CHAPITRE VI
Pendant ce temps, que faisait Lucette ? Lucette était bien arrivée à Paris. Elle avait eu le loisir de repaître sa curiosité tant qu’elle le voulut. Les événements politiques lui faisaient une position particulière : une grande maison toute vide, et une maîtresse en fuite. — En effet, saisie de frayeur, Mme de X. s’éloigna de Paris après le 18 mars, laissant à Lucette le soin de garder sa maison, en compagnie d’une vieille femme de chambre. — Dans cette maison, du reste, tout y fut fermé, caché ; on eût dit le palais où dormit pendant cent ans certaine princesse à la mode de Perrault, que vient réveiller et délivrer, en violant le silence et les broussailles, — un jeune prince beau comme l’amour, et cætera.
Quand je vins voir Lucette pour la première fois, elle était donc seule avec la vieille bonne, et le con-
cierge qui soignait les portes. Sitôt qu' çut, elle vint à moi, et me sauta au « Joseph! » Moi, je baisai son front en Lucette, c'est moi. »
Puis je lui racontai longuement les plus petits détails de ma vie, depuis notre séparation. Elle m’écoutait avec bonheur, les yeux fixés sur mes lèvres. Mais elle pâlit quand elle sut que j’allais bientôt m’exposer aux hasards de la guerre. Sans pouvoir comprendre les raisons que je lui en donnais, elle devinait dans mon accent enthousiaste que j’obéissais à quelque puissant mobile.
J’allai la voir dans la suite à peu près tous les jours, et nous passions ensemble des heures pleines de charme. Lucette s’était faite à l’idée de ma nouvelle position. Elle ne perdait pas pour cela l’espérance, et me parlait souvent, la pauvre chère! de notre retour à Billancourt-la-Chaumière. « Tant que nous n’y serons pas, me disait-elle en riant, —
je te défends de m’embrasser. » . Et sans rire,
elle exécutait sa menace, quand je voulais, au départ, lui dérober un baiser. « Ce n’est pas l'heure de l’amour, — ajoutait-elle, — ne vois-tu pas que tu songes plus à mourir qu’à vivre? »
Du reste, elle m’avait recommandé, dès la première entrevue, de ne pas laisser trop paraître notre intimité, et surtout de n’en pas profiter. Elle
se déclarait responsable de la mission qu’on lui
confiait, et n’entendait d’aucune façon, — toute naïve villageoise qu’elle était, — manquer à l’étiquette. Aussi nela voyais-je jamais sans que la femme de chambre— véritable duègne, — ne fût quelque part alentour, à tousser juste au moment où j’ouvrais la bouche, ou ne vînt demander à Lucette d'enfiler son aiguille, prétendant n’y voir plus clair,— mais simplement pour faire remettre ma chaise à une distance raisonnable. La vieille rusée y mettait décidément de la malice. Etait-elle priée d’agir ainsi? Je ne sais. Mais le fait est que je l’envoyai souvent à tous les diables sans en laisser paraître.
Pour passer sur ces difficultés, je pris l’habitude d’écrire à Lucette. Dans les heures de solitude et de tristesse, j’évoquais sa douce image, et je lui parlais comme dans un rêve. Elle était si belle, ma Lucette ! Ses deux grands yeux noirs, avec mille nuances d’amour! Sa bouche au sourire si fin ! Son petit nez mutin, dont le profil me plaisait tant! Puis ses longs cheveux châtains, que j’avais peignés si souvent autrefois, et qui me servaient de guides quand nous jouions ensemble : elle, le cheval docile; moi, le conducteur. Je lui rappelais tout cela dans mes lettres, je lui parlais du soleil qui éclairait notre cœur, et sa chère petite figure brune : mon autre soleil.
Un jour que j’étais allé la voir, je la surpris une
de mes lettres à la main, et les yeux humides. Elle cacha précipitamment la lettre, et m’annonça qu’elle avait mal aux yeux. Mais la rougeur disparut, au bout d’un moment, et elle dut bien convenir qu’elle était guérie.
Le second dimanche que je passai à Paris, j’eus la joie de pouvoir emmener Lucette loin de son inséparable compagne. IL faisait beau ; un admirable soleil illuminait le ciel et la terre. Vraie journée de printemps. — Il était convenu que j’irais la prendre l’après-midi, à deux heures. Je la trouvai toute prête, fraîche comme une marguerite des champs, brillante comme une rose. Elle avait conservé sa toilette des dimanches au village, modifiant seulement la coiffure, remplaçant son bonnet de dentelles par un joli petit chapeau qui lui allait merveilleusement bien.
Nous passâmes près de la Madeleine, et descendîmes la rue Royale, bras-dessus bras-dessous, joyeux comme au temps de l’enfance. — En traversant le pont de la Concorde, le cours de nos pensées changea. Une formidable canonnade grondait entre le Mont-Valérien et le fortd’Issy, à notre droite. Nous regardions les projectiles traverser les airs comme des traits de feu circulaires ; distinctement nous voyions les boites à mitraille se déchirer à la hauteur des nuages.
Notre intention était d’aller par les Invalides,
suivant le quai de la rive gauche de la Seine jusqu’au pont de l’Alma, et de revenir par les Champs- Elysées. — Mais, sur ce pont de la Concorde où nous étions , on disait tout haut que les obus pleuvaient dans l’avenue d’Eylau et aux Ternes. Cela nous fit changer de plan, en même temps que nous devenions tout tristes. Moi, je pensais aux différents rôles de ces obus qui se croisaient, et soupirais en songeant que la vérité et la raison n’avaient pas d’autre arbitre que la force. Je comparais cette méthode de résoudre les questions aux barbares jugements dits « de Dieu » en honneur au moyen-âge. — Quant à Lucette, elle était rêveuse aussi ; il n’est pas besoin de dire quelles craintes l’occupaient.
Silencieux, nous étions arrivés en face du palais Bourbon. Où irions-nous? — La campagne ne nous était pas permise, puisque nous étions bloqués : il fallait donc se résoudre à prendre l’air dans les rues, ou dans les squares. Nous remontâmes le quai d’Orsay, le quai Voltaire, jusqu’à la rue Bonaparte (laquelle rue devait porter quelques jours plus tard le nouveau nom de « rue du 31 Octobre »), qui nous conduisit au jardin du Luxembourg : nous y entrâmes.
Le jardin portait encore les traces des usages récents qu’on en avait fait. Le sol était couvert de fumier. Mais on y circulait librement, et tout le dé-
sordre ne faisait qu’ajouter un certain charme, pour qui n’aime pas la dorure sur tranches en tout et partout. Les arbres étaient beaux , les oiseaux y chantaient gaiement. Des groupes d’enfants joyeux, sautant à la corde, comme si les hommes ne se tuaient pas à quelques mille pas. Dans l’allée des Soupirs, on voyait l’étudiant de Mürger, un livre à la main. Près de l’étang, les marins de Lilliput faisaient voguer leurs nacelles de papier.
Nous fîmes le tour du jardin, passant près de la grille de l’Observatoire, et arrivant en face de l’Odéon. Une idée me prit subitement : j’offris à Lucette de lui montrer le musée du Luxembourg, qu’elle n’avait point encore vu. (J’ai lu plusieurs fois depuis l’entrée des Versaillais que les musées de peinture ne furent pas ouverts sous la Commune : c’est faux. J’y suis allé vingt fois, tant au Louvre qu’au Luxembourg. Seulement, au Louvre, il n’y avait que trois galeries de peinture visibles; — les autres collections étant encore dans les ports de mer où on les avait déménagées par précaution avant le siège de Paris; — ces trois galeries « indépendamment des galeries de dessins, au complet, » sont : La salle Lacaze, la salle Géricault, et la première salle française). — Lucette accepta.
Elle fut éblouie et é;nerveillée à la vue de ces toiles gigantesques et brillantes. Les tableaux de Troyon et de Rosa Bonheur l’émurent fort : dans
sa simplicité, elle s’imaginait revoir les campagnes et les scènes agrestes de Billancourt-la-Chaumière. Les courtisanes de Couture, dans la « Décadence romaine, » lui firent baisser chastement les yeux. Mais la peinture de Delacroix la saisit. — Ce fut là que je pus juger de fart du grand maître, attirant à lui le suffrage d’une nature absolument inculte, par la puissance de sa couleur. Mon ami m’avait fait comprendre les mérites comparés des œuvres d’art, — aussi n’y avait-il rien d’étonnant dans l’appréciation que je faisais de Delacroix, relativement aux peintres modernes; mais il y avait une observation piquante à faire avec Lucette, que je laissais libre dans son admiration.
Quand nous sortîmes du musée, la pauvre enfant avait la figure si touchante, ses traits exprimaient une telle sensibilité, — que je ne pouvais m’empêcher de jeter sur les passants un regard inquiet ; j’avais peur qu’on ne souillât par curiosité ou par cynisme l’impression de ma vierge, à moi, nouveau Joseph !
Nous redescendîmes vers la Seine par le boulevard Saint-Michel. A la hauteur du musée de Cluny, nous rencontrâmes un bataillon de la garde nationale, en route pour Montrouge. Partout il était accueilli et salué par des vivats enthousiastes. La foule se rangeait sur les trottoirs, et jetait son coup d’œil
sympathique et profond sur ces frères qui allaient à la mort, pour l’amour du salut commun.
Je n’oublierai jamais ces passages de bataillons fédérés dans Paris. C’était aussi solennel que pittoresque. Allant au feu, sûrs de ne pas revenir au complet, ces hommes n’en étaient pas affectés. Iis étaient sérieux, non craintifs ni fanfarons. La bannière rouge dans leurs mains avait un sens. Revenant du feu, ce même drapeau rouge avait encore plus de sens : il était troué par les balles, et les hommes avaient dû se resserrer auprès. — Ce qui me plaisait infiniment, c’était les jolies cantinières, costumées presque à la façon des Suissesses, portant les couleurs civiques, et le chapeau à deux cornes, accompagnant partout leurs compagnies.
J’en ai vu plus tard faire chaque jour le trajet de Paris à Neuilly, avec leurs provisions, traversant les obus et la mitraille avec la plus superbe insouciance . J’en ai vu tomber à mes côtés victimes
de leur dévouement, alors qu’elles allaient relever quelque camarade tombé en dehors des barricades. Dans les marches en corps, elles se tenaient gracieusement à la tête de chaque compagnie, emboitant le pas au son du tambour. Leur allure, j’en suis sûr, fortifiait le courage des hommes. Moi-même j’ai souvent senti mes cheveux trembler à leur vue, tant elles m’inspiraient de belliqueux désirs. Beaucoup de ces femmes qui moururent sans reten-
tissement furent grandes. Beaucoup furent aussi braves que toutes les Gracques de l’antiquité. Beaucoup furent sublimes : car elles étaient à la fois femmes, mères, citoyennes et martyres ! Honneur à elles : ce furent les vrais volontaires de la Révolution !