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Rapport du 2 prairial.
Esprit public. — Les événements de la journée d'hier, très connus, r laissent des souvenirs trop douloureux pour en retracer Timage ^ I Ceux qui nous menacent aujourd'hui en sont la suite ; ils nous font concevoir les plus tristes présages. Il parait, suivant les rapports que nous avons sous les yeux, que les têtes sont toujours très échauffées, et, d'après les particularités que nous avons pu recueillir, nous sommes fondés à croire que la pénurie des subsistances a été le prétexte, malheureusement trop plausible, dont se sont servis les agitateurs pour égarer les citoyens crédules, mais que la cause du mouvement populaire, organisé depuis longtemps, provient de la faction des anciens meneurs, qui font demander aujourd'hui par le peuple^ avec du pain, le rétablissement de la Commune, la Constitution de 1793, la mise en liberté de tous les députés Montagnards et de tous les membres des anciens Comités révolutionnaires. Les inspecteurs ont remarqué, presque dans toutes les sections, que la proclamation faite hier au soir de la loi rendue contre les mouvements * avait excité le plus grand mécontentement et provoqué les cris de la sédition et d'une révolte décidée contre la Convention, notamment contre les représentants connus par leurs principes de justice.
Cafés. — Le citoyen Compère, inspecteur, rapporte que, dans les cafés et autres lieux publics, où les citoyens paisibles et honnêtes s'entretenaient entre eux des événements du jour, on y gémissait de voir un peuple égaré applaudir à des mesures aussi dangereuses, dont les malveillants le rendent l'instrument.
Spectacles. — Ils ont été fermés.
Commerce. Pain. — Toujours de grands murmures de la part du peuple aux portes des boulangers. Des esprits échauffés s'y répandaient en invectives et propos les plus séditieux contre les autorités
1. Sur cette célèbre journée du !•' prairial an III, voir, entre autres récits contemporains, celui du Moniteur^ réimpression, t. XXIV, p. 497 et suivantes, et le Journal de Perîet, n*- 969 et 970.
2. Ce n'est pas une seule loi « contre les mouvements », mais plusieurs qui furent votées par la Convention dans la séance du !•' prairial an lïl. Voir le Procèa-verbal.
constituées ; les femmes surtout, bien moins patientes, semblent être beaucoup plus agitées ; elles provoquent les citoyens au désordre el les invitent à ne pas recevoir la légère portion de pain qui leur est accordée; mais ces intentions malignes trouvent une opposition dans la sagesse de plusieurs citoyens. Dans la section des Gravilliers un s ' homme portant sous son bras un pain d'orge du poids de neuf livres,
r- sur lequel était une adresse, pria Tune d'elles de la lui enseigner;
mais, lorsqu'elle s'aperçut que c'était du pain, elle en avertit ses camarades, qui le lui pillèrent et ne lui donnèrent en dédommagement que 4 livres en assignats.
P» Viande et autres comestibles, — Chez plusieurs bouchers, le public
f h se plaint de ce qu'on a taxé la viande à 20 sols la livre ; les commis-
-, saires y sont fort maltraités.
^ Les halles et marchés sont assez bien approvisionnés et on ne peut
; .. plus tranquilles ; les marchands qui s'installent ordinairement sous
V ; les parapluies, au marché des Innocents, n'y sont point aujourd'hui.
f' I Bois. — Au port du raccueillage, le citoyen Collet vend son bois
130 livres la voie. Les charretiers continuent de faire contribuer les [ citoyens, et leur font payer 45 et 50 livres le charriage d'une voie de
bois. La Commission continue d'exercer la plus grande surveillance i sur ces individus.
Surveillance. — Un écrit lu hier matin dans le faubourg Antoine dans différents groupes, et qui a été distribué avec profusion, notamment rue Saint-Denis, au nombre de plus de cinq cents exemplaires, a été le programme de l'insurrection. Cet écrit a pour titre : Insurrection du peuple pour obtenir du pain et reconquérir ses droits.
A neuf heures, le tocsin a sonné dans plusieurs sections ; par suite, la générale a été battue partout ; une foule de femmes se sont portées à la Convention ; les sections du faubourg Antoine y sont descendues à deux heures. Ils avaient tous écrit sur leurs chapeaux : Du pain et la Constitution de 1795. C'était le refrain des femmes à la Convention. Le but de ces sections était de soutenir les femmes.
Une femme, du nombre de celles qui sont parvenues à entrer de force dans la salle de la Convention, ayant saisi le sabre d'un gendarme qui voulait la repousser, a eu la main grièvement blessée.
Dans l'après-midi, nombre de députés ont été arrêtés par des femmes et des citoyens armés. Quelques-uns ont été maltraités; ils ont été tous conduits à la section du Comité de sûreté générale.
Des citoyens ont arrêté le représentant du peuple Garilhe, et l'ont conduit au Comité de salut public.
Le représentant du peuple Féraud a été assassiné, sa tête pro-
735 RÉACTION THERMIDORIENNE [20 mai 1795J
menée au bout d'une pique ; à sept heures trois quarts, celui qui la promenait a été arrêté rue de la Loi, par la force armée de la section du Muséum, à la réquisition du citoyen Manigot, officier de paix% Il a été conduit au corps de garde de la Maison-Égalité. Son nom est Jean Tînel, compagnon serrurier, section de Popincourt
Pasté, Doolot.
(Arch. nat., F > <^ Uï, Seine, 16.)
Journaux.
Messager du soir du 2 prairial : « PariSj le /''*' prairial. Un orage terrible semble prêt à éclater aujourd'hui. Jamais, depuis 1789, les groupes dans Paris j n'ont été aussi nombreux ni aussi échauffes qu'ils Tétaient hier soir. Un même sentiment paraissait animer cette foule immense. C'était le désespoir. Trompes tant de fois par de belles promesses qui n'ont rien produit, les citoyens que la faim et la misère aigrissent s'excitaient aujourd'hui à aller en masse demander du pain à la Convention. « Il faut, disaient-ils la plu))art, que les » femmes des faubourgs marchent en avant, qu'elles traversent les rues mar- » chaudes, emmènent avec elles toutes les femmes des boutiquiers ; les ») hommes suivront par derrière ; il faut que tout Paris se lève et marche à la y^ Convention ; il faut ne les laisser sortir que quand ils nous auront donné » du pain ; il y a trop longtemps qu'ils nous renvoient au lendemain. » Il parait en effet que les faubourgs sont dans la plus grande agitation. Plusieurs sections doivent aller à la Convention lui exposer le tableau des souffrances du peuple. Les femmes de la Halle s'attendent d'un moment à l'autre qu'on va venir les prendre pour aller aux Tuileries. Le Palais-Xational est gardé par une réserve nombreuse ; il s'y fait de fréquentes patrouilles. Les femmes qui sont aux portes des boulangers éclatent en injures et en menaces contre la représentation nationale... » — Courrier républicain du 4 prairial : « S prairial. Hier*, Paris ressemblait à un vaste camp. La plus grande partie des citoyens sous les armes remplissaient toutes les rues qui aboutissent au château des Tuileries, c'est-à-dire partant du Carrousel, la rue Saint-Honoré dans presque toute sa longueur, la place des Piques (Vendôme) et les rues adjacentes, la rue des Bons-Enfants, des Petits-Champs, et celles qui aboutissent à la place des Victoires, qui était couverte d'hommes armés et de canonniers jusqu'à la rue Montmartre, les quais, le pont ci-devant Royal, etc. Jamais pareille chose ne s'est vue depuis l'existence de cette grande ville ; ni le 14 juillet, ni le 10 août, ni le 31 mai n'ont vu de dispositions militaires aussi extraordinaires. La plupart des citoyens de l'intérieur paraissaient pjirfaitemenl disposés à vendre cher leur vie, et à défendre la Convention nationale, le seul point de ralliement qui nous reste pour éviter la dissolution totale dont la France est menacée. Ou avait vu, au contraire, une très grande partie des habitants des faubourgs, aigris par le cruel sentiment de leurs maux, arriver le matin avec les dispositions hostiles. On les entendait, en passant, menacer avec violence