CHAPITRE VIL
Nous n’avons pas encore parlé du sort des prisonniers, et cependant il fut plus horrible que celui des morts eux-mêmes. Nous avons atteint la dernière heure de la lutte colossale qui se livra dans Paris, et un des coins les plus caractéristiques du tableau est encore absolument blanc sur notre papier : hâtons-nous de le couvrir des teintes sombres que la vérité lui réserve !
Voici quelques récits qui établissent trop bien les faits pour que nous les passions sous silence, ou que nous cherchions à les écrire avec d’autres mots ; de Malon d’abord: « Depuis le lundi soir, dit-il, on voit passer de longues files de plusieurs centaines de prisonniers ramassés un peu partout ; on les lie quatre par quatre, quelquefois on leur attache les mains derrière le dos ; d’un soufflet on les décoiffe, et on les conduit entre deux doubles
haies de soldats, les officiers ayant le révolver au poing, les soldats le fusil chargé et la baïonnette au bout du canon. A la moindre tentative de fuite, une décharge à bout portant fait du prisonnier un cadavre. Ils n’arrivent pas toujours à Versailles. Lorsque pendant le trajet, il plaît à l’officier qui commande le détachement de faire quelques exécutions, il choisit dans le tas, et les pelotons d’exécution commencent leur lugubre besogne.
» Par exemple, le marquis de Galiffet, conduisant un convoi, fait crier halte devant le bastion 56, choisit les plus âgés parmi les prisonniers et les fait fusiller sur le champ au nombre de 80 ; après quoi il ordonne à la colonne de se remettre en marche. Mais le plus horrible, c’est encore l’attitude incroyablement lâche et féroce de la population réactionnaire devant les prisonniers. Elle les accable d’insultes grossières, de calomnies, d’injures ignobles et de cris : « A mort ! A mort les brigands, les incendiaires, les assassins !... » A Versailles, cette haine pour les vaincus dépasse les limites de la rage. Là, on va jusqu’à frapper les malheureux vaincus, on les déchirerait si les gendarmes et les soldats, déjà si féroces eux-mêmes, ne les protégeaient un peu contre cette incroyable fureur qui s’applique à tous les habitants de Paris.
» Voici ce qu’en dit un témoin oculaire, corres-
pondant d’un journal modéré, Y Indépendant rémois :
» L’exaspération contre Paris et les Parisiens est grande ici. Ainsi que je vous le disais hier, quand un détachement de prisonniers arrive, la foule se porte sur son passage, et sans la prudence et la fermeté des troupes, il est certain qu'on n'attendrait pas , pour en faire justice , que la loi puisse leur être appliquée . La colère des Versaillais se manifeste non-seulement contre les fédérés, mais contre tous les habitants de Paris. C'est un repaire de bandits , dit-on autour de moi, et il faut qu'on nous débarrasse de tous ceux qui y sont restés. Qu'on détruise partout le loup9 la louve et les louvetaux , (c’est ainsi que j’ai entendu désigner les familles parisiennes), et la tranquillité renaîtra pour longtemps. »
» Arrivés au lieu de destination, les prisonniers sont parqués en plein air sous un soleil brûlant, ou sous la pluie et dans la boue, selon la température.
y> D’autres fois, ils sont entassés sur la terre nue, dans les caves et dans les écuries du Château, empilés les uns sur les autres, dans la plus effrayante promiscuité, hommes, femmes, enfants. Ils sont dévorés par la vermine; ils ne reçoivent pour nourriture que du pain et de l’eau qu’on leur jette comme à des chiens en quantité insuffisante et en les in-
juriant ignominieusement. Un grand nombre, parmi les femmes surtout, sont atteints de folie. Le manque d’air, l'entassement, la fraîcheur du sol leur causent d’horribles souffrances. Il y a, au milieu d’eux, des enfants de huit ans et des vieillards de soixante-dix ans. De temps en temps un des plus faibles râle dans un coin ; quand l’agonie est bien constatée, un gardien le traîne dehors pour y mourir. Au moindre bruit, au moindre cri séditieux qui s’échappe de ce tas humain, les fusils s’abaissent, de sourdes détonations se font entendre ; les balles sifflent au hasard. Heureux ceux qui , mortellement atteints, tombent foudroyés, une horrible agonie leur est épargnée !
« On m’a raconté des choses effroyables sur les » traitements qui ont été infligés aux premiers con- » vois de prisonniers. Tout le jour sans air et sans y> nourriture, entassés debout dans des wagons de » marchandises fermés, à moitié étouffés, à moitié » morts de faim ; beaucoup en ont été retirés morts. » Il faut espérer que ceci a été exagéré, mais ce y> que fai appris par un employé du gouvernement , » qui n’avait pas précisément le cœur tendre , c’est la conduite d’une compagnie de soldats au camp » de Satory qui , lorsque quelque symptôme d agita- » tion se manifestait parmi les prisonniers , sans » tarder déchargeait ses chassepots durant dix mi y> nutes dans le tas(l). »
(1) Gazette de Francfort.
» Certes, — dit M,no André Léo (Les défenseurs » de V Ordre à Paris, en mai 1811) — elle fut hor- » rible et amère, la mort de ces créatures humaines y> que l’on conduisait par centaines, les mains liées » derrière le dos, soit dans un cimetière au milieu » des tombes, eux tout pleins de vie, soit dans tes » parcs au milieu des arbres d’où s’envolaient les » oiseaux effarouchés, et que l’on faisait aligner » pour la mort, hommes, femmes, enfants, sans » respect pour l’héroïsme de ceux qui mouraient 3> la tête haute, sans pitié pour ces pâles et ces » tremblants chez qui la nature frémit et pleure. » Oui, ce fut horrible ! et pour les victimes et pour y> les bourreaux, au sein desquels vit ce souvenir, » et pour nous tous qui sommes de l’humanité où y> ces choses se passent.
» Mais, après tout, ils sont morts. L’épouvante, » l’horreur, l’amertume se sont éteintes dans ce » cœur qui ne bat plus ; ils ont cessé de souffrir. » Mais les prisonniers, quelles longues tortures ! et » souvent, à la fin, quelle mort ! Tous, les femmes » (et les enfants) comme les hommes, sont emmenés » à pied à Versailles ; ils traversent Paris au milieu » d’une foule hurlante qui les suit, les accable d’in- » vectives, de coups, de huées, et de temps en temps » crie : A genoux ! ordre que les soldats font exé- » cuter en couchant en joue les prisonniers. Dans y> ces derniers jours de mai, au soleil ardent, on les
» obligeait de marcher tête nue pendant des lieues. > Pourquoi ? Parce que les bandits doivent être dé -
couverts devant les honnêtes gens ! C’est le Fi - » garo (1) qui parle ainsi. En de telles crises, la » bouffonnerie se mêle souvent à l'horrible. »
Une lettre de Versailles datée du mois de juin disait : « Les groupes de prisonniers, à leur arrivée à Versailles, sont affreusement maltraités, sans que les surveillants fassent rien pour les protéger ; au contraire, quand ils voyaient quantité de gens, surtout des femmes de sergents de ville et de gendarmes, s'acharner après ces malheureux, les maltraiter, les égratigner , les mordre , les frapper de leurs ombrelles , ils excitaient ces fureurs en criant de plus belle : Place à cette canaille! à ces brigands , à ces bandits, etc. Parmi cette canaille se trouvaient des femmes portant un enfant à la mamelle ; elles n’étaient pas épargnées.
» Là où ils sont parqués, les prisonniers manquent -de tout ; ils ont à supporter le froid, l'humidité, le manque d’air, n’ayant que du pain et de l’eau en quantité insuffisante. Les gardiens ont poussé la rigueur jusqu’à les empêcher de se mou-
(1) C’est ce même journal, le Figaro, qui disait un peu plus tard : « Il y a des gens qui veulent déjà mettre la République à la porte ; ils ont tort, le travail n'est pas fini , il faut laisser s'achever Véquarissage. Des chefs ont échappé, quelques-uns se promènent.... — Quand la République aura peuplé la Nouvelle-Calédonie et reculé les limites de nos cimetières d’une manière suffisante, nous lui dirons: Va-t-en ! »
voir. Au moindre mouvement, ils les frappent de coups de bâton, sans crainte de les meurtrir. Il y en a qui sont à peine vêtus ; on refuse néanmoins de recevoir les vêtements qu’on leur apporte. Ce qu’il y a de déchirant, c’est le désespoir des malheureuses femmes à qui on refuse de laisser voir les prisonniers de leur famille. On en voit passant des jours, des nuits aux portes de l’Orangerie, de la Prévôté, autour de Satory, attendant, questionnant, suppliant et ne recevant pour réponse que de grossières injures ou des menaces.
» Quand une de ces malheureuses passe à côté des lignards, on entend ceux-ci murmurer, comme s’ils parlaient d’animaux repoussants et dangereux : Une communeuse ! une femme d’insurgé ! et les pauvres femmes doivent se hâter de se garer. » Dans Y Echo du Parlement , journal belge, on pouvait lire cet extrait d’une correspondance particulière, datée de Corbeil, le 27 mai :
<c Ce matin, j’ai visité le camp de Satory, où il y a 2,500 prisonniers, hommes et femmes pêlemêle. Ces prisonniers sont dans la cour du parc d’artillerie, en plein air7 tête découverte , et couchent dans la boue; les murs de la cour sont crénelés et les canons sont braqués sur les prisonniers. Hier , il y a eu une émeute et 300 ont été passés par les armes; 57 se sont sauvés, mais 38 ont été repris. Il n’y a rien de plus dégoûtant que de voir ces
gens. Ils ont des figures impossibles et un cynisme révoltant ; il y en a de toutes les nations, et ce qui m’a fait assez de peine, c’est d’y trouver également un bon nombre de Belges. »
a Le correspondant de Y Echo, remarque à ce sujet la Liberté de Bruxelles, trouve tout étonnant que des gens qu’on couche dans la boue et en plein air, en en fusillant de temps en temps quelques centaines, n’aient pas la mine rose et fraîche d’un rédacteur de Y Echo reposé dans l’édredon. Et flétrir la mauvaise et triste mine de ces pauvres gens, voilà tout ce que cet odieux spectacle a inspiré au correspondant de YEcho (1). »
Dans son magnifique ouvrage, Lefrançais insère « quelques fragments du récit d’un typographe — anti- communard , comme on dit, — récit publié par le Gaulois , à l’imprimerie duquel cet ouvrier
(1) Au sujet de l’air hideux que les gens de Versailles trouvaient aux pauvres prisonniers, il est bon de rappeler comment on faisait pour leur donner cet air là : le marquis de Galiffet, lui, faisait fusiller, dans les colonnes qu’il conduisait à Versailles, tous les prisonniers âgés de plus de 40 ans, parce que, disait-il, ils avaient déjà vu Juin 48 ; et puis aussi pour alléger la marche. « La chaleur était étouffante, un soleil ardent grillait les prisonniers, qui n'avaient pas mangé depuis la veille. Epuisés de force, exténués, ils marquaient leur passage par leurs morts.... Lorsque la colonne approchait d’un village, il (Galiffet) faisait prendre le trot à ses cavaliers. Les fédérés étaient entraînés dans un tourbillon de poussière. Le visage en feu, ruisselant de sueur, imprégné de la poussière du chemin, les vêtements souillés de sang et de boue, ils présentaient un aspect horrible. — C’est ainsi qn’ont été réalisées les dépêches de M. Thiers aux départements sur les défenseurs de la Commune amenés prisonniers à Versailles : « Ils étaient hideux, » ou encore « Ils avaient des visages ignobles. »
travaillait : il est significatif et sans réplique. » — Je reproduis cet extrait, avec les commentaires et les notes de Lefrançais ; le voici :
. L’imprimerie (du Gaulois ) venait d’être envahie par les troupes de Versailles. Tous , nous croyions à la délivrance (1), mais notre vraie captivité devait commencer là. Sans nous entendre, les soldats nous poussèrent dans la rue et nous jetèrent pêle-mêle au milieu d’autres prisonniers qui passaient.
Je n’avais eu que le temps de prendre le petit dans mes bras et, tout en le portant (2), je suivis le flot au milieu duquel nous étions jetés. Il fallait obéir, car à tout ce que nous disions , on ne nous répondait que par la menace d’être fusillés sur-lechamp.
Cette menace n’était pas vaine, car on fit plusieurs exemples devant nos yeux.
Quand ce fut mon tour d’être interrogé (au parc Monceaux), on me conduisit devant un capitaine à qui je dis :
« — Je suis ouvrier coupeur dans une imprimerie et veuf depuis quelques mois, seul avec cet enfant. Je n’ai pas été de la garde nationale de la Commune, ni moi, ni mes quinze compagnons, à preuve que nous nous cachions et ne sortions plus de l’atelier. y>
L’officier ne répondit que par ce mot :
« — A Versailles ! »
(1) Il va sans dire que l’ouvrier qui parle ici entend par là être délivré de la Commune.
(2) L’enfant de cet ouvrier, âgé de dix ans , venait à l’instant de rejoindre son père à l’imprimerie, la mère étant morte depuis quelque temps, l’enfant n’avait osé rester seul à la maison.
En route, le commandant arrêta la colonne, car les obus pleuvaient.
« — Qu’on les fusille ici ! » crient les soldats ; ce ce n’est pas la peine de nous faire esquinter pour « cette vermine !.. . » Et nous avions plus peur des soldats qui criaient autour de nous que des boulets qui sifflaient tout près de nos têtes !
Enfin, un officier aperçoit l’enfant et en a pitié. Il s’adresse alors au père en ces termes :
« — Il est probable qu'en arrivant là-bas, vous serez tous fusillés , » dit-il; « il faut faire partir l’enfant (1). Et dépêchons, » ajoute l’officier, « une fois hors de Paris il ne sera plus temps . »
L’enfant se sépare donc de son père, ou plutôt il en est arraché en quelque sorte et renvoyé chez lui, livré à tous les terribles hasards dont il pouvait de nouveau devenir victime, au milieu de ces scènes de carnage (2).
Enfin, ces malheureux arrivent le soir à Satory, lieu désormais noté d’infamie par l’histoire.
Nous étions parqués dans un espace enserré. Il y avait devant nous des murs crénelés, et derrière ces murs, des soldats armés.
(1) Si l’on pouvait douter du parti pris de fusiller tous les prisonniers (afin de n’avoir point à les juger), cet aveu d’un officier nous paraît de nature à dissiper toute hésitation à cet égard.
(2) La fin du récit de cet ouvrier nous apprend que l’enfant échappa à tous ces dangers, et que son père, rendu à la liberté, le retrouva sain et sauf ; quelques soldats, moins féroces que leurs camarades, l’avaient rencontré et gardé au milieu d’eux.
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D’un autre côté, des mitrailleuses étaient braquées; je n’en avais jamais vu. Un voisin demanda ce que c’était ; un gendarme répondit en bâillant :
— Ça, c’est les moulins à café ! C’est avec ça que demain on nettoiera la place .
. Des gendarmes nous ordonnèrent de nous
coucher.
On obéit.
Ceux qui retardèrent tombèrent à leur toup, mais pour ne plus se relever ; on les avait fusillés . . .
La journée du lendemain se passa sans apporter aucun changement. Nous étions toujours couchés. Chaque fois qu’un de nous faisait mine de se lever, les balles sifflaient au-dessus de nos têtes !
Ce n’était rien alors : mais quand la nuit vint, une pluie abondante tomba et continua sans cesse.
En peu de temps, la terre fut détrempée ; la situation devenait insoutenable. Nos habits, qui nous avaient collé à la peau tout d’abord, s’étaient maintenant incrustés dans le sol : boue et hommes ne faisaieyit plus qu'un ! Les plus hardis tentèrent de se lever; mais à chaque mouvement, les meurtrières vomissaient du plomb , en même temps que les imprécations de soldats ivres; et les balles, lancées au hasard , frappaient « dans le tas, » comme avait dit l’officier . . . . .
Quand le jour se fit, le tableau qui s’offrit à nos yeux fut terrible : il y avait au milieu de ce tas de boue des taches de sang et des morts , des blessés sans secours; c’était horrible !
Un grand bruit me tira de ma torpeur. Il grandit et un autre bruit parut lui répondre. Bientôt je fis comme les autres : je regardai.
C’était un convoi de femmes et d'enfants qui s’avançait. Des enfants ! .
Elles avaient marché toute la nuit et la pluie, tombant par rafales, avait déchiré les tissus trop justes; beaucoup étaient presque nues jusqu’à la ceinture ; quant à leurs chaussures , la boue du chemin les avait dévorées : elles allaient nu-pieds. On les reconnaissait bien, celles-là : elles boitaient ! ...
Cela dura cinq fois vingt-quatre heures ; après quoi, appelé par ordre alphabétique, je comparus enfin devant un officier.
Je ne sais ce que je lui dis : je lui parlai du froid,
de la faim, de la pluie et de l’enfant, surtout .
Il me renvoya ; le lendemain, embarqué à bord d’un train de voiture à bestiaux, je roulai vingtdeux heures !
J’avais perdu tout sentiment du jour et de la nuit. Quand je sortis de là, je ne savais si le jour se levait ou si la nuit allait baisser .
Quatre mois de captivité (extrait du Gaulois du 21 septembre 1871).
« Nous avons scrupuleusement copié mot à mot le récit du Gaulois ; ajoute Lefrançais. — Sa terrible simplicité le dispense de toutes réflexions. » Le lecteur se souvient-il de 1’ Auréole que le Journal Officiel de Versailles annonçait autour de
chaque honnête homme, parmi les fédérés ? .
Celui-ci, qui n’était pas fédéré, qui avait toujours été pour Versailles, — en a-t-il moins souffert les férocités infligées par ses amis?
Un autre journal bourgeois, 1 e Bonhomme Nor-
mandj racontait ainsi le transfert des prisonniers dans les ports de mer :
De nombreux convois d’insurgés continuent à être dirigés sur nos ports de mer.
5,000 "environ de ces misérables sont arrivés à Cherbourg par les voies ferrées ; presque tous ont été placés sur les pontons ; à Brest, on en compte 10,000. Dix Conseils de guerre vont être installés à Cherbourg pour les juger.
Chaque train en contient 8Q0, conduits par une centaine de gardiens de la paix (anciens sergents de ville), armés de chassepots et de révolvers.
Rien de plus hideux à voir que ces dignes descendants des égorgeurs de 93 , entassés pêle-mêle au noynbre de 40, dans des wagons à bestiaux , sans sièges et sans autres jours que quelques trous larges comme des pièces de deux francs.
Les prisonniers sont presque tous tête nue et en bras de chemises ; quand, aux grandes stations, on ouvre la porte des wagons pour leur donner de l’air, ils regardent devant eux d’un œil terne et étonné ; quelques enfants , des vieillards et beaucoup d'étrangers sont mêlés à ce troupeau humain ; par-ci par-là, on remarque quelques individus assez bien vêtus ; leurs gilets ouverts laissent voir un linge fin qui n’a rien de commun avec les guenilles dont sont couverts la plupart des autres prisonniers ; ce sont évidemment des meneurs.
Le chef du convoi a pleine autorité sur les prisonniers ; à destination , il les doit morts ou vivants ; au moindre mouvement , au plus petit signe de rébellion , les mutins sont fusillés.
Les insurgés vont être dirigés vers la Nouvelle- Calédonie, par 20 transports contenant 1,000 hommes chacun. Les femmes seront embarquées à
part, et quatre de ces transports leur seront affectés.
Voici ce qui s’est passé sur la ligne de Paris à Brest, dans la nuit de jeudi à vendredi,
Un train d’insurgés avait dépassé à peine de 200 mètres la gare de La Ferté Bernard (Sarthe), quand des cris, de vociférations partirent de plusieurs wagons dans lesquels étaient entassés un certain nombre de ces misérables.
Le chef de l’escorte de police fit arrêter le convoi ; à l’ordre de faire silence, les prisonniers répondent par des invectives, des insultes, et l’on s’aperçoit que des tentatives sont faites pour briser les planches de leurs prisons.
Les agents descendent , se rangent sur la voie ... cinquante coups de revolvers retentissent , tirés à travers les trous à air ... Le signal est donné , et le train repart à toute vapeur , — laissant sur la voie une longue traînée de sang .
Arrêtons-nous ici. Ces quelques exemples doivent suffire pour donner l’ avant-goût des tortures que durent éprouver ces hommes, ce peuple que Pon traitait avec la dernière cruauté.... Du reste mille récits accumulés ne feraient encore que donner le plus léger aperçu de ces souffrances englouties dans un passé tout près de nous, — et qui se répètent toutes les minutes que nous vivons, nous, hommes libres, pour de malheureux frères captifs ; qui se répéteront pour chacun d’eux, et pour eux tous, jusqu’au jour de leur mort, sur ces odieux
pontons que les gais avocats de Versailles infligent en riant à des hommes !
Et l’humanité assiste impassible à ces férocités qu’exerce un vainqueur dénaturé ! La seule idée que des hommes, autrefois remplis de vie, d’espoir et de passion ; que des ouvriers, des travailleurs, qui venaient chaque soir auprès de leur couvée, le front content... sont aujourd’hui précipités dans ces nouveaux caveaux, qu’ils y gémissent et y gémiront en vain jusqu’au dernier soupir, — pour avoir aimé, rêvé et défendu la République ... . et que ces hommes se comptent par milliers, et qu’ils sont jeunes, vieux, et que leurs enfants, à Paris, meurent de faim, et que leurs femmes se consument dans les pleurs . ne suffit pas pour émou¬
voir ! A peine un cœur touché, pensée perdue au milieu des vagues d’égoïsme humain ! A peine un frisson d’horreur dans cette multitude qui ne pense qu’à manger, amasser des pièces d’or, déployer un luxe insolent, — et qui ne croit en Dieu que par peur imbécile delà mort ! — Oh ! c’est à désespérer à jamais du règne de la Justice !
Que vous étiez braves, pauvres Parisiens, vous tous qui, morts, victimes, prisonniers, avez souffert et souffrez pour le triomphe de l’idée — et combien votre pensée était noble, généreuse auprès de ces stupides ganaches qui vous ont égorgés ! . . . .
Il est des montagnes d’iniquités qu’aucun homme n’est assez grand pour concevoir. Cependant il s’est élevé une voix forte et sublime, du fond de toutes ces douleurs : celle de Victor Hugo. Dans une pièce intitulée : « A ceux qu'on foule aux pieds, » il tend la main à ces oubliés du monde vivant qui sont étreints par une loi anti-sociale, je veux dire par une société d’assassins !
En voici quelques vers, qui termineront ce chapitre :
Combien d’êtres humains frissonnent à cette heure.
Sur la mer qui sanglotte et sous le ciel qui pleure,
Devant l’escarpement hideux de l’inconnu !
Etre jeté là, triste, inquiet, tremblant, nu,
Chiffre quelconque au fond d’une foule livide,
Dans la brume, l’orage et les flots, dans le vide,
Pêle-mêle et tout seul, sans espoir, sans secours,
Ayant au cœur le fil brisé de ses amours !
Dire ; — « Où suis-je? On s’en va. Tout pâlit, tout se creuse, Tout meurt. Qu’est-ce que c’est que cette fuite affreuse? La terre disparaît, le monde disparaît.
Toute l’immensité devient une forêt.
Je suis de la nuée et de la cendre. On passe :
Personne ne va plus penser à moi. L’espace !
Le gouffre ! Où sont-ils ceux près de qui je dormais ! » — Se sentir oublié dans ia nuit pour jamais !
Devenir pour soi-même une espèce de songe!
Oh ! combien d’innocents, sous quelque vil mensonge
Et sous le châtiment féroce, stupéfaits !
— Quoi, disent-ils, ce ciel où je me réchauffais !
Je ne le verrai plus ! On me prend la patrie I Rendez-moi mon foyer, mon champ, mon industrie, Ma femme, mes enfants ! Rendez-moi la clarté ! Qu’ai-je donc fait pour être ainsi précipité Dans la tempête infâme et dans l’écume amère,
Et pour n’avoir plus droit à la France ma mère !
Victor Hugo. L'Année terrible .