CHAPITRE V
Après la prise de l’Hôtel-de-Ville, les Versaillais vont attaquer la Bastille. Sont déjà envahis les 16e, 15e, 14e, 6e, 2e, 8e, 9e, 17e, 18e et 1er arrondissements. De nouveaux combats se livrent dans les 4e, 5e et 10e; la lutte y est gigantesque, effrayante. Dans tous les coins de rue, des monceaux de chair, des ruisseaux de sang. Des actes d’héroïsmes de la part des fédérés ont lieu sur tous les points de la lutte. « Tantôt c’est un seul homme manoeuvrant cinq ou six fusils et tenant tête à toute une compagnie, tantôt quelques braves tiennent avec une audace inouïe contre une colonne entière et se font tuer jusqu’au dernier en disputant le terrain pied à pied ; tantôt ce sont des enfants perdus de la lutte révolutionnaire qui follement tentent une offensive impossible et vont la tête haute à une mort certaine. »
Avançant contre la Bastille et le Château-d’Eau, les Versaillais, chemin faisant, font mille exploits dignes d’eux ; en voici quelques exemples :
<r Un détachement versaillais, — raconte Malon, — se présente à l’hospice Saint-Antoine, enlève tous les blessés qu’il y trouve et les fusille dans la cour. La sinistre besogne faite, quatre fédérés arrivèrent, portant deux des leurs sur un brancard; en l’espace de dix minutes, les six sont fusillés. — Ce n’est pas là un fait isolé. Dans chaque hospice, dans chaque ambulance, les vainqueurs de Paris demandaient les blessés et les enlevaient. »
Sur la rive gauche, au séminaire Saint-Sulpice, où était établie une ambulance, « un capitaine versaillais se présente en disant : « On a tiré de cette maison. » (Le fait était faux, mais cette façon de dire était le signal convenu pour porter le massacre dans un établissement.) Le chef de l’ambulance, un jeune docteur espagnol, nommé Fano, protesta du contraire. L’officier, qui n’avait que vingt hommes, sortit. Il revint quelques instants après, avec une compagnie toute entière, en disant : « J’affirme qu’on a tiré de cette maison. » Aussitôt les soldats se précipitent; des blessés, ceux qui étaient debout, sont adossés au mur et fusillés, au nombre de trente ; ceux qui étaient couchés, environ une trentaine aussi, sont massacrés dans les lits à coups de baïonnette ou assommés à coups de
crosse. Pendant que les soldats exécutaient ponctuellement leur consigne, le digne officier brûlait la cervelle au jeune docteur. »
Le même fait se renouvelle partout. Rien n est sacré pour les bandits de Versailles. On assassine les vieillards dans les lits, les femmes et les enfants, partout, comme les blessés, sous prétexte qu'ils sont de connivence avec les insurgés. — Quelle rage de sang, quelle ivresse ! Les dragonnades de Louis XIV sont d’humaines campagnes auprès de l’entrée triomphale des Versaillais !
Quelquefois il y avait encore un raffinement de cruauté : au lieu de fusiller tout d’abord les blessés, ils les lient, ainsi que les femmes qu’ils trouvent leur donnant des soins (comme ils firent à Batignolles, rue Brochant.) Après avoir fusillé le personnel masculin d’élite (infirmiers, médecins, etc.), ils font partir le convoi, qui traverse ainsi le boulevard, recueillant partout les injures d’une population exécrable .
O, odieuse fut cette population bourgeoise de Paris; j’en frémis encore de dégoût et de rage. La voyez- vous, lecteur, composée de femmes aux gants jaunes, d’hommes aux ventres puissants, aux joues replètes, — crier, hurler la mort, se jeter sur les convois de prisonniers, excitant les soldats, déjà las de tuer, — et toujours ce cri féroce : « A mort,
ci mort les pétroleuses! Fusillez toute cette clique en guenilles ! A mort ! A mort » » — Et de joindre l’acte à la parole, et de lancer ordures et cailloux à ces malheureux, à ces malheureuses qui avaient commis le crime d'être pauvres !...
Autres épisodes :
« Avez-vous des blessés insurgés ? >■> dit un commandant au directeur d’un de nos grands hôpitaux. « Il nous faut en fusiller 300 (trois cents) des plus légèrement atteints. » ht sur la rcponso : « Nous n'avons pas ici d’insurgés, nous n’avons que des malades. » — « Prenez garde à vous ! » reprend le commandant. « Seriez -vous par hasard un des leurs ? »
« Un coup de feu part d’une fenêtre de la rue des Ecoles; de quelle main? De quel étage? On l’ignore. Les soldats se précipitent à l’aventure, trouvent un jeune homme, un Suisse, et le clouent par terre d’un coup de baïonnette. « Vous tuez un honnête homme ! » dit le malheureux en tombant.
» Sur les toits un infirmier regarde le combat, un piquet entre, enlève au hasard un malade et l’entraîne sous les arbres voisins .
» Au poste de la Charité, les officiers et les soldats étaient honteux de leur infâme rôle. L’horreur le disputait au dégoût. Mais, paraît-il, les ordres parlaient de plus haut.
» Un fédéré fut transporté à l’ambulance du
Luxembourg, on allait lui faire subir l’opération de la désarticulation de l'épaule. Des officiers et des soldats entrent à l’ambulance.
» — Remettez-nous cet homme !
» Les médecins protestent.
— Il ne s’agit pas de tout cela! Soldats, enlevez-le !
» On le porte dans la cour, on l'y jette et on le fusille. »
» Tout garde pris isolement était fusillé. A deux pas de notre porte, avenue de Clichy, un marchand de tabac a été exécuté à genoux, devant sa boutique, en présence de sa femme. C’est là un fait entre mille (1). »
« Un détachement du 51e régiment de ligne avait fait prisonniers un certain nombre de bourgeois, qu'il emmena avec lui. On campa en plein air et l’on mit les fusils en pyramide, quand tout à coup une bombe tomba dans le voisinage et blessa plusieurs personnes. Immédiatement l’officier qui commandait le détachement fit placer quinze des prisonniers contre un mur et les fit fusiller, pour se venger de la bombe ( 2). » >
« Dans un hôtel meublé de la rue du Cloître- Notre-Dame, tous les locataires, au nombre de quatorze, ont été fusillés, ainsi que l’hotelier qui se
(1) Les Droits de l’homme.
(2) La Gazette de Francfort.
permit des observations. Pourquoi cette tuerie? On l’ignore ; ce n’étaient pas des gardes nationaux. Les soldats étaient lancés , voilà tout. Un M. D..., demeurant rue Richelieu, qui connaissait parmi les officiers un colonel et un capitaine, leur demanda pourquoi ils n’avaient pas arrêté leurs soldats. Us répondirent : « Nous n'aurions pas été obéis ; les soldats avaient reçu des ordres directs. i>
» Une institutrice a vu fusiller une femme et ses quatre enfants, parce que cette mère de famille venait d’acheter un peu de pétrole pour son éclairage (1). »
ce Les Débats , à propos des exécutions qui ont eu lieu dans la caserne de la Garde républicaine, place Lobau, après jugement de la Cour martiale, siégeant au Châtelet, disent qu’ils ont vu sortir de ce bâtiment et conduire à la caserne pour être fusillés, de jeunes gens âgés de quinze à seize ans . »
Un autre journal, la Petite-Presse, dit: «Rue de Bretagne, une femme passait près d’un groupe de soldats; elle se mit à les apostropher violemment. L’officier qui commandait le poste, tire son sabre et laboure la figure de la mégère ; elle a été achevée à coups de baïonnette. »
Voilà quelques sinistres échantillons de ces journées inoubliables’. Eh bien, il faudrait des volumes
(1) André Léo, les Défenseurs de l'Ordre.
pour tout dire, si l'on pouvait tout dire ! Que de crimes abominables resteront à jamais cachés dans le mystère de la nuit! Qui pourra pénétrer ce qui se passa dans mille endroits différents, à la même heure?... Les baïonnettes fumaient partout : le regard se voile en regardant un seul de ces tableaux.
« Dès le premier jour, dit Malon dans son admi~ rable livre, — les Versaillais avaient trouvé que la fusillade ordinaire n’allait pas assez vite. On avait d’abord inventé la fusillade à bout portant, où chaque fusil abattait son homme ; puis la fusillade par rangées de 6, de 10, de 12 ou de 20, mais tout cela ne suffisait pas ; ils inventèrent la mitraillade. Voici à ce sujet l'affirmation catégorique d’un témoin oculaire, le correspondant du journal les Droits de V Homme, de Montpellier :
« Je n’avais pas osé le croire ; mais un officier de „ « l’armée me l’a confirmé hier soir : c'était à l'aide « de mitrailleuses que l'on exécutait à l'Ecole mili - <( taire . Voici comment on procédait, ^on amenait « quarante prisonniers , on les rangeait sur deux & rangs, liés les uns aux autres, puis on démasquait « deux mitrailleuses . Apres la décharge , les soldats « s'approchaient des victimes et les achevaient à « coups de baïonnettes ! »
> On procédait de la même façon aux casernes Lobau et de la Pépinière ; on allait faire de même aux Gobelins, au Luxembourg, au x Buttes Chau-
mont, au Père-Lachaise, etc. Les principaux centres de fusillades étaient, en dehors des casernes Lobau, de la Pépinière et de l’Ecole militaire, — la gare du Nord, le parc Monceaux, le Uhâtelet et les coins de tous les carrefours occupés. Là, on fusillait au chassepot par rangées de six. Après avoir laissé les cadavres des journées entières étendus sur les dalles et forcé les victimes à passer sur le corps de ceux qu’on venait de tuer pour s’adosser au mur ensanglanté, on transporta les cadavres par charretées un peu partout, ceux de l’Ecole militaire au Champ de Mars, ceux du parc Monceaux dans les terrains vagues des Ternes ; ceux de la caserne Lobau étaient transportés au square Saint-Jacques, ceux des carrefours dans différents autres squares. Les fédérés fusillés au bord de la Seine sont laissés sur place. Il y a d’horribles agonies qui durent de longues heures, surtout parmi les mitraillés . Pêlemêle on les jette sur une charrette; pêle-mêle on les verse dans de grandes tranchées transformées en fosse commune. Combien de blessés jetés avec les morts ? (1)....
(1) De V Antagonisme social, par A. Clémence, page 22 :
« On enterra pêle-mêle les blessés et les morts, le square dé la tour Saint-Jacques, le cimetière Montmartre, les casemates des fortifications, virent ces supplices dont l’antiquité ellemême avait horreur. La nuit, les habitants de ces quartiers entendaient les appels déchirants de ces malheureux, et pour calmer l’épouvante que de tels actes jetaient dans Paris, les journaux de « l’Ordre » se contentaient de dire que le nombre de ceux qui avaient été enterrés vivants n’était pas aussi considérable que l’on pouvait le supposer ! »
» Près du boulevard du Prince-Jérôme, les habitants entendirent un jour, pendant huit mortelles heures, les lugubres gémissements d’agonie de malheureux fédérés recouverts de terre et que la mitrailleuse n’avait pas achevés. Des factionnaires empêchaient que l’on portât secours. Au square Saint-Jacques, un des enterrés vivants parvint à sortir les bras de terre ; les habitants de cet aristocratique quartier fuyaient d’épouvante.
» Dans cette ardeur de carnage la cupidité n’était pas oubliée; les fusillés étaient presque toujours dépouillés de tout ce qu’ils avaient sur eux, argent, bijoux, et ces dépouilles des morts étaient distribuées auxsoldats. Très-souvent on prenait jusqu’ aux chaussures. Quant aux femmes fusillées, on les traitait à peu près comme les malheureuses Arabes des tribus insurgées: après les avoir tuées, on les dépouillait, agonisantes encore, d’une partie de leurs vêtements, et quelquefois l’insulte allait plus loin, comme au bas du faubourg Montmartre et sur la place Vendôme, où des femmes furent laissées nues et souillées sur les trottoirs. »
Voici la reproduction textuelle de trois pages éloquentes prises dans la brochure du citoyen Clémence. Commenter de tels faits, c’est inutile. Le lecteur lit et pense. S’il ne s’indigne pas, il n’a pas de cœur :
« Nous avons encore présents à l’oreille les cris
sauvages et féroces de ces « soldats de l’Ordre i> comme ils s’appelaient eux-mêmes. — Allons, courage, courage ; à mort ! à mort ! » répétaient-ils en s excitant entre eux; et ils passaient leurs journées à tirer, de loin, sur des citoyens qui les attendaient de pied ferme. La fîère contenance de ces véritables républicains prêts à mourir pour leur cause, en imposait aux soldats versaillais, qui n’osaient affronter leur désespoir. Pour emporter la barricade, il fallait faire venir l’artillerie, laquelle démolissait les maisons qui étaient proches, pour en déloger les combattants. Toutes ces destructions ont été ensuite mises sur le compte de la Commune ;
c’était tout naturel, n’était-elle pas vaincue ? .
ce ....Quand une barricade était prise, les officiers apparaissaient ; auparavant on ne les voyait que rarement ; alors les perquisitions et le pillage commençaient, ainsi que les massacres et les assassinats. Les gardes nationaux rencontrés dans le quartier, ceux que des haines politiques ou particulières dénonçaient, étaient emmenés sur les débris de la barricade, ou le long d’un mur, et là exécutés sans qu’il y eût même un simulacre de jugement. Quand l’on faisait un grand nombre de prisonniers, on les parquait dans certains endroits, puis on les fusillait ou on les mitraillait; témoin les massacres accomplis au Luxembourg, au Panthéon, à l’Hôtelde-Ville, à Montmartre, au Château d’Eau, au cimetière du Père-Lachaise, etc. Dans ces endroits les
hommes tombaient par vingt, trente, quarante et plus.
« Les mêmes atrocités étaient exercées contre les femmes. Nous n’avons pu savoir le nom ae cette malheureuse qui, arrêtée avec un jeune enfant dans ses bras, fut traînée au Châtelet ; elle demandait son mari à tous ceux qui l’entouraient, et le croyant fusillé, ne put retenir son indignation. Elle paya Qe sa vîg les murmuroe rpii lui étaient échappés ; son jeune enfant tomba avec elle, et comme il donnait encore quelques signes d’existence, ses bourreaux l’achevèrent à coups de crosse.
» Qui pourra dire aussi les noms de ces infortunées qui, au nombre d’une centaine, furent exécutées à l’aide d’une mitrailleuse derrière l’Hôtelde-Ville ? Des enfants, des adolescents ne furent pas non plus épargnés, ainsi que les blessés trouvés dans les ambulances ; au séminaire Saint-Sulpice, rueSt-Antoine, etc, — il y en eut un certain nombre qui furent fusillés et quand ils ne pouvaient se lever, le sabre-baïonnette ou la crosse remplaçaient la balle du chassepot. »
Plus loin :
« Yoici M. Philibert Audebrand qui nous avoue que «la frénésie de la répression a été plus forte qu’au neuf thermidor. Dans tous les quartiers, à la vérité fumants encore, dit-il, j’entends crier à pro-
pos de la Commune : Tuons les tous ! qu'il n'en reste pas un seul! ... Il n’y a jamais eu tant de sang dans les rues, » écrit-il à la fin de son livre.
» J’ai pensé plus tard, dit M. Frédéric Passy dans le Journal des Economistes , que la répression avait à plus d’un égard été excessive, j’ai notamment condamné l’attitude, à mon avis honteuse et véritablement sauvage, de la populution versaillaise. L’insulte aux vaincus, les cris A mort ! proférés au hasard et parfois contre des innocents, ces représailles impitoyables et dans lesquelles se montre surtout la férocité de la peur, cela est à mes yeux non seulement un manque de pitié e.t de justice, mais un manque de prudence, car le sang sème le sang, la haine sème la haine. »
« Le sang coule dans les ruisseaux, dit le journal le Français du 31 mai. »
« Montmartre est pris, raconte l’écrivain Catulle Mendès, les fédérés ont mal résisté, on a beaucoup fusillé dans les ruelles et dans les allées des maisons.
» A Montmartre, près de la tour Solférino, ajoute M. Ernest Daudet, dans un trou, on a fourré cent cinquante gardes nationaux. »
» L’insurrection a perdu (voir la Guerre des Communeuxde Paris , par un officier supérieur de l’armée de Versailles, p. 303) un grand nombre de ses défenseurs ; le chiffre de ses morts est incalculable. On
les enterre partout, sur les berges de la Seine, sur les places publiques ; il y en a même qui sont étendus sur un trottoir, et sur lesquels on jette un linceuil de terre. »
» On n’exécutait pas dans les appartements mêmes, dit encore M. Mefidès, on faisait sortir quelques habitants et ceux-là ne rentraient plus. »
» Plus loin, il raconte que « au théâtre du Châtelet, un Conseil de guerre est établi sur la scène. On amène les fédérés, vingt par vingt ; on les condamne ; conduits sur la place, les mains liées derrière le dos, on leur dit : « Tournez-vous. » A cent pas, il y a une mitrailleuse ; ils tombent vingt par vingt. Méthode expéditive.
» Cette « méthode expéditive » n’était encore rien en comparaison des massacres qui s’accomplissaient sur d’autres points, car un écrivain versaillais, rédacteur militaire du journal le Temps, dit à ce propos : « L’installation des cours martiales à l’intérieur même de Paris a été à ce point de vue un bienfait.»
» En effet, les bandes versaillaises poussées par une férocité bestiale; fusillaient jusqu’aux personnes qui n’avaient pas voulu en aucune façon prendre part à la lutte ; les soldats égorgeurs en étaient arrivés à ce point de ne plus voir sur qui ils frappaient ; aveuglés par le sang dont ils étaient cou-
verts, le sexe, ni l’âge , ni les cheveux blancs ne pouvaient trouver grâce devant eux.
y> C’est ainsi qu’une partie de la population parisienne fut massacrée, et le nombre en est si grand que Versailles n’a pas osé en donner le chiffre. D’après différentes affirmations, l’on compte vingtcinq à trente mille victimes , en exceptant de ce calcul celles qui ont succombé avant le 22 mai.
» Ce chiffre n’a rien d’exagéré si on le compare à ceux de l’enquête faite, il y a peu de temps, par quelques membres du Conseil municipal de Paris, lesquels déclarent que le minimum des victimes s’élève à cent mille tués, prisonniers ou disparus.
» Relativement aux blessés, un certain monsieur qui signe Henri Morel, et dont le style offre un parfum tout particulier de policier en rupture de ban, nous avoue que « aussitôt découverts, en dépit de leur déguisement et de leurs fausses plaintes, ils étaient amenés au pied d’un arbre où s’achevait la guérison en un clin d’œil. »
» Détail incroyable et montrant la haine féroce de ces bourgeois : il y a de ces malheureux qui ont été fusillés et n’en passeront pas moins en Conseil de guerre. Voici ce que nous lisons à ce sujet dans le Français du 2 octobre 1871 : «Un jeune fédéré fut pris les armes à la main et fusillé par les soldats. Le coup de grâce lui fut même donné, et la dernière balle lui traversa la tête de part en part.
Son corps était criblé de balles. Eh bien, ce jeune homme a été, quelque temps après avoir été fusillé, retrouvé vivant. Il a été transporté à l’hôpital, où des soins intelligents lui ont été donnés, et il est aujourd’hui vivant et bien portant. Cependant il n'a pas sa grâce. On dit qu’il va passer dans quelques jours devant le Conseil de guerre. »
y> Ce jeune homme, en ce moment à Satory, et qui a été littéralement massacré, n’a que dix-huit ans et en paraît tout au plus quinze ou seize, il se nomme Auguste Vugta. Sera-t-il, comme Martin Bidauré, fusillé une seconde fois? »
Voilà, lecteur, la manière de procéder des généreux Français. Dites-moi, n’avez-vous pas honte d’avoir applaudi peut-être à la victoire de Versailles ?...
Ecoutez encore madame André Léo ; elle résumera vos propres réflexions ; il n’est pas possible que nous ne soyons d’accord ensuite :
« La ville qui était la capitale du monde, et qui n’est plus même la capitale de la France, a perdu ses citoyens ; mais elle a retrouvé ses petits-crevés et ses courtisanes. Tout ce qu’elle avait de sang généreux a coulé dans ses ruisseaux et a rougi — ce n’est pas une figure — les eaux de la Seine ; et pendant huit jours et huit nuits, afin que le Paris de la révolution redevînt le Paris des empires, on en a fait un immense abattoir humain !
» J’ai vu ces jours de sang ; j’ai entendu pendant ces nuits horribles, le bruit des feux de peloton et des mitrailleuses. J’ai reçu de nombreux témoignages ; j’ai recueilli les aveux écrits des assassins eux-mêmes, au milieu de leur joie féroce ; et jamais le sentiment d’indignation qui s’est élevé en moi ne s’apaisera ! et tant que je vivrai, partout où je pourrai être entendue, je témoignerai contre cette incarnation monstrueuse de l’égoïsme, de l’hypocrisie et de la férocité, que l’imbécile vulgaire accepte sous le nom de parti de l’ordre, et qui derrière cette raison sociale abrite effrontément ses tripots, ses coupe-gorge et ses lupanars (1).
» Et l’on parle encore de 93 ! Et le spectre rouge, tout en loques, sert encore d’épouvantail à la volatile ! Qu’était cette terreur rouge du siècle dernier, la seule (caria démocratie n’en fait plus), qu’étaitce que cette crise fatale, qu’expliquent la famine et le danger, en comparaison de ces terreurs tricolores, dont la terreur de 71 est de beaucoup la plus épouvantable, et qui vont toujours croissant de rage et d’intensité ? Quel mois de 93 vaut cette semaine sanglante, pendant laquelle 12,000 cadavres — ce sont leurs journaux qui le disent (le double de ce chiffre est encore au-dessous de la vérité) — jonchèrent le sol de Paris ? Les prisons suffisaient en 93 ; il leur faut aujourd’hui des plaines
(1) La Guerre sociale, pages 14 et 15.
à Versailles et des pontons dans les ports. La terreur tricolore l’emporte de toute la supériorité de la mitrailleuse sur la guillotine ; de toute la distance qui sépare dans le mal, la préméditation de l’emportement. La guillotine, au moins, ne tuait qu’en plein jour et ne tranchait qu’une vie à la fois. Eux, ils ont tué huit jours et huit nuits d’abord ; puis, la nuit seulement, pendant plus d’un mois encore. Deux personnes honorables, qui habitent deux points opposés des environs du Luxembourg, m’ont affirmé avoir encore entendu, dans la nuit du 6 juillet, les détonations lugubres.
» J’ai beau faire. Je ne vois du côté de la Commune que 64 victimes — si l’on persiste à lui attribuer l’exécution des otages, qu’elle n’a pas ordonnée — et de l’autre j’en vois suivant le chiffre le plus bas, 15,000 — beaucoup disent 20,000. — Mais qui peut savoir le compte des morts dans une tuerie sans frein, dans un massacre sans jugement, dont toute la règle est le plus ou moins d’ivresse du soldat, le plus ou moins de fureur politique de l’officier ? Demandez aux familles qui cherchent en vain un père, un frère, un fils disparu, dont elles n’auront jamais l’extrait mortuaire .
» Quand on contemple de tels faits et qu’on voit la réprobation s’attacher... à qui ? aux victimes ! on est étourdi, et l’on se demande quelle est cette plaisanterie qu’on nomme l’opinion, la conscience
humaine? Oui, ce sont les égorgeurs qui accusent! Le monde n’est rempli que de leurs cris ! Et c’est aux égorgés qu’on refuse même le droit d’asile, en alléguant la morale outragée et la sainte pudeur ! — Quelle est donc cette morale? Que signifie cette justice? Qu’est devenu le sens des mots? Ce monde se dit sceptique ; ce siècle se prétend incrédule ; et il croit aux larmes des Thiers ! Aux indignations des Jules Favre ! A la sensibilité des bourreaux et aux serments des faussaires ! Pourquoi pas à l’honneur des Louis Bonaparte ? »