CHAPITRE VI
Nous avons vu que les Versaillais s’étaient emparés de toutes les positions du centre : des barricades du Pont-Neuf, de la pointe Saint-Eustache et de la rue de Rivoli. Sur la rive gauche, la Croix- Rouge était évacuée le mercredi matin, en même temps que commençait l’incendie. Les fédérés qui défendaient la barricade de la rue du Vieux-Colombier et celle de la rue Vaugirard, tinrent un peu plus longtemps. Les rues Taranne et de Buci, du Four-Saint-Germain, de l’Ecole-de-Médecine, enfin la rue Saint-André-des-Arts, sont défendues tour à tour avec ténacité. On pourrait citer dans cette retraite des traits sublimes de dévouement et de courage, du côté des fédérés, comme aussi des traits effrayants de carnage et de férocité, de la part des envahisseurs. Je parlerai plus tard de ces derniers. Citons seulement un épisode qui nous fut raconté
par un témoin oculaire. C’était dans la rue Saint- André-des-Arts, bien près de la fontaine Saint- Michel. La barricade, évacuée déjà par les fédérés, arrêtait cependant encore l’ennemi : il restait derrière cinq héroïques Gavroches, qui eurent grande chance d’échapper à la mort, un peu plus tard, en s’enfuyant juste au moment où les Versaillais, pénétrant par les ruelles du voisinage, tournaient la barricade. Avec ces cinq enfants était un homme du peuple, un ouvrier en blouse, qui se battait là comme un héros de la liberté. Sortant pour le travail, le lundi matin, il avait appris, comme les autres, la fatale nouvelle. Ne prenant pas le temps de changer son costume, il s’arma et courut aux barricades. — Le mercredi, nous le retrouvons là, à côté du drapeau rouge planté sur un tas de pavés. Les balles sifflent toujours.- Il est seul ; il brûle ses dernières cartouches.... quand apparut par derrière l’ennemi, criant à l’homme du peuple désarmé : « Rends-toi. » Alors lui, montant sur la barricade, et croisant ses bras sur sa poitrine, — il jette un regard de mépris sur ces esclaves sanguinaires qui l’entouraient d’un cercle de baïonnettes, et leur dit d’une voix sombre : « Je ne viens pas de Sédan ; fusillez-moi. » — Les soldats de Bonaparte et de
Thiers le fusillèrent aussitôt, à bout portant .
Nous reviendrons sur ces combats du quartier Latin. A la Croix-Rouge se passera dans la nuit du
mardi au mercredi un drame qui sera raconté ici avec quelque détail. Le lecteur y prendra connaissance des impressions qu’il eût pu avoir lui-même en pareil lieu.
Le jeudi 25 mai, un dernier combat se livre sur la rive gauche : celui de la Butte-aux-Cailles, où 8,000 fédérés s’étaient retranchés après la prise du Luxembourg et du Panthéon. — La Butte-aux- Cailles est le nom que porte une hauteur derrière Montrouge. Le corps des fédérés qui y avait pris position semblait devoir être protégé par les forts de Bicêtre et d’Ivry. Mais la garnison de ces deux forts, se voyant isolée du grand centre de combat, ne tint pas longtemps contre les efforts des assiégeants : bientôt les forts, au pouvoir de l’ennemi, opèrent contre les fédérés retranchés sur la Butteaux-Cailles. Ceux-ci, grâce à leur artillerie, tinrent bon jusqu’au jeudi matin, bombardant le quartier de Montrouge déjà envahi par les Versaillais, qui, renforcés par des troupes nouvellement arrivées, installent derrière la gare de Sceaux une formidable batterie, et, à son aide, engagent l’assaut. Après un engagement meurtrier, l’armée de Versailles emporte la position dans l’après-midi. — Cet épisode saillant dans les combats de la défense se termina par l’incendie des Gobelins.
Toute la rive gauche était maintenant envahie.
Le Pont-au-Change et Notre-Dame sont dépassés. Les barricades du faubourg Saint-Denis sont prises l’une après l’autre. Une véritable pluie de bombes à pétrole et autres projectiles tombe sur les dernières positions des fédérés. — Les Versaillais sont maîtres des boulevards, ils avancent par le 10e et le 3e arrondissements ; ils touchent à la Chapelle et à la Villette. La place du Château-d’Eau, qui dominait l’attaque avec ses sept avenues, est le grand centre de la lutte. Les fédérés y sont formidablement retranchés. Il s’y livre pendant de longues heures des combats de géants, dont les façades des maisons et des monuments témoignent encore.
Peu à peu les fédérés reculent. Us sont forcés d’abandonner, au matin du 26, les Magasins-Réunis et de se replier dans la direction du canal Saint- Martin, en passant par la barricade du boulevard Voltaire et celle du faubourg du Temple. — Remontant la Seine sur la rive gauche, et passant par le pont de Bercy, un corps d’armée versaillais vient ainsi les prendre de flanc, conjointement avec une batterie établie à la gare d’Oiléans, qui bombarde les barricades du quartier Popincourt. Aux gares de Vincennes et de Lyon, les fédérés sont fortifiés : bientôt la gare de Lyon est en feu, et la barricade du viaduc de Vincennes prise.
Les barricades des boulevards Voltaire, Philippe- Auguste et Charonne sont emportées dans la soirée
fi
du même jour (26 mai) ; celles qui protègent les avenues de la Bastille ne tarderont pas à avoir le même sort. L’artillerie versaillaise balaie toutes les rues, tandis que des combats corps à corps se livrent dans chaque maison. — Le Château-d’Eau a cédé, toute résistance était impossible; le nombre des morts est incalculable. Le faubourg Saint-Martin est occupé par le corps de Vinoy. Pendant ce temps, les batteries fédérées des Buttes-Chaumont essayaient vainement d’éteindre le feu de celles de Montmartre, nouvellement installées par Versailles. Belleville, la Villette et le Père-Lachaise sont battus également de toutes parts.
Victorieux au Château-d’Eau, les Versaillais le furent quelque temps après à la Bastille, malgré l’obstination héroïque des fédérés derrière leurs barricades trouées et démolies par l’artillerie ; malgré les combats acharnés qui se livrèrent ensuite dans les maisons transformées en citadelles, et dont il fallait faire le siège.... Il y a des monceaux de cadavres de fédérés morts en combattant. A la seule barricade de la rue de Charenton, on en a compté plus de cent.
La place du Trône succomba dans la nuit du vendredi au samedi, après avoir résisté toute la journée à une attaque furieuse ; les fédérés, cernés, sont faits prisonniers et fusillés par centaines. — Une nouvelle explosion, due aux obus à pétrole des
Versaillais, annonce l’incendie des docks de la Villette.
Voici le récit que fait un Anglais, étudiant en médecine, témoin oculaire des combats de la place du Château-d’Eau, au moment où les Versaillais, victorieux , s’avançaient simultanément par les boulevards Saint-Denis et Saint-Martin, par le Conservatoire des Arts-et-Métiers, par les rues Turbigo et du Temple, par la Chapelle et la Villette et par la Bastille. Ce ne sont que quelques épisodes, mais significatifs :
« Après une nuit passée dans la crainte incessante de ne pas revoir le jour, nous fûmes réveillés (car la fatigue nous avait forcés à nous coucher) par l’entrée des troupes qui s’avancèrent en tirant. Lorsque nous eûmes été faits prisonniers, l’ordre de nous fusiller fut donné par un lieutenant du 85e bataillon de réguliers, — mais par bonheur un médecin que je connaissais bien, intercéda pour nous, et un répit nous fut accordé pour que le grand prévôt procédât à notre interrogatoire. Il va sans dire que nous n’attendîmes pas cette formalité et que nous nous enfuîmes de la station au risque de nos jours.
» Nous réussîmes, en prenant des rues détournées, à arriver jusqu’à la place du Château-d’Eau, près de la barricade Voltaire; et après avoir parlementé
quelque peu avec les gardes nationaux, nous nous installâmes dans une maison voisine, et nous nous mîmes en quête de matériel pour établir une ambulance.
» Puis commença le plus terrible peut-être de tous les combats de rues que j’eusse encore vus. Juste au moment où les gardes nationaux se mettaient en retraite, survint un bataillon de femmes qui s’avançait au pas de course et commença à tirer , aux cris de : « Vive la Commune ! » Elles étaient armées de la carabine Snider et tiraient admirablement. Il y avait là beaucoup de jeunes filles, qui étaient sans doute destinées à de meilleures actions qu’à tuer des hommes. Elles se battaient comme des démons, et j’eus la douleur d’en voir fusiller cinquante-deux après qu elles eurent été cernées et désarmées par les troupes.
» Je vis fusiller environ soixante hommes à la même place et en même temps que ces femmes. Un petit incident touchant, qui m’accabla complètement, frappa mes regards. Tandis que Paris brûlait au milieu de la nuit, que le canon grondait et que la mousqueterie pétillait, une pauvre femme se débattait dans une charette et sanglotait amèrement. Je lui offris un verre de vin et un morceau de pain. Elle refusa en disant : « Pour le peu de temps que j’ai à vivre, cela n’en vaut pas la peine. »
» Une grande rumeur suivit de notre côté la bar-
ricade; et je vis la pauvre femme saisie par quatre troupiers, qui la dépouillaient rapidement de ses vêtements. J’entendis la voix impérieuse de l’officier commandant qui interrogeait la femme, disant : « Vous avez tué de mes hommes, » La femme se mit à rire ironiquement et répondit d’un ton rude : « Puisse Dieu me punir pour n’en avoir pas tué plus ! J’avais deux fils à Issy, ils ont été tués tous deux, et deux à Neuilly, qui ont subi le même sort. Mon mari est mort à cette barricade, et maintenant faites de moi ce que vous voudrez. » Je n’en entendis pas davantage; je m’éloignai en rampant, mais pas assez tôt pour ne pas entendre le commandement de « Feu! » qui m’apprit que tout était fini. »
Tandis que la bataille continuait ainsi dans le Paris des faubourgs, le Paris bourgeois triomphait dans ses quartiers somptueux. On continuait à égorger jour et nuit dans les casernes et partout ; ce n’était point assez, le cri de cette population bourgeoise était : « Pas de quartier ! » Ils recommandaient aux soldats de ne plus faire de prisonniers. — Recommandation superflue, après les gages que leur avait donnés cette soldatesque effrénée !
Voici quelques lignes d’un de leurs journaux, la Petite-Presse :
Depuis trois fois vingt-quatre heures, à chaque lever du soleil, chacun se dit :
— C’est pour aujourd’hui.
Et, pendant ces trois jours, la lutte a continué, sanglante, horrible. Nos soldats avancent, les progrès de nos troupes ss suivent d’heure en heure, et cependant le dernier centre de l’insurrection, attaqué de toutes parts, cerné de tous les côtés, servait encore de refuge ce matin aux bandes insurgées.
Tout nous dit cependant que ces affreuses scènes vont finir aujourd’hui même. Toutes les dispositions sont prises pour l’attaque décisive. Par exemple, il n’y a plus de quartier à espérer pour les fédérés : Simples gardes ou officiers à galons , tout ce qui sera pris portant des armes sera passé par les armes . Les soldats , exaspérés , ne veulent plus faire de prisonniers.
La population civile , d'ailleurs , est plus furieuse encore peut-être. Ecrasée sous le joug de la Commune et de ses sicaires , elle montre aujourd'hui contre eux un acharnement qne l'on qualifierait de féroce , si l'on pouvait parler de férocité vis-à-vis des scélérats contre lesquels s'exerce cette haine.
« En ce moment, — dépeint Malon, — Paris offre un de ces spectacles de splendide horreur qui font époque dans l’histoire. Le tonnerre continuel de la bataille, le sifflement, l’éclatement des obus, des boîtes à mitraille, qui s’entrecroisent dans l’espace enflammé, portant dans Paris l’incendie et la mort; le grincement sinistre des mitrailleuses, le roulement strident de la fusillade, entrecoupé seulement par le cliquetis des baïonnettes, par les cris lugubres de l’agonie, et les sourds gémissements des
mourants ; tout cela dans une atmosphère de feu, sous un ciel rouge, coupé par d’immenses nuages enflammés, s’élevant au-dessus des palais incendiés, frappait les plus forts d’une stupeur inconnue. Paris entier semblait s’affaisser dans une destruction totale.
» Un Versaillais, fou de terreur, écrivait du haut du Mont-Valérien : « Nous assistons épouvantés à la fin d’une ville , presqu’à l’écroulement d’un monde. » Un autre ajoutait avec un éclat de rire sinistre : oc Pans, la ville des villes et l’admiration des peuples; Paris, pour inaugurer la réalisation des rêves du prolétariat, s’est dressé terrible contre la civilisation . La civilisation s’est levée dans sa force et Fa foudroyé, après des combats titanesques. La citadelle de la révolution n’est plus. »
Cependant, elle n’était pas encore vaincue, cette grande cause de la Révolution : les voyez-vous, là-bas, ces derniers héros, ces hommes du peuple et leurs femmes, qui se battent avec l’énergie du désespoir, ne cédant le terrain qu’après l’avoir couvert de leurs cadavres! Ils vont porter jusqu’aux dernières limites de Paris le beau drapeau de la Liberté. Ils vont crier, partout, jusqu’à la dernière agonie, ces mots qui faisaient la force et le but de Paris : « Vive la Commune ! » Ils protestent encore,
la tête haute et le regard fier, contre les assassins qui les réduisent à néant, eux et le droit.
Qu’ils durant souffrir, ces pauvres chers frères, dans ces dernières heures de la lutte ! sentir que la cause est abîmée dans un désastre insondable, — que des milliers de citoyens sont massacrés, et qu’ils sont impuissants à les venger ! Que de fois à leur cœur dut monter la rage ; que de fois ils durent brandir leurs fusils de travailleurs, et se lancer tête baissée devant la mort, tentant par un suprême effort d’aller délivrer ce Paris qui leur échappait tout entier ! Quand ils n’eurent plus pour refuge qu’un cimetière, et qu’ils virent sous leurs pieds la Cité qu’ils avaient tant aimée. .. toute garrottée par des brigands, couverte de leurs fils et de leurs femmes morts, oh alors, quelle profonde amertume dut les gagner ! La mort inévitable pour eux, — qu’était-ce, à côté de la mort d’une cause chérie, à côté de cette chute d’un siècle d’avenir dans les bras de cette pieuvre gigantesque : le Passé ! . .
Il nous reste à peindre le dernier champ de bataille : les dernières heures de la lutte. Et quand tout sera dit, quand le dernier coup de fusil républicain sera tiré, nous n’aurons pas soulagé notre cœur de l’immense poids qui pèse sur lui. — Nous ne pourrions que recommencer d’impuissantes plaintes, que reproduire de nouveaux râles.
que d’adresser de nouveaux appels à la Justice humaine, qui doit flétrir, sous peine de non-existence, des crimes dont aucun temps peut-être n’avait vu l’horreur, et des hommes que la Honte, déchaînée sur la terre, impose à l’humanité pour ses chefs ; à cette pauvre France meurtrie, à ce pauvre Paris souillé, — pour ses maîtres !
Réunis à la mairie du llme arrondissement, autour de Delescluze, les débris de la Commune s’efforçaient de donner encore à la lutte quelque direction. — Un instant, ils eurent l’intention d’aller, ceints de leurs écharpes, se livrer aux Versaillais, pour arrêter le massacre de Paris. Mais la réflexion qu’ils ne pourraient parvenir au quartier général de l’armée, et qu’ils seraient immédiatement fusillés par les premiers venus; qu’aucune puissance humaine ne pouvait s’interposer au milieu des tonnerres et de la confusion du combat, — les arrêta dans leurs généreuse résolution : il n’y avait plus qu’une ressource, combattre jusqu’à la mort ! . .
Je ne parlerai pas de quelques tentatives de conciliation tentées follement par certains citoyens, ni non plus de la prétendue intervention américaine (1) : tout cela, en mêlant un dernier grain
(1) Lefrançais dit : La diplomatie elle-même était dans le secret du carnage prémédité. Ainsi, il est maintenant avéré que, pressé de s’interposer, le 25 mai, entre les fédérés et Versailles, l’ambassadeur des Etats-Unis, M. Wasbburn, disait à M. Reed, un Anglais, que toute démarche de ce genre serait
d’espoir au moment où il fallait agir sans perdre une seconde... ne fit que hâter l’heure de la fin, que paralyser la défense, que favoriser le massacre . . .
Passons rapidement sur les deux dernières journées, où la lutte, sombre et terrible, se rétrécit sans cesse. Ici un dernier épisode :
Dombrowski, nous l’avons vu, était encore établi à la Muette quand les Versaillais franchirent les remparts. Il avait dû suivre les fédérés dans leur retraite. Quelque temps après, il fut arrêté avec tout son Etat-Major, pour être conduit devant le Comité de Salut public. Un membre de la Commune, Ostyn, ayant rencontré le cortège, demanda au chef du détachement qui lui avait donné l’ordre d’arrêter Dombrowski. Celui-ci répondit que c’était un commandant dont il ignorait le nom. — A l’Hôtelde-Ville, Dombrowski fut remis en liberté sans qu’on pût s’expliquer le mystère de cette singulière arrestation . Depuis, Dombrowski avait agi avec
une énergie surprenante. Mais dès le 23 il fut blessé mortellement, lorsque, à cheval, exposé aux balles versaillaises, il était occupé à ramener des fuyards aux barricades du boulevard Ornano et de la rue Myrrha. Transporté à l’hôpital Lariboissière , il
sans résultat, attendu que « tous ceux qui appartiennent à la Commune , ou qui lui sont sympathiques, seront fusillés ! » — Gomment penser, en effet, si M. Washburn n’avait été, pour de bonnes raisons, convaincu de ce qu’il avançait, qu’il n’eût tenté d’empêcher ces horreurs ?
mourut le lendemain 24 mai. Ses dernières paroles furent celles-ci, à ses amis qui l’entouraient : « Croiront-ils encore que je les ai trahis? »
Son cercueil fut conduit au Père-Lachaise, où les obus et les projectiles de toutes sortes pleuvaient déjà. Le convoi arrive au bord de la fosse, autour de laquelle sont quelques membres de la Commune, tête nue, ainsi qu’un grand nombre de citoyens. — Vermorel prend la parole :
« Citoyens , dit-il, . . . nous voilà au milieu des désastres ; la cause du peuple est perdue. Chaque minute qui s’écoule est remplie par des agonies terribles. Car c’est une guerre sans pitié que nous font nos ennemis ; ils ne voient leur triomphe que dans l’extermination de tous les combattants de la Révolution, et ils exterminent. Pauvre peuple ! après tant d’héroïsme, te voilà donc à la discrétion de tes implacables bourreaux. C’est avec des larmes de sang qu’il faudra écrire l’histoire de ces jours terribles. — Et nous, mandataires de ce peuple malheureux, avons-nous bien été dignes de lui? Non, hélas! nous avons commis bien des fautes, mais il n’est plus temps de récriminer, il faut combattre et mourir ! Mais toi, noble cham¬
pion de la République universelle, héroïque Dombrowski, voilà donc la récompense accordée à ton admirable dévouement, à ton courage légendaire ; tu es mort, en désespérant de la cause pour la-
quelle tu t’es sacrifié ! Au moins, tu ne vois pas, tu ne verras pas les dernières horreurs de la défaite. Nous t’admirons ; mais nous sommes trop malheureux pour te plaindre. Dombrowski ! devant ton cadavre, malgré la nuit sanglante qui nous enveloppe, je ne puis me défendre d’un rayon d’espoir.
Oui, la Justice triomphera un jour ! . Et malgré
tout : Vive la République universelle ! Vive la Commune ! — • Maintenant, citoyens, allons faire notre devoir ! »
Vermorel, après avoir déployé une énergie surhumaine, bravé la mort mille fois pour le service de la cause populaire, la trouva enfin derrière une barricade. C’est-à-dire qu’il fut blessé grièvement, dans la journée du 26, et qu’il dut se retirer chez un ami. Quelques jours plus tard, il tombait entre les mains des Versaillais, qui l’emmenèrent à Versailles, où il mourut des suites de sa blessure.
Précisons maintenant les lieux et l’aspect du dernier refuge des combattants parisiens. — Au haut des buttes, les batteries qui parlent encore pour le Peuple sont là, braquées vers Montmartre; elles apparaissent derrière une rampe de bois. Sur le petit plateau on voit aussi les hommes qui s’empressent autour de leurs pièces, méprisant la pluie de projectiles qui les couvrent... Un peu au-dessous,
l’église de Belleville dresse ses deux flèches effilées. Plus bas encore, Ménilmontant, avec le clocher de St-Ambroise. A droite, une masse verdoyante : le Père-Lachaise,
C’est dans cet espace relativement restreint que vont se passer les dernières scènes d’un des plus grands drames de l’humanité moderne. C’est là qu’agoniseront les derniers soldats de l’idée, écrasés par les soldats mercenaires.
Ecoutez le récit qu’en fait Malon :
a Le vendredi soir, 26, les Versaillais tiennent une partie de la Villette d’un côté, campent dans les abords de Charonne de l’autre, tandis qu’ils poursuivent l’attaque du faubourg du Temple ; les fédérés sont cernés dans Belleville, Ménilmontant et Charonne. La place du Trône vient d’être emportée et l’on y fusille 700 fédérés. L’éternelle fusillade ne s’interrompt pas dans les hauts quartiers, et dit l’acharnement du combat. Le ciel est gris, l’air lourd, chaud et sec, malgré la pluie qui tombe ; une tempête d’artillerie s’abat sur Belleville ; les obus tombent drus et serrés sur les Buttes-Chaumont, qui ne cessent de tirer à toutes volées. — La droite des fédérés s’étend encore rue de la Roquette et boulevard Richard Lenoir; on combat avec fureur au faubourg du Temple, la caserne du Château d’Eau sert de cible à la barricade de la rue Fontaine-au-Roy, mais les troupes ont pris la bar-
ricade de la rue Grange-aux-Belles et atteignent l’hôpital S‘-Louis. Elles attaquent les barricades, proches du canal, par la rue d’Angoulême, le boulevard du Prince-Eugène et l’extrémité du boulevard Richard-Lenoir. Auprès de celle de la rue des Trois-Bornes, des meurtrières sont disposées aux fenêtres, fermées par des moellons ou des matelas. La barricade de la rue S‘ Sébastien a soixante mètres de long, avec fossés, redoutes et embrasures ; des sacs de papiers amoncelés la revêtent à l’extérieur. Les ailes sont soutenues par des amas de pavés dans les rues qui débouchent sur le canal couvert. L’armée tourne vers la Bastille et réussit à prendre la barricade entre deux feux. Les fédérés sont forcés de se retirer; le sol est jonché de morts et de mourants. Partout, les maisons effondrées, les caissons renversés, les chevaux éventrés, des
armes brisées, sur la terre humide de sang .
« A mesure que la lutte avançait, le désastre devenait plus grand pour les fédérés; ils étaient cernés par milliers. Il n’y avait plus moyen de les tuer tous sur place ; on imagina de couvrir Paris de cours prévôtales. Il y en eut une au Château d’Eau, une au Luxembourg, une aux Gobelins, une à la caserne de la Pépinière, une à la caserne Lobau, d’autres dans diverses mairies, une à l’Ecole militaire, une au Châtelet, une au parc Monceaux, etc., etc. Là, on interrogeait les prisonniers, mais on
n’acquittait jamais, ou du moins pas une fois sur 500. — L’interrogatoire et kle jugement duraient en tout moins de dix minutes. Le président disait : Transférez à la brigade. Cela voulait dire: Emmenez dans la cour et fusillez. Et c’était fait . De
nombreuses files d’hommes, de femmes et d’enfants, ramassés un peu partout, étaient continuellement dirigées sur Versailles. »
Les derniers membres de la Commune avaient dû quitter le llmc arrondissement, et se replier sur Belleville. — Delescluze était tombé le 27, sur la barricade du faubourg du Temple, donnant sur la place du Château d’Eau... Les Buttes-Chaumont furent emportées dans la nuit du 27 au 28, après avoir bombardé Paris pendant deux jours. Le Père-Lachaise fut pris bientôt après. Restait Belleville, où Ranvier dirigeait toujours la défense ; Belleville, qui n’était plus qu'un immense incendie...
.... Le 28 mai, à quatre heures du soir, tout était fini : la barricade de la rue Haxo avait la dernière arboré le drapeau rouge...
La Commune était vaincue ! .
Vingt-cinq mille Fédérés avaient été tués pendant la lutte. Trente mille fusillés sommairement ou mitraillés. Les arrestations qui commencent et les
razzias qui sont faites, — avec les vingt mille prisonniers qu’on n’a pas encore tués, — font un minimum de 50,000 malheureux qui vont être décimés sur les pontons, et expier par une longue agonie le crime d’avoir voulu être libres !
Le total des pertes du peuple est d’au moins
100,000 hommes, femmes et enfants . Mais ce
peuple vaincu pleure aujourd’hui dans les mansardes, qui, la Liberté, qui, un père, un frère, un époux , un soutien ; les orphelins demandent à manger. — Au lieu de C3nt mille vies que les princes de ce monde ont sacrifiées à leurs plaisirs, c’est cinq cent mille bras désarmés, grands et petits, mais tous également maigres.... qui invoquent l’Avenir ! .