CCLXXXIV
Rapport du 18 floréal.
Esprit public. — - Les inspecteurs de police, par leurs rapports de ce jour, annoncent que, dans la journée d'hier, la distribution du pain s'est faite avec difficulté, que le public paraissait mécontent de la très faible portion et de Tinégalité de la répartition, et que, de toutes parts, soit aux portes des boulangeries, sur les places, dans les rues et les groupes, on se plaignait beaucoup de la pénurie continuelle des subsistances et des fausses promesses que l'on faisait sans cesse d'un meilleur état des choses ; ils disent unanimement que les esprits étaient fort agités, et que les femmes surtout se permettaient de tenir les discours les plus violents, comme les plus séditieux ; ils observent encore que, d'après les propos qu'ils ont entendus, les marchands paraissaient être menacés, et que, malgré les représen* tations faites par de bons patriotes pour engager le peuple au respect des propriétés et à l'obéissance aux lois, le prix énorme des denrées, la valeur presque nulle des assignats, la spéculation infâme des agioteurs, des vendeurs et acheteurs d'argent et de marchandises de toute espèce, irritent de plus en plus la majeure partie des citoyens, qui, dans leur colère, ne ménagent pas même la Convention, les Comités de gouvernement et les Commissions des subsistances.
Quelques inspecteurs citent des faits particuliers, dont nous allons rendre compte. Le citoyen Alamiou dit que, dans la section de l'Observatoire, il n'y a eu hier ni pain ni farine. Les citoyens Legrand et Ancelle rapportent que, dans la rue du faubourg Montmartre, ils ont vu un grand rassemblement de peuple et un nombreux détachement de force armée à la porte d'un pâtissier, accusé d'avoir vendu du pain dix livres la livre en assignats et 24 sols en argent. Le citoyen Dubout rend compte que, vers le soir, du côté du Pont-Neuf, on a arrêté et conduit au Comité de sûreté générale une femme qui provoquait la révolte par ses discours; elle disait au peuple : « Il faut
[6 MAI 1795] RÉACTION THERMmORIENXE 704
que tous les hommes marchent contre la Convention, qui est le foyer de tous les crimes. »
Le citoyen Compère rapporte avoir vu beaucoup de femmes rassemblées du côté des halles et marchés, leur avoir entendu tenir beaucoup de propos incendiaires et se dire entre elles : c On nous trompe tous les jours. » Elles accusaient le Comité de salut public et faisaient des motions pour se porter sur les différents Comités et maltraiter les représentants qui se présenteraient pour les flagorner; mais le même citoyen Compère, ainsi que tous les autres inspecteurs, se réunissent pour déclarer que toutes ces motions et menaces n*ont pas eu de suite, et que le peuple, distrait par le jugement de Fouquier, s'est porté en foule vers le Palais de justice, les quais et la grève, et que, de toutes parts, on approuvait la condamnation de Fouquier et de ses complices, qui, disait-on, ont fait périr tant de victimes innocentes sans raison ni jugement. Les citoyens Chailly et Ancelle annoncent franchement avoir entendu dire dans leur tournée qu*il serait à souhaiter que les députés déportés soient jugés de même ; ils ont bien mérité, ajoutait-on, un châtiment pareil à celui que Fouquier et ses complices vont subir.
Cafés, — Le citoyen Compère dit que, dans les cafés, vers le Pont- Neuf et le Pont-au-Change, la prudence et les travaux des juges du Tribunal révolutionnaire avaient reçu beaucoup d'éloges, et que, dans ceux du Palais-Ëgalité, les citoyens se demandent les uns aux autres : « Mais quel peut être le but et l'utilité du commerce d^argent pour la République? Et comment la Convention souffre-t-elle aussi longtemps un pareil brigandage ? »
Spectacles. — Les théâtres ne présentent aucun fait contraire au bon ordre. A celui de la rue Feydeau, le Itéveil du peuple a été chanté ; dans un des couplets, Fauteur a fait un changement analogue à la circonstance du jugement de Fouquier, et a dit : Ils vont périr y ces scélérats I Ces mots ont été applaudis avec transport et enthousiasme par le public.
Les offîciers de paix rapportent qu'hier il y a eu de grands murmures dans le public relativement aux malheurs dont ils (sic) sont affligés depuis si longtemps, et que les femmes surtout étaient très agitées ; ils ajoutent que la condanjnation de Fouquier et des coaceusés a été généralement approuvée.
[Subsistances, — Rien de notable.]
Thérouenne, Bois de Loury.
(Arch. nat., F « UI, Seine,16.)
705 RÉACTION THERMIDORIENNE [7 mai 1795]
Rapport du 19 floréal.
Esprit public, — Hier, continuité d'embarras à la porte des boulangers ; lors de la distribution, agitation plus marquée, plaintes encore [plus] vives que les jours précédents, notamment de la part des femmes, sur la modicité de la portion, le faux poids et la mauvaise qualité du pain. Mécontentement très prononcé de ce que les traiteurs et les pâtissiers vendent publiquement du pain à dix francs la livre, des pâtés et des brioches.
A toutes ces pénibles et fâcheuses circonstances relatives à Taliment de première nécessité, ajoutez les menées sourdes des agitateurS; malveillants et autres gens ennemis du bien public, les inquiétudes et murmures de la classe indigente contre le gouvernement, les Commissions de subsistances ; les imprécations et menaces violentes contre les citoyens qu'elle appelle riches, contre les agioteurs, et la classe des marchands et laboureurs, tous hautement accusés de favoriser de tout leur pouvoir, les uns par leur égoïsme, les autres par leur cupidité et leurs infâmes manœuvres, la progression effrayante du prix de denrées, ainsi que la chute des assignats, et, par là, de contribuer au malheur du peuple. Vous aurez, d'après les rapports de ce jour, la connaissance exacte de la situation de Paris. Néanmoins les habitants de celte grande cité, malgré toutes ces secousses et les provocations des femmes méchantes, ont conservé la tranquillité et ne se sont pas écartés du bon ordre ; on a même remarqué qu'un grand nombre de citoyens restent calmes, patients, et paraissent résignés, dans Tespoir d'un avenir plus heureux. Enfin les inspecteurs ajoutent que c'est avec les signes non équivoques d'une allégresse générale que le public a vu périr Fouquier et ses complices. Tous les bons citoyens, disent-ils, se félicitaient entre eux de voir le sol de la France purgé de ces assassins publics et de ces bourreaux de tant de malheureuses et innocentes familles.
Groupes, — Dans les groupes, peu nombreux, du Jardin national, on s'y entretenait avec sollicitude de la première des subsistances et aussi de la motion faite de faire perdre légalement un tiers de valeur aux assignats; cette proposition, dit-on, a été très improuvée et regardée comme fort dangereuse.