CXXIII
Rapport du 8 frimaire.
Paris a été assez calme, et les groupes peu nombreux. On s'y entretenait paisiblement du procès de Carrier et des subsistances. Les citoyens de toutes les classes montrent la plus grande confiance dans les mesures que prend la Convention pour assurer le bonheur du peuple.
On a été fort étonné d'apprendre que Carrier avait récusé ses juges, et on a très applaudi à la conduite qu*a tenue à cet égard le tribunal^ qui s'est retiré dans la Chambre du conseil pour y délibérer sur la récusation proposée par Carrier ; après quoi, il a repris sa séance et continué ses débats.
Le public a resté constamment jusqu'à onze heures du soir au tribunal criminel du département pour entendre prononcer le jugement sur les douze membres du ci-devant Comité révolutionnaire de la section du Bonnet-Rouge. Sa joie s'est manifestée en apprenant que dix étaient condamnés à vingt ans de fers, et deux mis en liberté ; la majeure partie disait qu'il faudrait en faire autant de tous les Comités réformés. La plus grande tranquillité a régné dans ces deux tribunaux.
Simon fait part des murmures des citoyens sur la mauvaise qualité du pain et de leurs plaintes réitérées sur la cherté des subsistances.
Maftel rapporte que des femmes du marché des Enfants-Rouges disaient que, si cette cherté continuait, elles feraient une descente chez les marchands qui voulaient remplacer les ci-devant.
Yontschritz, inspecteur, et autres disent q\ïk Touverture du port ' au charbon, vieille place aux Veaux, la foule s'est tellement portée à
la tète du rang, qu'elle a duré toute la journée, mais que cependant il n'est arrivé aucun accident.
Plusieurs inspecteurs rapportent qu'étant chargés de dissiper les queues qui se forment pendant la nuit aux ports de la Tournelle et vieille place aux Veaux, ils se sont transportés à la réserve pour inviter la force armée à les seconder, ce qu'elle a refusé de faire en disant que la Commission administrative de police ne devait pas faire Hl la loi, qu'ils n'étaient pas faits pour être exposés à recevoir des coups
• \ de couteau, qu'il n'avaient d'ordre à recevoir que de l'Etat-Major ;
j que cette môme force armée s'y est cependant présentée et s'est
/ jointe à la gendarmerie vers six heures et demie
/ Le faubourg Marcel a été assez paisible; la viande s'y distribue
dans toutes les rues.
BEURLIER, HORNIN.
(Arch. nat., F » « III, Seine, 14.)
Journaux.
Journal de Perlet du 8 frimaire :
L'intérêt des matières politiques nous empêche trop souvent de nous occuper de littérature. Cependant nous ne pouvons résister au plaisir de faire connaître deux odes qui ont paru depuis quelque temps et que la modestie de Fauteur a trop dérobées à l'admiration publique; l'une est sur la nuit du 9 au 10 thermidor, l'autre est adressée aux tyrans. Elles sont du citoyen Perreau *, chef au Comité de salut public pour les relations extérieures. La gloire de nos triomphes et la honte des tyrans y sont chantées en vers dignes de nos plus grands poètes.
C'est par de tels ouvrages que la Commission d'instruction devrait s'attacher à enflammer Tenthousiasme républicain. C'est à elle à les publier, à les répandre, pour réparer les outrages prodigués au bon sens et au bon goût par ses devanciers, qui imprimaient le cachet de la Commission à une foule de rapsodies indignes de voir le jour.
Le citoyen Perreau s'adresse ainsi aux tyrans coalisés :
Quels sont donc les succès où votre espoir se fonde? ^ Accablés de terreur, de honte, de remords,
> 1. Sur Jean- André Perreau (174M813], jurisconsulte, voir F. Masson, Le Dépar-
tement des Affaires étrangères pendant la Révolution, p. 329.
279 RÉACTION THERMIDORIENNE [27 novembre 1794]
Répondezrinoi, tyrans... rois oppresseurs du monde, Quel prix attendez-vous de vos lâches efforts?
Par la fuite déjà chacun de vous expie Ses sinistres desseins ; rompus de toutes parts, Les fragiles liens de votre ligue impie, N'offrent plus à nos yeux que leurs débris épars.
Fugitif Autrichien, ton aigle épouvantée. Que pressent, sans repos, la honte et le trépas. Des plaines de Fleurus s'échappe ensanglantée, Sans oser revoler à de nouveaux combats.
Des droits des nations hypocrite ennemie, Qui, fière trop longtemps de ton impunité, Contre nous, en secret, armais la tyrannie. En blasphémant toujours le nom d'humanité,
Albion, tremble enfin. , . c'est le jour des vengeances : Crains, malgré tes complots, ta ceinture des mers, Que nous n'allions punir tes longues insolences, Et de ce grand exemple effrayer l'univers.
De nos premiers bienfaits violez la mémoire ; Combattez pour des rois, Bataves abusés ; Peuple ingrat ! désormais sans puissance et sans gloire, Tu reprendras ces fers que nous avions brisés.
Tu croyais nous braver derrière tes montagnes, Tyran presqu' oublié I Comme autant de torrents. Du Cenis étonné, vois-tu dans ces campagnes. Descendre à flots pressés nos soldats triomphants ?
Tu rallumes en vain tes foudres impuissantes. Pontife des Romains I Exempte de terreur. L'éternelle raison va, dans tes mains tremblantes. Les éteindre à jamais, et confondre l'erreur.
D'un prodige nouveau tes troupes consternées Se sauvent. . . dans l'oubli de leur vaine fierté. Fanatique Espagnol! Où sont tes Pyrénées? Ils se sont aplanis devant la liberté.
Ces odes, dont nous ne citons que quelques strophes prises au hasard, ont été présentées à la Convention, qui les a recommandées par son suffrage et par une mention spéciale au procès-verbal.
Spectacles du 7 frimaire.
THéATRB DES Abts. — Rclâchc.
OpÉBA-CoMiQUB. — La Mélomanie; Raoul de Créquy ou BcUhilde et JEloi.
Feydeau. — Rose et Aurèle, op. ; les VisUandines, op.
Théâtre de la République. — Timoléon; le Conteur, corn.
Théâtre de l'Égalité. — Relâche.
Lyrique. — Zélia, opéra ; Cange, opéra.
Gaité. — L'Ecole de la Bienfaisance ; U Amant auteur et valet ; Il était temps; le Patriotisme au village (Les Petites Affiches indiquent, au lieu de cette dernière pièce, les Brigands de la Vendée).
Ambigu-Comique. — Les Mariages assortis ; les Sœurs du Pot; le Menuisier de Vie7'zon,
Vaudeville. — Arlequiîi Huila; le Naufrage au port; l'Auberge isolée.
Cité-Variétés. — UOrphelin ; l'Heureux quiproquo ; les Cent écus.
Rapport du 9 frimaire.
Les groupes étaient peu nombreux au Jardin national et aux environs de la Convention; chacun s'entretenait paisiblement sur divers objets indifférents, sur les subsistances, sur Carrier et sur les nouveaux succès de nos armées ; Topinion publique est très bonne ; toujours même confiance dans les mesures de nc»s représentants.
Le peuple s'est porté en foule à la place de la ci-devant Maison- Commune, pour voir les membres du ci-devant Comité révolutionnaire de la section du Bonnet-Rouge, qui ont resté sur le tabouret jusqu'à six heures et au flambeau. Ces condamnés ont essuyé beaucoup de reproches et d'humiliation. Un d'eux n'a pu être exposé, s'élant donné un coup de couteau. Malgré cette affluence, il n'est point arrivé d'accident
Les rapports s'accordent à dire que la plus grande tranquillité règne dans les sections, ainsi que dans les halles et marchés. Les ports et chantiers sont les seuls endroits qui présentent une nécessité absolue de la plus active surveillance.
Au port de la Tournelle, des malveillants ont cherché tous les moyens possibles pour y faire naître le désordre ; mais, à Taide de la force armée, tant à pied qu'à cheval, le calme s'est rétabli. Un gendarme à cheval a reçu un coup de pierre à la tète, et un fusilier un coup de poing. L'on n'a pu se saisir de ces perturbateurs