‹ Paris pendant la réaction thermidorienne et sous le Directoire. Recueil de documents pour l'histoire de l'esprit public à Paris (volume 2)Chapitre 99 sur 138 · L.-J. Babille, Alletz · texte numérisé non relu

L.-J. Babille, Alletz

(Arch. nat., F » « III, Seine, 15.)

Journaux.

Courrier républicain du 21 pluviôse ; <c 20 pluviôse. On craint beaucoup qu'il n'y ait ce soir quelque agitation dans les sections. Il dépend des bons citoyens de prévenir cette effervescence, en portant leur vœu personnel à leur section respective. Il doit y être question, à ce qu'on pense, d'inviter la Convention nationale à chasser Marat du Panthéon. Le peuple attend ici avec la plus vive impatience le décret qui doit retirer une partie des assignats

de la circulation » — Gazette française du 21 pluviôse : « Paris,

20 pluviôse. . . . Nous étions bien informés, lorsque nous avons dit, dans un de nos derniers numéros, que les Jacobins s'étaient ralliés à une Société populaire du faubourg Antoine : leurs machinations ont été dénoncées au Comité de sûreté générale, qui a pris des mesures pour en prévenir l'effet. Ils s'étaient assemblés hier, avec le projet d'envoyer des députations aux assemblées de sections et aux autorités constituées. Ce conciliabule, où la révolte était mise en discussion, a été cerné par la force armée, et les principaux meneurs ont été mis en prison, où ils auront le temps de réfléchir sur cette maxime : Une société ne peut souffrir dans son sein que ceux qui veulent souffrir les lois émanées de sa volonté. » ^ Narrateur impartial du 28 pluviôse : « ... Vingt ouvriers ont fait, décadi dernier, un dîner de mille dix livres. L'un d'eux, tirant ses cinquante livres dix sols pour prix de son écot, dit à demi-voix à un de ses camarades : u Voilà un diner cher; que dira ma femme, qui n'a peut-être ni pain ni pâte à la maison? » — <c Eh bien, laisse là le ménage et fais le divorce, lui répond son camarade. » Que de tristes réflexions ont fait naître chez moi ce repas, et cette voix du remords étouffée par l'immoralité ! Voici un autre fait : Un voiturier, passant à Sèvres, aperçoit chez le jardinier Williams un fruit qu'il ne connaît pas ; il arrête sa voilure, entre, s'informe du nom de ce fruit. — C'est un ananas, répond Williams. — Se mange-t-il ? — Oui. — Cru ou cuit? — Cru. — C'cst-il bon? Excellent. — Donnez m'en un. — Frère, ces fruits là ne sont pas pour toi. — Sont-ils vendus? — Non, mais ils valent 36 livres. Notre voiturier tire les 36 livres de son portefeuille ; on lui décoiffe l'ananas, il le mange, trouve, en effet, ce fruit excellent, tire de sa poche 36 autres francs, mange le second ananas, sort, fouette ses chevaux et part. Ce voiturier conduisait une voie de bois pour le transport de laquelle il avait exigé cinquante écus. Je laisse au lecteur ses réflexions à faire. »

21 PLUVIOSE AN lïl (9 FÉVRIER 1795).

Esprit public. Groupes et cafés. — Les surveillants envoyés dans le faubourg Antoine, dans le courant de la journée^ ont fait alternativement le rapport que la plus grande tranquillité y régnait.

Avant l'ouverture de la Convention, il y a eu quelques disputes dans une des tribunes, qui ont cessé à Finstant des séances ; à la fin de la séance, les groupes étaient nombreux sur la terrasse. On s'y entretenait pour et contre le décret relatif à Marat, et des différentes pétitions de plusieurs sections de Paris. L'exécution des lois est la réponse que présentent aux malveillants les citoyens sages. La démolition du mausolée sur la place du Carrousel a été vue sous différents aspects, blâmée par quelques-uns, mais approuvée par le plus grand nombre.

Le café des Canonniers, très fréquenté, comme de coutume, n'a pas produit d'autres faits que celui d'une motion d'aller danser une carmagnole sur le tombeau de Marat, ce qui a été effectué à la satisfaction de la majorité ; au retour de cette danse, on est venu allumer un feu de paille dans la cour de la Maison-Égalité. Le commandant du' poste a invité les jeunes gens à se retirer paisiblement, ce qu'ils ont fait, et il n'en est résulté aucun inconvénient. Du reste, de très nombreuses patrouilles ont maintenu Tordre et la tranquillité.

Les plaintes de la cherté des subsistances sont toujours les mêmes ; il nous a été rapporté qu'hier, au café Payen,on disait qu'il fallait se porter à la Convention pour y demander la Constitution de 1793 et le maintien de cette seule Constitution.

Spectacles, — Au théâtre de la Montagne, les jeunes gens ont placé le buste de Jean-Jacques sur le piédestal où était celui de Marat, en disant : « La vertu remplace la scélératesse. » Ils ont ensuite posé une couronne civique sur la tète de Rousseau et ont brûlé, en signe de sacrifice expiatoire, le journal de Babeuf, ce qui a été vivement applaudi. Plusieurs voix ensuite se sont élevées pour demander le Réveil du peuple, d'autres le Chant du départ, d'autres enfin l'expulsion des Jacobins, s'il en existait dans l'enceinte ; la tranquillité n'a point été directement troublée. Les autres spectacles n'ont produit aucun objet contraire à la tranquillité publique.

469 RÉACTION THERMIDORIENNE [9 février 1795]

Commerce. Pain. — Massard, officier de paix, Bienvenu et autres rapportent que la tranquillité a régné dans la distribution du pain, qu'elle s*est faite conformément à la loi, qu'en général les boulangers ont eu du pain de reste, à l'exception de quelques-uns, qui ont manqué de farine. . .

Viande et autres comestibles. — Suivant les rapports de Massard, officier de paix, Ancelle, Fleury et autres, la tranquillité a régné, quoiqu'il y eût quelques rassemblements dès quatre heures du matin aux portes des bouchers.

Petit dit cpi'il y a eu beaucoup de bruit à la porte des bouchers ainsi qu'à celle d'un charcutier, rue Paul, où une citoyenne s'est permis de dire mille invectives contre les autorités constituées et la Convention nationale, ainsi que contre les marchands ; plus de cent personnes ont tenu les mêmes propos.

Labaubé dit que l'on se plaint de ce qu'il y a des personnes qui viennent à la boucherie avec sept à huit cartes.

Massard, officier de paix, Le Hodey, Vassor rapportent que les halles sont très tranquilles, bien approvisionnées en toutes sortes de denrées ; la viande, très abondante, se vend 3 liv. la livre ; le porc frais, 58 sols ; les œufs, 6 sols pièce.

Surveillance. — Dans les couloirs de la Convention, Baucheron et Danjou ont entendu des murmures ; on y disait qu'autrefois on faisait croire que Robespierre avait tout fait accaparer, mais qu'actuellement c'était encore pis, que nous avions pris beaucoup de choses en Hollande, et que nous n'en étions pas mieux.

Lefèvre a entendu à la Convention des citoyens de la commune de Gentilly, près de Bicétre ; ils disaient que leur commune mourait de faim, et qu'on n'y a pas encore vu de grain de la dernière récolte dans leur moulin.

Racine rapporte que, dans l'amphithéâtre, à la droite du président de la Convention, des personnes murmuraient contre les pétitionnaires et disaient : <c Ce ne sont pas là des sans-culottes. »

Des particuliers, placés dans les tribunes de la Convention, s'entretenaient de Marat ; l'un d'eux dit : « Si Marat fut un scélérat, Charlotte Corday doit prendre sa place au Panthéon. »

11 résulte du rapport de RoUin qu'un citoyen est venu annoncer au café des Ganonniers qu'il avait reçu une lettre de l'auteur de la pièce intitulée le Concert de la rue Feydeau ; sur la proposition d'en entendre la lecture, l'ordre du jour a été mis aux voix et adopté. Est arrivé Saint-Huruge, qui a dit sortir du Comité de la marine ; il a annoncé que 107 vaisseaux chargés avaient été amenés de Porto

à Brest, que notre flotte avait été un peu endommagée par la tempête en sortant de Toulon, et-qu'une flotte anglaise avait été entièrement battue par les vents. . .

Bocquet-Destournelles, Le Roux.

(Arch. nat., F » « III, Seine, 15.)

Journaux.

Courrier républicain du 22 pluviôse : « 2/ pluviôse. Enfin, la féroce divinité dont Tautel a été inondé de tant de sang ne recevra plus Thommagc des Français éperdus ; ils sont débarrassés de la statue de ce cannibale, à qui nous allions demander tous les jours de nous laisser encore quelques instants d*une existence infortunée. Hier, toutes les sections ont fait justice du buste de Marat, avec un enthousiasme dont on aura de la peine à se faire une idée. Des scènes de cette nature ne peuvent se décrire qu*imparfaitcment. La section à qui la peur a fait prendre le nom de Marat, parce que ce fripon était domicilié dans son arrondissement, a repris son ancien nom de section du Théâtre-Français. La section dite de Ghalier, autre brigand, disciple de Marat, aux mânes duquel la malheureuse ville de Lyon a été sacrifiée, reprendra aussi son ancien nom de section des Thermes. Ce matin on a détruit, par ordre du gouvernement, Tafl'reux mausolée érigé à Marat sur la place du Carrousel, et il faut croire que sous peu de jours il ne nous restera plus de ce petit monstre que son horrible mémoire, qui, semblable à celle du diable, vivra d*âge en âge pour épouvanter les malheureux mortels. Une pauvre femme, voyant ce matin les maçons occupés à détruire la cabane de Marat, disait en passant : « Pourquoi aussi dépenser tant d'argent à bâtir toutes ces machines là pour les détruire aussitôt? » — « Il ne faut pas que cela vous surprenne, a répliqué quelqu'un qui Tobscrvail, c'était pour jouer à la chapelle. » Dans la plupart des sections on a nommé des commissaires pour recueillir tous les faits relatifs à la conduite des Comités révolutionnaires avant le 9 thermidor, et faire ensuite le rappoi*t aux assemblées générales, qui renverront le tout au gouvernement. Si cette opération est bien faite, elle ne peut qu'être extrêmement précieuse pour rinstruction du peuple et l'intérêt de l'histoire »

Rapport du 23 pluviôse.

Esprit public. Groupes et cafés, — Les cafés, places et endroits publics ont été assez tranquilles pendant le courant de la journée ; mais, sur les six heures du soir, une quantité de jeunes gens, ras-

éU RÉACTION THERMIDORIENNE [10 février 1795]

semblés au café de Chartres, ayant eu nouvelle que la pièce intitulée le Concert de la rue Feydeau devait se jouer sur le théâtre d'Audinot, quoiqu'il eût eu l'intention de substituer une autre pièce, ayant fait recouvrir raffiche, mais que les spectateurs en avaient exigé la représentation, firent la motion de partir en nombre suffisant pour s'y opposer, et de fait, à l'instant ils se rendirent sur le boulevard en face d'Audinot, ayant à leur tête, dit-on, un jeune homme nommé Martainville ; ils revinrent sur les six heures du soir, joyeux du succès qu'ils s'étaient promis, d'empêcher la représentation de cette pièce.

Dans quelques cafés l'on s'entretenait avec satisfaction de la demande faite par le grand-duc de Toscane d'une paix prochaine avec la France, de la promesse qu'il faisait de fournir dans nos ports les quantités de blés enlevées par les Anglais, et d'observer à l'égard des puissances coalisées la plus entière neutralité. L'on espère, dit-on, que ces préliminaires pourront servir d'exemple à d'autres puissances, qui ne tarderont pas à reconnaître la nécessité de se procurer la paix, par l'abandon successif de celles qui étaient entrées dans la coalition.

Spectacles, — Tous les spectacles ont été parfaitement tranquilles, à Texception de celui d'Audinot, où les autorités n'ont pu parvenir à empêcher le désordre, dont les suites pouvaient devenir très funestes par le rassemblement extérieur dont le caractère prononcé était Topposition de celui manifesté dans l'intérieur du spectacle et qui menaçait d'en forcer l'entrée, si la représentation de la pièce intitulée le Concert de la rue Feydeau avait lieu. Pour ramener le calme, un commissaire de police se présente, revêtu de son écharpe, mais sa voix fut étouffée par les cris des spectateurs ; il ne parvint à empêcher le désordre qu'en annonçant que la Commission de police venait suspendre provisoirement la représentation de la pièce par ordre du Comité de sûreté générale. Cet ordre, ayant été annoncé au rassemblement extérieur, a ramené le calme, et tout le monde s'est retiré.

Dans les mouvements qui ont eu lieu, le nommé Camus, inspecteur, a reçu un coup de bâton, ayant été cru Jacobin ; il en perdit la respiration un instant, mais il n'a pas de blessure qui l'empêche de suivre sa surveillance.

Commerce. — Loctave, Bienvenu, Delahaye, Ollivîer disent que la tranquillité a régné, mais que plusieurs boulangers réclament de la farine pour satisfaire leurs pratiques ; ils se plaignent qu'elle leur arrive trop tard

Vivicque, Bergeret et autres disent qu'il y a eu beaucoup de foule

à la distribution de la viande, que plusieurs citoyens n*en ont point eu parce que les bouchers en ont moins reçu que de coutume

Massard, officier de paix^ Testard, Yasser et Le Hodey disent qu*il ne s'est rien passé de contraire au bon ordre aux halles et marchés, qu'ils étaient très peu apprivisionnés en denrées, mais qu'il y avait beaucoup de viande. Il est arrivé, le 22 et le 23, 409 voitures de différentes denrées, ainsi que il de marée

Sitrveillance. — Déclaration du citoyen Franx : un marchand mercier, aux environs du guichet du Louvre, a dit avoir été rencontré, hier, par un jeune homme qui lui a proposé de s'enrôler avec la jeunesse française, lui disant qu'au moment de son enrôlement il recevait 600 livres et 25 livres par jour, qu'ils étaient déjà au nombre de quarante mille hommes pour exterminer les patriotes. Ce marchand s'est ensuite transporté avec ce jeune homme au café dès Ganonniers, où six individus, assis sur une même ligne, recevaient différentes nouvelles du dehors ; ils dirent au sujet de la pièce intitulée le Con-' eert de la rue Feydeau que^ si elle se jouait, il fallait faire arrêter le directeur, ou l'assassiner et mettre le feu au théâtre.

On est à la recherche du marchand pour avoir de lui tous les renseignements nécessaires, et le café des Ganonniers va être mis à une surveOlance plus active.

Gueriat et Vannier disent qu'une grande tranquillité a régné dans les tribunes de la Convention, jusqu'au moment qu'une femme placée dans le premier amphithéâtre, du côté gauche du président, a fait signe d'improbation ; elle a été arrêtée et conduite au Comité de sûreté générale, section de police.

Bocquet-Destournelles, Le Roux.

(Arch. nat., F* cIII, Seine, 15.)

Journaux.

Vedette du 23 pluviôse : « On s'est empressé de mettre à exécution le décret rendu hier* contre ceux qui avaient usurpé les honneurs du Panthéon, avant que Topinion publique se fût formée et prononcée sur eux. Les restes de Marat, Le Pelctier, Dampierre, Bara et Viala en ont été retirés et rendus à la terre commune. Il n'y est resté que Rousseau, Voltaire et Descartes, pour lesquels la postérité existe déjà, et dont la gloire est à Fabri de toute révo-

1. La Vedette fait ici une erreur de date. C'est le 20 pluviôse que fut rendu le décret portant « que les honneurs du Panthéon ne pourront être décernés à un citoyen, ni son buste placé dans le sein de la Convention Dationale et dans les lieux publics, que dix ans après sa mort ». — Les événements relatés dans les extraits de journaux qu'on va lire eurent lieu du 20 au 22.

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473 RÉACTION THERMIDORIENNE [iO février 1795]

iution, parce qu'elle est riiommage décerné au génie par Fadmiration publique. Le monument élevé à Marat et à Lazowski» sur la place du Carrousel, a été aussi démoli. Tous les bustes ont disparu. Le buste de Bnitus remplace dans la Convention celui de Marat. » — Messager du soir du 23 pluviôse : « Paris, 22 pluviôse. Le décret qui expulse Marat du Panthéon est exécuté, et son digne associé Chalier Ta suivi au cimetière commun ; ils avaient pour acolyte le général Dampierre et les deux enfants dont on avait fait tant de bruit. Les forts de la halle n'ont pas été les derniers à secouer le joug humiliant de la superstition révolutionnaire ; Tapôtre du pillage et de Tassassinat, le dieu des Jacobins, a été précipité par eux dans la boue, après qu'un boucher l'eût préalablement barbouillé de sang. Sa chapelle est détruite ; on n'a pas même épargné la tombe de son disciple Lazovski. On prétend que la statue de la Justice va remplacer ce monument grotesque et barbare. Marat, chassé du Panthéon, de la Convention, des sections, des spectacles, des cafés et des maisons particulières, s'était réfugié dans les faubourgs, dans l'espoir que son ombre fugitive trouverait un asile parmi quelques-uns de ceux qu'il parvint à séduire si longtemps ; les dignes ministres de ses fureurs le promenaient en triomphe, chantaient des hymnes en son honneur ; mais hélas ! ils parlaient dans le désert ; les cœurs étaient sourds à leurs cris plaintifs ; le peuple riait même de leurs transports fanatiques; les imposteurs ont été couverts de huées. Pour comble de désespoir, quelques-uns des plus furieux ont été mis à couvert, en attendant que leur tête exaltée par les vapeurs du vin fût rendue à la raison, et les Jacobins avec leurs hurlements et leurs processions ont eu la douleur de voir leur dieu partir pour Fégout Montmarat, où il attend les maratistes. C'est là votre Panthéon, furies de guillotine qui trépignez de rage au seul nom de justice ; vous avalerez, au lieu de sang, la boue et les immondices. Voilà votre domaine à vous tous qui avez pillé, emprisonné, égorgé vos concitoyens sous le nom du plus féroce des monstres. Qui le croirait que, décadi, lorsque le décret fut rendu pour expulser Marat des spectacles et du Panthéon, des citoyens ont été maltraités, saisis aii collet, traînés de commissaires en commissaires, à cause de ce misérable? Voici le fait : quatre ouvriers sortaient d'un café pour aller au spectacle; dans la rue de Petit-Lion est un faquin, marchand de bustes, qui, dans sa section s'est fait nommer Marat; les jours de décadi, il ferme ordinairement sa boutique; mais, pour braver l'opinion publique, ce maratiste avait emprunté le buste de son patron et l'exposait à la vue des passants. Ces ouvriers, en passant, se disent : « Marchandons le dieu des voleurs, et voyons combien vaut cette divinité. » Les bustes étaient, comme on sait, dans un discrédit dont une loterie ne les eût même pas sauvés. Quel est l'étonnementde ces citoyens, lorsqu'on leur dit que Marat vaut vingt livres! Es s'amusent, et, en se poussant, le dieu tombe, et malgré sa toute-puissance il se casse le nez. Boileau, c'est l'ancien nom du marchand de bustes, se jette comme un furieux sur l'un de ces citoyens, qui se trouve être de sa compagnie ; vingt livres tirées d'un portefeuille diminuent cependant sa rage ; il les accepte et semblait s'apaiser, lorsque des Chouans apostés, et qui semblaient n'attendre que le moment, s'élancent sur ces jeunes gens, les prennent aux cheveux et les accablent d'injures ; ils conseillent à Boileau de rendre l'argent ; la garde arrive, on traîne ces citoyens chez le commissaire de police, qui dresse un long procès-verbal, à la suite duquel ces malheureux sont traînés à l'administration de police, où ils sont mis en liberté après avoir pro-

mis de rendre un buste de Marat au plaignant. Quoi donc î Des citoyens français seront traités comme des esclaves par de vils coquins ! Ils seront frappés impunément, et, au lieu d*informer contre le délit commis sur leurs personnes, on informera sur un morceau de plâtre cassé et payé ! Parmi les mégères sorties de leurs gouffres pour mêler leurs glapissements aux hurlements des énergumènes qui assassinaient nos frères, se trouvait la digne moitié d'un ex-membre du Comité révolutionnaire qui disait jadis qu'il fallait une guillotine roulante, qui depuis fut limier de la police, et maintenant fait Thonorable métier d'espion du Comité de sûreté générale ;• c'est Tun de ceux qui maltraitèrent si rudement les citovens arrêtés dernièrement au coin de la rue aux Ours. Nos jeunes gens n'étaient pas peu embarrassés pour trouver un buste de Marat. Jadis, pour n'être pas égorgé, chaque citoyen avait le sien ; mais depuis la destruction de l'inquisition révolutionnaire, le dieu avait été brisé; ce fut bien pis, quand on connut le décret rendu le matin ; les plus chauds révolutionnaires croyaient qu'on se moquait d'eux, lorsqu'on leur demandait s'ils n'avaient pas un Mtirat à vendre. Enfin, après avoir couru en vain tout Paris, pour trouver un de ces malheureux bustes, ils se sont rendus à Tégout Montmartre, d'après l'avis de leurs camarades ; i4s ont conté leur histoire ; le premier buste qui a paru a été porté dans la boutique de Boileau, qui, sans contredit, vaut bien l'égout Montmartre ; ce dernier aurait bien mieux aimé les vingt livres, mais le commissaire de police l'a contraint d'accepter c« bijou, qu'il peut festoyer à son aise, dans l'intérieur de sa maison ; mais nous aimons à croire qu'il ne s'avisera plus de l'exposer aux yeux du public indigné, car cette fois la force pourrait être du côté de la justice. » — Narrateur impartial du 23 pluviôse : « En exécution du décret de la Convention nationale, tous les bustes des hommes qui ont été successivement les idoles de la Révolution, tels que Marat, Le Peletier, Chalier, ont été enlevés du lieu des séances de l'Assemblée. On n'a pas même excepté les deux tableaux de David, consacrés à la mémoire de Le Peletier. Le buste de ce dernier, qui était placé au-dessous de la tribune," est remplacé par celui de Brulus. Le monument élevé sur la place du Carrousel, en l'honneur de celui qu'on ne désignait autrefois que sous le titre d'Ami du peuple^ a été renversé hier. Il l'a été d'autant plus vite que le nombre des personnes qui contribuaient à cette démolition était considérable. C'était un spectacle bien capable de faire naître de sérieuses réflexions que de voir les citoyens de Paris se porter avec curiosité pour examiner ses ruines, en aussi grand nombre qu'ils s'étaient rendus dans le même lieu pour y être témoins de sa construction. »

— Ami du peuple du 29 pluviôse : « Un témoin oculaire qui , le

22 pluviôse, à 8 ïxeures du soir, traversa le Palais-Égalité, fut témoin de la scène la plus injurieuse et la plus choquante pour un ami des hommes. Deux muscadins faciles à reconnaître par l'élégance de leurs traits, leurs cheveux bien poudrés et retroussés avec un peigne, avaient été chassés ignominieusement du théâtre du Lycée des Arts, parce qu'ils y avaient célébré leurs orgies patriotiques. Le témoin oculaire passait au moment où ces élèves de Fréron tenaient les propos les plus insultants contre le citoyen qui les avait reconduits. Deux sans-culottes étaient de service à la porte de ce spectacle ; l'un d'eux invita les expulsés à se retirer tranquillement et à ne pas injurier un bon citoyen qui faisait son devoir. Cet avis fraternel fut très mal accueilli ; ces messieurs demandèrent à la sentinelle, d'un ton de cour, de quel droit

RÉACTION THERMIDORIENNE [10 février 179b]

elle se mêlait des affaires de la jeunesse française I — « Nous sommes chargés

de maintenir ici la police. — Nous nous f bien de toi et de ta police »,

fut la réponse de la portion du peuple doré. Les militaires répliquèrent avec fermeté. Les deux muscadins se retirent au delà de la barrière, et, étant dans le jardin, ils provoquent ces tranquilles citoyens à sortir de leur poste, ils les menacent de les désarmer et de se servir de leurs briquets pour les châtier de leur insolence; ils leur prodiguent les épithètes les plus injurieuses et leur font les menaces les plus vives et les provocations les plus formelles. » — Courrier républicain du 24 pluviôse : « Paris, 23 pluviôse. Le directeur de r Ambigu-Comique avait fait afficher avant-hier la représentation pour le lendemain de la pièce ayant pour titre le Concert de la rue Feydeau, C'est cette comédie qui, deux jours auparavant, avait occasionné quelques mouvements au théâtre et provoqué Tarrestation de plusieurs jeunes gens de Paris. Différentes marques bleues ou rouges, apposées sur ces affiches, devaient faire craindre de nouveaux troubles. En effet, à l'ouverture de la pièce, des murmures se sont fait entendre de différents côtés de la salle. La jeunesse a demandé que Ton chantât le Réveil du peuple. Les Jacobins s'y sont opposés, et, pendant cette lutte entre les deux partis, on a, dit-on, entendu un gendarme, placé dans une loge, crier v Vivent les Jacobins ! à bas la Convention ! Ce factieux a été arrêté sur le champ. Dans le même temps, une pierre a été lancée des troisièmes loges et dans sa chute a blessé un jeune homme. On a senti alors le danger de continuer la représentation d'une pièce qui occasionnait une telle effervescence. On y a renoncé, et le spectacle a fini par le Réveil du peuple. Dans les temps critiques où nous sommes, les directeurs de spectacles devraient au moins s'abstenir de la représentation de toute espèce de pièce ])ropre à animer un parti contre l'autre. C'est au théâtre qu'à Rome, à Athènes et dans quelques républiques modernes, les partis se sont formés, les factions se sont aigries les unes contre les autres, pour faire répandre le sang du peuple. » — Ami du peuple du 24 pluviôse : « Les hommes dorés sont retournés avant-hier au théâtre d'Audinot pour former de nouveau l'esprit public et le patriotisme à coups de bâton, si les sifflets ne suffisaient pas. La liberté des opinions à l'ordre du jour n'a pas permis à ces niessieurs de vouloir se regarder dans le miroir de la scène. Ils ont brisé la glace en éclats, mais les patriotes ont ramassé les morceaux, et quand les fumées de l'aristocratie seront dissipées, le peuple saura bien leur présenter le miroir. Ils ne se bornent pas à prêcher l'opinion à coups de sabre, ils lacèrent encore les vérités que les sans-culottes énoncent avec leur énergie ordinaire. Comme ils sont les moins nombreux, il faut bien qu'ils crient les plus haut pour prouver qu'ils ont raison, et je ne doute point qu'ils ne brûlent la réponse du tribun du peuple à l'affiche calomnieuse qui ne flétrit ce détenu que dans l'opinion des hommes dorés ^ » — Nouvelles politiques du 24 pluviôse : « Un décret ordonne la prompte translation des écoles normales dans la ci-devant salle des Jacobins. Rien n'était plus sage et plus utile que de porter au centre de Paris ce grand foyer de lumières, cet enseignement des sciences les plus importantes, fait par les hommes les plus célèbres de la France. Il était convenable, sous tous les rapports, d'élever cette tribune

1. Il s'agit d'une affiche de Babeuf en réponse à une autre affiche qui reproduisait un ancien Jugement le condamnant & 20 ans de fers.

[il FÉVRIER 1795] RÉACTION THERMIDORIENNE 476

d'instruction nationale dans le lieu où elle pourrait attirer le plus d'auditeurs. La salle des Jacobins, par son emplacement, par ses nombreux gradins, par ses vastes tribunes, par sa commode distribution présentait tous ces avantages. Elle était toute prête. Il n'y avait pas cent pistoles de dépenses nécessaires à y faire pour recevoir dans quatre jours les écoles normales et un auditoire de deux à trois mille personnes. Eh bien, il y a sans doute dans Paris une puissance supérieure à la Convention, car on dit ouvertement que son décret ne sera pas exécuté, que les écoles ne viendront pas aux Jacobins. Des raisons de convenance particulière l'emporteront sur l'intérêt public, sur le vœu la loi ; les énormes dépenses continuent et continueront en Sorbonne, et la Convention en aura le démenti. Nous tâcherons du moins de savoir à qui elle le devra, et nous le ferons connaître. » — Journal de Perlet du 23 pluviôse : <( Le Comité de sûreté générale a fait afficher un arrêté portant que nul individu arrivant à Paris ne pourra y rester, si un moyen connu n'atteste son respect pour les lois et pour la tranquillité publique. »

Esprit public. Groupes et cafés. — Tous les cafés et endroits publics n'ont point été troublés dans la journée d*hier. La cherté exorbitante de toutes les marchandises et la difficulté de s'en pro« curer excitent des murmures de presque tous les citoyens. Quantité d'ouvriers sans ouvrage, depuis la suspension des ateliers, font entendre leurs plaintes sur le dénûment où ils se trouvent de tout moyen d'existence, ayant consommé dans la rigueur de l'hiver tout ce qu'ils avaient pu économiser. Tous, cependant, se reposent sur la Convention, et espèrent qu'elle trouvera le moyen de ramener l'abondance.

Les amis de l'ordre, dit-on, voient avec peine que ceux qui crient Vive la Convention ! à bas les buveurs de sang ! cherchent euxmêmes, par leurs désordres, à le faire répandre.

Spectacles. — • Tous les spectacles ont été dans la plus grande tranquilité.

Commerce. Pain. — ...Massard annonce qu'il a été arrêté beaucoup de pain à la barrière de Versailles. Suivant le rapport de Murât, on sort beaucoup de pain par la barrière de Chaillot ; la Commission a écrit plusieurs fois au Comité militaire pour qu'il recommande plus de surveillance à la garde des barrières. Plusieurs boulangers se

477 RÉACTION THERMIDORIENNE [12 février 1795]

plaignent de ne pas recevoir assez de farines et de ne pouvoir satisfaire toutes leurs pratiques ; cette gène a occasionné un peu de foule, mais la tranquillité n'a point été troublée.

Viande, — Morisot et plusieurs autres rapportent que, dans Tarrondissement qu'ils ont surveillé, plusieurs citoyens n'ont point eu de viande, ce qui a occasionné des murmures ; les bouchers de la section de la Cité principalement, dit l'un de ces inspecteurs, manquent de viande tous les jours

Surveillance. — Doucet rapporte qu'on disait au café des Canonniers que la jeunesse française était mal regardée des Comités de gouvernement, qu'un agent du Comité de sûreté générale avait fait un rapport contre elle en disant qu'elle avait crié Vive Capet l Elle a formé le projet d'aller à ce Comité pour savoir le nom de cet agent et le traiter ensuite comme il le mérite.

Bocquet a entendu des propos affreux tenus contre des représentants pendant la séance de la Convention ; celui qui les a tenus a été suivi; son nom n'est point connu, mais sa demeure est à peu près indiquée, et il est mis à la surveillance.

Beurlier, Tiiérouenne.

(Arch. nat., F** III, Seine, 15.)

ce

Rapport du 25 pluviôse.

Esprit public. Groupes et cafés, — Les heureuses nouvelles des armées excitent l'étonnement des bons citoyens ; ils espèrent que les succès rapides des armées françaises lasseront les puissances et les obligeront à faire des propositions de paix qui ne pourront tendre qu'à nous procurer un sort plus heureux. Ces espérances, seules, raniment les citoyens paisibles et les font souffrir patiemment les maux incalculables que produit la cherté excessive de toutes les marchandises, à laquelle la majeure partie des citoyens ne peut atteindre.

Les mouvements derniers causés par les jeunes gens sont le sujet de conversation de plusieurs cafés ; plusieurs disent que partie de ces jeunes gens de la première réquisition ont échappé à la loi par faveur et se trouvent dans les rassemblements mêlés avec nombre de détenus mis en liberté, la plupart prêtres ou nobles, pour causer ces

désordres, et, sous prétexte d'abattre les terroristes et de faire respecter les lois, sont les premiers à troubler la tranquillité publique et à insulter les autorités par parole ou par écrit.

D'autres se plaignent de la lenteur de Torganisation du Tribunal révolutionnaire et de ne plus entendre parler du rapport de la Com* mission des Yingt-un.

Hier, sur le Pont-Neuf, un embarras de voitures arrêta un instant trois voitures qui renfermaient des citoyens que Ton conduisait au Plessis ; ces détenus profitèrent de cet instant pour intéresser le peuple en leur faveur, se plaignant d'être arrêtés comme patriotes^ et voulant faire croire que les mesures du gouvernement étaient vexatoires ; Tun d'eux fut reconnu, et l'on parlait en sa faveur ; mais d'autres citoyens prirent la parole pour faire comprendre que les Comités de gouvernement étaient trop justes pour commettre des actes arbitraires. Le calme s'est rétabli.

On rapporte qu'au café de Chartres, on a mis en question si on laisserait ou non jouer la pièce le Concert de la rue Feydeau ; après discussion, l'orateur a fait apercevoir qu'il y aurait du danger à s'y opposer^ que cela pourrait occasionner quelques troubles avec les citoyens des faubourgs, qu'il fallait, au lieu de heurter les opinions, fraterniser avec eux.

Spectacles. — Les couplets contre les terroristes sont à l'ordre du jour dans tous les spectacles, et sont universellement applaudis ; la tranquillité n'y a point été troublée.

Commerce. Pain. — . . .Bercet, Ollivier, La Motte disent, que dans endroits qu'ils ont surveillés, il y avait des rassemblements aux portes des boulangers, parceque plusieurs ont manqué de pain depuis quelques jours par défaut de farine. L'ordre, cependant n'a pas été troublé.

Viande et autres comestibles. — . . . Poinsignon , Dumortier et Moura disent que, dans les endroits qu'ils ont surveillés, plusieurs citoyens, n'ont point eu de viande, ce qui a occasionné quelques murmures Suivant le rapport de Bercet, La Motte et Museux, il y

avait des rassemblements aux portes des bouchers et charcutiers dés trois heures du matin, dans les endroits qu'ils ont surveillés

Bois. — ...Plusieurs inspecteurs disent qu'à la charbonnière Laval, il existe beaucoup d'agitation, parceque les charbonniers veulent empêcher les citoyens d'emporter leur demi-voie de charbon eux-mêmes. Chevalier dit qu'une citoyenne voulant emporter son charbon elle-même, ces charbonniers ont exigé d*elle cinquante sols et Tont obligée de laisser son charbon, faute par elle de donner cette

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479 RÉACTION THERMIDORIENNE [13 février 1795]

somme. Il est urgent de réprimer ce monopole abominable ; des ordres sont donnés en conséquence.

Surveillance. — Tous les rapports sur la séance de la Convention annoncent que la plus grande tranquillité a régné dans les tribunes ; mais, avant Touverture de la séance, des jeunes gens ont voulu faire sortir des amphithéâtres les femmes qui y étaient, en les traitant de Jacobines et d'ennemies de la tranquillité publique, et la garde a pu seule faire cesser le bruit que causait cette scène.

On avait annoncé qu'il existait Palais-Ëgalité, maison de Beauvilliers, un bureau où étaient invités à se rendre les ouvriers sans ouvrage et qui désiraient en avoir; on annonçait même qu'il y avait eu des cartes de distribuées. Cet objet a été mis à la surveillance. Les rapports qui en ont été la suite ne présentent que des résultats très rassurants, car il n'est question que d'une réunion d'artistes qui ont pour objet les perfectionnements des arts et des sciences.

Copie de ce rapport a été envoyée au Comité de sûreté générale» auquel la Commission avait fait part des inquiétudes que paraissait devoir inspirer la distribution de ces cartes.

Forest annonce que les courriers des malles sont soupçonnés de rapporter des armées de la poudre à tirer que des juifs leur vendent, et qu'ils revendent 60 livres la livre ; on évalue à trois mille livres pesant le transport de chaque jour. On propose de faire visiter les malles à leur arrivée. Copie de ce rapport est envoyée aux Comités de salut public et de sûreté générale.

Bouillon rapporte qu'un citoyen, que l'on a dit être représentant du peuple, a invité les habitués du café des Canonniers à cesser tout rassemblement, toute provocation, puisque les Jacobins sont aujourd'hui anéantis. On Ta d'abord traité de Jacobin, mais il a bientôt prouvé qu'il ne l'était pas. On assure que son invitation a produit un

bon effet

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