‹ Paris pendant la Commune révolutionnaire de 71Chapitre 6 sur 33 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

En Suisse, je vivais à ce moment de la façon la plus heureuse. La seule impatience de revoir ma fiancée troublait ma quiétude. Mais sans cela je me félicitais chaque jour d’avoir été amené en ce pays fortuné.

Dans ma patrie, la vie sous l’Empire avait été si monotone et l’esprit était resté durant tant d’années dans un état d’engourdissement si malsain, que je fus frappé delà différence déjà énorme que le peuple Suisse a mise entre lui et nous dans ses institutions1 et même, et surtout dans ses mœurs. — Ces réflexions involontaires que je fis en amenèrent d'autres. J’étais demeuré à Neuchâtel, ville intelligente et instruite. Là je fis quelques connaissances qui me valurent beaucoup dans la suite. J’eus le loisir durant ma convalescence de lire, d’étudier, d’observer beaucoup. Quand le 18 mars arriva,

j’étais dé cœur avec le peuple de Paris, sans le connaître encore, et malgré toutes les calomnies qui circulaient déjà à son égard. Je me souviens que beaucoup de personnes alors disaient et répétaient que le 18 mars était un mouvement d’agents prussiens, ou autres jugements semblables. Je n’avais aucune preuve du contraire, mais j’étais révolté d’une telle supposition. Est -ce que des agents chassent un gouvernement protégé par des milliers de soldats ? Gela me paraissait aussi odieux que ridicule.

J’ai déjà dit que l’on songeait en France au rapatriement de l’armée de FEst. J’ai dit aussi que, à cause de ma blessure, j’étais resté dans une demi indépendance à Neuchâtel, et n’étais pas tout à fait obligé de me conformer aux mesures de rigueur prises pour l’ensemble des militaires.

J’allais souvent au bord du lac bleu promener mes pensées errantes. Un vaste horizon auquel je n’étais point habitué semblait avoir agrandi le cercle de mes pensées. Dans les eaux transparentes du lac, je me plaisais à suivre l’image gravée au fond de mon cœur, celle de Lucette. Et dans l’espace, dans l’air poudreux du soleil, je ° disais repasser les grandes scènes de la guerre, les bataillons et les batailles ; — puis je cherchais les causes de ces fléaux de l’humanité, je comparais les peuples entre eux, l’histoire suisse que je lisais

avec plaisir et presque avec admiration, — avec l’histoire de nos rois, avec l’histoire de tous les rois et de toutes les époques, — et j’étais forcé de me dire que le monde avait toujours été trompé ; il naissait en moi une grande sympathie pour la cause républicaine.

L'Assemblée nationale, réunie à Versailles, par contre, me transportait de colère par tous ses agissements monarchiques. Je sentais que tous ces vieillards égoïstes ne songeaient pas aux droits des hommes, que toute leur pensée était une restauration quelconque, pour assurer leurs vieux privilèges, et garantir à leurs enfants un patrimoine qui ne soutient pas l’examen de la justice. — Aussi me sentais-je un grand désir de voir Paris, le grand centre de l’idée humanitaire, et de la résistance à l’oppression.

Ce fut alors que j’appris le départ de Lucette pour cette ville dont précisément j’enviais le séjour. La décision de Lucette me surprit, mais ne me chagrina pas. J’avais désormais deux rêves au lieu d’un à réaliser en allant à mon tour à Paris, si jamais l’occasion s’en présentait.

Lucette allait, sur la demande expresse d’un riche habitant de notre village, rejoindre une certaine madame de . pour lui tenir compagnie et

l’aider dans l’administration de sa maison. Cette dame se trouvait seule à Paris, avec ses dômes-

tiques, dans une vaste maison qu’elle avait au boulevard Malesherbes ; connaissant Lucette de longue date, pour son aimable caractère et sa gentille tournure, elle l’avait invitée tandis que son mari devait partir pour un long voyage en Orient. — Ceci se passait à peu près au milieu de mars. La Commune de Paris n’était pas encore à l’horizon. — Ce choix de mon amie pour une place dépendante auprès d’une grande dame me plaisait médiocrement au point de vue de mes convictions nouvelles. Si j’avais été consulté, j’aurais impitoyablement dit non. D’un autre côté, je le répète, une autre idée m’était venue.

Quand le 18 mars arriva, ce fut un véritable bouleversement dans ma destinée. Mon meilleur ami de Neuchâtel, dévoué aux idées révolutionnaires, résolut subitement de partir pour aller défendre la Commune ; il m’engagea à partir avec lui, connaissant les divers motifs qui m’y pouvaient attirer. D’abord, je ne crus pas cela possible, et refusai. Mais ensuite l’idée me revenant dans la tête, je me prenais à la caresser si fort et si bien que je finis par examiner sérieusement si la chose n’était décidément pas possible. J’écrivis à ma mère, je demandai une autorisation spéciale de départ, que j’obtins. Bref, au bout de quelques jours, l’idée caressée était un pian bien arrêté. J’étais loin alors de prévoir ce qui m’attendait à Paris, le rôle que

j’y jouerais, la catastrophe qui ensevelirait mon bonheur, enfin le développement passionné qu’y prendrait mon jeune cerveau, calme jusqu’alors.

Cependant le voyage n’était pas si facile que je me plaisais à le croire. Il exigeait des précautions. Des bruits de guerre civile circulaient déjà: Versailles levé contre Paris ! — Cette guerre était logique. L’Assemblée, tout occupée à relever le trône des vieux rois, l’étendard de Jeanne d’Arc et finfaillibilité du Pape, ne pouvait pas laisser vivre la Commune de Paris : le parti de l’avenir égalitaire et de la Justice; un de ces deux partis devait succomber. Il était donc naturel que l’Assemblée, ayant encore dans ses mains la direction des forces de la nation, les employât à comprimer l’éclosion des principes qui devaient la renverser, elle et toutes ses vieilles réminiscences.

A Neuchâtel, ces réflexions se faisaient plus ou moins, malgré l’ignorance des faits du jour, que les journaux ne relataient que d’une manière bien imparfaite, grâce toujours à la censure et au cabinet noir de l’administration versaillaise. Aussi on me déconseilla beaucoup quand je parlai de mon prochain voyage. Mais mon ami, décidé à tout tenter, m’entraîna, me fit passer outre sur toutes les difficultés.

Le 30 mars, nous partions enfin. Je disais adieu à mes camarades, à mes hôtes, à la Suisse que j’ai-

mais comme une nouvelle patrie. Paissent toutes les prisons être légères aux malheureux comme le fut notre séjour dans ces beaux cantons !

J'étais habillé en civil, jugeant prudent d’abandonner un costume qui m’empêcherait sans doute d’exécuter ce que j’avais le plus à cœur. J’avais lu dans un journal que tous les militaires se rendant à Paris étaient arrêtés à Fontainebleau où se formait un corps d’armée destiné, disait-on, à marcher sous peu contre la ville insurgée. Il importait donc de n’être pas reconnu pour soldat. Pour la même raison je n’usai pas de la feuille de route mise précédemment à ma disposition.

Du wagon je revis non sans serrement de cœur, nos villages ravagés par les Prussiens, ou plutôt par la guerre. Les ponts coupés et les arches suspendues sur les fleuves. Enfin je repassai dans ma pensée tous ces combats où j’avais assisté, moi clairon, sonnant une fanfare joyeuse aux enfants de la France. Je revis la fumée des canons, le déploiement des troupes, les travaux des soldats du génie, — et par-dessus toute la scène, les obus sifflant, traçant dans l’air des courbes de feu. Puis, quand c’était l’heure d’avancer, de mourir, avec quel beau sourire à la Patrie, on présentait sa poitrine aux balles prussiennes, croyant faire acte d’héroïsme.

Héroïsme, assurément, — mais quelle nécessité de se bouchoyer? Monsieur le Roi et monsieur

l’Empereur le voulaient ainsi, je le sais ; *— mais demandez à tous ces guerriers qui paraissent farouches et qui se donnent des coups de baïonnettes, s’ils n’aimeraient pas mieux se donner de bonnes poignées de mains, et laisser le Rhin couler où il lui plairait*. — Toutes ces traces de la destruction augmentaient ma haine des tyrans, les seules causes de tant de maux. Ne tombe-t-il pas sous le bon sens que le désir, le droit des hommes est de vivre, non de s’entr’égorger, et qu’ils préfèrent labourer la terre, élever leurs mioches, que, sous le prétexte de Patrie, devenir l’assassin régularisé à la solde d’un monarque.

A Fontainebleau, en effet, on arrêtait rigoureusement tous les militaires, et bien m’en avait pris de laisser mes insignes. Je passai donc, non sans quelque danger et appréhension.

A quatre heures de l’après-midi le train s’arrêtait en deçà des remparts : l’enceinte de Paris était franchie. — Ma poitrine battait à se rompre. Mon camarade aussi était fort ému. Nous étions dans cette ville que le monde entier avait contemplée à distance pendant l’hiver, attendant le mot qui sortirait de cette population d’avant-garde.... Le mot, il était venu, il lavait la honte du passé par un souffle d’espérance.... el maintenant le monde ne contemplait plus Paris, il était suspendu à ses lèvres. Les opprimés partout pesaient leurs chaînes,

les mineurs s’accordaient un instant de soleil, les esclaves grondaient déjà sourdement.... Et dans ce grand Paris, nous y étions enfin!... Quand je mis la tête à la portière, un coup d’œil m’initia à tout ce qu’on m’avait caché : je respirais un air ému, émanant de ces mille spectacles de détails, et de ce grand but d’ensemble d’un grand peuple. Un poste de gardes nationaux de Belleville tenait ses fusils en faisceaux sur une plat :forme attenante aux remparts. Leur air simple et fier me frappa. Jusqu’alors, le soldat suisse était le type que j’affectionnais comme homme (de même que le système des milices comme armée nationale), — mais quand j’eus vu l’allure à la fois civile et martiale des citoyens-fédérés, ma préférence leur fut acquise immédiatement. C’était un progrès de cent ans sur tous les siècles du servilisme, progrès incarné dans des soldats qui étaient avant tout des hommes libres.

Mon ami, semblablement impressionné, me fit les mêmes réflexions. — ..Silencieusement nous fîmes le serment d’étre fidèles à la noble cause que défendaient ces hommes.

Nous descendions bientôt après , et mon ami , qui connaissait déjà Paris, me conduisit au travers de ses rues populeuses, jusqu’à l’hôtel où il avait fait retenir deux chambres pour nous. — Mon premier soin fut d’écrire à Lucette. Puis, restaurés

convenablement, nous nous éloignons pour écouter les bruits du soir que la grande cité prononce sur les deux rives de la Seine.

Page 1