Tome V
[4 JUIN 1799] DIHECTOIRE EXÉCUTIF 546
Rapport du bureau central du 17 prairial.
...Mœurs et opinion publique. Esprit public. — Les conjectures d'une foule de royalistes continuent à être aussi hardies qu alarmantes sur les opérations des armées françaises, tant en Helvétie qu'en Italie, Le silence même du gouvernement, ou plutôt le manque de nouvelles certaines, est considéré par eux comme la preuve de quelques revers. Rien ne porte un coup plus funeste à l'opinion que l'assurance avec laquelle ils s'expliquent sur notre position militaire et prédisent des résultats de telle ou telle disposition des troupes de la République. C'est beaucoup plus sur des affaires du dehors que sur la politique intérieure qu'on entend raisonner ces ennemis jurés du régime républicain, parce que, d'un aveu même presque affecté, ils ont la folie d'espérer dans les efforts des ennemis pour le rétablissement d'un ancien ordre de choses. II est surtout, parmi les gens dits de haute éducation, des hommes tellement royalistes qu'ils portent jusqu'au plus aveugle fanatisme la haine de la République.— Les sourdes menées de l'anarchie ne sont pas moins actives, quoiqu'elles transpirent moins depuis quelques jours. Les hommes connus par des opinions exagérées fréquentent plus fréquemment leurs connaissances particulières , c'est-à-dire les personnes qui abondent dans leur sens ; leurs questions réciproques, leurs entretiens, leurs discussions, leurs espérances sont les mêmes. L'esprit de tout ce qui tient à cette classe de factieux tend surtout à faire croire à la possibilité d'une division dans les Conseils, afin d'y créer une force sur laquelle ils comptassent [sic] pour essayer un choc contre le gouvernement et opérer le renversement de Ja Constitution. S'il règne plus de silence parmi les instigateurs d'anarchie, c'est parce qu'on n'entend plus de discussions sur la liberté de la presse après laquelle ils soupiraient, et qu'ils voient le Corps législatif plus décidé de jour en jour à écarter ce qui pourrait nuire à l'harmonie des pouvoirs. On doit le dire cependant, l'inaction de la tourbe anarchique n'est qu'un calcul de prudence, et non pas une conversion, ni même une résignation. — L'action apparente des partis, d'après cet exposé, a perdu de sa force depuis quelques jours ; mais l'esprit pu-
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blic, revenu de ce choc, paraît être tombé dans sa première apathie. Le funeste événement de Rastadt n'allume pas aussi généralement qu'il le devrait le feu de Tindignation dans les cœurs; l'impression de l'assassinat commis par l'Autriche sur les ministres français s'est affaiblie en raison de l'éloignement de l'époque, pourtant si récente, de cet attentat. On voit parmi le peuple peu de dispositions à prendre part à la pompe funèbre. On s'occupe peu des moyens qui pourraient améliorer le crédit et compléter les ressources nécessaires à l'Etat. L'intérêt personnel l'emporte partout sur l'intérêt public ; généralement on ne voit que soi, et c'est pour se plaindre. — La vérité force à dire, à la louange de la presque totalité des fonctionnaires et de la grande majorité des salariés publics, qu'ils ne partagent point cet esprit déplorable.
DuBos, Lessore.
(Arch. nat., BB ^ 90, et F' 3843.)
Journaux.
PuhUcisie du 26 prairial : « Paris, le 23 praii'ial. Les actionnaires de la Caisse des propriétaires ont tenu leur première assemblée générale, le 16 de ce même mois, chez le citoyen Gabiou, notaire, un des auteurs du projet de cet établissement, et ont nommé entre eux pour commissaires, à l'effet d'organiser les moyens d'exécution, les actionnaires suivants : Perregaux, Recamier, Lecouteulx, Cretel, Saint -Aubin, Sevène, Germain, Dallarde , Guillaume, Desmasseaux, Michel, Fimmous et Johannot. . . » — ^fessaf/er des relations extérieures du 18 prairial : <■ Paris, le 17 prairial. Spectacles. Théâtre de la République et des Arts. Enfin Adrien \ cet opéra si longtemps attendu et arrêté, a été donné hier, aux acclamations d'un concours immense de spectateurs impatients de le voir, succès d'autant plus flatteur qu'il ne doit rien aux applications qu'on avait d'abord craintes et auxquelles, depu'o les changements, l'ouvrage ne peut plus donner lieu. Le sujet est tiré de Spjrtien et imité de Métastase... Tout ce que l'art dramatique a de ressorts, in i sortance d'action, noblesse de caractère, élévation de style, intérêt des situati ns, coloris antique, tout ce que l'harmonie a d'empire, l'effroi, l'horreur qu lie excite à son gré, l'illusion des décorations, la magie des ballets, tout a \couru à faire du premier acte et de plusieurs autres scènes de cet ouvr , un spectacle digne de la magnificence du premier théâtre de l'Europe. Si 1 ' ■ tention des spectateurs ne se soutient pas également dans le cours de loi. vrage, il faut l'attribuer à la multiplicité des jncideats, au retoui des mômes moyens, à la pâleur du caractère de fharnaspe. Peut-être mên:? le retranchement absolu de ce personnage, en simplifiant la marche, en rejetant sur Cosroés et rattachement que sa fille lui doit, un intérêt faible des deux côtés, quand il se partage entre le père et l'amant, aurait-il mieux assuré le succès de cet ouvrage. Peut-être aussi doit-il paraître invraisemblable que Cosroés,
1. Opéra en trois actes, paroles d'Ilofl'mann, niusique-de Méhul.
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vaincu à la tête de ses armées, attaque deux fois avec une poignée de séditieux rempereur au milieu de rélitc des soldats romains. D'ailleurs ces observations sont plutôt des regrets que des reproches, et, quand on aura vu le poème, on ne se souviendra guère que des éloges qu'il mérite. La musique est d'une composition savante et pittoresque dans le chœur de l'entrée d'Adrien et dans celui des révoltés, d'une force et d'une passion impétueuse dans les airs d'Adrien et de Sabine, d'une grâce et d'une mélodie amoureuse dans le duo de Pharnaspe et d'Emirine, qui ont emporté tous les suffrages. La magnificence de l'entrée triomphale d'Adrien et la richesse du ballet devraient rendre un service aux Beaux-Arts, c'est de ramener dans leur temple la foule des Crésus qui vont applaudir au luxe indigent des tréteaux. Un cri unanime a demandé les auteurs, et l'on a présenté successivement les citoyens Hoflmann et Méhul, accoutumés à paraître dans le même char de triomphe. Pour rendre compte de la belle exécution de cet ouvrage, il suffit de nommer les citoyens Lainez (Adrien) et la citoyenne Maillard ; le citoyen Vestris, les citoyens Gardel, Pérignon, Chevigni, Clotilde, etc., dont les talents ont augmenté la pompe de ce spectacle. »
Rapport du bureau central du 19 prairial.
. . .Journaux. — Les nouvelles que donne la Feuille du jour du 17, des brigandages qui s'exercent aux environs d'Angers, sont précédées de cette phrase alarmante : « La guerre civile s'est décidément rallumée dans nos contrées. » — Le Bulletin de VEurope dit qu'à la suite d'un combat qui a eu lieu le 11, le quartier général de l'armée française avait été transféré de Zurich à Aarau. — Le Point dujow, depuis quelque temps, copie aussi très en détail les rapports officiels de l'Autriche sur les opérations des troupes impériales tant en Italie qu'en Helvétie. — Ce n'est certainement pas pour la prospérité du théâtre de la République que plusieurs journaux, notamment le Flambeau, affectent d'annoncer que Mole, Fleury., Saint-Paul, Saint-Prix, Raucourt, Contât, etc., ne font point partie des artistes réunis à ce théâtre. — Les aatres jo'drna'ix ne donnent lieu à aucune réflexion importante.
Lasallé, Dubos.
(Arch. nat., BB» 90.)
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Autre rapport du même jour'.
Esprit public. — Je l'annonce à regret : l'esprit public, depuis les malheureuses affaires d'Italie, est prêt à s'éteindre; les prêtres travaillent le peuple aigri par la privation de ses enfants, qu'ils lui disent être envoyés à la boucherie, calomnie qui prend d'autant plus, qu'indépendamment de ceux qui restent aux armées, les lâches qui abandonnent leurs drapeaux font dans leur pays un portrait effrayant, non seulement des privations, mais encore de l'abandon qu'ils disent éprouver. Les ennemis de la Révolution, malgré leur maintien composé, laissent échapper un rire sardonique. Les patriotes, j'entends les patriotes vertueux, sont inquiets et troublés; une cruelle incertitude les dévore. Les arrêtés des autorités supérieures sont mal et lentement exécutés. Les administrations municipales, composées comme on le peut, mais presque toujours de cultivateurs plus empressés à travailler leurs propriétés qu'à remplir les fonctions administratives, doivent être pour ainsi dire regardées comme nulles. Les commissaires, qui sont l'âme de ces dernières administrations, ne sont pas tous tels qu'ils devraient être; insensiblement tout se désorganise, tout se décompose. Si l'on veut raviver l'esprit public en agonie, des demi-mesures ne sont qu'un remède palliatif à un mal qui va toujours croissant; il en faut d'entières et de vigoureuses. Des commissaires du gouvernement, ou pris dans le Corps législatif, doivent être envoyés dans les différents départements. Mais ces agents ne veulent être pris que dans la classe des citoyens probes et aisés; ils doivent être partisans bien prononcés de la Révolution et du régime républicain, persuasifs et fermes tout à la fois; ils doivent être les protecteurs des personnes et des propriétés; ils doivent encore réunir la prudence â la sagesse. Ces moyens que je préconise, je ne dis pas nécessaires, mais indispensables dans la circonstance où l'on se trouve, ne doivent pas être négligés, dès qu'il s'agit de sauver la patrie. L'équihbre une fois rétabli, le Directoire s'occupera sans doute d'une réforme salutaire parmi les fonctionnaires publics, dont les places sont à sa nomination. Mais pour avoir sur cet objet des notes justes, exactes et impartiales, il ne peut se dispenser de soutenir de son autorité ceux de ses. a,gentfî nijj.^ souvent éprouvés, auront mérité sa conria^oce; car celui-là remplit mal ses devoirs qui craint à chaque pas de se créer des ennemis, et qui, contre sa cons-
l. Ce rapport est précédé de ces mots : « Envoyé au ministre de l'intérieur .1 lui seul) pour prendre les mesures nécessaires. »
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cience, se comporte avec le coquin comme il devrait en agir avec l'honnête homme.
Pour copie conforme :
Signé : Merlin, Lagarde, secrétaire général • . (Sclimidt, Tableaux de la Révolution, t. III, p. 385,)
Journaux.
Messager des relations extérieures du 20 prairial : (^ Paris, 19 prairial. Variétés. — On a lu dans la séance d'hier une dénonciation et un message au l^irectoire exécutif contre l'opéra d'Adrien ', dont nous avons rendu compte. Les auteurs ont eu dans cet ouvrage un sujet, des allusions et des passages contre-révolutionnaires. Peut-être ne le connaissaient-ils que comme il avait été imprimé en 1792. Le Rédacteur fait remarquer aujourd'hui que, par les coupures heureuses et les corrections habiles que cet ouvrage a subies, on a fait disparaître jusqu'aux traces les plus légères de la teinte monarchique, sans blesser l'illusion ni la fidélité des costumes. Adrien y était représenté comme empereur; aujourd'hui c'est un général romain. On a cité en effet au Conseil deux passages dont le premier peut servir d'exemple et de justification. On y disait, en parlant d'Adrien :
II n'a pas des tyrans les maximes cruelles ; Adoré des soldats, craint de ses ennemis, Il porte la terreur chez les peuples rebelles, La paix et le bonheur chez les peuples soumis.
On y a substitué :
Il n'a point des tyrans les maximes cruelles ; Adoré des soldats, mais au Sénat soumis. Il porte la terreur chez les princes rebelles, La paix et le bonheur chez les peuples amis.
Le second passage est l'allusion qu'on a faite du passage : « Antoine en Egypte trouva la mort », à l'expédition de Bonaparte. Le Rédacteur croit que, si l'on pouvait saisir une allusion dans cet ouvrage, ce serait celle des triomphes de notre armée en Egypte, dont les victoires occupent à peu près le même champ que celui qui est le lieu de la scène. Nous observons seulement qu'en admettant la première allusion, il faut rejeter celle qu'on a faite d'Adrien César de Rome à Léopold César de Vienne, car Antoine était Romain, comme Adrien, et Léopold n'est pas Français comme Bonaparte, Quoi qu'il en soit, nous regretterions ', avec le Rédacteur, la perte d'un ouvrage qui, comme nous l'avons remarqué d'abord dans le compte que nous en avons rendu, n'a point dû son succès à des applications auxquelles il ne peut plus donner lieu. »
1. Nous ne connaissons ce rapport que par le recueil de SfhmJdt.
2. \oii plus haut, p. 547. — Le 18 prairial an VII, au Conseil des Cinq-Cents, Garrau et Briot dénoncèrent l'opéra d'Adrien comme contre-révolutionnaire. SéaDee tenante, le Conseil transmit cette dénonciation ati Directoire par un messaffc. (Moniteur du 20 prairial an Vil, p. 4061-1062.)
bol DIRECTOIRE EXÉCUTIF [8 juin 1799]
MDCCXXIX
Gazette de France du 26 prairial : « Paris. ...Dans la nuit du 18 au 20 de ce mois, il y eut quelques troubles à la barrière de Longehamps; la garde a été requise sans prêter main-forte à l'ambulance de l'octroi municipal, qui a saisi plusieurs barils d'eau-de-vie qu'on tentait de passer en fraude. Ils ont été déposés à la barrière de Neuilly. . . « — Ami des Lois du 26 prai^ial : (c ...Nicolas-Claude Daunou et Jacques Rover, tous deux inspecteurs de police, prévenus d'avoir fait des rapports contraires à la vérité, ont été arrêtés le 19 »
MDCCXXX
Rapport du bureau central du 21 prairial.
Mœurs et opinion publique. Esprit public. — Les esprits en général paraissent tendre à quitter cet état de perplexité dans lequel ils étaient plongés depuis quelques jours. Les inquiétudes sont encore assez vives sur l'état de la campagne en Italie; mais on est beaucoup plus rassuré quant aux dispositions militaires des armées françaises en Helvétie. Les bruits de l'évacuation de la Suisse, répandus par les acharnés royalistes, n'obtiennent point la confiance qu'ils en espéraient; au contraire, les détails des derniers avantages remportés par Masséna font beaucoup d'impression. Les orateurs de quelques groupes des Tuileries tempèrent un peu le feu de leurs déclamations, et il parait que les hommes à principes exaltés n'ont plus autant d'espoir de faire adopter l'idée d'une désunion possible entre les pouvoirs constitutionnels. Ils se répandent en sorties amères contre les dilapidateurs, et ils impliquent, sans les nommer, plusieurs ministres dans cette accusation. Ceux d'ailleurs qui affectent de réduire à eux seuls le véritable patriotisme ont cela de commun avec les royalistes qu'ils appuient sur toutes les nouvelles ou fâcheuses ou incertaines, qu'ils abondent en conjectures désespérantes, et qu'ils sèment, avec une adroite perfidie, toutes sortes d'alarmes sur la situation tant intérieure qu'extérieure de la République. — Telles favorables que
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soient à l'esprit les premières nuances du tableau que l'on vient de tracer, elles ne dispensent point d'avouer que l'opinion reste encore dans un calme qui tient de l'apathie et du découragement. — Il résulte de tous les rapports recueillis sur la pompe funèbre qui a eu lieu hier, au Champ-de-Mars, en mémoire de l'assassinat commis par ordre de l'Autriche sur les ministres français, qu'il ne s'est pas rendu à cette solennité autant de monde qu'on devait s'y attendre, quoique l'afïluence fût considérable, mais que tous ceux qui y assistaient entraient généralement dans l'esprit de cette cérémonie.
Spectacles. — On a remarqué, aux deux représentations de l'opéra d'Adrien *, que ce qui paraissait aux yeux d'un assez grand nombre choquer les convenances républicaines était l'appareil pompeux qui environne Adrien dans sa marche triomphale, et encore le spectacle de ce général qui paraît sur un pavois porté à dos d'hommes. — On doit ici le compte le plus avantageux de l'esprit dans lequel vient d'être représenté, au théâtre Montansier, une pièce intitulée Le Cri de vengeance, sur l'assassinat des ministres à Rastadt, et de l'impression qu'elle a faite sur les spectateurs. Le plan de cet ouvrage patriotique est infiniment simple, mais ingénieux et traité avec discernement. Les acteurs prouvèrent un véritable zèle par l'attention et la chaleur qui caractérisent leur jeu, et tel est le feu qu'ils mirent tous dans la finale de ce petit ouvrage qu'un grand nombre de citoyens, par un mouvement spontané, unirent leurs voix à celles des chœurs. Les spectateurs étaient généralement émus; quelques-uns même, on peut l'aflirmer, l'étaient jusqu'aux larmes. Aux applaudissements que cette pièce obtint, se mêlèrent des cris plusieurs fois répétés de: Vengeance/ Oui, P^en^eonce.' — L'administration vient de donner ordre de retrancher de la pièce du Petit Cousin ^, jouée au théâtre de la Gaîté, le couplet suivant, évidemment libre; il se chante sur l'air: Sous le nom de Vamitié :
Sous les drapeaux de l'amour
Avec vous je m'engage [bis); Sous les drapeaux de l'amour
Je resterai, je gage,
Avec vous nuit et jour Sous les drapeaux de l'amour.
Les trois premières syllabes se répètent seules plusieurs fois.
Lasalle, Dubos.
(Arch. nat., BB > 90, et F » 3843.)