Tome I
[15 MAI 1795] RÉACTION THEliMIDORIENNE 722
que les promesses faites par les membres du Comité de salut public, sur Tarrivage prochain des subsistances, ne tarderont pas à se réaliser.
Mais si la masse du peuple parait se résigner, nous ne devons pas celer au gouvernement que grand nombre de citoyens, toujours cons* ternes, s'abandonnent sans cesse au découragement, et se laissent vaincre par une apathie dont rien au monde ne peut les tirer ; plusieurs d'entre eux, dont l'âme flétrie et desséchée ne goûte plus aucune jouissance, n'envisagent du passé que les souvenirs les plus douloureux, au présent un spectacle déchirant, et dans l'avenir les plus funestes présages ; aussi voit-on les uns ne pas hésiter à se détruire, et les autres, paraissant même regretter de laisser des enfants au monde, désirer leur mort comme la fin de toutes leurs misères.
Cafés. — Le citoyen Compère dit que dans les cafés, vers le Pont- Neuf et rue Honoré, les citoyens s'y entretenaient avec beaucoup d'inquiétude sur l'arrivée des troupes à Paris; que dans ceux de la Régence et du Palais-Égalité, Ton y disait que les assignats seraient de nulle valeur, si le projet de Bourdon (de l'Oise) passait S que déjà I les trois quarts des marchands et agitateurs ne veulent plus vendre qu'en numéraire.
Spectacles. — Le théâtre du Vaudeville est le seul où la tranquillité publique a été troublée : 1** par une application faite au député Chénier, relativement à la liberté de penser, qu'un couplet de la pièce d'Abuzat^d « a provoquée ; 2<> à l'occasion du dernier couplet du Réveil du pevple sur les -représentants, qu'une partie des spectateurs ne voulait pas que l'on chantât; on ajoute qu'il l'a cependant été, mais il a été malicieusement fait un si grand bruit qu'il n'a pas été entendu.
Pamphlet. — Nous nous sommes procuré une brochure de quinze pages sans nom d'auteur ni- d'imprimeur, ayant pour titre : Lettres d'un polichinelle à ses compères du Comité des finances. Cet ouvrage, fait pour le peuple, nous a paru infiniment dangereux dans les circonstances ; il y est dit dans un passage que bientôt il n'y aura pas de différence entre un gros sol et un assignat de cent livres. Cette mauvaise satire ne tend à rien moins qu'à discréditer totalement les assignats et à faire entendre au public qu'incessamment ils seront sans
1. On trouvera ce projet dans le Moniteur y réimpression, t.XXIV, p. 444.
2. Le 26 Iloréal an II, d'après les Petites Affiches, le théâtre du Vaudeville avait «innné la proniièrc représentation d'Abuzord ou la Famille extravagante, parodie de la pi('cc de Uticis, Abufar ou la Famille arabe.
aucune valeur. Nous allons mettre cet objet à la surveillance pour en suivre les traces et en découvrir Fauteur
Beurliër, Champenois.
(Arch. nat., F » « m, seine, 16.)
Journaux.
Gazette française du 28 floréal : « De Paris, 27 floréal. Notre position est toujours la môme. Deux onces de pain pour chaque personne ; des milliers d'agioteurs qui couvrent le Palais-Royal ; des murmures sourds qui se font entendre dans tous les coins de Paris ; des cadavres que Ton retire journellement de la rivière ; un luxe inexplicable que Ton trouve partout, jusque dans les faubourgs ; un silence morne et douloureux dans toutes les boutiques des dctailleurs ; augmentation graduelle dans le prix de toutes les marchandises : voilà quel est aujourd'hui Tétat de Paris. » — Messager du soir du 27 floréal : <c Paris, le 26 floréal. Le nombre des suicides est véritablement efirayant dans celle malheureuse commune ; il ne se passe guère de jour que des hommes ou des femmes au désespoir ne se précipitent dans la rivière ; le peuple est cependant assez tranquille ; tous les bons citoyens sont persuadés qu'une émeute tournerait entièrement au profit des terroristes et, loin de procurer du pain, nous mettrait de nouveaux obstacles à l'arrivage des subsistances. »
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Rapport du 28 floréal.
Esprit public. Groupes, — Les groupes et les rassemblements dans la Journée d'hier n'ont été ni plus nombreux ni plus tumultueux que les jours précédents; même pénurie, pareille inégalité dans la distribution du pain, continuité de cherté excessive de toutes choses et de brigandage des agioteurs ; de là des plaintes, des murmures, mais sans agitation, ni mouvement ; telle est l'idée que nous ont présentée les rapports de ce jour, dans lesquels les inspecteurs déclarent que le peuple, aussi souffrant que résigné, attend avec calme les heureux effets des promesses d'une abondance prochaine ; il est encore dit dans ces rapports que le décret rendu hier sur la démonétisation des assignats à face [royale] avait excité dans le public des sensations très différentes; plusieurs citoyens, disent les inspecteurs, ont témoigné hautement leur mécontentement, mais ils ont remarqué
que la ms^orité s'était prononcée en faveur de celte loi, dont on se promet les plus grands avantages.
Dans quelques rapports, il est fait mention que Ton a trouvé hier un homme mort, et d'autres, épuisés de besoin, qui se trouvaient mal dans les rues.
Spectacles. — Tout y a été tranquille; lecture prise par nous de la comédie de la Belle Fermière, nous avons jugé que quelques passages, relatifs à la pénurie des subsistances, pourraient être dangereux dans les circonstances actuelles ; nous observons cependant que l'application dont ils sont susceptibles n*a point été saisie ni relevée par les spectateurs au théâtre de la République, où cette pièce a été jouée.
Commerce. Pain. — Yingt*quatre inspecteurs rapportent que, malgré la modique portion de pain, et Tinégalité dans la distribution qui occasionnaient toujours les mêmes murmures, on prendrait patience, si on avait la ressource de se procurer d'autres denrées ; mais elles sont montées à un prix si exorbitant que le malheureux ne peut y atteindre. Le peuple dit que personne ne se pénètre de sa situation et ne travaille à la rendre moins pénible ; que la Convention lui promet tous les jours une ration de pain plus forte; que ces promesses ne se réalisent point, puisque quantité d'individus tombent de faiblesse, faute de nourriture ; ce qui fait répandre des larmes aux mères de famille, en disant qu'elles aimeraient mieux mille fois périr que de voir mourir de misère leurs enfants. Néanmoins les esprits sont assez calmes, dans Tespérance de voir bientôt la fin de leurs maux
D'après Girardin, de toutes parts Ton n'entend que des plaintes et des gémissements ; Ton souhaite la mort & chaque instant et la privation d'une vie qu'on ne peut plus soutenir ; on envie le sort de ceux qui n'existent plus. Tout cela fait détester malheureusement le régime actuel, lorsqu'on le compare à l'ancien, sous lequel les denrées de première nécessité étaient taxées, au lieu que, dans l'état présent des choses, chaque marchand et débitant, n'écoutant que sa cupidité, vous assassinent. D'un autre côté, le garçon cordeur exige du citoyen 5 livres avant que de toucher aux membrures, et le charretier, 50 sols pour boire, sans compter le prix de sa voiture. On ne verra bientôt plus, continue-t-il, que des cadavres ambulants occupés à rendre les derniers devoirs à ceux qui les précèdent dans le tombeau
Beuruer, Le Roy.
(Arch. nat., F > « III, Seine, 16.)
725 RÉACTION THERMIDORIENNE [17 mai 1795]
Rapport du 29 floréal.
Esprit public, — La position de Paris dans la journée a été la même que le jour précédent, c'est-à-dire toujours calme, malgré les plaintes et murmures occasionnés par la pénurie habituelle des subsistances et Taugmentation graduelle dans le prix de toutes choses. Tel est Tesprit des rapports de ce jour, dans lesquels les inspecteurs de police annoncent que la loi qui démonétise les assignats à face faisait la base des entretiens publics ^ Les citoyens paraissaient avoir à cet égard des opinions très opposées ; les uns disaient : •« Ce décret doit bien déplaire aux amis du parti royaliste, qui en avaient accaparé un grand nombre. » D*autres répliquaient avec chaleur : c< La loi sans doute est bonne, mais la Convention aurait dû ne pas y comprendre aussi ceux de cent sols, et faire encore des exceptions en faveur des ouvriers porteurs d*assignals de 50 livres et au-dessus, vu que la mesure générale expose les gens peu fortunés à faire de grands sacrifices et les réduit à une gène considérable. » Enfin d'autres individus, répandus dans les groupes, que Ton peut qualifier d'agitateurs, semblaient prendre le parti de la classe indigente et se permettaient des discours très malins ; entre autres, ils disaient : « Tout cela est, au fait, d'autant plus malheureux qu'il y a tout à craindre que^ d'après les incertitudes continuelles de la Convention et l'embarras où elle se trouve, elle ne soit avant peu forcée de prendre des mesures plus fortes. » Mais Legrand, inspecteur, rapporte que des citoyens sages ont éclairé et rassuré les esprits. Les rapports font presque tous mention qu'hier le Jardin-Égalité était couvert d'un millier d'agioteurs, dont le brigandage accoutumé se faisait avec une rapidité inconcevable, surtout sur les assignats à face, qui perdaient jusqu'à vingt pour cent et plus. On a encore témoigné que le départ des carabiniers et de la gendarmerie avait donné beaucoup d'inquiétude au public, et lieu à des propos très vagues. Enfin il résulte de quelques rapports que, dans différents quartiers de Paris,
1. Il s'agit de la loi du 27 floréal an III^ qui ordonnait que les assignats de 5 livres et au-dessus, portant des empreintes de royauté, n'auraient plus cours de monnaie.
on a été dans le cas de porter secours à plusieurs personnes qui se sont trouvées mal de besoin. Hier les trois quarts des boutiques ont été fermées.*
Cafés. — Mêmes propos, même diversité d'opinions que dans les groupes sur le décret concernant les assignats à face.
Spectacles, — Aucun fait contre Tordre public, excepté au théâtre des Arts, où un particulier, nommé Serrier, s'est permis les plus fortes invectives, dans le ballet de Télémaque^ contre la danseuse Saint- Romain, qui jouait le rôle de Vénus ; il criait à haute voix : « Il ne lui est pas difficile d'avoir une ceinture si brillante, étant entretenue par les représentants. » Les récidives fréquentes de ce parliculier ont donné lieu au citoyen Bétrémieux, offîcier de paix, de requérir la force armée, qui Ta arrêté et conduit chez le commissaire de police de la section, dont la Commission attend le procès-verbal.
Le citoyen Marceau rapporte qu'au théâtre des Variétés, Palais- Egalité, il a'été jeté un papier sur la scène, dont le public a demandé lecture ; il ajoute qu'elle n'a pas été faite, parce que Ton a annoncé qu'un officier de police, et pour cause, venait de le porter au Comité de sûreté générale.
Commerce, Pain, — Dix-neuf inspecteurs annoncent que les mêmes plaintes continuent de se faire entendre sur la modicité de la ration du pain, sur l'heure tardive de la distribution et sur son inégalité. Néanmoins on remarque que les esprits sont assez calmes. Chacun attend avec impatience le mois prochain, dans lequel on espère voir cesser la pénurie qu*on éprouve depuis longtemps. Le peuple dit qu'il voit bien qu'on veut le mettre à l'épreuve, qu'on voudrait bien qu'il se levât, mais qu'il n'en fera rien, qu'il ne prétend qu'à avoir la consolation de mettre en pièces ceux qui veulent le faire périr de famine. Dubouloy ajoute que le public parait satisfait de l'affiche de la loi qui défend sous peine de punition aux boulangers et à tous autres de dénaturer les subsistances et de frauder les distributions •
Pasté, Hornin.
(Arch. nat., F « « III, Seine, 16.)
1. C'est la loi du 24 floréal an III ainsi conçue : « Les peines prononcées et la forme de procéder établie par les lois contre les agents infidèles de la République sont applicables aux boulangers et à tous autres chargés de distribuer ou surveiller la distribution des denrées acquises par la République, qui en détourneraient ou en dénatureraient quelques parties. »
727 BÉACTION THERMIDORIEiNJ^E [18 mai 1793]
Rapport du 30 floréal.
Esprit public. — Les rapports de ce jour ne sont qu'une répétition presque littérale des faits présentés dans la dernière feuille. Tous les inspecteurs se réunissent sur ce point essentiel, qu'ils n'ont rien vu de contraire à la tranquillité publique ; ils conviennent cependant que les murmures du peuple étaient toujours les mêmes, que les femmes surtout paraissaient très mécontentes de la pénurie soutenue des subsistances, du peu et mauvais pain qu'elles recevaient, de la lenteur des arrivages, et qu'elles commençaient à regarder comme illusoires des annonces d'une abondance prochaine. Les mêmes agents annoncent aussi qu'il y a eu continuité de plaintes occasionnées par le prix exorbitant de toutes les choses nécessaires à la vie, auxquelles, disait-on, il n'est plus possible d'atteindre, ce qui a fait tenir beaucoup de mauvais discours contre les autorités constituées, notamment contre les agents, taxés au moins de négligence, ainsi que des clameurs contre les marchands, les laboureurs et les agioteurs.
Les inspecteurs ajoutent que, dans les groupes, les événements présents, tels que la guerre, la paix, les mouvements des troupes, les subsistances, les finances, les lois rendues, celles projetées, faisaient toujours la base de la conversation des citoyens, dont les propos étaient plus ou moins exagérés, plus ou moins respectueux envers la Convention, les conjectures souvent mal fondées, les raisonnements vagues, avec une grande diversité d'opinions. Ils observent enfin que si, dans les rassemblements, il s'y introduit quelques malveillants, il s'y rencontre aussi de bons citoyens qui rassurent leurs frères, dont les tètes semblaient fort échauffées.
Le rapport du citoyen Leroy aine nous ayant paru contenir des particularités essentielles, dont il importe d'instruire le gouvernement, nous allons en donner connaissance. Cet inspecteur, après avoir avancé que beaucoup de citoyens tombaient de besoin, ajoute que le bruit se répand que les carabiniers et les gendarmes vont être remplacés ici par des Allemands, ce qui inquiète le public et lui rappelle les jours qui ont précédé le li juillet 1789 ; que l'on disait encore que le gouvernement vient, par un arrêté secret, de fîxer l'indemnité
[18 MAI 179S] IIKAGTION THERMIDOKIENNC 728
des représeiilanls k quatre-vingt-quatre livres par jour, dont ils touchent le montant moitié en numéraire, et que ce même gouTerae** ment, lorsque les corps administratifs lui présentent des réclamations, tendant à prouver que les agents et employés ne peuvent pas vivre avec leur traitement, leur répond : « Ils n ont qu*à quitter; on en trouvera d'autres. » Enfin, il termine en annonçant qu'il circulait hier que, si la distribution du pain n'était pas plus abondante, le faubourg Antoine devait, le i*' prairial, se lever en masse et engager le reste de Paris à suivre son exemple.
Cafés. — Mêmes propos, pareils entretiens sur les affaires publiques que dans les groupes.
Spectacles. — Tout y a été tranquille, à la réserve du théâtre du Vaudeville, où il s est élevé une légère difficulté entre les spectateurs entre («ic) la première pièce; partie a demandé le Réveil du peuple; l'autre s'y est opposée, en disant : « Il est trop tard. » Alors, plusieurs voix parties des premières loges se sont écriées : A bas les Jacobins! ce qui a rétabli le calme et permis de chanter les couplets, qui ont été très applaudis, à la réserve de celui des représentants, qui ne Ta été que faiblement à la fin.
Commerce. Pain, — Dubouloy, Cuvillier et autres ne font qu énoncer les mêmes plaintes, tant sur la modicité de la ration du pain, sur Theure tardive à laquelle on le distribue et enfin sur Tinégalité dans la distribution. Il serait à désirer, afin d'éviter toutes les espèces de plaintes, que la répartition de la farine fût faite d*une manière moins disproportionnée et qui occasionne de violents murmures contre les autorités constituées et les commissaires distributeurs, qui ne cherchent, dit-on, qu'à faire mourir le peuple de faim. L'on fait beaucoup de menaces de toutes parts, si au mois prochain la ration de pain n'est pas plus forte ; Ton dit qu'il serait urgent que l'arrêté du Comité de salut public fût mis en vigueur, qu'alors l'on serait rassuré sur les fraudes des boulangers et des commissaires.
Losset dit qu'il y a eu un grand désordre chez un boulanger de la rue des Filles-Dieu, où Ton a arraché le commissaire de service de ses fonctions pour le conduire au Comité. Il ajoute qu'un jeune homme, qui sortait de chez ce boulanger avec un pain de quatre livres, a été conduit chez le commissaire de police^ qui en a dressé procès-verbal; il a été écrit au Comité civil et au commissaire de police.
Viande et autres comestibles. — Poinsignon, Lefèvre et autres disent que la tranquillité a régné aux portes des bouchers qu'ils ont surveillées, excepté rue des Orties, où l'on criait beaucoup contre les
commissaires et les bouchers, de ce qu*ils ne rendaient pas justice à un chacun. Les femmes criaient aussi contre la Convention en disant
que les hommes étaient des f . . • . c d*endurer la Taim, et qu'avec
la même lâcheté ils avaient laissé guillotiner bien des innocents sous leurs yeux. Quantité de citoyennes de différentes sections n'ont point eu de viande. Des ordres sont donnés pour surveiller les agitateurs et les traduire devant les autorités constituées.
Loctave, Bergeret et autres annoncent que les halles et marchés étaient très bien approvisionnés, maïs les denrées se vendent à un prix excessif; cette cherté échauffe tellement les esprits qu'elle fait redouter des suites funestes.
Agiotage. — Caillouet, Moyron et Drouin déclarent que le louis s'est vendu au Jardin-Ëgalité 390 livres, et l'écu de six livres 90 livres ; un pain de deux livres, 32 livres. Moyron dit que les agioteurs disent qu'ils ne sont pas embarrassés des assignats à face royale, attendu que la Convention sera forcée de rapporter le décret^ comme bien d'autres.
Bois, — Poinsignon, Lassiot et autres rapportent que la livraison du bois s'est faite dans différents chantiers et ports avec beaucoup d'ordre. Les garçons cordeurs exigent dix livres pour corder une voie de bois ; cette contribution révolte les citoyens
Barbarin, Beurlier.
(Arch. nat., F « « III, Seine, 16.
Journaux.
Messager du soir du l^'*' prairial : « Paris, le 30 floréal. Ce n'est pas seulement sur les routes que Ton pille le pain que des parents ou des amis envoient aux malheureux Parisiens ; hier, dans la rue des Arcis, des femmes qui étaient chez un marchand de vin ont aperçu un charretier qui retirait d'une voilure un pain pour le remettre h un citoyen ; aussitôt elles ont quitté leurs verres et leurs bouteilles, se sont élancées sur la voiture, et, de vive force, en ont enlevé cinq à six pains de huit livres, qu'elles ont payé, les unes sur le pied de cinq livres, d'autres de six livres la livre ; le voiturier a déclaré que la livre de pain lui revenait à sept livres dix sous ; elles s'étaient réfugiées, pour procéder à leur partage, sous la porte d'un patriote aussi probe que courageux; mais il les a chassées, renvoyées dans leur cabaret; elles sont rentrées chez un épicier voisin, qui a eu la complaisance de leur prêter ses poids et ses balances, pour qu'elles missent plus d'équité et de justice dans leurs opérations. « Puisque la Convention nous vole nos assignats, quand elle » en a besoin, disaient-elles, nous pouvons bien prendre le pain de notre i) voisin en le payant, quand nous mourons de faim. » Chacun répète : « Nécessité contraint la loi. »
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Rapport du 1*' prairial.
Esprit public. Groupes. — Dans la journée d'hier, aucun événement marqué n*a troublé Tordre public et la tranquillité des habitants de Paris. Néanmoins les esprits ont paru très agités dans les groupes, et de toutes parts on n'entendait que des murmures violents excités par les sentiments du besoin, avec injures contre les représentants du peuple et menaces de se porter incessamment sur la Convention. Les femmes notamment, pressées par la faim et par les cris de leurs enfants, s'exhalaient en plaintes les plus vives et se permettaient mille imprécations. Leurs voix, mêlées à celles d'un grand nombre de citoyens, formaient un concert lamentable et présentaient en même temps Timage d'un spectacle très douloureux. « Que deviendrons-nous ? se disait-on de tous côtés. Comment pourrons-nous atteindre la moisson? Non seulement nous sommes réduits à présent à la plus faible portion de Faliment de première nécessité ; à peine même le pain est-il mangeable ; pour surcroit de misère, la cherté des comestibles qui pourraient y suppléer prend d*heure en heure un tel accroissement que cela équivaut pour nous à la disette la plus réelle. »
Telle est la substance des rapports de ce jour. D'après ces exposés, la position de la classe indigente et laborieuse devient de jour en jour plus pénible ; celle des citoyens dont les revenus ne consistent qu'en rentes ou fermages à prix d'argent ne nous paraît pas moins à plaindre. En effet cette classe infortunée et très nombreuse, obligée pour subsister de vendre pièce à pièce ses meubles et effets, hors d'état pour la plupart de se livrer à aucune espèce de travail, méprisant tout moyen d'intrigue et les ressources du brigandage des agioteurs, se trouve réduite aux extrémités les plus fâcheuses. Il en résulte que c'est spécialement sur elle que pèse tous le poids des circonstances dont elle souffre et gémit sans murmurer.
Cafés. — Compère, inspecteur, rapporte que les citoyens s'y entretenaient des finances et de la pénurie des subsistances, et qu'ils inculpaient la Convention de tous les maux qui affligent la République ; ils donnaient pour motif le défaut d'union entre les représentants, Tamour-propre, l'intérêt et la jalousie qui règne entre eux.
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731 RÉACTION THERMIDORIENNE [19 mai 1795]
Spectacles. — Tout y a été tranquille. Quoi qu'il en soit, nous ne pouvons nous dispenser de rendre compte d'un incident au théâtre de la Gaîté. Entre les deux pièces il a été jeté sur la scène un billet ; le public. en a demandé lecture; l'acteur a paru et a chanté en présence de l'auteur un couplet qui a été très applaudi. Le citoyen Laine, inspecteur, rapporte qu'en l'absence, du commissaire de police et des membres du Comité civil de la section, il a monté à l'instant sur le théâtre pour faire arrêter l'auteur, qui lui est échappé par la fuite; il ajoute que l'acteur lui a remis le couplet dont il s'agit; en voici la teneur :
Réveille-toi, peuple de frères, Et frappe ces affreux tyrans, Qui, sans pitié de ta misère, Te font languir, toi, tes enfants.
Rcveille-toi, je le répète; De la foudre, arme ton bras ; Elle gronde déjà sur leur tétc, Et bientôt clic les écrasera.
La Commission a mandé le directeur du théâtre de la Gaité.
Commerce, Pain. — La modique ration de pain accordée à chaque citoyen n'augmentant pas, les plaintes se renouvellent tous les jours; dans différentes sections on a cependant donné deux et trois onces de pain, et même un quarteron sur la section du Temple.
Rue de la Grande-Friperie, un homme, sortant avec un pain de chez Ayot, boulanger, a été arrêté par le public et conduit au Comité ; on a vu quMl était du Comité du Contrat-Social et ami du citoyen Ayot. Il y a eu du tumulte chez ce boulanger depuis cinq heures du soir jusqu'à deux heures du matin. Perquisition faite dans son domicile par le juge de paix et deux commissaires civils, il déclara qu'il restait quinze pains et environ 60 livres de riz. Les commissaires ont trouvé dix-huit pains au lieu de quinze qu'il avait déclarés. Le public exigea qu'il fût conduit au Comité de sûreté générale, ce qui a eu lieu â huit heures du matin. Il est maintenant dans sa boutique, sous la garde d'un gendarme.
Dans la section de Mutius-Scœvola, le désordre a été â son comble; le public est en foule aux portes des boulangers ; il refuse la modique portion de pain qu'on lui délivre, et murmure beaucoup.
La section se porte en masse au Comité de salut public.
H résulte du rapport de Murât que, sur la section des Invalides, les ouvriers se disposent â se réunir au faubourg Antoine et disent que, t6t ou tard, il faut que leurs maux finissent. Cela fait horreur, disent-
[i9 MAI 4705] REACTION THERMIDORIENNE 732
ils, de voir des malheureux chaque jour accablés de désespoir, et succombant enOn sous le lourd fardeau de leur misère, se jeter à Teau et se détruire d^ la mamère la plus horrible.
Viande et autres comestibles, — Les distributions chez la plus grande partie des bouchers se sont faites légalement, et la tranquillité a régné partout. Les halles et marchés ont été assez bien four- ' nis; les pommes de terre blanches se sont vendues 28 et 30 livres ' le boisseau, et les rouges 35 livres. Six voitures d*œufs sont arrivées au carreau de la Halle ; il y est arrivé, le 30 floréal, 185 voitures de fruits, légumes, pommes de terre, beurre, fromage et marée ; il y est arrivé aujourd'hui 257 voilures des mêmes denrées et deux de marée.
Surveillance. — L*orage d'hier a causé beaucoup de dégâts chez les épiciers et dans beaucoup d'autres maisons des sections du Nord, de Bondy, des Lombards» Gravilliers, Bon-Conseil, Bonne-Nouvelle, Amis-de-la-Patrie et autres. ....
BorS DE LOURY, DUGUAUFFOUR.
(Arch. nai., F«<=III, Seine, 16.)
Journaux.
Annales patriotiques et littéraires du 2 prairial : « Paris^ le 30 floréal. Les roprcsentants du peuple, membres des Comilos de salut public, de sûreté générale des finances et d'instruction publique, ont arr(^lé ce qui suit : Art. 1^'. La Bourse sera placée au Louvre, dans les salles du rez-de-chaussée qui sont au-dessous de la galerie d'Apollon, jusques et compris le passage qui conduit au jardin du Muséum ; rentrée principale aura lieu par la petite place du Muséum, et le jardin sera ouvert aux citoyens qui se réuniront à la Bourse. Art, 2. L'ouverture de la Bourse se fera le i*' j)rairial à onze heures du matin. Art. 3. L'inspecteur des bâtiments du Louvre demeure chargé de faire de suite tous les arrangements et dispositions convenables pour mettre l'emplacement ci-dessus désigné en état de remplir sa destination Art. 4. f^es tableaux et autres objets dépendant du Muséum seront transportés dans les salles qui étaient occupées par le gratid conseil et prévôté de l'hôtel, ^ir^ 5. Le public sera instruit par des affiches et les journaux de l'ouverture de la Bourse pour le l**" prairial. Art. 6. L'administration du département de Paris demeure chargée de l'exécution du présent arrêté. » — Courrier républicain du 1*'' prairial : « Bu 30 floréal. La situation de Paris est toujours la même; on a distribué une once de pain de plus par personne, qui (sic) a reçu en même temps une once de riz. On n'en avait point ou presque point distribué hier, quoique la ration du pain ne fût que d'une once, et que même certaines familles n'en eussent point reçu du tout. — Les carabiniers qui avaient remplacé le régiment de chasseurs qu'on avait fait venir de Gonesse sont partis, dit-on, de fort mauvaise humeur, et sur la demande expresse qu'ils en ont fait faire aux Comités de gouvernement »
733 RÉACTION THERMIDORIENNE [20 mai 1795]