CHAPITRE IL
Cependant la guerre touchait à sa fin. Paris, indignement trahi par le gouvernement qui s’intitulait « de la défense nationale, » et surtout par le commandant en chef, le général du plan... Trochu, venait de capituler.
La France, remise aux mains tremblantes d’une assemblée de vieillards séniles, signait à la fois sa honte et sa défaite. L’Alsace et la Lorraine souffraient ce supplice nouveau, de ne pouvoir plus croire à cette patrie qu’elles aimaient, — et de devoir mépriser cette France, leur mère, qui ne voulait pas souffrir plus longtemps pour sauver ses enfants.
Les événements se succédèrent avec rapidité : la paix conclue, le traité validé, on put songer au rapatriement de l’armée de l’Est, internée en Suisse.
Déjà nous entrevoyions le jour où, le cœur palpitant de bonheur, nous serrerions dans nos bras la vieille mère, et reprendrions notre place au foyer. — Moi, je ne songeais plus qu’à Lucette (c’était le nom de ma fiancée) ; je ne pouvais plus m’endormir, tant la pensée de mon prochain bonheur me tournait la tête... J’étais bien loin de supposer tout ce qui se passerait encore, et combien étaient illusoires nos plus douces espérances !...
De Paris, il arrivait toujours des nouvelles de troubles. Les dépêches relatant les faits et gestes de l’opinion publique étaient singulièrement confuses et contradictoires. On sentait que c’était la parole officielle, qui cachait tout un ordre d’idées et de sentiments contraires près d’éclore. — Le 18 mars l’affaire éclata enfin.
On nous parlait toujours dans les journaux des canons de Montmartre, sans que nous pussions comprendre ce que c’était. À lire les correspondances, un jour, tout s’était bien passé, et r entente la plus cordiale existait entre le peuple et le gouvernement. — Puis le lendemain tout était encore à faire, et l’horizon était gros de nuages.
La vérité est que la garde nationale, qui avait réussi à conserver au peuple les canons lui appartenant (souscriptions patriotiques) ; qui n'avait pas voulu se laisser désarmer par les Prussiens, ne voulait pas davantage se laisser désarmer par les
royalistes. Quand je dis «royalistes,» c’est qu’il était manifeste que ceux qui voulaient le désarmement de la garde nationale préparaient la chute de la République : Histoire d’un an ou deux de comédie parlementaire. Or, la comédie n’était pas possible tant que des hommes sérieux avaient encore le droit de parler, et le pouvoir d’agir. Voilà pourquoi à tout prix il fallait les faire taire. — Un peu d’habileté et on écrasait à la fois la force militaire appuyant l’idée, — et tout ce qu’avait d’ardent et de généreux le parti révolutionnaire.
La garde nationale était une garantie contre la confiscation traditionnelle de la République. Elle opposait aux soldats d’un César, passant le Rubicon,, des citoyens décidés à défendre leurs droits. Avant tout, il fallait donc éloigner cette incommode populace, qui n’avait pas le moins du monde l’air de rêver une nouvelle servitude. La désarmer d’un seul coup, — impossible ! On s’y prit autrement. — Couper la tète d’abord, désarmer Paris, et le gros du danger sera loin. On aurait bieniôt raison ensuite de cette molle province, bonné tout au plus à voter des plats de 7,Uü0,()00 de « oui » à monsieur Plébiscite, futur seigneur de Sédan. Mais, même pour Lire rentrer dans les épaules les pensées qui bouillonnaient dans les chaudes cervelles parisiennes, — quelle drogue il fallait employer !
. Les pharmaciens consultés, les apothicai-
res-sorciers entendus, les oracles de l’Apocalypse combinés avec les découvertes de Merlin et l’approvisionnement des arsenaux, — on leva le rideau, et l’opération commença.
Encadrés de mots sonores, cachés sous le masque d’un appel à la concorde, les futurs massacreurs de Mai et de Juin lancèrent le décret ordonnant la remise des canons.
Vous voyez cela d’ici : Quand les canons auro t la gueule dirigée sur les quartiers populaires, au lieu de les défendre, on pourra passer au second acte.
Mais Paris voyait jour. La garde nationale avait pris ses précautions. Ses canons étaient gardés sur la butte Montmartre, et mieux même qu’il ne le semblait. Quand l’armée vint tenter l’assaut des buttes, dans la nuit du 17 au 18, l’éveil fut aussitôt donné, et au lieu d’emmener les canons qu’ils avaient conquis, les soldats levèrent la crosse en Pair et fraternisèrent avec le peuple. Il n’y eut de tueurs ce jour-là que les sergents de ville déguisés, et de tués que leurs victimes, parmi lesquelles on peut compter, — puisque o’était la vengeance sommaire de la foule irritée, — les généraux Lecomte et Clément Thomas. — Pourquoi fallait-il que ces mêmes soldats qui refusèrent de massacrer des frères, revinssent deux mois plus tard, changés en bêtes féroces? Pourquoi aussi Paris ne sut-il pas profiter de sa victoire morale sur l’armée de l’obéissance
passive? — Avec une mesure énergique, on arrêtait les soldats dans Paris : ceux-ci ne demandaient que cette douce violence. Un régime abrutissant ne les aurait pas poussés depuis à combattre et à tuer la ville qui demandait leur propre émancipation.
Quoiqu’il en soit, au 18 mars, le gouvernement provocateur fut battu de toutes façons, malgré ses appels hypocrites à la garde nationale, à l’armée, à la population. Il battit en retraite au plus vite, — de même que Vinoy, chef militaire, pris de panique, galopait à toute vitesse, le dos tourné à l’ennemi qu’il voulait vaincre, et ne songeant pas même à ramasser le képi qui tombait de sa tête, place Pigalle.
L’exécution des généraux Lecomte et Clément Thomas fut regrettable assurément, et fit beaucoup de tort à la cause communale par le parti qu’en surent tirer les rétrogrades amis deY ordre. — Mais enfin on ne peut rendre responsable une cause entière d’un acte spontané de la foule. D’ailleurs, qu’est-ce que cette goutte, à côté des ruisseaux de sang qui couleront plus tard dans Paris? .
Le parti de la Révolution demeurait donc victorieux ; par sa fuite le parti du sabre laissait dans la joie une population héroïque et trompée longtemps. Paris délivré allait s’organiser pour conserver sa liberté et tenter d’acheter de son sang celle du monde.