‹ Paris pendant la réaction thermidorienne et sous le Directoire. Recueil de documents pour l'histoire de l'esprit public à Paris (volume 2)Chapitre 85 sur 138 · Peut-être Lanot · texte numérisé non relu

Peut-être Lanot

395 RÉACTION THERMIDORIENNE [16 janvier 179j]

gcurs. Cependant il a pu voir combien sa conduite et celle de ses pareils scandalisaient la vertu du peuple. » — Journal de Perlet du 28 nivôse : « Le Comité de sûreté générale, informé qu'on songeait à faire disparaître des salles de spectacle les bustes de Marat et de Le Peletier, vient de le défendre sous des peines sévères. — On assure que le même Comité, voulant assurer le respect dû à la représentation nationale, a placé dans les diverses tribunes six officiers de paix, qui sont chargés de faire arrêter ceux qui sV comporteraient d'une manière indécente. — Le renchérissement progressif de toutes les dépenses d'administration a forcé plusieurs théâtres à augmenter le prix des places. Celui de la République, rue de la Loi, vient de le fixer ainsi qu'il suit : balcon et loge sur le théâtre, 6 livres ; loges grillées, 4 livres ; troisièmes loges, 3 livres. Le parquet, l'amphithéâtre des quatrièmes et cinquièmes loges demeureront au même prix. »

Rapport du 28 niygse.

Esprit public. Groupes et café^ — Hier, Maison-Égalitéi devant le café de Foy, un groupe, composé de jeunes gens était à pérorer ; Fun d'eux monte sur un banc de pierre et fait lecture d'un discours en réponse au n® 59 de VOrateur du peuple par Fréron, qu'il se proposait de rédiger en pétition pour être ensuite présenté à la Convention ; il appelle à cet effet tous les jeunes gens de Paris et des faubourgs à se réunir décadi prochain à midi, Jardin-Égalité, pour se rendre ensuite à la Convention. Les ordres sont déjà donnés pour que la surveillance s'y porte ce soir. Le môme discours a été lu au café de Chartres. Suivant le rapport de Gendet et Ancelle, plusieurs passages renferment d'assez bons principes; ils remarquent entre autres celui-ci : « Que nous importe que Marat soit au Panthéon ? Camille Desmoulins est bien au cimetière de la Madeleine. » Le citoyen Gonchon, surnommé l'orateur du faubourg Antoine, parait se rendre à la tète de ces attroupements.

Dans d'autres cafés, Tentretien roulait sur le rapport que doit faire la Commission des vingt-un sur différents membres de la Convention. L'on désire qu'il se fasse bientôt, pour déjouer les menées sourdes des ci-devant Jacobins et du reste de ces terroristes, qui ne cessent d'agiter le peuple par toutes sortes de moyens pour tâcher de sauver les coupables qui sont de leur clique. L'on désire aussi la

prompte activité du Tribunal révolutionnaire pour voir en jugement Fouquier-Tinville et ses complices.

Le particulier qui a été suivi avant-hier, et dont l'adresse a été désignée dans le rapport d^hier, se nomme Barade ; il est logé en garni

et est depuis peu de temps à Paris.

Un particulier a été assassiné hier dans le faubourg Antoine pour avoir mannifesté des opinions patriotiques ; l'assassin a été arrêté....

Commerce, — Plusieurs des inspecteurs ont entendu dire que lea rassemblements aux portes des boulangers étaient provoqués parles boulangers eux-mêmes, soit par les relards qu'ils font éprouver dans leurs cuissons, soit parce qu'ils se plaisent à semer l'inquiétude, tantôt sur les farines, tantôt sur le bois Le citoyen Puget, boulanger, rue de Cléry, donnait son pain par dessus sa porte à tout venant sans demander de cartes; les inspecteurs se sont opposés à cette mesure Suivant Loctave, les boulangers de la section des Marchés

ont eu du pain de reste tant aux fours que dans leurs boutiques ; ceux de la section des Lombards n'ont pas été de même {sic) ; dès la pointe du jour des rassemblements étaient à leurs portes ; la force

armée les a dissipés Plusieurs inspecteurs s'accordent à dire

que beaucoup de boulangers n'ont pas manqué de pain, et qu'ils ont bois et farine. Malgré cela, leurs portes ont été assiégées par quelques citoyens, qui ont peur de manquer de pain ; mais la force armée les a dissipés

Le beurre se vend 3 livres la livre ; les œufs 180 livres le mille. Il y avait dans les Halles très peu de racines et légumes ; il est arrivé seize voitures de marée. La Halle à la viande était moins fournie qu'à l'ordinaire

Surveillance. — Réunions journalières dans les cafés et autres lieux publics, et surtout dans ceux de la Maison-Égalité, où les provocations contre les Jacobins et ce qu'on appelle les terroristes et buveurs de sang se renouvellent à tous moments, et par suite desquelles on craint des événements fâcheux, soit pour la chose public, soit pour les individus ; car, suivant le rapport de Petithenry, il ne serait rien moins question que de les mettre à mort sous peu.

Suivant le rapport de Caillouet, il a été proposé d'épurer le Panthéon, d'assommer celui qui provoquerait à la royauté, ou de le faire arrêter sur-le-champ, d'envoyer les Jacobins sur un champ de bataille après le combat pour étancher la soif du sang, et de se réunir dans les sections pour y porter un coup définitif aux terroristes, fripons, etc.

Bayard rend compte de la disparition des bustes de Marat et de

RÉACTION THERMIDORIENNE [16 janvier 1795]

Le Peletier au café de la Convention , rue du Petit- Lion, au coin de celle de Franciade.

Du rapport de Moreau, Angoille et Vandervelle il résulte : !• qu'au café de Chartres il a été lu une pétition au nom de la jeunesse française, portant invitation au faubourg Antoine et aux hommes du 14 juillet de se joindre à elle contre les buveurs de sang ; cette pétition doit être imprimée et présentée décadi prochain à la Convention nationale ; 2<^ que le n^ 59 de Fréron a été brillé au milieu des plus vifs applaudissements, à cause de certains passages dont il venait d*étre fait lecture, et surtout des reproches faits à la jeunesse française.

Descamps rend compte des propos infâmes tenus dans les tribunes de la Convention par deux femmes, contre plusieurs députés qui sont en ce moment en possession de Testime publique ; des mesures ont été prises pour surveiller et joindre ces femmes.. . .

Hannocque-Guérin, Beurlier.

Courrier universel du 28 nivôse : « 27 nivôse» La motion de Merlin (de Thionville), contre ces hommes qui croyaient avoir meublé leur tête de toutes les connaissances politiques et administratives, lorsqu'ils Tavaient coiffée d'un bonnet rouge, n'a pas peu contribué à dépopulariser ce bonnet, qui dans ces derniers temps, était bien plus réellement le signe de ralliement de tous les assassins, que le point de mire des véritables amis de la liberté. Hier, dans un des cafés de la Maison-Égalité \ on a jeté les yeux sur un de ces bonnets qui y avait été placé par le comédien Grammont; on s'est rappelé toutes les cruautés, toutes les vexations commises par cet histrion insensé. On a cru voir le bonnet rouge, rougi plutôt par le sang, dont les mains de Grammont étaient dégoûtantes, que par la composition du teinturier. Telles sont les réflexions qu'on a faites, et qui se sont bientôt manifestées publiquement. On a demandé que la couleur du bonnet qui rappelle tant de souvenirs tristes et douloureux ne frappât plus la vue des amis de l'humanité. Un instant après on a vu paraître un large ruban aux couleurs nationales, dont le bonnet a été enveloppé de manière que sa couleur sanglante ne fût plus aperçue. Cette cérémonie a été terminée par les cris qui sont aujourd'hui partout à l'ordre du jour : A bas les Jacobins ! A bas les terroristes ! Vivent la République et la Convention nationale! On nous assure que, dans quelques théâtres, les bustes de Marat et de Le Peletier ont été insultés; ainsi l'annonce de Clausel sur cet objet n'aurait pas été sans fondement ». — Vedette du 28 nivôse: « Malgré la

rigueur excessive du froid, il y a toujours au Palais-Égalité des rassemblc-

!. C'était au café de Chartres. Voir ÏAbrévialeur universel du 2 pluviôse. Mais ce journal reporte cette scène au 28 nivôse.

ments considérables, et Ton remarquera que toutes les révolutions qui se sont faites en France depuis cinq ans, se sont préparées au Palais-Égalité. Va-t-il encore s'en faire une ? Si la Convention n'y prend garde, si elle ne se décide pas à se prononcer fortement, il pourra y avoir sous peu un très grand mouvement. Les terroristes en seront Tobjet : sous ce nom sont compris les membres des Jacobins, ceux des anciens comités révolutionnaires, ceux qui coopéraient avec Robespierre à asservir la nation ; ils sont en grand nombre et forment un parti considérable. On peut se rappeler que, lors de la seconde assemblée, les Jacobins et Marat eurent longtemps le dessous. Chabot disait publiquement : « Nous sommes la minorité; eh bien, nous les mangerons tous, nous les terrasserons, nous les subjuguerons. » Et cela fut. Ajoutons : cela sera peut-être encore. La majorité est confiante en ses forces, elle sV repose. La minorité se réunit, se resserre, s'appuie, et acquiert tous les jours de nouvelles forces, qui finissent par détruire celles qui leur étaient présentées en opposition. » — Messager du soir du 29 nivôse : « Paris, 28 nivôse. Hier, au café de Chartres et au café de Foy, les patriotes se sont expliqués avec franchise et énergie sur la nécessité de surveiller les intrigants et les factieux qui, payés par la faction des hommes de sang se répandent dans certaines tribunes de la Convention pour huer les représentants qui ne parlent pas dans le sens de la faction, ou qui ne siègent pas dans telle partie de la salle. Déjà plusieurs patriotes estimables se sont rendus dans la tribune aux convulsions, et les mégères qui Thabitaient, craignant une nouvelle conspiration contre leurs derrières, ont paru concentrer leur fureur et leur rage. Un bon et simple Béarnais a rendu compte avec franchise aux citoyens qui l'entouraient de ce qui lui était arrivé dans cette tribune; d'abord, un citoyen qui affectait d'être mal vêtu avait fait jeter en passant près d'un bâtiment où des maçons travaillaient du plâtre sur son chapeau, et, sous l'apparence d'un ouvrier utile et laborieux, il s'était rendu sur la première rangée occupée par les phalanges aux ordres de la reine Crassous. Notre bon Béarnais entendit ensuite une femme qui aurait bien désiré causer avec sa commère et se mettre à côté d'elle, mais la place était prise, et le brave citoyen les invita à s'entretenir tout haut; elles exprimèrent leur douleur sur ce que Châles, Audouin et Duval ne feraient pas de journaux et qu'ainsi elles ne savaient plus que faire. « Est-ce qu'ils sont malades, leur demande notre homme dans son patois ? — Non, ils se portent bien, mais c'est qu'on leur en veut. — Et pourquoi ? — C'est qu'ils sont de la Montagne. — Pourriez-vous me dire où est la Montagne ? — Depuis cette banquette jusqu'à celle-là; c'est là que siègent les bons députés, tels que Châles, Duhem, Audouin, Barère, Duval, Collot, Crassous, Billaud, Taillefer, Levasseur, Vadier, en un mot tous les braves montagnards ; je vous les montrerai quand ils viendront, car il parait à votre parler que vous êtes étranger. — C'était-là que siégeait aussi Carrier, sans doute ? — Assurément. — Mais je croyais que la Convention était une et indivisible, comme la République et qu'il n'y avait plus ni factions ni partis. » Là-dessus le voisin du bon Béarnais s'éleva avec une telle force contre cette horrible distinction, que les furies se turent pendant toute la séance, et n'osèrent pas môme faire un geste d'indignation ou de mépris. Les citoyens se sont promis de fréquenter les tribunes favorites des malveillants pour les signaler et les faire connaître aux Comités de gouvernement; ils ont juré ensuite de se rendre dans leurs sections respectives pour y répéter le serment fait par la Convention de poursuivre avec courage les bri-

399 RÉACTION THERMIDORIENNE [17 janvier 17951

gands et les buveurs de sang, c'est-à-dire les Jacobins. Les journalistes ont été engagés à inviter tous les bons patriotes à se rendre, le jour de Tanniversaire du supplice de Gapet, dans le Jardin-Égalité pour escorter le fameux mannequin dont nous avons donné hier la description, en faire un autodafé, et danser autour une carmagnole républicaine. Nous attendons du patriotisme de nos frères des départements qu'ils imiteront les républicains de Paris^ et que dans toute la France les Jacobins et les royalistes verront le peuple se prononcer contre leur système odieux, et qu'ils seront tous voués à l'exécration publique. » — Narrateur impartial du 28 nivôse : « Hier on annonça aux jeunes citoyens assemblés au Jardin-Égalité qu'on avait rapporté au Comité de sûreté générale qu'il s'agissait parmi eux de royauté et de destruction des bustes de Marat et de Le Peletier. L'indignation la plus vive se manifesta aussitôt, et ces jeunes gens résolurent de rédiger une adresse qui serait leur profession de foi. Ce projet fut mis aussitôt à exécution. Une adresse fut soumise à la sanction de tous les spectateurs, qui, d'une voix unanime, en arrêtèrent l'impression, l'envoi à la Convention, aux sections de Paris et aux départements. On remarque dans cette adresse le passage suivant: «Apprenons aux Comités de gouvernement combien sont infidèles et perfides les rapports de leurs espions qui croient encore être les sicaires des Amar et des Yadier. Qui de nous a donné lieu à cet arrêté ordonnant à la force armée de saisir les malveillants qui veulent renverser les bustes de Marat et de Le Peletier? Nous, renverser le buste de Le Peletier!,.. Gouvernement tu nous connais bien mal I . . . Quant à Marat, que nous importe qu'il soit au Panthéon? Camille et Philippeaux sont bien au cimetière de la Madeleine. Unissons-nous contre les brigands vivants, laissons en paix les morts, quels qu'ils soient, et abandonnons à la postérité le soin d'analyser nos grands

hommes, et de disséquer le Panthéon. » Hier, à deux heures après-midi, un

Jacobin tenait les discours les plus séditieux chez un marchand de vin, rue et porte Antoine. Un citoyen qui était présent lui enjoint de se taire, avec menace de le faire arrêter. Le scélérat redouble d'audace, dit qu'il faut assommer les membres de la Convention et ceux qui voudraient les soutenir; la garde accourt, et le monstre tirant un poignard, le plonge dans le bas-ventre du brave citoyen qui l'avait rappelé à l'ordre. Il est arrête, interrogé, et, quand on lui eut lu le procès-verbal constatant son crime, il cracha sur le cadavre de sa victime. Il n'avait sur lui d'autre papier qu'une carte de Jacobin. »

Rapport du 29 nivôse.

Esprit public. Groupes et cafés. — Aucuns faits extraordinaires ne se sont passés ; le même esprit se soutient toujours dans lés cafés de Chartres et autres de la Maison-Égalité ; il faut craindre qu'il ne soit le centre d'un soulèvement. Les agents de la police, connus par les

habitants de ces repaires, ne pourront s'y présenter sans être traités de mouchards et menacés de coups de bâtons.

Dans ces cafés la mention a été faite de se porter chacun dans leurs sections respectives décadi prochain, pour y introduire leurs opinions, ainsi que Tesprit qui les dirige.

La cherté des subsistances, le discrédit des assignats et les abus que Ton prétend régner dans toutes les Commissions sont le sujet des autres conversations.

Spectacles. — Tout, dans cette partie de notre surveillance, s'est passé dans la plus grande tranquillité. Un seul fait nous a été rapporté par Dufresnoy. Au théâtre de la rue Pavart, on s'est aperçu que le buste de Marat avait été mutilé. Les perquisitions n'ayant point fait découvrir l'auteur, le directeur a sur-le-champ fait remplacer ce buste par un autre, qui était au foyer.

Commerce. — Suivant Losset, aux portes des boulangers des sections des Ami-de-la-Patrie et du faubourg du Nord, il y avait beaucoup de monde à sept heures du matin. La force armée a eu beaucoup de peine à maintenir le bon ordre. Chacun pourtant a été servi, et il y a eu du pain de reste. Les garçons boulangers veulent se faire augmenter et quitter leurs bourgeois, aussitôt qu'ils ont reçu leur paie. Cet inspecteur n'a point remarqué de contravention à l'arrêté du Comité de salut public relatif à la distribution du pain.

Bienvenu et Delahaye se sont transportés chez tous les boulangers des sections du Temple et des Gravilliers. Dans cette dernière section ils ont remarqué un grand abus : celui qui ne devrait avoir que deux ou trois livres de pain en prenait quatre ou cinq livres ; la carte d'un autre citoyen portait le nom de deux boulangers. Les commissaires de garde ont réprimé cet abus. Il s'est trouvé, sur ces deux sections, trois boulangers manquant de bois. Quoi qu'il en soit; il y a eu du pain de reste chez tous les boulangers ; malgré cette abondance, ils étaient assiégés par la foule ; mais, de concert avec la force armée et les commissaires, ils sont parvenus à dissiper les queues, en assurant les citoyens qu'ils ne manqueraient pas de pain

Le 28 et le â9, il est arrivé, pour l'approvisionnement des halles et marchés, 297 voitures de différentes denrées et 6 de marée.

Surveillance. — Dagomer rapporte que, sur l'exposé fait au café de Chartres qu'un Jacobin disait dans une tabagie voisine que l'on voulait faire mourir le peuple de faim, beaucoup de citoyens sont sortis du café et coururent à la tabagie ; n'y trouvant plus l'orateur Jacobin, ils ont fait crier : Vive la République I Vive la Convention l et sont retournés ensuite au café de Chartres, où on fit une pétition

401 RÉACTION THERMIDORIENNE [17 janvier 1795]

tendant, entre autres choses, à ce que les jeunes gens la portent aux assemblées de leurs sections respectives pour y professer les principes énergiques dont ils sont pénétrés, et à ce que les bons députés soient protégés contre les insultes qui leur sont faites par certains habitués des tribunes.

Moura dit qu*hier encore la motion a été faite au café de Chartres de faire ôter Marat du Panthéon, parce qu'il n*y avait plus de saints.

Huron dit que le bois manque dans certains corps de garde, témoin une conversation entre hommes de garde au Port-au-Vin, qui se sont plaints d'avoir été obligés de voler du bois pour ne pas mourir de

froid Layanec rapporte qu'un citoyen rue faubourg Denis, n^ 25, j

est mort de froid cette nuit.

Barbabin, Auetz.

(Arch. nat., F > « III, Seine, 15.)

Journaux.

Vedette du 29 nivôse : u Depuis que les réquisitions et le maximum sont abolis, tout le monde fait le commerce ; ne croyez pas que ce soit chez des marchands en gros, chez ces grands détaillants, dans les grands magasins, les spacieuses boutiques que vous trouverez tout ce dont vous pouvez avoir besoin ; montez dans presque toutes les maisons, au deux, trois ou quatrième étage: on vous montrera des comestibles, des draps, toiles et autres objets à vendre ; on vous les fera très cher, avec d'autant plus d'impudeur qu'on vous répond : « Moi, je ne suis pas marchand, je ne me propose pas pour vendre ; vous en voulez, payez-les. » Tout cela, cependant, ne donne pas l'abondance ; car, quoi qu'il y en ait à vendre dans plusieurs superficies, les marchandises n'y sont pas en quantité. La plupart de ces marchands se les arrachent ; ils fixent un taux; ils les lâchent à ce taux ; quand ils n'en ont plus, ils vont les surfaire chez un autre, souvent chez celui-là même qui vient de les leur enlever, et ils ne les mettent point dans la consommation, en sorte que tel pain de sucre qui. a valu d'abord 20 sous la livre, vaut actuellement 12 et 13 livres, et a peut-être changé vingt fois de propriétaire, quoique repassant souvent dans les mêmes mains. A quel taux s'arrêtera l'effrayante augmentation des denrées ? C'est ce qu'on ne peut prévoir. Il fait un froid excessif. Ce matin, une voiture de bois, pouvant à peine contenir une demi-corde ou une voie de bois, arrive à la Porle-Saint-Martin; un particulier l'arrête à 250 livres et paye ; pendant qu'il compte son papier, trois particuliers surviennent, qui prétendent qu'il doit être mis à l'enchère ; mais l'argent était reçu, il n'y eut pas moyen. Un de ces trois particuliers va en avant, voit arriver sur la route de Pantin une voiture de bois à peu près de la même contenance que la première, il l'arrhe et l'amène avec lui pour 300 livres. Les habitants des environs de Paris, voyant qu'on paie le bois tout ce qu'ils demandent, vont dévaster les bois; ils ont soin même de n'en pas donner le compte et s'enrichissent ainsi de la disette momentanée. D'un autre côté, les boulangers, n'ayant de bois en saf- Ton L 2Q

fisante quantité pour leur consommation journalière, ne peuvent pas livrer la même quantité de pains, en sorte que, dès six heures du matin, il s*établit des queues à la porte des boulangers, qui, dans cette saison, sont désespérantes. Le reste des comestibles et du vestiaire est d'un 'prix presque inaccessible. La chandelle vaut 100 sols la livre; on s'attend qu'elle augmentera, et Ton prétend qu'un habit de soldat revient à 500 livres à la nation. »

Rapport du 30 niyose.

Groupes. — L'opinion publique conserve toujours l'énergie républicaine, et, si les rassemblements qui ont lieu depuis quelques jours, notamment dans les cafés sont évidemment contraires aux principes de Tordre public, au moins paratt-il vrai que les intentions qu'ils manifestent ne sont dirigées que contre les antagonistes de la justice et de Thumanité ; mais il reste toujours le soupçon fondé que des intentions malfaisantes peuvent diriger quelques-uns des citoyens composant ces rassemblements qui sont toujours surveillés.

Spectacles. — Rien d'intéressant. A celui de la rue Pavart, le buste de Marat s'est trouvé mutilé ; le directeur en a substitué un autre en bon état ; on n'a pu jusqu'ici découvrir l'auteur de ce délit.

Commerce. — Les boulangers sont surveillés avec la plus grande activité ; plusieurs ont été trouvés en défaut ; les uns distribuaient leur pain sans carte, les autres se plaignaient de n'avoir point de bois, ou d'en avoir qui est trop vert, ce qui occasionnait du retard dans la cuisson ; ils ont été traduits aux tribunaux.

Chez aucun boulanger le tableau nominatif des citoyens qui doivent venir prendre du pain chez chacun d'eux n'est encore affiché dans leur boutique. La Commission a pris toutes les mesures nécessaires pour faire exécuter les arrêtés et règlements qui les concernent, et les queues qui se formaient à leur porte sont en grande partie dissipées.

Surveillance. — Une citoyenne, convaincue d'avoir provoqué le rétablissement de la royauté en disant à une sentinelle quHl fallait mietix demander un roi que de monter sa garde^ a été interrogée et renvoyée au Comité révolutionnaire du premier arrondissement.

Une femme publique de l'arrondissement de la section des Tuileries, étant dans un cabaret, s'est répandue en injures contre la

403 RÉACTION THERMIDORIENNE [48 janvier 1795]

représentation nationale. Mandat d'amener est décerné contre elle .

Les habitués du café des Ganonniers, Maison-Égalité, ont arrêté qu'aucun d'eux n'irait à la comédie ni dans aucun spectacle, et qu'ils se rendraient dans leurs sections respectives décadi.

Rassemblements projetés aux cafés du Jardin-Egalité pour aujourd'hui. Les trois sections du faubourg Antoine doivent aller à la Convention présenter une pétition. La surveillance est établie pour éviter un trop nombreux rassemblement

L'on disait hier dans la section du Bon-Conseil qu'on devait suspendre les spectacles à cause de la grande consommation de bois et de chandelle qui s'y fait.

Hannogque-Guérin, L.-J. Babille.

(Arch. nat., F»« UI, Seine, 15.)

Journaux.

Courrier républicain du 30 nivôse : « 29 nivôse. Les mouvements continuent toujours au Palais-Égalité. Avant-hier au soir, on a lu au café de Foy, et ensuite au milieu du jardin, une réponse de la jeunesse parisienne à quelques passages d'un numéro de VOrateur du peuple^ dans lequel il invite les citoyens qui ne veulent plus d'assassins à ne pas se contenter d'inutiles plaintes et de réclamer vengeance par des cris fugitifs, dont il ne reste que le bruit. Cette réponse, conçue en termes très énergiques, a été imprimée, conformément aux VŒUX des auditeurs, manifestés au milieu du refrain accoutumé: A bas les Jacobins! A bas les terroristes I Vive la Convention nationale! Vive la République ! La lecture de cette réponse étant terminée, un jeune homme a lu une adresse qu'il a proposé de présenter à la Convention nationale; elle a été approuvée par les auditeurs, et doit être portée décadi à la barre de l'Assemblée. » — Messager du soir du 30 nivôse : « On continue de donner la chasse aux assassins du peuple. Hier soir, des patriotes ont parcouru différents cafés du Jardin-Egalité, sans pouvoir rencontrer aucun de ces anthropophages brevetés ; on connaît beaucoup de tavernes favorites où les égorgeurs vont cuver le sang qu'ils ont bu et oublier dans l'ivresse du vin l'exécration qui les poursuit. C'est dans ces repaires obscurs où l'intrigue, Tanarchie et la terreur, obligées de fuir devant la justice et la vengeance populaires, vont cacher leur visage hideux et exhaler, dans les convulsions de la rage, lenrs blasphèmes contre la Convention nationale, qu'il faut que les républicains fassent une irruption Le Jardin-Égalité offre maintenant tous les

soirs le tableau des premiers jours de notre révolution; même courage, même fraternité, même énergie, même enthousiasme pour la liberté. 0 toi que nos yeux cherchent en vain, toi, le premier apôtre, le premier orateur de la liberté, toi, mon vieux camarade de collège et de prison, toi qui dirigeais notre marche au 44 juillet, ton ombre, infortuné Camille, semble encore animer tes anciens compagnons d'armes ; ils abhorrent comme toi les brigands qui, couverts d'une couronne ou d'un bonnet rouge, se jouent de la liberté et de la vie des hommes. Tu es mort victime des partisans de la terreur et de la bar-

[19 JANViBB i795] RÉACTION THERMH)ORIENNE 404

barie ; c*est une raison de plus pour nous de les huer. Martyr de liberté, reçois les serments que nous faisons d'imiter ton courage. Oui, nous pulvériserons les embastilleurs et les buveurs de sang, ou nous périrons, comme toi victimes de notre amour pour la liberté et la justice. La mort de Camille n'estelle pas préférable h Texistence d'un D. ...'?»— La Vedette du 30 annonce la clôture des ateliers d'armes, qui emploient, dit-on, plus de 45,000 ouvriers. — En raison du décret du 27 nivôse, qui élève de 8 deniers à 1 sou le prix du port de la feuille d'impression des journaux, le Journal de Perlet du 30 nivôse annonce qu'il se voit forcé de fixer le prix de l'abonnement à 50 livres pour Tannée, à 25 livres pour 6 mois, et à 15 livres pour trois mois.

Rapport du 1*' pluviôse.

Esprit public. — Dans les endroits publics de la Maison-Égalité, du Jardin national et autres, Topinion publique est toujours à la hauteur de la Révolution et conserve son énergie républicaine. L'on attend avec impatience le rapport de la Commission des Vingt-et-un sur les anciens membres des Comités de gouvernement.

L*on remarque que les rassemblements diminuent à la porte des boulangers, mais se portent actuellement à celle des bouchers. Tous les rapports dans cette partie annoncent que la tranquillité et le bon ordre ont régné partout.

Commerce. — Moulinet rapporte que les rassemblements aux portes des boulangers du faubourg Montmartre sont entièrement

dissipés; qu^lls y trouvent du pain de reste Le peuple, ajoute

cet inspecteur, satisfait de voir que le pain ne manque pas, dit que les malveillants ne parviendront point à lui faire manquer de son premier nécessaire

Plusieurs inspecteurs rapportent que les rassemblements aux portes de beaucoup de boulangers sont dissipés. Le public est satisfait de l'abondance du pain chez les boulangers. Ces derniers, ajoutent ces inspecteurs, ne délivrent point de pain sans carte et observent parfaitement Parrôté du Comité de salut public.

Suivant le rapport de Launay et autres, on a délivré à Tlle Lou-

Page 1