CHAPITRE III
Une allégresse générale régnait à Paris. Le 19 mars, quel beau réveil ! La délivrance est accomplie sans bataille ! L’ère de la souffrance et de la honte est oubliée ! — Les bataillons des faubourgs descendent. L’Hôtel -de -Ville est occupé, et le Comité central de la garde nationale dispose tout pour les élections prochaines.
Les journaux croient comme tout le monde à la victoire définitive de la Liberté. Le Vengeur s’écrie dans son enthousiasme: «La France du peuple date du 18 mars, ère nouvelle comme son drapeau. La France de la noblesse est morte en 89 avec le drapeau blanc ! La France bourgeoise est morte en 71 avec le drapeau tricolore. Plus de castes, plus de classes ! — La France du droit, la France du devoir, la France du travail, la France du peuple, la France de tous commence, jeune, neuve, vive,
ardente, comme son drapeau écarlate... la chair à canon de Bonaparte, la vile multitude de Thiers, la tourbe de Favre, la barbarie enfin, c’est-à-dire la réserve, le renouveau, le peuple réno\ ,eur et réparateur des vieilles F rances. »
Le Cri du Peuple , lui, s’écrie: «Mourez en paix, gens de Versailles. Les bourdons ne sonnent plus le tocsin de Juin, ils sonnent l’affranchissement communal de la France, et la France, pour courir dans les bras de Paris, a déjà sauté par dessus le mannequin usé de l’ordre, habillé en spectre de Banco, que vous avez inutilement jetèf dans les jambes de la Révolution. »
La Commune fut nommée le 26, proclamée le
28 mars, à l’Hôtel-de-Ville et reçut le lendemain
29 mars, dans sa première séance, la remise solennelle des pouvoirs du Comité central, qui avait ainsi pendant dix jours veillé à tous les intérêts, protégé la Cité, préparé les élections, permis enfin au peuple d’affirmer sa souveraineté de la façon qu’il l’entendrait.
Je n’étais pas encore à Paris ce jour-là, permettez-moi donc de le peindre par la plume colorée de Jules Vallès, qui dans le Cri du Peuple du 29 mars, faisait le tableau le plus magnifique de Paris et du peuple affranchi :
« Les élections sont faites.
« L’acte de souveraineté populaire s’est accompli
dans une ville hérissée d’hommes en armes, toute luisante de baïonnettes, et meurtrie parla roue des canons.
« Au milieu de cet attirail guerrier, elle a voté, sereine et menaçante, — déposant ses boulets dans l’urne. Mais il n’y a pas eu, à travers ces haies de sentinelles, dans ce camp debout autour d’un drapeau rouge, il n’y a pas eu une blessure faite à la liberté, pas une !
« Voilà huit jours que cette minorité de pillards et d’assassins tient Paris sous sa crosse !
« Qui a-t-elle souffleté, cette crosse ?
«A-t-elle écrasé une tête? enfoncé un volet?
(( Répondez, scélérats ; répondez, imbéciles !
« Vous vouliez mettre la République sur une civière; nous l’avons, nous, portée sur un pavois. Ce qui devait être une bataille a été une fête.
(( Il ne tient qu’à nous, que tous les jours d’enfantement social aient cette grandeur et cette joie, — ■ à nous — et à vous — qui n’allez pas nous obliger, n’est-ce pas, à battre la charge sur nos tambours !
(( Et dès demain, on va voir à l’œuvre ces calomniés et ces blessés qui composent la liste triomphante, toute pleine de noms obscurs, — comme l’Assemblée du tiers-état était pleine d’hommes qui firent ce que le monde appelle la Révolution française. »
Dès la première séance, la Commune se divisa
en dix commissions : exécutive, des finances, militaire, de la justice, de sûreté générale, des subsistances, du travail, industrie et échange, des relations extérieures, des services publics, enfin de l’enseignement. — La première proclamation de la Commune fut adoptée également dans la première séance. (Si le cadre de ce volume le permettait, je donnerais le discours du citoyen Beslay, ainsi que les magnifiques peintures que l’on trouve de ces journées dans le Journal officiel et ailleurs).
Voici cette première proclamation :
Citoyens,
Votre Commune est constituée.
Le vote du 26 mars a sanctionné la République victorieuse.
Un pouvoir lâchement agresseur vous avait pris à la gorge : vous avez, dans votre légitime défense, repoussé de vos murs le gouvernement qui voulait vous déshonorer en vous imnosant un roi.
Aujourd’hui, les criminel. , que vous n’avez pas même voulu poursuivre, abusent de votre magnanimité pour organiser aux portes mêmes de la cité un foyer de conspiration monarchique. Us invoquent la guerre civile : ils mettent en œuvre toutes les corruptions ; ils acceptent toutes les complicités ; ils ont osé mendier jusqu’à l’appui de l’étranger. *
Nous en appelons, de ces menées exécrables, au jugement de la France et du monde.
Citoyens,
Vous venez de vous donner des institutions qui défient toutes les tentatives.
Vous êtes maîtres de vos destinées. Forte de votre appui, la représentation que vous venez d’établir va réparer les désastres causés par le pouvoir déchu : l’industrie compromise, le travail suspendu, les transactions commerciales paralysées vont recevoir une impulsion vigoureuse.
Dès aujourd’hui, la décision attendue sur les loyers ;
Demain, celle des échéances ;
Tous les services publics rétablis et simplifiés ;
La garde nationale, désormais seule force armée de la cité, réorganisée sans délai ;
Tels seront nos premiers actes.
Les élus du peuple ne lui demandent, pour assurer le triomphe de la République, que de les soutenir de sa confiance.
Quant à eux, ils feront leur devoir.
La Commune de Paris.
L’histoire dira s’ils ont fait leur devoir, ces hommes de la Commune; il ne m’appartient pas d’en décider. Toutefois je déplore que leurs excellentes intentions n’aient pas été plus énergiquement poursuivies. Je crois que si des hommes plus capables encore eussent été à la tête du mouvement populaire, il aurait pu en effet triompher. Au lieu de cela, on parla beaucoup, on fit de magnifiques discours, on s’oublia à respirer l’air pur de la délivrance, — sans voir que l’ennern# conspirait pour reprendre ses privilèges. Il sera trop tard d’ouvrir les yeux quand la défaite sera certaine: l’aciion au premier jour eût entraîné la France ; c’en était fait peut-être à jamais des iniquités sociales!
La Commune était assez diversement composée. Sur les 92 élus des 20 arrondissements de Paris, le parti des clubs, le parti révolutionnaire radical avait la majorité. C'est dans ce parti que l’on choisira les membres du futur Comité de salut public. Le parti hlanquiste n'était pas nombreux, mais il se rattachait en somme au parti de la majorité. Le parti socialiste de l’Internationale, qui fournira les principaux membres de la minorité , comptait il élus. Enfin le parti réactionnaire avait réussi à nommer 15 membres, qui tous, du reste, donnèrent bientôt leur démission. — Ces démissions nécessitèrent de nouvelles élections complémentaires, dont nous reparlerons plus tard.
Tous ces élus du peuple lui étaient profondément dévoués. Ils voulaient tous son affranchissement, et si leurs luttes intérieures et leur insuffisance furent fatales à la Révolution, ils n’en représentaient pas moins les diverses aspirations de la grande ville républicaine. On peut les diviser en deux groupes généraux: les jacobins et les socialistes. Les jacobins étaient les républicains historiques , comme un jour Courbet les nomma en pleine séance de la Commune; c’étaient les amis et les imitateurs (un peu aveugles, disons-le; de la première révolution française. Les socialistes eux, moins violents de moyens, s’attachaient surtout à la chose, à la réalisation de l’idée collectiviste, à la fon-
dation en un mondes améliorations essentielles que l’ami du peuple recherche pour la société nouvelle.
Mais nous verrons à l’œuvre en leur temps ces partis et ces hommes; revenons à la Suisse, dont je n’ai pas fini de vous entretenir.