et dit : cc Six membres de la Commune viennent d’être fusillés; œil pour œil, dent pour dent : six otages seront exécutés. » Parmi ces six, il y avait l’archevêque de Paris. « Les otages expièrent, dit Malon, l’horrible guerre de tigres que Versailles avait déchaînée sur .Paris. — Si les Versaillais n’avaient pas, dès les premiers jours d’avril, assassiné les prisonniers, la Commune n’aurait pas pris d’otages. Si Thierf avait voulu rendre Blanqui, on aurait relâché l'archevêque et presque tous les prêtres arrêtés. Mais il entrait dans les calculs de Thiers que les fédérés commissent des représailles qu’on changerait en crimes et quon exploiterait contre la révolution. En les réduisant au désespoir par une guerre d’extermination après avoir refusé d’échanger les otages, le chef de la bourgeoisie française savait ce qu’il faisait. Il savait jusqu où vont les désespérés et combien l’assassinat de l’archevêque de Paris et de ses compagnons pouvait servir la cause de l’ Ordre ! »

(1) Au moment de l’entrée des Versaillais, Chaudey allait être jugé par le Tribunal révolutionnaire. Quelque chose de mystérieux plane sur sa mémoire. Indépendamment de sa conduite au 31 octobre et au 22 janvier, où il commanda le feu sur le peuple, il était sous le poids d’une autre accusation ; bientôt, nous l’espérons, la vérité se fera jour à son sujet.

Il dit encore, voyant le massacre grandir, les Fédérés tomber par centaines : « Va-t-on demander à ceux que Ton traque comme des bêtes fauves, qu’on extermine par tas, partout où on les rencontre, avec une joie sauvage, qu’on massacre blessés, qu’on fait déchirer par la mitraille, qu’on enterre vivants quelquefois, — va-t-on leur demander de livrer sans vengeance leur poitrine aux balles? Va-t-on enfin leur demander d’être calmes, quand tout est passion et fureur autour d'eux, et quand leurs ennemis leur donnent le spectacle de la férocité en délire ? »

Ah ! certes , la guerre est une terrible chose, mais ici elle fut sainte, du côté des Fédérés. L’histoire admirera leur vaillance, leur héroïsme des derniers jours. Tandis qu’elle flétrira les bourreaux et leurs massacres .

Permettez-moi de citer quelques traits caractérisques à l’appui de ce que je viens de dire (1) :

« Une femme connue dans les lettres (2), qui n’est point démocrate (remarquez, lecteur), et qui habitait le quartier du Panthéon, a raconté ce qui suit :

a Ma maison se trouvait entourée de quatre bar-

(1) Je prends la plupart de ces citations dans le livre de Malon.

(2) Récit fait par Mad. André Léo dans une conférence donnée à la Ghaux-de-Fonds.

ricades dont une sous mes fenêtres. Les soldats entraient dans les maisons, y traçaient des cheminements et venaient tirer à feu plongeant sur les défenseurs de la barricade qui devenaient incapables dès lors de s’y maintenir. On n’est pas entré chez moi, je me serais plutôt fait tuer. Je n’étais pas pour rinsurrection, mais cela était lâche, et je ne comprends que la guerre loyale. Les fédérés n’entraient pas dans les maisons, les Versaillais auraient dû en faire autant.

» Ces fédérés se battaient en lions ; ils étaient magnifiques, éclatants d’héroïsme, et à la fin, quand ils virent qu’ils ne pouvaient tenir plus longtemps, qu’ils étaient vaincus, oh ! alors ce fut sublime ! L’un d’eux, debout au milieu des balles, fit un discours :

« Encore une fois la cause du peuple succombe. » Encore une fois la justice nous est refusée, et y> nous retombons dans l’esclavage. Eh bien, non, 5> dans la mort plutôt ! Dans la mort ! Dans la d mort ! »

» Alors tous, poussant ce cri, se précipitèrent sur la barricade, découvrant leur poitrine avec l’enthousiasme du désespoir ; et ils tombèrent. Ces héros qui ne voulaient de la vie que noble et libre, se réfugièrent dans la mort, et la bande soldée de ces pauvres, arpiés contre la liberté du pauvre, passa sur leurs corps. »

— C’était de tels hommes dont un bourgeois di- <l sait : Je voudrais leur faire subir trois morts à chacun ; les écarteler, les étrangler et les fusiller. » — Oh, la peur, la peur est féroce, ... et ils avaient eu si peur ! »

Ailleurs : « Quelque soit l’injuste anathème dont on enveloppe la mémoire des fédérés, nul ne leur refusera le courage, j’en appelle au témoignage de leurs ennemis politiques. Tous les récits ont été unanimes. Les uns ont été tués derrière la barricade, d’autres, fusillés, sont tombés au cri de «; Vive la Commune ! » « Rends-toi ! » crient plusieurs soldats à un enfant de seize ans. « Non î Non !» Et il se fait tuer sur les marches de la rue Hautefeuille.

» Un convoi de prisonniers descend le boulevard Saint-Michel « Hurlez donc : Vive la Commune! C’est le moment, » disent des bourgeois ironiques. — « Vive la Commune ! » répondent les gardes nationaux, qui savent prononcer leur arrêt de mort.

» Plus loin, on amène cinq prisonniers. On en fusille quatre ; le cinquième paraît trop jeune ; le capitaine veut le sauver, mais lui réclame. N’a-t-il pas droit à la mort? Il montre son livret, son uniforme. . . on l’exécute.

» Un enfant de quinze ans demande si c’est dans l’oreille droite ou dans la gauche que l’on va placer

le canon du fusil. 11 se plante gaiement devant le peloton et tombe foudroyé.

» Un garde isolé passe dans une rue : « N’allez pas par là ! les Versaillais y sont ! » — « Raison de plus ! » répond-il ; il arme son fusil et court se faire tuer.

» A la porte Saint-Martin, un fédéré, debout sur un tas de pavés, tenait un drapeau rouge à la main. Les balles pleuvaient, il semblait ne pas y prendre garde et s’appuyait indolemment contre un tonneau. — Tu es donc fatigué, lui crie un camarade. — Jamais, répondit-il, je m’appuie pour rester debout quand je serai tué.

» Dans le 10e arrondissement, une barricade est prise ; tous les défenseurs sont naturellement fusillés ; reste le dernier, un enfant. On l’adosse au mur ; mais l’enfant s’adressant à l’officier, lui remet une montre en argent, en le priant de la faire parvenir à sa mère, concierge d’une des maisons voisines. L’officier, en veine de générosité, répondit : « Je vois ce que tu veux, vas-y toi-même, gamin. » L’enfant partit comme un trait et revint tout essoufflé, quelques minutes après. Il courut, enjambant les cadavres, s’adosser au mur et dit à l’officier qui n’en pouvait croire ses yeux : « Me voilà, capitaine. » Tant d’héroïsme toucha cet homme, l’enfant ne fut pas fusillé. » (Les Conseils

de guerre l’ont envoyé dans uue maison de correction).

Depuis l’entrée des Versaillais ‘ dans Paris, on avait élevé de formidables travaux de défense autour de l’Hôtel-de-Ville, où le combat, dans la matinée du 24 mai, était terrible. Plusieurs milliers de citoyens étaient là, résolus à mourir autour du palais Communal, quand un événement inattendu et désastreux se produisit : l’Hôtel-de-Ville brûlait ! Ce fut pour tout le monde le signe avant-coureur de la fin. Surtout, sans doute, pour les quelques membres de la Commune et du Comité de Salut public qui durent sortir en toute hâte...

Cet incendie détruisait toutes les combinaisons dernières, toute la centralisation que pouvait avoir encore le combat, tout le prestige de cette cause qui se défendait pied à pied dans toutes les rues de Paris... Est-il l’œuvre des projectiles versaillais, ou de quelque désespéré ? C’est ce que l’histoire saura peut-être un jour.

Quoiqu’il en soit, en présence de l’explosion qui devenait imminente (une quantité considérable de munitions étaient amassées dans les caves de l’Hôtel-de-Ville), il fallut évacuer ces belles barricades que l’on se proposait de défendre jusqu’à la mort du dernier homme. Tous ces travaux gigantesques étaient désormais inutiles ; cette place historique,

ce lieu en quelque sorte symbolique, ce monument où l’on savait que l’idée ne devait mourir qu’avec le dernier défenseur .... tout cela dut être sacrifié, abandonné ! Ce fut bien le coup de mort donné à la Commune.

Delescluze et les débris de la Commune allèrent planter le drapeau Communal à la mairie du 11e arrondissement ; mais bien peu d’entre les citoyens qui défendaient l’Hôtel-de-Ville les suivirent : découragés, la plupart cherchèrent à rentrer chez eux . . .

L’explosion de l’Hôtel-de-Ville, qui eut lieu bientôt après, fut épouvantable, et dura plusieurs minutes (1) .

A la mairie du 11e arrondissement s’installa donc le Comité de Salut public, ainsi que le délégué à la guerre, Delescluze (2). Une seconde ligne de défense

(1) Et cependant, on peut voir encore aujourd’hui les murs du vieux palais debout, calcinés, mordus par la flamme, noircis par la fumée, mouchetés par les balles, cassés çi et là par les obus, — mais admirables ! Ruine pittoresque que le successeur de M. Haussmann se propose de démolir pour pouvoir élever une de ses belles casernes. — On voit aussi, rue de Rivoli, de curieuses glaces découpées par mille dessins ingénieux, que l’on conserve en mémoire de la formidable explosion.

(2) Lefrançais donne les détails les plus intéressants sur ces épisodes de la lutte. Il cite les noms de ceux des membres de la Commune qui, avec lui, purent se réunir autour de- Delescluze. Ce sont les citoyens Vallès, Cournet, Dereure^ Mortier, Verdure, lourde, Longuet, Arnold, Fraenekéî, Ferre, Pindy, Martelet, Serrailler, Chàmpy, Avrial, Eug. Gérardin, J. -R. Clément, Viard et Chardon.

« Certains autres, dit-il, Vermorel, Pottier, Ranvier, Theisz, Ostyn et Varlin étaient occupés sur d’autres points de la lutte.

fat achevée à la hâte, ayant pour front le Château d’Eau et la Bastille ; le combat dans Paris se poursuit gigantesque ; l’heure de la nuit arrive, mais il fait jour : de titaniques flambeaux sont allumés, et l’effroyable boucherie, à leur lueur sinistre, continue, continue toujours .

assez éloignés du 11e arrondissement, dans lequel ils apparaissaient de temps à autre. Nous y rencontrâmes aussi quelquesuns de nos amis, entr’autres, les citoyens Ed. Roullier, Lissagaray. Humbert et Jaclard. »

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