Tome I
[7 MAI 179î>] . KEACTION ÏHEKMIDOIUENNE 706
Cafés. — Le citoyen Compère, inspecteur, après avoir rendu compte des propos très incendiaires qu*il a entendu tenir par des femmes rassemblées du côté des halles, du Chàtelet et du Palais de justice, rapporte que, dans les cafés vers le Pont-Neuf, on disait qu'on avait refusé d'entendre une dénonciation très importante que Fouquier voulait faire, attendu qu'elle serait très nuisible aux anciens membres du Comité de salut public; que, dans le café de Foy, on se permettait d'avancer que, sans doute, le gouvernement ou les agents de Pitt soldaient les agioteurs pour provoquer la guerre civile dans Paris.
Spectacles, — Le public y a joui de la tranquillité la plus parfaite.
Les officiers de paix annoncent un fait particulier, rapporté par le citoyen Pasquier, inspecteur, qu'un père de famille a voulu se jeter à Teau sur le quai des Orfèvres, mais que son enfant, qui a couru après lui, l'en a détourné.
Commerce. Pain, — Vingt-quatre inspecteurs disent que les mur- ; mures, loin de s'apaiser, augmentent, vu que chez beaucoup de j boulangers, où Ton donnait ces jours derniers une demi-livre de pain, on n'en a donné que deux ou trois onces. Malgré cette diminution, quantité de citoyens de dififérentes sections n'en ont point eu du tout ; on s'attendait plutôt à voir cesser qu'à voir s'accroître la pénurie qu'on éprouve dans ce moment; les esprits sont trè^ échauffés contre le gouvernement et la Convention ; les mères de famille qui ne peuvent donner du pain à leurs enfants répandent des larmes, et d'autres disent aux hommes qu'ils sont tous des lâches de se laisser mener de la sorte, attendu qu'on cherche à faire mourir le peuple de faim. Les citoyens amis de l'ordre employaient tous les moyens imaginables pour les persuader du contraire, en leur disant que cette disette n'est que momentanée, vu que le gouvernement s'occupe sans relâche des subsistances. Les meilleurs arguments qu'on puisse leur donner pour les apaiser, c'est du pain ; néanmoins le peuple est calme, dans l'espérance de la un de ses maux
Surveillance. — . . . Moreau rapporte que, ce matin, il y avait, au coin de la [rue] Bon-Conseil une affiche ainsi conçue : Convention nationale, tu es avertie que, si tu ne donnes pas plus de pain^ sous trois jours Paris est réduit en feu. Cette affiche a été enlevée par le commissaire de police, qui en a dressé procès-verbal et a envoyé le tout
à la Commission
Champenois, Beuruer.
(Arcb. nat., F*«m, Seine, 16.)
[7 3LVI 179a]
Journaux.
Messager du soir du 19 floréal : « Paris, le 48 floréal , Hier une foule immense s'est portée sur les quais et dans les rues où Ton s'attendait que Fouquier-Tinvillc et ses complices devaient passer. L'esprit qui semblait animer cette multitude innombrable n'était point cette joie féroce que la joie inspirait aux cannibales qui étaient les spectateurs journaliers des boucheries révolutionnaires ; la curiosité qui nous porte à aller voir des monstres extraordinaires paraissait être le seul sentiment qui régnait dans cette foule d'indi-^ vidus de toute fortune, de tout âge et de tout sexe ; dans tous les rangs, dans tous les groupes, dans tous les rassemblements une seule voix se faisait entendre: Il ne Va pas volé ; on lui a laissé lout le temps et tous les moyens de se défendre. L'un racontait comment le monstre l'avait prive d'un ami ; l'autre, comment il avait égorgé son père ; celui-là exposait que, trois jours plus tard, il aurait péri sa victime ; quelques-uns même se félicitaient d'avoir échappé par miracle à ses nombreuses charretées. Enfin, on ne rencontrait personne qui n'eût un parent ou un ami à redemander à cet anthropophage. Chacun cependant était contraint de se retirer, et de remettre à ce matin la satisfaction de voir les assassins du peuple monter à un supplice trop mérité; c'est sur les onze heures que s'est faite leur exécution * ; les rues ne pouvaient contenir le flot immense du peuple, qui criait : Vive la justice ! Toutes les croisées qui se trouvaient sur le passage des fatales charrettes étaient garnies d'une foule de curieux et de curieuses, sur le visage desquels on lisait cette satisfaction que procure à la vertu la destruction du crime. Fouquier-Tinville était sur la troisième charrette et a été guillotiné le dernier. Jusqu'au dernier moment il a conservé son insolence et son audace ; il répondait impudemment aux sarcasmes amers de la multitude ; l'un disait : On va Voter la parole ; l'autre : Dans deux minutes, tu seras hors de débats ; celui-ci : Ta conscience est-elle assez éclairée ? celui-là : Le peuple va faire feu de file à son tour, — Va rejoindre tes victimes, scélérat^ lui criaient quelques-uns. On entendait des voix qui, avec les accents du désespoir et de la fureur, lui criaient ; Rendsmoi mon père, rends-m^i m/i famille, rends-moi mon frère, rends-moi mon ami, ma femme, ma sœur, mon époux, ma mère, mes enfants. A ces reproches sanglants il semblait sourire ; on eût dit qu'il s'applaudissait de ses crimes et se vengeait par le souvenir de tant de forfaits de l'exécration qu'il inspirait. Il est le seul dont on ait montré la tête au peuple. » — Courner républicain du 49 floréal : « Du 48 floréal. Hier, entre six et sept heures du soir, le jugement de mort a été prononcé à Fouquier-Tinville et à ses quinze 4;omplices, dont nous avons donné les noms dans notre feuille d'hier *. Quel-
1. La Gazette française du 19 floréal dit que cette exécution eut lieu le jour mAme où fut prononcé le jugement, c'est-à-dire le 17. Mais c'est bien le 18 que Fouquier-Tinville et ses complices furent exécutés. Cf. Wallon, Hist. du Trib. rév., t. VI, p. 121.
2. Ces quinze accusés condamnés avec Fouquier-Tinville étaient Foucault» Scellier, Garnier-Launay, anciens juges au Tribunal révolutionnaire; Leroy-Dix- Août, Renaudin, Prieur, Yilate, Chatelet, Girard, anciens jurés ; Herman, commissaire des administrations civiles, police et tribunaux ; Lanne, son adjoint ; Boyaval, Benoit, Dupaumier, Verney. Les autres accusés, également au nombre de quinze, furent acquittés. (Wallon, t. VI, p. 117-118.)
qucs-uns, à cette annonce fatale, ont fait éclater beaucoup d'emportement : Fouquier-Tinville paraissait furieux; Scellier a lancé au nez du président une brociiure quMl tenait à la main ; Herman s*cst découvert avec un mouvement de ra^c et a jeté son chapeau par la fenêtre. La plupart ont traité les jurés et les juges de scélérats et leur ont présagé une mort semblable à celle qu'ils allaient subir; il y en a même qui se sont crus assez inspirés pour en préciser Tépoque. « C'est dans quarante jours, disaient-ils; encore quarante jours, et Ninive sera détruite.» Telles étaient les rodomontades de ces malheureux, qui se déclarent innocents, après avoir commis des forfaits que Thistoire ne pourra tracer sans frémir. Au milieu des imprécations qu'ils prononçaient, on a entendu, du milieu de la foule, le cri d*un jeune enfant, dont on ne peut s'empêcher d'estimer le courage : « Scélérats, disait-il, rendez-moi mon père. >» C'était le fils de Fouquier, âgé de dix ans. On a fait retirer ce petit malheureux, que sa tendresse filiale rend digne d'un meilleur sort et d'un père moins barbare. — Le jugement devait être exécuté hier au soir, suivant le désir des condamnés; mais on n'a pas trouvé l'exécuteur, et on a été obligé de surseoir à leur supplice jusqu'à ce jour. Ils ont effectivement perdu la vie à onze heures du matin, en place de Grève, où ils ont été conduits sur trois charrettes, au milieu d'une multitude immense qui les couvrait de huées et de malédictions. Fouquier répondait de temps en temps par ces mots : Vile canaille, va chercher du pain ! et accompagnait ces mots des plus horribles prédictions. Au surplus, ce misérable ne paraissait soutenu que par la fureur, qui fut toujours la plus activé passion de son âme. Sa figure était pâle et livide, tous ses muscles contractés, ses yeux égarés et rouges de sang. Il a été exécuté le dernier. Le peuple a demandé sa tête. L'exécuteur l'a saisie par les cheveux et l'a promenée sous les regards avides du public. Ainsi a fini cet homme féroce, principal agent de l'épouvantable tyrannie qui a causé tant de calamités en France, qui a entraîné le peuple français si loin de son caractère humain et généreux... »