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CHAPITRE VIII

J’ai fini l’histoire du Peuple.

Il est presque puéril de revenir en arrière. Cependant j’aurais à terminer l’histoire intime de Lucette et de Joseph, à raconter ce qui s’était passé à la Croix-Rouge et au boulevard Malesherbes durant ces jours épouvantables. — Après avoir essayé de le faire dans ses détails, je prends le parti de passer rapidement sur ces épisodes. Je n’insérerai donc ici que les chapitres essentiels, et qui peuvent compléter l’aperçu général du livre.

Transportons la scène; après la rue, décrivons l’intérieur (I) : — (Pour l’intelligence du récit, je crois devoir avertir le lecteur que, le mardi 23 mai,

(1) Les chapitres supprimés paraîtront plus tard dans un petit travail intitulé « Affqire de la Croix-Rouge. »

je rentrais dans mon hôtel, situé précisément h la Croix-Rouge, au-dessus des barricades où j’avais combattu jusqu’alors).

Après avoir repris quelque force, donné les soins nécessaires à mon état, et longuement causé avec les habitants de mon hôtel, qui m’accablèrent de questions (ils avaient été absolument privés de toute communication avec le dehors depuis près de deux jours que la Croix-Rouge était transformée en place forte assiégée), — je montai dans ma chambre, que je ne revis pas sans une grande émotion. Tout avait tant changé depuis que j’en étais sorti ! La réalité froide et sanglante avait fait tomber le zèle exubérant ; l’épuisement du corps , l’enthousiasme du cœur. — Je rouvris mon secrétaire, et repassai différents papiers qui y étaient serrés, comme pour éloigner de ma pensée les scènes désolées que j’avais vues en si grand nombre. Lucette, que le bruit de la bataille, le devoir du citoyen, la résolution de mourir avait éloignée jusqu’alors de mes préoccupations, vint m’accabler d’inquiétude. Que pouvaitelle faire en ce moment, la pauvre enfant?... Je serais ^llé la rejoindre si je n’avais su qu’il était absolument impossible de circuler. D’un autre côté, je sentais que mon rôle n’était pas fini et qu’il me faudrait retourner bientôt au poste que ma conscience m’avait donné .

Une canonnade épouvantable tonnait dans ce moment sous l’hôtel. Le bruit de vitres qui s’effondrent suivait chaque coup. Puis un sinistre silence . O désolation ! La mort planait sur les

toits, partout. Là où hier encore les oiseaux circulaient en chantant, c’était la balle assassine qui croisait l’air dans tous les sens .

Je m’étais couché sur mon sopha, le bras enveloppé d’un linge (j’avais eu le bras gauche meurtri par la chute de deux pavés tombés de la barricade rue de Grenelle, au moment où j’étais baissé pour emplir un sac de sable); et, quoique souffrant, j’étais tout aux bruits du dehors. Je me demandais ce que faisaient mes amis dans l’instant; s’il y avait de nouvelles victimes ; lesquels peut-être étaient morts, blessés?... Puis je comparais en moi-même la différence des impressions : plus sinistres dans l’intérieur d’une maison, où elles sont plus réfléchies, que dans l’action elle-même.

De temps en temps, je me relevais et allais soulever le rideau de ma fenêtre, au risque d’attirer et de recevoir le trait meurtrier. (Le lecteur se souvient peut-être qu’il était absolument défendu de se montrer aux fenêtres, sous peine d’être mis en joue : les coups de feu que les agents de Versailles faisaient partir, on ne savait pas toujours d'où, exigeaient impérieusement cette précaution ; voir au

chap. 2 de cette dernière partie.) En bas, héroïquement adossés aux barricades, appuyés sur leurs carabines, les soldats de l’idée veillaient. Le carrefour était de plus en plus tumultueux. De nouveaux détachements, paraît-il, étaient arrivés. Les hommes gesticulaient avec passion. Des femmes, frémissantes d’enthousiasme, débouchaient de la rue du Four-Saint-Germain. Je regrettai de ne plus être au milieu d’elles; il me semblait que seulement alors commençait la période véritablement populaire de la défense : celle où l’on sourit à la mort au milieu de frères qui pensent et sentent comme vous!...

Que de belles scènes je vis alors :

Le plus petit coup d’œil jeté ainsi sur ces tableaux vivants, où le pittoresque atteint des proportions sublimes, produisait sur moi un effet singulier. — Et quand je songe aujourd’hui à ces tableaux si riches, que tant de gens n’ont pas vu, jè maudis mon impuissance à les rendre ! . .

Je retournais m’asseoir, et, la tête inclinée sur un coussin, — je laissais errer mes pensées; je plongeais mon regard dans l’espace du passé et dans celui de l’avenir. Je me disais que l’heure était suprême, que les grandes choses qu’il m’était donné de voir étaient grandes entre celles d’un siècle, que c’étaient deux mondes aux prises qui faisaient retentir ces roulements épouvantables du tonnerre, et qui se livraient cet effroyable combat de Titans.

— Je songeais à l’histoire du monde, et à ceux qui, dans dix ans, dans cent ans, liraient celle qui se passait là, dans la rue, à l’instant, à vingt pieds plus bas .

Puis je me relevais encore, allais jeter un regard profond sur mes frères qui combattaient toujours, les plaignant et les admirant. — Plusieurs fois je voulus redescendre, pour aller mourir, rempli d’un soudain enthousiasme, mais mes forces ne me permirent pas d’exécuter ce voeu....

. Parfois j’enviais les paisibles habitants des

campagnes, reposant à l’aise et à l’abri, tandis qu’un peuple en armes s’égorgeait ici près. — Mais bientôt, me méprisant moi-même, je me disais, comme pour me pénétrer mieux de l’idée : « Je puis mourir, je mourrai probablement d’ici à quelques heures, mais j’aurai vécu des jours émus, j’aurai été un homme, j’aurai été quelques instants un utile ouvrier de l’Avenir ! »

A plusieurs reprises, des balles entrèrent dans ma chambre, traversant une de mes fenêtres, presque toujours au même endroit, mais je n’y faisais pas attention. Je suivais le niel dessiné sur la tapisserie, laissant reprendre leur cours à mes rêves sans fin , qu’alimentait le fracas des canons . . .

La nuit s’approchait: ce devait être la dernière

pour la Croix-Rouge ; — à demain le réveil terrible !

L’inquiétude cependant augmentait de toute la tristesse des yeux. — Tant que le soleil avait lui, on éprouvait je ne sais quelle âpre volupté à contempler des scènes qu’aucun théâtre n'aurait pu donner et à se sentir vivre dans de pareils et si suprêmes moments . Parfois même un moineau ef¬

faré s’était pris à voltiger sur ma croisée, poussant son petit cri pour s’encourager à la vie, — et ce contraste de l'extrême faiblesse avec la formidable bataille des démons conjurés, faisait tressaillir d’une secrète joie. — Oui, j’ai joui comme un impie dans la désolation, et pendant que bien près les hommes tombaient, râlant, les membres agités par l’agonie, .... j’ai pu sourire d’un infernal ou d’un sublime sourire. — Qui dira, insondables souvenirs, ces heures éternelles qui étaient une négation de la vie ; ces heures où la Mort, se jouant, fauchait les hommes nombreux comme des épis ; ces heures de haine, telles que les Enfers ne peuvent en avoir, et que Dante n’eût pas pu inventer ! — Un songe fantastique : en est-il auprès de ces créations démesurées de la réalité ? .

. Mais à mesure que les teintes sombres couvraient le champ de carnage et envahissaient les maisons, les coeurs se serraient d’une étrange angoisse. On sentait le dénouement venir. La fin d’un monde. — Quelles horreurs plus horribles encore

suivraient? . De toutes ces maisons restera-t-il

dans un jour pierre sur pierre? De Paris y aura-t-il seulement des ruines? Où serons-nous, poussières

qui remuons encore? . Dispersées par le vent!

. — Tout était permis à la pensée, mise en regard avec le génie de la destruction accomplissant tant de merveilles .

Comme les autres, je ne pouvais me soustraire à ces pensées sinistres. Lequel donc aurait pu rester froid en pareil lieu ? — Seulement j’avoue que mon angoisse était composée de douleur et de rage. Je commençais à craindre que Paris ne se défendît pas comme nous l’avions tant espéré : jusqu’à la mort. Passant ma main valide sur mon front, je me disais : Joseph ! tu respires encore l’air de la Liberté, mais il est perforé déjà des miasmes de la mort. L’infect approche. La noire Tyrannie va écraser ces hommes qui meurent héros ; elle plante le poignard à l’idée généreuse. L’avenir s’écroule encore une fois sous les coups du passé ! . .

— Il faisait nuit noire, et pas une lumière ne brillait encore dans l’hôtel. Les détonations sinistres ne discontinuaient plus: fracas inouï! La maison tremblait comme une feuille. Des courants d’air partout. Plus une vitre aux fenêtres. Les planchers jonchés de débris. Une forte odeur de poudre et de fumée. Des piqûres dans l’air. Des montagnes pesant sur

les têtes. Des abîmes s’ouvrant sous les pieds. — Dans le cœur, un néant. Où aller ? Que faire? Que croire? Qu’espérer? . Une insurmontable las¬

situde m’étreignait, je me sentais mourir. Je ne souffrais plus, mais j’étais abruti.

Tout d’un coup une image passa devant mes yeux : celle de Lucette. — Cette image me fit tressaillir si violemment qu’elle secoua la torpeur de mon esprit, et réveilla en lui de l’énergie. Je me mis à parcourir la chambre à grands pas, oppressé et gémissant. Songeant à la situation terrible, l’idée me vint enfin que de pauvres femmes, dans le bas de l’hôtel, devaient souffrir aussi, et qu’elles n’avaient pas d’autres protecteurs que moi. (J’ai négligé de dire jusqu’ici qu’en effet, sur dix-huit personnes que nous étions, il n’y avait que trois hommes, dont l’un était blessé par un éclat d’obus.) Je me dis aussi que Lucette là-bas trouverait quelque ami pour la protéger, si elle passait par une situation analogue à la nôtre, ce qui n’était heureusement pa^ probable. — Et, quoique péniblement, je descendis .

Je trouvai tout le monde dans un état d’accablement impossible à décrire. Les chambres de l’hôtel n’étant plus sûres, les habitants étaient échelonnés sur l’escalier, dans des poses dont le désespoir seul peut donner l’idée. J’eus une peine infinie à.

ranimer et à donner quelque consolation à ces pauvres femmes qui pleuraient, elles, les faibles et douces créatures, toutes absorbées dans leurs souffrances. — Je venais de songer pour elles à un asile : Aux caves. La maison en effet menaçait de s’écrouler, et il était absolument impossible d’en sortir. (La porte d’entrée, rue de Grenelle, était sur la ligne de tir, en dehors de la barricade, et par conséquent entre deux feux ; outre que l’on eût été embarrassé de trouver un endroit tranquille, faire sortir quinze femmes dans le moment dont je parle, c’était les exposer toutes à la mort ; c’était vraisemblablement en sacrifier la moitié...) De plus, rester dans ces chambres désolées une nuit encore, c’était consentir à ce que plusieurs ne se réveillassent pas; — tandis que les câves, protégées par une épaisse couche de terre et de solides constructions, isoleraient au moins du bruit, sinon du danger.

Quand j’eus réussis à faire comprendre mon idée, ce fut pour tout le monde une énergie fébrile. Moimême, paralytique de mon bras gauche, je sus soulever des fardeaux, transporter des lits, et diriger tout un déménagement. Les matelas et mille objets divers étaient descendus avec une prestesse merveilleuse. Nous marchions sur la pointe du pied pour que les sentinelles de la rue ne tirent point sur nous par les volets enfoncés, croyant à une in-

vasion détournée d’ennemis... Ainsi nous passions dans la nuit, comme des fantômes ou comme des larrons. Nous descendions vivants dans un sépulcre, au bruit des tonnerres déchaînés !

... Au bas des escaliers qui conduisaient aux étages, et avant de s’engouffrer dans ceux qui nous menaient à l’asile, — je crois l’avoir dit, — un espace était ouvert sur la rue. La mitraille avait enfoncé des vitrines et des cloisons. Dans ce trou noir béant, on apercevait par éclairs flotter les débris d’un drapeau rouge fiché sur un tas de pavés, et la gueule d’un canon passant la barricade, — à

quelques pas de nous. De temps en temps, cette gueule s’illuminait soudain, crachant le tonnere et la mort. Une longue plainte venait gémir par l’ouverture, s’engouffrait dans les étages, et montait jusqu’au toit de notre demeure .......

Tandis que nous descendions ainsi notre second et dernier voyage, (tout le monde était à peu près en bas) le sort voulut que deux coups de canon partissent en même temps : détonation double qui multiplia l’effroyable, si c’était cependant possible. Une des jeunes filles, chargée de literies, était précisément en face : elle vit l’éclair, poussa un cri d’effroi suprême, et tomba... Pour son bonheur je la précédais de trois marches. Je la reçus dans mes bras et l’entraînai dans les profondeurs de la cave.

Sa mère était là, demi-folle de terreur, incapable

d’agir. — Je déposai mon précieux fardeau sur une paillasse .

Quand nous réussîmes à rappeler la jeune fille à la vie, — un silence complet régnait autour de nous. Le combat semblait arrêté. De loin en loin

seulement, un coup sec de mousqueterie . Cette

trêve, c’était un soulagement ineffable pour ces pauvres natures brisées, affaissées près de moi. Leurs yeux retrouvaient des rayonnements. Et sous leurs joues humides, plus blanches que du marbre,

on voyait tressaillir une vie prête à renaître .

Qu’elles étaient belles alors, toutes ces pâles jeunes filles !

... La cave présentait le spectacle le plus pittoresque que l’on puisse rêver dans les rêves d’école buissonnière. Robinson, naufrage, danger, émotion, poésie bohème, — tout était là. Une voûte spacieuse. Vingt matelas à terre. Des coussins. Des duvets. — Contre le mur, un vaste bouteiller. Sur le bouteiller, un flambeau... Dans les fonds mystérieux du cachot, des reflets admirables, des clairsobscurs éblouissants... De ci, de là, une pose nonchalante, un cou blanc incliné, une tête accablée. De beaux cheveux flottants. De doux regards qui

transportaient aux nues. Des regards d’anges... sous l’enfer. De l’émotion plein l’air. Du soulagement plein la poitrine. Presque du bonheur dans cette halte au milieu des tempêtes, sur ces visages où avait grondé si longtemps l’épouvante.

... Il me parut bien beau, le semblant de repas que nous prîmes alors, sous notre tente ; bien bon, notre riz froid que le vin réchauffait. — Un bivouac d’amour improvisé. Derrière nous, c’était la haine et la fatigue. Autour de nous, dedans nous, c’était la joie et le repos. — J’aimais tous mes voisins. Nous nous aimions tous, et nous nous le disions des yeux, dans cet instant .

...Peu à peu les yeux se fermèrent J’avais

placé mon matelas au travers de la porte de la première cave. A côté était mon fusil, prêt à protéger les faibles êtres qui étaient sous ma garde. — Le garçon de l’hôtel s’étendit près de moi, tandis que mon camarade (celui qui était blessé d’un éclat d’obus) reposait tout au fond, sur la couche la plus tendre.

Je m’endormis moi-même bientôt, — j’étais rendu. Des pensées, il faut le dire.... il n’y en avait plus en moi quand mes paupières tombèrent et se vissèrent aux cavités des joues .

— Au-dessus de nous, à quinze pieds.... l’escalier

tournait, puis le corridor, — puis la rue noire, sinistre, lugubre - La porte extérieure enfoncée. . .

. De temps en temps une balle vigilante passait encore, déchirant la nuit.

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