‹ Paris pendant la réaction thermidorienne et sous le Directoire. Recueil de documents pour l'histoire de l'esprit public à Paris (volume 2)Chapitre 75 sur 138 · TOME I · texte numérisé non relu

TOME I

[30 DÉCEMBRE 1794] RÉACTION THERMIDORIENiNE 354

prîélaîres ou non, ne courberont point la tôte sous votre joug doré ; nous aurons une république démocratique, où tous les citoyens jouiront également des mômes droits, où les talents seuls, la vertu, les services, et non les richesses, obtiendront des préférences, de la considération et de la reconnaissance. Ch. D.

Vedette ou Gazette du jour du H nivôse :

On est presque honteux aujourd'hui des noms qu'on s*est donné dans Teffervescence révolutionnaire ; plusieurs communes redemandent humblement leurs anciens noms. Dunkerque ne veut plus être Dune-Libre; Montmartre cesse d'être Mont-Marai, et la France s'est trouvée couverte, en moins d'un an de Monts^ de Montagnes et d'une foule de noms bizarres qui ont tout-à-coup jeté une très grande confusion dans les notions géographiques. Encore si les nouveaux noms eussent été choisis pour rappeler quelques époques intéressantes, quelques anecdotes patriotiques, en indication de quelques richesses, comme Emile à Montmorency, Riche-Laine à Levroux, Chauvin-le- Dragon à Saint- Jean-de-Luz, on les eût adopté avec intérêt; mais prendre de tous les coins de la République, et presque en môme temps, le nom de Montagne, parce qu'à Paris deux partis, qui se qualifiaient de Montagne et de Plaine, s'injuriaient, se menaçaient et s'immolaient réciproquement, c'était annoncer que dans les départements les plus reculés on se passionnait sur le récit d'objets qui deviennent bien étrangers et bien froids aujourd'hui, et qui, pour la postérité, seront bien pitoyables *.

Puisque nous en sommes sur la révolution des noms, il n'est pas moins utile d'observer celle des choses. Le bonnet rouge est tombé dans le plus grand discrédit ; on en voit très peu à Paris, et l'on nous mande de quelques départements qu'on y est très mal vu lorsqu'on veut s'en affubler. Armonville, le député, qui avait à se justifier d'avoir dit qu'il fallait encore un million de tètes, a paru hier à la tribune de la Convention, le bonnet rouge sur la léte. A bas le bonnet ! s'est-on écrié de toutes parts. Il a voulu le conserver ; les cris, les huées, ne l'ébranlaient pas, mais il a obéi à la citation du décret qu'on a rappelé, qui ordonne que tout député parlera nu-tôte. Il l'a reployé et mis dans sa poche. Voilà comme l'affectation rend ridicule et prévient contre soi.

Les tu et toi disparaissent de la conversation, et l'on s'aperçoit

1. Voir, dans la Révolution Française du 14 mars 1898, notre article sur les noms des Communes pendant la Révolution.

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qu'ils ne se représentent pas aussi souvent dans le style épistolaire. Quelques individus moroses vous tutoient encore; vous leur répondez par vous : ils balbutient et ne savent plus que dire ; ils reprennent à voix basse et modeste le vous. C'est ce qu*on remarque surtout quand ce sont des femmes rudoyaient {sic) du tu-toù

Spectacles du 10 nivôse.

Théâtre des Arts. — Iphigénie en Tauride ; le Ballet de Télémaque.

Opéra-Comique. — Les Deux avares; Paul et Virginie.

Fbydeau. — Les Visitandines ; les Vrais Sans-culottes.

Théâtre de la République. — Cincinnatus ; la Jeune hôtesse.

Lyrique. — Loiserolles; Au plus Brave la plus Belle; Hélénaj opi^ra.

Gaité. — L'Hospitalier; Il était temps; le Consentement forcé; le Triomphe de V Amour conjugal.

Ambigu-Comique. — Les Houlans; la Manie des perruques; V Héroïne américaine.

Vaudeville. — Le Pot pourri; la Fille-Soldat; les Marchandes de la Halle.

Cité-Variétés. — Les Dragons et les Bénédictines ; les Dragons en cantonnement; le Divorce ou le Juge de paix.

Rapport du 12 nivose.

Esprit public. Groupes et cafés. — Leroy et Chatou annoncent que, dans les groupes, des nouveaux arrivés des armées s'entretenaient de nos frères d'armes, de leurs succès, et disaient qu'il serait à désirer que nos représentants nous secondassent et fussent aussi bien unis que nous; que les ennemis du bien public ne triompheraient pas longtemps^ quoique Faristocratie levât la tête.

Dans un autre, on débitait que le peuple s'était soulevé à Toulouse et à Rouen, que les pauvres allaient chez les fermiers et chez les marchands, et se faisaient fournir ce qui leur manquait de plus nécessaire à la vie.

Dans un café, on assurait, d'après une lettre écrite de la Vendée par un volontaire, que Ton serait bientôt maître de ce malheureux pays, six mille rebelles venant récemment d'y être défaits.

D'autre part, l'entretien roulait sur la rareté du pain, sa cherté et

la mauvaise qualité du pain dans les départements. On ne conçoit pas comment depuis la Révolution, où les récoltes ont toujours été assez abondantes, on peut manquer de pain; on prétendait que, malgré la surveillance, il fallait que Texportation des grains eût toujours continué depuis la Révolution pour être réduits à cette pénurie. On craint les suites de la disette des communes environnant Paris, à qui il n'est plus permis de s*y approvisionner; on désirerait que le gouvernement prît des mesures pour la faire cesser. Le décret * qui permet Texportation du numéraire en échange de I marchandises donne de Tinquiélude : on craint que la cupidité mercandière n'en profite pour faire disparaître le reste de notre numéraire; d'autres craignent qu'il ne facilite l'envoi de secours aux émigrés.

La continuité du froid excite encore des inquiétudes diverses; on [ trouve que quinze voies de bois par section sont un bien faible secours pour la saison rigoureuse où nous sommes.

Du reste les citoyens annoncent leurs inquiétudes, mais avec calme et tranquillité, et espèrent que la Convention rétablira par sa prévoyance tout ce qui manque à nos besoins.

Spectacles. — Au théâtre du Lycée des Arts, deux artistes se sont présentés sur la scène pour jouer le môme rôle malgré le directeur du théâtre, ce qui indispose le public. Dufresnoy, inspecteur, s'est aussitôt rendu dans la coulisse. Le directeur lui a dit que l'une de ses femmes, qu'il avait été obligé de recevoir au nombre de ses artistes, était difOcile à contenir ; il la laissa jouer, et l'autre se retira à rinstant.

Dans tous les théâtres, les citoyennes se présentent toujours sans

cocardes, mais elles se rendent aisément à l'invitation qui leur est

faite par les préposés de la police; il parait que les directeurs sont

très insouciants sur cette loi; car, s'étant toujours chargés de la faire

afficher dans les corridors de leurs salles, on ne la trouve nulle part.

Commerce. — . . .11 n'y a plus de bois à l'Ile Louviers ; la vente a

fini à trois heures et demie. Plusieurs citoyens étaient mécontents

de s'en aller sans bois. Malgré ce mécontentement, la tranquillité

a régné.

Vontschritz et Thion ont vu à la Râpée jusqu'à Bercy beaucoup de

■\ trains que l'on débarde et qu'orj vend à mesure ; les charretiers

prennent 25 livres pour le transport d'une voie de bois.

1. Ou plutôt le projet de décret. Voir Tart. 6 du décret du 13 nivôse an III, sur les finances et le crédit public.

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Suivant Murât, au port à TAnglais, le bois se vend 42 livres 10 sols

la voie; les voitures coûtent 30 livres

La Motte, Pipelard et autres rapportent qu'à la Porte-Bernard il n'y a plus de bois sur les berges; le public est très mécontent; il ne cesse de dire qu'on abuse de sa confiance en Tinduisant en erreur. Dans les cafés et chez les marchands de vin des différents quartiers de Paris, continuent-ils, nous avons entendu le public s'entretenir des affaires d'Etat; il disait à haute voix qu'il est trompé de toutes parts, qu'un journal annonçait que les despotes coalisés n'attendaient qu^une insurrection générale en France, que nos troupes sont lasses de faire la guerre, pendant que les citoyens de Finlérieur ne peuvent satisfaire à leurs besoins, et que l'enchère est sur toute subsistance humaine. Le public dit aussi, ajoutent les mêmes inspecteurs, que les trois quarts et demi de nos représentants, leurs agents, commissaires et corps constitués sont tous gens insouciants, qui ne travaillent point pour l'intérêt général, et qui désirent que la guerre dure pour que leur bourse se remplisse et que le peuple soit toujours accablé ; il dit de plus que la Convention a abattu un tyran pour se rendre tyran elle-même avec tous ses agents, et qu'il n'y a qu'eux qui sangsurent (5ic) le peuple, que la disette est sur les comestibles; qu'avec de l'or on a de tout, et avec la monnaie républicaine rien ; on dit enfin, continuent les mêmes, qu'on saura se venger, quand il en sera temps.

Des mesures sont prises pour surveiller ces cafés

11 est arrivé, le 12 et le 13 courant, pour l'approvisionnement des

halles et marchés, 364 voitures de différentes denrées, 23 de marée et

une d'huîtres. Il est arrivé de Gournay 1,566 livres de beurre,

7,400 œufs, 32 douzaines de fromages.

Le beurre se vend en motte 3 livres 16 sous; 3 livres 6 sous en

livres. La halle à la viande était fournie [comme] à l'ordinaire

Surveillance. — ...Goupilleau annonce que la tranquillité règne dans son arrondissement, mais il ajoute que, partout où il va, il n'entend que des murmures contre les autorités constituées, même contre la représentation nationale et le gouvernement actuel, parce qu'on dit manquer de tout; que, lorsqu'on essaie de consoler et d'encourager les mécontents, ils répondent : Oui, mais il faudrait payer six fois plus qu^on ne payait sous Vancien régime ; que cet inspecteur ayant voulu entrer en conversation avec plusieurs de ces personnes, tant hommes que femmes, l'une lui répondit avec humeur, en lui montrant une paire de sabots : Autrefois f avais ceci pour 12 sols, au» jourd'kuije les paie 3 livres 10 sols; l'autre lui dit : Je viens de paye}* une voie de bois 70 livres, et tu viens me parler de la République ;

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donne-moi les moyens de vivre et de faire vivre ma famille^ et f aimerai la République^ etc. Et il ajoute qu'il voit que le peuple se lasse de la cherté des denrées, que Taristocratie met tout en usage pour opérer un mouvement, et qu'il a même entendu dire en plusieurs endroits que cela ne durerait pas longtemps, qu*il fallait se f une

peignée.

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