CCLXXXVIII
Rapport du 22 floréal.
Esprit public. — Il résulte des rapports de ce jour que la situation de Paris était moins calme hier que le jour précédent ; les inspecteurs annoncent que, de toutes parts, aux Jardins national et Égalité, sur les places et dans les rues, les groupes étaient fort nombreux, que le mécontentement était peint sur toutes les figures, que les citoyens s'entretenaient avec la plus grande agitation de la très faible portion de pain qu'ils avaient reçue, de la mauvaise qualité et de la peine extrême qu'on a à se procurer le nécessaire, auquel la cherté excessive ne permet plus d'atteindre ; que des plaintes et des murmures très
[10 VAi 1795]
HEAGTION THERMIDORIENNE
vifs étaient dirigés contre les boulangers et les eommissaires civils soupçonnés d'intelligence, contre les agences et contre le gouvernement; que les agences, les agioteurs et les ^marchands étaient fortement menacés; que Ton disait hautement : « On veut donc nous faire mourir de faim ; on cherche à pousser notre patience k bout ; eh bien ! ajoutait-on, nous en aurons raison, et nous nous ferons justice nous-mêmes. » Enfin, que les femmes, les unes abattues et consternées, les autres baignées de larmes, se lamentaient sur leur triste sort et celui de leurs enfants, mais sans aigreur; les autres, comme des furies, provoquaient les hommes à la rébellion et au pillage, en proférant des injures et disant : « Il faut que nous nous vengions de tous ces coquins-là, qui nous trompent depuis si longtemps ; il vaut mieux, ajoutaient-elles, mourir en se battant que de languir. » Les inspecteurs déclarent enfin que Tagitation a été plus vive que jamais dans plusieurs sections, qu'ils ont remarqué que les hommes remplaçaient les femmes aux portes des boulangers, et que, dans quelques quartiers, on a d'abord refusé le pain, qui a été accepté plus tard. Au total, cependant, il n'y a eu que des mauvais propos et des menaces sans aucune suite.
Quelques faits particuliers, dont nous avons été frappés, paraissent conHrmer pleinement ce que nous venons d'avancer ; nous croyons donc nécessaire de les transmettre ici par extrait.
Le citoyen Baron a entendu dire à des citoyens que, si dorénavant on ne leur donne pas une plus grande quantité de pain, ils sont décidés à tout.
Le citoyen Alamiou a entendu plusieurs citoyens qui s'énonçaient ainsi : « Nous sommes trop bétes ; nous périrons encore sans rien dire, parce que nous sommes encore engencés (sic) par ceux qui nous gouvernent. »
Suivant le rapport de Chailly, le public ne cesse de crier contre la Convention. Plusieurs citoyens se retirent journellement sans pain, et plusieurs se sont détruits hier.
Enfin le citoyen Compère rend compte des propos tenus dans un rassemblement très nombreux d'hommes et de femmes de tout âge, qui s'était formé hier soir rue Martin, en face de la grille ; les citoyens, en d'entretenant de la misère et de la disette qui, disait-on, devait encore augmenter ces jours-ci, se répandaient en injures contre la Convention. J'ajoute que chacun proposait différentes manières de se venger, et que le commissaire de police et la garde qui s'y sont portés, voyant les esprits trop échauffés, se sont retirés sans dissiper ce rassemblement, qui s'est dispersé de lui-même.
7i3 REACTION THERMIDORIENNE («0 mai 1795] ;|
Suivant quelques agents, les citoyens qui garnissaient les tribunes ^
de la Convention en sont partis très satisfaits du discours prononcé ' -J
par Fréron sur son projet de décret ', auquel on a également applaudi .|
aux Jardins national et Égalité. %
Cafés. — Dans les cafés des Tuileries et du Palais-Egalité, la .;§
pénurie des subsistances occasionnait de très mauvais propos contre ^
la Convention, qui, disait-on, se trouve dans Tembarras par sa faute, et qui, ne pouvant plus remédier à nos maux, se voit elle-même exposée au soulèvement.
Spectacles. — Le public y a été fort tranquille, mais deux faits arrivés au Théâtre dramatique ne doivent pas être passés sous silence. Dans la pièce de Timo/éon, un particulier a applaudi & Timophane. Le public Ta improuvé et a dit : « Que ce citoyen qui parait désirer un roi sache que nous n'en voulons pas. » Dans la comédie des Deux jumeaux, Tun d'eux ayant dit, comme la pièce le porte : « Je voudrais bien trouver quelques âmes charitables, car il y a trois jours que je n'ai mangé; » le public a crié bis !
Commerce. Pain. — Suivant les rapports de seize inspecteurs, les plaintes ne font que s'accroître, et ceux des citoyens qui prenaient patience commencent à trouver cette disette bien longue et à perdre espérance ; d'un autre côté, la mauvaise qualité du pain excite le plus grand mécontentement. Dans différentes sections, les femmes ont refusé leur portion de pain et de riz, en menaçant de traîner par terre ceux qui l'accepteraient. D'après ce refus, plusieurs boulangers n'ont fait aucune distribution ; les scellés ont été apposés sur ces deux comestibles. Les ouvriers se plaignent de ce que les boulangers . ne reçoivent pas plus de farine, tandis qu'à dix francs la livre on a du ' pain tant qu'on veut, que le riche s'en procure à ce prix, et que le malheureux est obligé de s'en passer. Chez un boulanger de la rue d'Angouléme, il y a eu un grand désordre; les commissaires n'ont pu rétablir le calme, tant les e$sprits étaient échauffés.
On a arrêté une voiture chargée de farine et escortée par des gendarmes, qui sortait par la barrièi^e de Franciade, ce qui a causé une ^ande rumeur.
Baude a entendu dire, dans plusieurs groupes, qu'un convoi considérable de grains était en route pour Paris, mais qu'on pa\'erait le \ pain vingt-cinq sols la livre. Chacun s'accordait à dire qu'il valait mieux le payer ce prix et n'en pas manquer, que de continuer à le payer trois sols et en avoir si peu et en si mauvaise qualité
1. Le 21 floréal an III, dans le débat sur Torganisation du gouvernement, Fréron prononça un long discours qu'on trouvera dans le .Moniteur, t. XXIV, p. 430.
'Il MAI 17951 RÉACTION THEIiMIDORIE.VNE 714
Surveillance, — .• .Hier, rue des Noyers, chez le boulanger de la rue Jean-de-Beauvais, un jeune citoyen, serrurier de son état, est venu prendre son pain. Il s'est trouvé qu'il n'y en avait plus ; très mécontent, il est remonté chez lui et a dit : « Je n'en aurai plus besoin. » A Tinstant, il s'est précipité du quatrième étage dans la cour ; il est mort quelque temps après
GossET, Babbarin.
(Arch. nat., F « ^ III, Seine, 16.)