CHAPITRE I
Vous m’avez si souvent questionné sur ma première campagne de l’Est, que je commencerai par vous en dire quelques mots, ou plutôt par vous donner un petit aperçu de l’internement des Français en Suisse, après la guerre désastreuse contre les Prussiens. C’est du reste là que je pris la résolution de venir à Paris, et pour ceux qui ignorent tout ce qui merconcerne, un rapide regard jeté sur les événements de l’hiver est nécessaire.
Que ceux de mes lecteurs qui ne connaissent pas mon origine apprennent donc que, natif de Billancourt-la-Chaumière, petit village de la Touraine, je fus appelé, avec les jeunes gens de la classe de 1870,
à m’enrégimenter pour défendre la Patrie. — Qu’ils sachent aussi que je laissais derrière moi en partant une vieille mère éplorée, une fiancée que j’adorais, et tout un passé auquel j’étais profondément attaché. Je n’avais que vingt ans : c’est l’âge où l’on rêve encore, mais c’est celui où l’on sait être généreux .
Je pris donc résolument le fusil, et me tins prêt à mourir pour défendre la France et la République. — J’assistai d’abord à la bataille d’Orléans, et à quelques engagements d’avant-postes, où je fus toujours préservé des dangers. Puis, lorsque notre corps d’armée fut dirigé vers l’est, sous le commandement de Bourbaki, je vins gagner une blessure à Villersexel.
Peu après, étant réduite aux abois, grâce à l’incurie de nos chefs, — notre armée, cernée, mitraillée, affamée, n’eut d’autre ressource que de traiter avec les Suisses, qui consentirent à nous recevoir chez eux, moyennant désarmement, pour nous éviter la honte d’un nouveau Sédan, et les douleurs d’une dure captivité en Prusse. Clinchant, qui avait succédé à Bourbaki dans le commandement (celui-ci avait jugé prudent de faire courir le bruit de son suicide par désespoir), signa, le 31 janvier 1871, le traité avec Herzog, général en chef des troupes suisses qui gardaient leur frontière.
Naturellement, nous, soldats, après les souf-
frances que nous avions endurées dans notre déplorable pampagne, n’étions pas fâchés de n’avoir plus à nous battre, ou plutôt à nous laisser tuer sans résultat. Nous étions du reste si découragés, si abattus, si exténués, qu’il eût été impossible de rien faire avec nous, en admettant que les positions stratégiques n eussent pas été tournées. — Ce fut donc sans violence que nous déposâmes nos armes aux Verrières, à mesure que nous passions la frontière suisse. Nous sentions trop que nous allions
chez des amis pour être humiliés d’un tel acte .
La suite justifia notre confiance : nous séjournâmes en hôtes et non en prisonniers dans ce beau et libre pays que l’on appelle l’Helvétie.
La misère cependant était immense. Et le sauvetage ne put se faife en un jour, comme vous pensez. La retraite de l’armée dut s’effectuer en combattant toujours sur ses derrières ; et sans le fort de Joux, hardiment placé dans les gorges du Jura, près de Pontarlier, qui nous protégea vaillamment,
— je doute que nous eussions pu atteindre la Suisse sans de nouveaux désastres.
Les larmes me reviennent aux yeux quand je songe à l’accueil fraternel qui nous attendait en Suisse. Aucun de nous, j’en suis sûr, n’oubliera la reconnaissance que l’on doit à ces braves voisins.
— Pour vous en rendre compte, songez à ceci : 85,000 hommes, n’ayant mangé depuis trois se-
maines que des biscuits, et ayant ce temps durant campé dans la neige ; 85,000 hommes mourants de fatigue, de misère et de froid ; les uns blessés, les autres malades de la fièvre; tous incapables de
se sauver désormais eux-mêmes . arrivent pêle-
mêle, poursuivis par la mitraille et par la mort. Ils se jettent comme un torrent dans ce pays qui leur est ouvert, et qui les protège. — Toutes les portes s’ouvrent, tous les bras leur sont tendus. Il n’est pas de ménage qui ne multiplie ses soins et ses secours. Les vivres viennent de toutes parts. On vide les greniers et les granges, les jardins, les caves.
Naturellement, les petites localités qui eurent la première détresse à soulager n’y purent suffire comme on l’eût fait pour un nombre moins considérable d’infortunés. Tout s’était si vite passé que les convois de vivres et de fourrages venant de l’intérieur de la Suisse ne purent guère être utilisés qu’à Neuchâtel-ville, le lendemain et les jours suivants.
Mais au moins les hommes ne moururent plus de faim, et puisèrent dès la première heure quelque force pour atteindre de nouveaux asiles , pour faire la place aussi à ceux qui étaient derrière, arrivés de fraîche date, et poussés comme les premiers l’avaient été par le danger et par le besoin.
Tout servit à la distribution la plus rapide des réfugiés français. Les chemins de fer marchaient
sans cesse, faisant double voyage, et toujours encombrés; ils parèrent au plus pressé, transportant les malades et les ambulances, ramenant des vivres. — On peut dire véritablement que pendant une semaine le peuple suisse tout entier fut debout pour sauver des milliers d’hommes. Dans les villages les plus reculés, il n’est pas jusqu’aux enfants qui s’occupèrent à faire de la charpie pour les blessés, tandis que les femmes cousaient des chemises et tricotaient des bas.
Une petite partie de l’armée française pénétra dans le canton de Yaud par Sainte-Croix, — mais presque tous les réfugiés suivirent le Val-de-Travers et arrivèrent dans le vignoble neucliâtelois, où une seconde étape et de nouveaux amis les attendaient. Quoique toutes les maisons, tous les corridors, tous les hangards fussent utilisés, là où le défilé était plus nombreux, il fallut coucher par ce "aines et même par milliers sur la neige.... encore une fois ! Mais arrivés à Neuchâtel, on faisait face àHout. La ville ayant des ressources importantes, il y eut des locaux destinés spécialement aux convois qui arrivaient pendant le jour. La population tout entière était dans les rues pour les recevoir et les restaurer. Toutes les cheminées fumaient. On cuisait en permanence. Les grandes dames se faisaient un honneur d’accourir en personne, avec de vastes soupières fumantes, et des paniers bien garnis. Les
petits garçons circulaient dans les colonnes de réfugiés, distribuant des cigares, et tout ce que l’on pensait nous être un présent agréable et utile.
Puis, après deux repas copieux et une nuit rationnelle, au sec et pas trop sur la dure, les convois partaient le lendemain matin pour leurs destinations diverses, dans l’intérieur de la Suisse, où la même sympathie et le même empressement généreux se renouvelaient sans cesse. — Ainsi de suite jusqu’à ce que l’armée entière eût passé, ce qui dura plus de huit jours, en comptant les nombreux traînards et les cavaliers, formant l’arrière-garde.
En outre des locaux affectés au logement des soldats (les magnifiques collèges de la ville), il y avait deux ambulances qui devaient rester à Neuchâtel jusqu’à la fin. L’une et l’autre étaient de vastes salles, où le dévouement et l’amitié adoucirent nos misères, pansèrent nos blessures, et nous firent reprendre racine à la vie. — Des Comités siégeaient, distribuant l’abondance et les soins médicaux. — Rien en un mot, rien de ce qui fut possible ne fut oublié. L’admirable élan du peuple suisse est un de ces chefs-d’œuvre du cœur dont une population saine est seule capable. Grâce à •■.es secours sans nombre, incessants et fraternels, la ie de plusieurs milliers d’hommes fut sauvée; j’aune à croire que, de plus, le spectacle vivifiant d’un tel pays fut pour mes compatriotes, si ignorants et si
misérables, un salutaire exemple, qui aura posé de bons germes dans leurs têtes incultes, lesquels germes, un jour ou l’autre, porteront quelques fruits.
Je pourrais m’étendre indéfiniment sur cette touchante hospitalité, mais il me tarde d’aborder un sujet bien autrement poignant, pour vous et pour moi, et le cadre de ce volume m’oblige à compter mes pages.
Ainsi je laisserai nos régiments dispersés dans les cantons suisses, relevant leur santé physique et morale, pendant que les événements s’accomplissaient en France, et que la guerre entrait dans sa dernière période.
Je citerai pourtant encore un trait qui caractérisera bien l’épouvantable misère dont souffrit notre pauvre armée de l’Est. — Dans le trajet des frontières à la ville de Neuchâtel, nos chevaux, véritables squelettes qui faisaient mal à voir, tombèrent par centaines. A peine purent-ils être utilisés à traîner nos deux ou trois cents canons de bronze à Colombier (lieu de casernement suisse, à environ cinq lieues de la frontière française), où l’autorité militaire fédérale établit un parc d’artillerie avec nos pièces. Nos chevaux, dis-je, — arrivés à Neuchâtel, où ils trouvèrent place sur la grande promenade publique, — rongèrent les arbres et les barrières auxquels ils étaient attachés , tant leur dénûment était extrême. En vain on s'efforçait de
faire venir du fourrage. Il était si rare et nos chevaux étaient si nombreux (8,000 à peu près passèrent la frontière), — que ces pauvres bêtes épuisées conservèrent quelque temps les habitudes qu’elles avaient contractées dans les bivouacs : rongeant jusqu’aux essieux des voitures!
Mais je retire mes yeux de ces tableaux navrants. Je vais aborder d’autres souvenirs, dans lesquels la joie n’est pas d’abord proscrite.