‹ Paris pendant la Commune révolutionnaire de 71Chapitre 9 sur 33 · CHAPITRE VIL · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIL

En rentrant, Lucette n’était plus la même. Quoique courte, la promenade avait fourni bien des impressions qui devaient modifier son jeune cœur. Il était impossible de voir les spectacles d’une ville animée comme l’était alors Paris sans en ressentir un profond contre-coup. Aussi bien Lucette commençait-elle à comprendre tant de grandeur, et à sympathiser avec ce qui lui inspirait du respect.

Je n’ai pas encore parlé d’une dernière rencontre que nous fîmes, (et qui contrastait fort avec les précédentes) dans la rue de Rivoli, quand nous la traversions pour revenir au boulevard Malesherbes. C’était un enterrement militaire. Deux convois : deux victimes de la guerre. — Les deux corbillards se suivaient, et chacun d’eux était orné de douze drapeaux rouges, noués de crêpe au sommet; un groupe de trois à chaque angle. C’était l’étendard

populaire, remplaçant la mitre et la croix des curés. Une musique funèbre marquait la marche des fédérés en deuil. Elle jouait « Pour la mort d’un héros» de Beethoven.

Privilège de la mort ! Il était doux à l’homme libre de voir cette manifestation de la patrie universelle couvrant des plis de son oriflamme le convoi d’un de ses défenseurs. — On désirait presque mourir pour jouir d’un tel cercueil, d’un tel cortège. Tout au moins se disait-on : Ce frère, couché là dans cette bière, — Userait fier d’émouvoir ainsi cette foule qui lui survit, et pour laquelle il a combattu ; — oui, il serait fier de voir la majesté de son dernier trajet, et consolé de n’être plus, en entendant après lui tonner le canon victorieux de la Révolution 1

Je devais partir le surlendemain, avec mon bataillon. Lucette, qui le savait, était grave et triste. Elle se disait sans doute : « Dans trois jours, dans dix, — ce sera peut-être le sien, de convoi, qui passera là sous mes yeux ! » — Aussi me regardat-elle avec attendrissement quand je lui dis adieu. Je lui promis de venir encore avant mon départ.

Le lendemain, lundi, j’allai comme de coutume sur la place de la Mairie, répondre à l’appel en armes. On nous distribua nos munitions, et ceux dont l’équipement n’était pas complet (j’étais du nombre)

reçurent ce qui leur manquait. Nous devions nous retrouver, un jour plus tard, à la même heure, en tenue de campagne ; notre tour était venu d’occuper le poste d’honneur et de combat.

Ce fut un beau spectacle que notre départ, qui s’effectua au milieu des adieux de toute une foule sympathique, au milieu des cris mille fois répétés de « Vive la Commune ! » et au son de la musique guerrière, entonnant l’hymne marseillaise !... Nous allâmes camper la première nuit au Champ-de- Mars.

Voici ce que j’écrivais la veille sur mon journal ; quelques citations de ce genre vous donneront mieux le ton local, et surtout le ton du jour :

« Paris, sous mes pieds, s’agite et vit de ses cent mille cris. Les ménagères paisibles coudoient dans la rue les guerriers républicains. Les omnibus roulent. Les journaux se vendent. Les chevaux hennissent. Les malheureux chantent. Les passants disparaissent et se renouvellent sans cesse. — Quelle âme visible et présente partout, dans cette ville sublime ! Oh ! il fait bon y vivre, il est doux d’y mourir, pour la défendre !

» Mais le clairon sonne. Il est l’heure de prendre mon fusil et de rejoindre mon rang. — Je détestais les fusils, autrefois, et surtout les soldats. Aujourd’hui, arme d’avenir, je te respecte. Ton mécanisme, ô mon arme, tuera l’erreur et protégera le

faible. Mes compagnons et moi, nous ne sommes pas des esclaves, nous sommes des hommes libres ! — Adieu mes livres. Il est l’heure de vous oublier, ou plutôt il est temps de m’inspirer de vos fortes pensées, pour l’action ! »

Voici maintenant ce que j’écrivais, toujours dans mon journal, deux jours après, c’est-à-dire le matin de notre premier bivouac au Champ-de- Mars :

< La nuit se passa en services de garde et d’hommes de corvée. Je fus couché deux heures sur le plancher, entouré seulement de ma petite et mauvaise couverture. Je n’y dormis pas une minute ; en revanche, j’y pris froid : notre baraque était remplie de courants d’air, si bien que pour ne pas être aveuglé, j’avais cru prudent d’attacher au moins autour de mes yeux mon mouchoir de poche. A trois heures et demie , j’allai allumer moi-même le premier feu de tout le camp, au bruit des obus précédant l’aube, et partant des hauteurs du Trocadéro, c’est-à-dire à quelque cent mètres de nous. Le Mont-Valérien répondait aux batteries fédérées et l’Arc-de-Triornphe, en particulier, avait l’honneur d’attirer les projectiles ennemis. — J’ai fait de bien singulières réflexions durant le cours de cette interminable nuit de fatigue et de devoirs

nouveaux. Il y eut de poétiques moments, mais l’ennui domina. »

Quelques jours plus tard, aux barricades de Neuilly, pendant la suspension d’armes qu’il y eut (29-30 avril), j’écrivis sur mon sac une lettre, dont je détache ces lignes :

« Je dirai ailleurs l’histoire de ces jours de bataille, si j’y survis, — où chaque minute était (je parle de celles déjà passées) à la fois si belle, si triste, si suprême. Je dirai ailleurs les dangers et la mort vus en face, éprouvés et bravés pour le salut d’une cause sainte. Je me souviendrai un autre jour des factions faites la nuit, des contrastes saisissants qu’on éprouve, et de la poésie que Ton sent, alors que le grillon crie mélancoliquement sous la terre, que les arbres verts se reposent dans le calme du soir, et que le firmament, sillonné des étoiles argentées, — s’illumine tout d’un coup d’un éclair ; puis que l’obus rapide, la bombe sifflante, ou la boîte à mitraille, éclatant à quelques mètres de votre tête pensive, la réveille des songes .

» Je saurai retrouver ces heures uniques où tout vous sourit et où tout vous menace ; où la vie apparaît si belle, alors qu’elle est prête à vous échapper; où le foyer vous tend de loin les bras, tandis que la mort vous couche en joue peut-être .

ô nuits, je vous laisse, de crainte de vous profaner : à plus tard !

y> Je ne vous décrirai pas non plus, charmes singuliers de ces jours mémorables, où le soleil brillait avec tant d’éclat au milieu des jardins, donnant une teinte d’or et de joie à la nature printanière, un son plus harmonieux aux rossignols sous la feuillée, une sève et une jeunesse incomparable à ces tableaux vivants de la nature dans sa splendeur.... pendant que nous, soldats républicains, abrités derrière un mur fragile, le fusil en bandoulière, — assistions aux péripéties des luttes voisines, qui pouvaient nous appeler d’un instant à l’autre de notre position de réserve.... pendant que les projectiles, masses de fer ou de plomb aveugles et brutales, traversaient les branches des arbres voisins avec un cri aigu, perçaient les murs d’alentour, — ou éclataient à dix pas, avec le bruit du tonnerre, et la promptitude de la foudre ! »

Mais j’anticipe sur le récit que j’ai à vous faire. Désormais cela ne m’arrivera plus .

Ici s’arrête la partie familière de cette histoire. Le lecteur comprendra dans la suite pourquoi je l’abandonne, et pourquoi j’entreprends dans un

tout autre ordre d’idées celle où je me propose de parler spécialement de la Commune.

Je m’éloigne de ce temps, où il m’était donné d’aimer et d’espérer partout. J’ai hâte d’aborder les lieux sombres où la tristesse peut à son aise montrer sa face. J’ai cru faire un effort en décrivant sans amertume les derniers jours de notre joie, et maintenant je vois qu’il est resté stérile. Cependant mon désir est là, brûlant. Je veux que mes longues douleurs soient vengées ! Je veux que par ma bouche tant de râles étouffés soient entendus ! — Ah ! ils m’ont pris mon bonheur, et parce que je suis ignorant, il faudrait l’oublier ! Non pas. Si bizarres que soient mes récits, ils naîtront de mes veilles douloureuses, pour protester contre les iniquités sanglantes ! Entendez-vous, gens de Versailles, si féroces que furent vos sicaires, ils n’ont pu tuer le dernier levain de Liberté ! Ce levain montera, et ce sera pour vous maudire. Il reste les enfants de tous ces pères que vous avez tués. Et lorsque ces enfants grandiront, la rage au cœur, ils attendront le jour des représailles ! Il reste dans des coins obscurs que vous n’avez pas vus quelques échappés de vos massacres, qui, l’un après l’autre, viendront dire au monde dont vous aviez isolé Paris, pour le dompter, — ce que vous fûtes, et la nature de vos exploits. Tremblez, gens sans cœurs et sans principes ! hypocrites serviteurs de la religion, et effrontés scep-

tiques en la Justice ! Vous croyez que ce n’est rien, le crime, pourvu qu’il triomphe. — Je sais bien que l’apparence vous justifie, et que vous êtes des grands hommes. Je sais aussi que votre race ne peut être atteinte par le remords, puisqu’elle n'a pas de conscience : Mais nous, les vaincus, que vous appelez les incrédules, nous avons une foi profonde, celle de l’humanité. Or, au nom de cette foi qui nous soutient, nous vous livrons à la flétrissure et à l’ignominie. — Vous jouissez en paix de vos conquêtes, voluptueux viveurs, docteurs de l’ordre ; — pourquoi les repus songeraient-ils aux tourments des écrasés ? pourquoi à leur vengeance? — Mais malheur à vos mémoires !

Donc, je vais dire adieu brusquement à ces souvenirs trop riants pour mon chagrin. Laissez-moi pleurer seul cette amie que j’aimais ! Laissez au fond de mon cœur cette image si douce ; elle y restera plus pure ainsi. Vous savez bien, amis qui me lirez, que dans les moments de lassitude extrême, on aime invoquer un sourire d'amour. Eh bien, le mien sera là, flottant dans un linceul.

Quand j’aurai achevé de vous parler de la Commune, je reviendrai pour un instant à ces visages que vous allez perdre de vue. Ce sera pour vous conter les derniers jours de bataille et la mort de Lucette, fusillée par les soldats de M. Thiers. Ce

sera pour vous peindre, si je puis y réussir, mon désespoir et ma rage, qui ne furent impuissants que lorsque je tombai blessé grièvement à une barricade de la place de la Bastille, après avoir vengé vingt fois ma bien-aimée, et en proférant une dernière fois au milieu des frères-citovens ces mots qui n’étaient plus qu’un souffle : a Vive la Commune ! x>

Beuxièitie partie.

Page 1