‹ Paris pendant la réaction thermidorienne et sous le Directoire; recueil de documents pour l'histoire de l'esprit public à Paris (volume 3)Chapitre 89 sur 254 · Madame de Staël · texte numérisé non relu

Madame de Staël

MDXXXV

Journaux.

Clef du Cabinet du 30 brumaire : « Paris, 29 brumaire. Le Bureau central a obligé les collaborateurs de ce journal à mettre leur nom tout au long au bas de leurs articles; nous sommes loin de nous en plaindre, car nous n'écrivons pas un mot que nous ne soyons toujours prêts à signer. Mais d'où vient que d'autres journalistes ne sont pas astreints à la même mesure? Y aurait-il encore des privilèges parmi les Français? Si le Bureau central a trouvé bon de nous rappeler une loi respectable de police, nous trouvons juste de lui rappeler la loi plus respectable encore de l'égalité; et nous avons trop bonne opinion de son zèle pour penser qu'il n'approuve point un conseil

qu'il aurait dû se donner soi-même » — Clef du Cabinet du 1" fri-

maire : « Le 29 brumaire, le Collège de France a tenu sa séance publique. Le citoyen Lalande, après avoir adressé au ministre de l'intérieur, qui la présidait, un hommage ajiplaudi par un auditoire nombreux, a parlé, suivant son usage, des acquisitions et des jiertcs que Tastronomic a faites l'année précédente. Ce patriarche de l'astronomie, qui semblait un père au milieu de ses enfants, a été entendu avec tout l'intérêt qu'il est digne d'inspirer. L'auteur de VOrigine des cultes, le citoyen Dupuis, a lu sur les Pélasges un mémoire rempli d'érudition. Le médecin Rosquillon a parlé sur les aphorismes d'Hippocrate, mais la faiblesse de son organe ne nous a pas permis de l'entendre. Le géomètre Cousin lui a succédé. Son mémoire sur la bienfaisance annonce l'homme sensible autant (jue l'administrateur éclairé. Le citoyen Cournand a lu un morceau de son poème des Ages. L'élégant et laborieux traducteur d'Anacréon, Théocrite, Xénophon, etc., le citoyen Gail, dont les gazettes d'Allemagne ont annoncé la mort, a lu des observations lùsloriques et critiques sur les différentes républiques de la Grèce. En honorant dans les Spartiates leur amour pour la patrie et leur resjjcct pour la vieillesse, il a démontré que, dans l'état de civilisation actuelle, leur constitution, qui n'était qu'un monarchisme militaire, n'oll'rc rien d'instructif pour l'organisation de nos sociétés politiques. S'il a paru quelquefois un peu exagéré, du moins il a toujours plu par l'élégance de son style et la chaleur de sa diction. )> — Patriote français du 30 brumaire : (( Paris, le 29 brumaire. Dans la visite des prisons de cette commune, on a découvert dans une cache des armes enfouies, des outils pour faciliter le brisement des guichets, et même des clefs des principales portes. Il paraît certain que ])lusieurs geôliers devaient être assassinés la nuit dernière, et que nombre de j)risonniers, connus sous le nom de chauffeurs et de

Chouans, devaient s'évader des prisons » — Feuille du bon citoyen

du 29 brumaire : « Paris... Le magnétisme semble vouloir renaître parmi nous. On assure que le trop fameux Mesmer est ici, et qu'il vient reprendre le cours de ses expériences. Nous doutons que Mesmer réussisse une seconde fois à magnétiser l'argent de nos concitoyens. Les sciences ont fait des pas

21b DIRECTOIRE EXECUTIF [octobre-novembre 17981

de géant depuis que Mesmer a quitté la France, On pourrait fort bien réduire à sa juste valeur Fimportante découverte du médecin suisse ; que deviendraitelle alors? D'ailleurs, une des causes les plus actives du succès du mesmerisme est tarie peut-être pour toujours, du moins pour longtemps. Depuis que nos élégantes ont été forcées de renoncer aux migraines, aux vapeurs, aux nerfs, etc., afin de pouvoir adopter, sans être exposées aux reproches, le vêtement léger des grâces et de Psyché, la robuste santé est devenue à la mode. Nos petites maîtresses font aujourd'hui assaut d'embonpoint. Elles osent se bien porter! Mesmer, votre règne n'est plus de ce monde; vos baquets seront déserts, et l'on préférera à votre triste somnambulisme l'exercice salutaire et gai d'une course à cheval le matin et d'un bal prolongé bien avant dans la nuit »

MDXXXVI

Journaux.

Correspondance des représentants du peuple du 1^' frimaire : « Paris, 30 brumaire. Une colonie de théophilanthropes s'est établie aujourd'hui dans

le Temple du travail (ci-devant Médard, faubourg Marceau) )> —

Publiciste du 1°' frimaire : « Paris, le 30 brumaire. .. On dit que le gouvernement a l'intention d'acheter les nouveaux ouvrages en peinture et en sculpture qui auront été distingués par les jurys d'artistes, et de les envoyer dans la patrie de leurs auteurs. Il a déjà ainsi acquis un tableau représentant la Mort de Caîus Gracchus, par Topino-Lebrun, et il en a fait présent à la commune de Marseille »

MDXXXVII

Tableau analytioue de la situation du département de la Seine

PENDANT LE MOIS DE BRUMAIRE AN Vil, PRÉSENTÉ AU MINISTRE DE l'IN- TÉRIEUR PAR LE COMMISSAIRE DU POUVOIR EXÉCUTIF PRÉS L'ADMINIS- TRATION CENTRALE DUDIT DÉPARTEMENT.

Esprit public. — Est-il viai que le Directoire exécutif se trouve dans la même position que le roi le iO août ? Cette opinion, qui se propage, et qui est même soutenue par quelques bons citoyens, me parait devoir être réfutée, d'abord parce qu'elle est fausse, et surtout parce qu'elle est capable de décourager les amis du gouvernement et rendre l'audace à ses ennemis. — En 1792, les rênes de l'État flot-

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taient entre les mains d'un roi parjure, qui, n'ayant accepté la Constitution que pour la détruire, lui opposait constamment une force d'inertie ; sa perfidie devait susciter contre lui tous les amis de la liberté; sa lâcheté, toutes les âmes fières; sa faiblesse, tous les novateurs. Ainsi, par principe, par mécontentement, par inconstance, la grande majorité de la nation désirait un changement; elle se rallia autour des hommes énergiques qui, depuis longtemps, portaient la Répubhque dans leur cœur, et la République fut unanimement proclamée. — Puis donc qu'il s'agit de comparer la situation politique du gouvernement républicain et de l'ancien gouvernement, établissons d'abord cette différence, que le Directoire exécutif est identifié avec la Constitution de l'an III ; que, par principe et par intérêt, il en est le sincère et ardent défenseur, tandis que Louis XVI détestait la Constitution de 1791, qui posait des bornes à sa tyrannie. — Ainsi, quoique la Constitution de 1791 fût placée entre la République et le despotisme, cette position n'était point celle du gouvernement, qui favorisait les émigrés, les prêtres rebelles, et qui, toujours despote, ne travaillait qu''à rétablir son pouvoir absolu sur les ruines de cette Constitution. — La Constitution de 1791 se trouvait placée, disonsnous, entre le royahsme pur et le répubhcanisme ; la Constitution de l'an III est attaquée par les royalistes et les anarchistes : voilà sans doute sur quoi l'on se fonde pour assimiler leur position. Mais, dans ce raisonnement, il y a erreur manifeste ou mauvaise foi. Le despotisme et le républicanisme, qui luttaient contre la Constitution de 1791, étaient réellement deux partis distincts et opposés; tandis que les anarchistes et les royalistes, qui intriguent aujourd'hui contre la Constitution de l'an III, ne font qu'un seul et même parti, revêtus de couleurs différentes, mais marchant au même but, sous les ordres des mêmes chefs. En 1792, les républicains ont triomphé ; et, par une prétendue analogie, on affecte de craindre que les anarchistes triomphent incessamment. Mais qu'est-ce qui a fait triompher les républicains au 10 août? C'est la puissance de la philosophie, plus que celle des canons. C'est cette puissance de la philosophie, qui avait préparé la Révolution, qui avait renversé la Bastille, qui avait armé toute la France pour la défense de sa liberté, cette même puissance de la philosophie qui a détrôné Robespierre, qui a fait le 18 fructidor, qui a accepté la Constitution de l'an III et qui la soutiendra. Un gouvernement est bien près de sa chute, lorsqu'aux mécontentements partiels, au froissement des petits intérêts, se joignent contre lui les reproches de la philosophie, le cri de la raison ; mais il est inexpugnable, si elles prennent sa défense. Les anarchistes, qui ne

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sont ou que d'imbéciles désorganisaleurs, ou des royalistes déguisés, ont beau se vanter d'avoir pour eux les principes, les échos sont sourds à ce panégyrique, et un cri de réprobation universelle s'élève contre eux de tous les points de la France. Ils ont beau faire des libelles et vouloir faire cause commune avec le peuple, le peuple ne les lit pas ; il sait, par une triste expérience, qu'il ne doit pas compter sur de pareils tribuns ; et à leurs provocations séditieuses, la réponse des ouvriers est : « Allons-nous-en. » Ils restent donc seuls, avec leurs projets féroces. Et que pourrait contre le Directoire exécutif une horde de cent cinquante brigands au plus qui composent à Paris l'état-major anarchiste ? Que pourraient-ils contre lui, quand même il serait réduit à ses propres forces? — Mais il a les troupes qu'en 1792 la voix de la philosophie faisait révolter contre le despote, et qui, aujourd'hui, sont dévouées à une Constitution sous laquelle un brave soldat parvient au grade de général ; il a pour lui toutes les âmes généreuses qui méprisaient une cour avilie aux yeux de l'Europe, et qui s'enthousiasment à la vue des grandes choses opérées par le gouvernement républicain ; il a pour lui la plupart de ces esprits inquiets, remuants plus par tempérament que par intention, et que les malheurs produits par la tyrannie de Robespierre et par les réactions royales ont guéri de cette fièvre turbulente ; il a pour lui surtout le Corps législatif, où, si le dernier soupir de quelque faction agonisante a pu une fois ou deux se faire entendre depuis le 18 fructidor, la voix imposante d'une immense majorité a bientôt prouvé que la représentation nationale et le Directoire exécutif étaient unis d'intentions et 4e sentiments. Et de bonne foi, peut-on voir dans quelques motions de Ronchon * (les supposàt-on concertées), peut-on, dis-je, y voir rien qui ressemble à cette opposition généreuse à laquelle se dévouèrent en 1792 les membres les plus courageux, les orateurs les plus éloquents de l'Assemblée législative contre un monarque stupide et parjure? — Le gouvernement n'est point placé entre deux factions ; il n'a qu'un seul ennemi : le royalisme, qui arbore tour à tour la cocarde blanche et le bonnet rouge; qui profite des cruautés qu'il conseilla à Robespierre pour représenter la République sous les formes repoussantes d'une furie, et qui, en même temps, aigrit, excite et dirige toutes les classes de mécontents. Il dit aux hommes superstitieux : « SoufTrirez-vous plus longtemps un gouvernement qui a renversé vos autels et profané vos temples? Armezvous, prenez des torches, des poignards ; en combattant pour la reli-

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