Voir plus haut, p. 4i
coquin qui, après avoir fait incarcérer une soixantaine de citoyens honnôtcs, donna sa démission de membre du Comité révolutionnaire; cet apologiste forcené de l'adresse de Dijon, qui voulait remplacer le Pore Duchesne, dont le portrait était sur sa porte, par son digne collaborateur Marat; ce terroriste enragé qui s'était chargé de trouver un imprimeur au prêtre Châles, professe dans ce café les principes qu'il tient de Lulier, Pereira, Léchenard et compagnie et ceux de tous les conciliabules secrets dont il se vante d'avoir été. Dans ce café se trouvaient deux bustes du monstre auxquels on donnait la chasse. Le premier fut enlevé et jeté dans le ruisseau sans aucun obstacle; le second, grand comme feu Saint-Christophe, exigeait plus de précautions ; on le déniche cependant; mais des cris perçants se font entendre; la limonadière, qui, quelques jours auparavant, avait témoigné à plusieurs de ses voisins le désir secret qu'elle avait de la petite expédition qui s'opérait, jetait les hauts cris. Les uns croient que c'est son Dieu qu'elle regrette, et lui promettent un Jean- Jacques en place; d'autres lui offrent de l'argent. «Je ne veux point de Rousseau, je ne veux pas plus d'argent,» s'écrie cette femme en redoublant l'aigreur
de sa voix ; on la croit furieuse ou fanatique, on en rit « Bonne femme,
lui dit un mauvais plaisant, calmez vos frayeurs, nous ne lui ferons aucun mal. » Cependant, comme elle s'élançait sur le sacrilège déicide qui renversait la statue colossale de Marat, on se jette au-devant d'elle; enfîn on apprit que ce qui causait son indignation et sa colère était un ruban dont Marat était ceint, et qui, dans l'opération est tombé à terre. « Ils foulent aux pieds le ruban tricolore I » s'écriait-elle avec transport; aussitôt on le relève, on lui remet avec soin le ruban qu'elle réclame, et on parait se quitter bons amis. Mais Bonhomme et quelques-uns des siens se trouvaient de garde ; les cris de la limonadière et les éclats de rire des jeunes gens qui la regardaient comme une jacobine frénétique avaient attiré quelques citoyens; une patrouille sort d'un corps de garde voisin ; elle fut devancée par plusieurs Jacobins qui, le sabre nu, coururent au coin de la rue des Ours, où les citoyens cherchaient à faire tomber Tidole avec des bâtons. « Arrêtez, arrêtez ces perturbateurs, sabrez-les : ce sont des royalistes, des conventionnels, des aristocrates qui pillent tous les bons citoyens et font la guerre aux patriotes. » Les citoyens qui composaient cette espèce de rassemblement étaient sans armes ; on en saisit cinq, qu'on traite comme des brigands ; les uns sont rudement frappés, les autres ont leurs habits déchirés, on leur arrache leurs cravates ; en un mot on eût dit que c'était encore l'armée révolutionnaire qui agissait sous les ordres des tigres qui composaient les autorités constituées de Robespierre. Ces malheureux sont conduits en cet état au corps de garde de Bon-Conseil; le Comité civil de cette section, composé de citoyens qui, par leur sagesse, leur modération et leur patriotisme, ont mérité la haine des scélérats qui ont exercé si longtemps leur tyrannie, n'a pas jugé ce fait de sa compétence ; les détenus ont été conduits sur la section des Lombards, où le prétendu délit s'était commis. Ils y ont trouvé un homme humain et sensible, le citoyen Calmet, commissaire de police, qui les a traités avec des égards qu'on doit à des citoyens français. Quand Baralère apporta cette triste nouvelle au café de Chartres, on voulait aller sur-le-champ réclamer les citoyens arrêtés; mais on a remis celte affaire à ce matin. Déjà deux ont été mis en liberté. Au moment où nous parlons il en reste encore trois, dont un citoyen rentier, âgé de quarante-trois ans, un jeune homme de dix-sept, el
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un capitaine du 16» régiment de dragons, qui se réclame de Montmayou, et parait ne pas plus craindre les Jacobins que les Autrichiens, auxquels il a donné aussi la chasse. Quelques individus Taccusent cependant d'avoir tenu des propos contre-révolutionnaires ; mais nous ne doutons pas que ces dénonciateurs, si on les examine de près, ne soient quelques Jacobins ou quelques membres de Comités armés ou tribunaux révolutionnaires. Car il ne reste plus à ces infâmes scélérats que le vil métier d'espion. Aussi la plupart de ceux employés même par le gouvernement actuel sont-ils des Jacobins du 9 thermidor. Ce qu'il y a de particulier, c'est que les hommes payés par le Comité de sûreté générale pour surveiller les malveillants qui se glissent dans les tribunes de la Convention sont les premiers à y exciter du trouble et s'entourent à cet effet de Jacobins et de Chouans. »
Rapport du 17 pluviôse.
Esprit public. Groupes et cafés, — Les rassemblements continuent à la Maison-Égalité. Aucune démarche contre la tranquillité publique n'a été faite; au café de Chartres, ils ont fait un projet d'adresse à la Convention, pour lui demander la démolition du monument du Carrousel et le rapport du décret qui décerne à Marat les honneurs du Panthéon ; le projet d'adresse a été adopté.
L'inquiétude causée par la cherté des subsistances de tous genres continue toujours ; on espérait que la conquête de la Hollande aurait pu procurer la baisse de certaines denrées
Spectacles. — Les spectacles ont été assez tranquilles, on continue cependant d y jeter des papiers et d'en demander la lecture.
Au théâtre des Variétés, un de ceux qui avaient été jetés n'a point été lu ; le public en a demandé la lecture à plusieurs reprises ; on lui répondit que cet écrit, contenant des principes provocateurs à la guerre civile, avait été porté au Comité de sûreté générale, qui en avait défendu la lecture. On en a gardé le plus profond sUence
Commerce. — ...Le Hodey et Vassor se sont transportés au chantier de la Madeleine, où l'ordre a régné ; la vente a fini à 3 heures faute de bois; celui de Miroménil n'a pas été de même : la tranquillité y a été troublée plusieurs fois ; le peuple disait qu'on le faisait souffrir pour qu'il se soulevât.
Il est arrivé, pour rapprovisionnement des halles et marchés^ 407 voitures de difTérentes denrées, et iâ de marée. Les halles étaient bien fournies; le beurre s'y est vendu 4 livres 10 sols^et le mouton â livres iO sols la livre.
Surveillance. — La salle de la Convention, à la séance du soir, dit Bocquet, était remplie de brigands du Palais-Égalité ; après la nomination faite et la levée de la séance, ils se sont mis tous à crier d'une voix unanime, en montrant aux représentants du peuple leurs bras et leur bâtons et leur disant : « A bas les sacrés buveurs de sang ! à bas les sacrés scélérats, les sacrés avaleurs d^hommes l à bas tous
ces sacrés coquins, nous les f. tous dans Tégout ; notre coup a
manqué aujourd'hui, mais cela ne sera pas long. »
On ajoute qu'on a découvert l'adresse du rassemblement de ce& scélérats : ils se rassemblent tous les jours chez le nommé Février, traiteur au ci-devant Palais-Royal. On y a établi une surveillance.
Vannier annonce que, d'après les conversations des tribunes, il semble qu'il y ait deux partis, le premier en faveur de Tallien et Fréron, et l'autre en faveur des députés ci-devant Jacobins.
Mitreux rapporte qu'on murmure de ce qu'il entre dans la salle de la Convention des citoyens, même des femmes, qui se placent derrière l'endroit où la Constitution est posée.
Il résulte du rapport de Boyer que la jeunesse du café des Canonniers a condamné un journal intitulé Gracchus ', dans lequel il est dit que le café des Canonniers est le sénat de Coblenz. On a annoncé au même café, dit Pelithenry, que les habitués devaient faire cabale au théâtre de la rue Feydeau ; on s'y est transporté, il n'y est rien arrivé,
Galiée rapporte que dix-sept membres du Comité révolutionnaire de la section Mucius-Scœvola ont été arrêtés par ordre de l'accusateur public du tribunal criminel du département.
Thénard indique la maison de Fricoteau, traiteur, place Sorbonne, comme lieu de rassemblement de plusieurs imprimeurs, qui tiennent des propos contre-révolutionnaires. Cette maison est mise à la sur» veillance
DuRET, Bocquet-Destoubnelles.
(Arch. nat., F * « III, Seine, 15.) 1. Il s'agit sans doute du Journal de Babeuf,
455 RÉACTION THERMIDORIENNE [5 février 1795J
Rapport du 18 pluaiose.
Esprit public. Groupes et cafés, — Mercereau rapporte qu'ayant parcouru différents cafés dans Tintérieur de Paris, il a entendu dire qu*il était étonnant qu'on laissât la soi-disant jeunesse se répandre dans tous les endroits publics pour enlever le buste de Marat et se vanter de rechercher les ci-devant Jacobins pour les mettre à la porte, que ces propos étaient une provocation à la guerre civile. Bouillon rapporte que les habitués des cafés de Chartres, de Valois et de la Régence ont brûlé hier une brochure, intitulée : le Dernier coup de tocsin de Fréron, qu'ils accusent Châles, représentant du peuple, d'en être l'auteur. Plusieurs personnes parlaient de ce représentant d'une manière très désavantageuse, et lui reprochaient d'avoir prêché l'anarchie dans le département d'Eure-et-Loir.
Dans les différents groupes, on s'entretenait de la cherté des denrées et de la malveillance des marchands, qui mettent tout en usage pour discréditer les assignats.
Naudet rapporte que, sur la section Mauconseil, la malveillance agit en tout sens; plusieurs agitateurs, pour alarmer les citoyens, font courir le bruit que voici la dernière décade que Ton aura de la viande, du porc frais et de la chandelle, que les cartes leur seront retirées, et qu'il n'en sera plus délivré de nouvelles.
Spectacles. — Dufresnoy rapporte qu'au théâtre de la rue Favart plusieurs papiers et couplets ont été jetés sur la scène ; ils ont été chantés ou lus ; le dernier était une provocation contre les Jacobins. Quelques citoyens qui étaient à l'orchestre ont élevé la voix et dirent: a On ne tardera point de frapper le grand coup. »
A celui de la République, plusieurs papiers, dans les mêmes principes, ont été jetés et lus, à l'exception d'un, qu'un artiste a dit avoir été porté au Comité de sûreté générale, où il était resté. Le calme se rétablit.
Au théâtre de TAmbigu-Comique il a été joué une pièce, intitulée : le Concert de la rue Feydeau* ; les jeunes gens qui s'y sont crus apos-
1. Le Concert de la rue Feydeau ou l'Agrément du jour, vaudeville en un acte, I>ar Martainville et Chaussier. Cf. Th. Muref, V Histoire par le Théâtre, 1. 1, p. 155-
trophés dans cette pièce s'y étaient rendus en nombre ; elle n'a pu êlre finie, par le tumulte qu'ils y ont fait. On a jeté divers couplets contre les hommes de sang. L'auteur se plaint, dit*on, de ce que les moteurs des carnages qui ont eu lieu vivent encore ; les jeunes gens qui étaient au parquet ont répondu qu'ils ne vivraient pas longtemps. Il parait qu'ils ont des projets pour le 20; ils se sont ajournés à ce jour-là.
La pièce n'ayant pu être finie, Tauteur et le directeur du théâtre ont été demandés pour faire amende honorable ; ensuite ils ont demandé que la pièce soit brûlée sur le théâtre. Le calme n'a pu se rétablir que par la présence du commissaire de police, qui a été obligé de se décorer de son écharpe et de leur promettre de porter la pièce au Comité de sûreté générale
Commerce. Pain. — . . . Gasse rapporte qu'à La Chapelle on se plaint de n'avoir pas de pain, ou de le payer 40 sols la livre à ceux qui le passent aux barrières de Paris. Beaucoup de pains en morceaux sortent de Paris par les barrières.
Quelques boulangers se plaignent de n'avoir pas assez de farine pour satisfaire leurs pratiques.
Viande et comestibles. — Baume, officier de paix, rend compte qu'on se plaint de ce que les bouchers vendent des os 30 sols la livre Suivant Le Hodey et Vassor, les Halles étaient bien approvisionnées, la viande en abondance.
Bois. ^~ Il résulte du rapport de Cordebard qu'on se plaint de ce que les commissaires des sections ne donnent point de bons pour du bois, et de ce que, depuis le dégel, on n'a pas de bois comme on devrait en avoir.
Le Hodey et Yassor disent qu'au chantier de la Madeleine les esprits étaient échauffés; on se plaint des autorités constituées. Lefèvre annonce beaucoup de plaintes sur ce que l'on n'a point de bois, quoiqu'on ait donné son argent aux sections
Surveillance. — Descamps rend compte qu*au Palais-Egalité un particulier tenait les propos les plus infâmes contre Marat et contre les Comités révolutionnaires; il s'est vanté d'avoir participé au théâtre de la Cité à renverser le buste de Marat, et qu'il avait crié qu'il fallait lui mettre, en place de la couronne civique, une couronna faite avec des entrailles de corps humains ; il a dit aussi que les terroristes et les Comités révolutionnaires étaient à leur fin, que nous n'avions plus de canonniers de Robespierre, que nous avions des jeunes gens qui n'attendaient que le premier coup de baguette pour mitrailler tous ces scélérats, et que cela allait bientôt s'effectuer ; il
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a ajouté qu'il était temps de se montrer, et que, s*il connaissait un scélérat qui ait fait guillotiner un individu quelconque, il le poignarderait lui-même. La Commission a donné des ordres pour faire venir ce particulier.
Moreau et autres annoncent que des particuliers étrangers se réunissent au café de Didier, rue Neuve-des-Petits-Champs, au coin du Perron. Cet endroit est présentement à la surveillance.
D'après le rapport de Dangouvîlle et Bouillon, au café des Canonniers, il y a eu un grand rassemblement et une discussion confuse sans résultat ; deux volontaires, qui disaient venir des frontières, ont voulu parler ; on n*a pas voulu les écouter ; on a crié qu'il fallait les mettre à la porte, que c'étaient des Jacobins; d'autres ont dit qu'il fallait les respecter, que c'étaient des enfants de la patrie.
Au café de Chartres, dit Honnelon, on a lu l'écrit intitulé : le Dernier coup de tocsin de Fréron, on Ta brûlé ensuite ; on a dit que c'était le prêtre Châles qui en était l'auteur; on a dit aussi qu'il fallait aller à la section, le jour de la décade, pour faire ôter le buste de Marat.
D'après le rapport de Mitrecey, dans les- groupes tenus après la séance de la Convention, l'opinion a paru être d'aller à la Convention pour demander le rétablissement du buste de Marat et demander aussi que l'on fasse revenir Bouchotte, Pache, Rossignol et plusieurs autres pour les juger
Bocquet-Destournelles, Beurlier.
Journaux.
Courrier républicain du 19 pluviôse : « 48 pluviôse. On sait que, dans un endroit isolé du faubourg Antoine, une Société, qui n'était composée que de cent individus, a vu refluer dans son sein une nuée de Jacobins astucieux qui débitent les maximes les plus atroces aux habitants bons, mais faciles à tromper, de cette portion de Paris. Ils ont des signes de ralliement qui sont des devises de Chalicr et du royaliste et sanguinaire Marat. L'objet de ce rassemblement, qui est actuellement de plus de cinq cents individus, est de soustraire à la justice les grands coupables qu'elle réclame sans cesse, et de recommencer ensuite les opérations assassines que ces malheureux n^ont pu terminer. Décadi, tous ces individus doivent se répandre dans les sections Avant-hier une femme avait attaché à la porte de la cabane de Marat,
en plein jour et en présence de tout le monde, un large ruban tricolore avec une superbe cocarde. Ce ruban, qui était une injure à l'opinion actuelle, a été enlevé le soir. Cette petite aventure ne peut pas être regardée avec indifférence dans l'état actuel des choses. » — Gazette française du 20 plu-