‹ Paris pendant la Commune révolutionnaire de 71Chapitre 7 sur 33 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Je l’ai déjà dit, mon ami connaissait Paris, qu’il avait habité pendant deux ans. Il était au fait de toutes les questions qui s’y agitent, et il comprenait toutes les grandeurs qui y sont amassées. Bien que le siège ait changé notablement les mœurs du peuple, — en connaissant l’esprit, il était facile de se mettre vite au niveau du jour. C’est ce qui arriva pour mon ami : au bout de quelques heures, il était de nouveau Parisien comme s’il n’avait pas quitté la ville six mois auparavant.

Grâce à lui, je me développai à mon tour rapidement. Je saisis ce qu’il y avait d’essentiel dans cette ville incomparable; je la jugeai bien plus au point de vue moral qu’au point de vue extérieur; j’aimai vite ce feu qui embrase toutes les intelligences, et je compris enfin clairement les droits du peuple. * En province, on souffre sans le savoir, c’est-à-dire

qu’on ne soupçonne pas un état de choses autrement possible. On n’a pas de notion définie de la Justice. Et pourquoi? — Parce qu’on ne pense pas, parce qu i est abîmé dans la seule vie matérielle : vraie vie de brute. Il n’en est pas ainsi à Paris ; il y a un effort continuel de l’intelligence vers l’avenir; — de cet effort se dégage une théorie que l’on appelle subversive, mais qui, pour être un peu vague, n’en est pas moins la plus légitime, la plus honnête de toutes les pensées humaines. Il est fa-, cile aux ministres d’un culte d’anathématiser toute idée révolutionnaire : eux, ils sont paisiblement assis sur leur trône de paresse mystique, et ils jouissent de la force d’inertie des masses. Mais le pauvre malheureux, se retournant sur la fange où il croupit depuis l’éternité, et lançant un regard de désespoir vers un soulagement qu’on lui refuse.... lui a-t-on répondu, avec un coup de pied, de sabre, ou un haussement d’épaules?

Maintenant que son regard se change quelquefois en rugissement, — pourquoi s’en étonner? — Moi, je le comprends aujourd’hui, — et j’adhère d’avance à toutes les conséquences qu’il en peut résulter, — il faut que cet homme triomphe !

Il est le peuple, du reste. Il est l’avenir. Il est tout. Que des flots de lumière se déversent pendant des siècles sur lui ; qu’il subisse des épreuves et des massacres auprès desquels ceux de mai et de

juin ne seront rien ; qu’il soit broyé et noyé à nouveau par l’ignorance et l’oppression ; — n’importe, il surgira. L’homme ne peut pas rester ce qu’il fut. Et la société ne peut pas être une décadence perpétuelle. Les sociétés anciennes, la Grèce, Romerépublicaine, Rome-empire, et Rome à Constantinople ; — la Perse, la Chine, l’Inde, — ou le Mexique : tout cela n’est rien, rien qu’une longue tourmente, un long vagissement, un douloureux chaos. Le passé est d’un monstre. Mais la faculté de penser est déjà le grand résultat que les hommes avancés ont sauvé des désastres : par elle nous devons arriver à concevoir une vie normale à tous. C’est notre base, quoique les trois quarts des hommes l’ignorent. Malgré ces derniers, il sera un temps, proche ou lointain, — où chacun saura qu’il vit, pourquoi il vit, et comment il vit. Nous triompherons des mystères eux-mêmes de la nature, j’en suis convaincu.

La Commune de Paris était l’expression de toutes ces aspirations généreuses de l’intelligence, et de toutes ces revendications de la souffrance. Assemblée nommée par un peuple éclairé par le frottement de l’homme à l’homme, elle devait représenter d’une façon générale les diverses interprétations de ce qu’on est convenu d’appeler le « socialisme. y> — Mot de passage, — comme tout le reste. — La Commune n’était point une perfection:

ce n’était qu’une tendance. C’était surtout une explosion. Le monde avait besoin de dire au Temps : « Les tyrans me pèsent, j’aspire à la délivrance. » — Et il lança dans l’histoire quelquesjours destinés à l’éclairer. La Commune n’était point la conséquence de l’Empire seulement, — c’était le premier symptôme de la fin du grand empire de la nuit, où Louis XIV ne signifie plus rien lui-même. — Les hommes de la Commune n’avaient pas d’individualité, et c’est peut-être ce qui fit leur force. Obscurs et semblables à l’impuissance du Peuple, ils rugirent pour lui, ils mirent au jour ses plaies sanglantes,- — afin que l’avenir puisse les étudier. Aucun d’eux n’avait à proposer une solution définitive ; ils étaient des instruments, voilà tout. La collectivité des efforts et des expériences est le seul chef, le seul ouvrier. — Pour hier, elle s’est servie des hommes qu’elle avait. Ces hommes, l’histoire, dans cent ans, les appellera des martyrs, comme chaque idée qui perce a les siens. — Aujourd’hui, l’ignoble justice des hommes les appelle des gueux : Soit ! Qu’importe à l’homme honnête la bave de l’imbécile, la damnation des papes, des sous-papes, et des valets des papes !

Ce que je viens de vous dire, mes amis, est un jugement anticipé, qui n’est pas à sa place ici, et qui vous importe peut-être assez peu. Je ne devrais vous parler que de Lucette et ne vous peindre que

Paris. Ce que vous voulez, c’est voir, et non comprendre. Cependant faites un effort. — Je désire de tout mon cœur qu’en lisant mon livre vous soyez convaincus, quoique je n’aie pas cette espérance ; mais je tiens à vous montrer qu’on peut l’être, et qu’il ne faut qu’un peu de bon sens et de sincérité pour le devenir.

Sans doute les circonstances ont beaucoup fait dans mon histoire, à moi ; elles ont même tout fait, car il est certain que si la guerre ne m’avait conduit en Suisse, puis que si Lucette ne m’avait attiré à Paris, — je serais resté avec vous et comme vous, bonnes gens, à voir de loin, c’est-à-dire à ne rien voir, et à ne rien penser. Vous n’avez surtout pas eu les journaux de Paris pour vous éclairer. Votre oracle, c’était la feuille vinicole de l’arrondissement, — vous n’avez donc pu élever votre regard plun haut que la hauteur d’un cep de vigne ; je ne puis vous en vouloir.

Quant à moi, une fois à Paris, je fus saisi d’un ardent désir de connaître; je parcourus la grande ville dans tous les sens. Je visitais ses monuments, je découvrais des mondes que je n’avais jamais soupçonnés. — Nous nous fîmes incorporer, mon ami et moi, dans la garde nationale. Les trente sous quotidiennement adjugés pour solde devaient assurer notre vie. — Me voilà donc installé à Paris, vêtu de la tunique et de la casquette civiques, armé d’un bon fusil à tabatière.

Mon esprit cependant n’était pas à l’exercice. Mon ami, qui avait à cœur de combler tant de laT cunes dans mon instruction, me dirigea dans mes nouvelles études ; il me donna plusieurs livres modernes, où l’on traitait des questions sociales du jour. Proudhon me sembla bientôt dominer la pensée du siècle : mais il était si profond dans sa dissection sociale, que, avec mon peu de fond d’érudition, et mon peu d’habitude d’exercer mon cerveau, — je ne le compris que bien insuffisamment.

Je n’eus pas le temps du reste d’allonger mes études: les esprits étaient tout à l’actualité, et je fus moi-même emporté par l’action. Mon bataillon, en effet, devait partir bientôt, et, entouré comme je le fus dès lors par les fatigues et le danger, il fallut bien laisser de côté (avec regret, je l’avoue) toute lecture. — Toute lecture, non, — car il restait toujours les journaux, et nous en lisions en un jour! Jusques dans les postes les plus visités par la mitraille, mes camarades et moi faisions justice à notre esprit. C’est que nous combattions pour une pensée, non par métier. Nous voulions connai re la marche de notre cause, ses progrès et ses espérances.

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