‹ Paris pendant la réaction thermidorienne et sous le Directoire; recueil de documents pour l'histoire de l'esprit public à Paris (volume 3)Chapitre 93 sur 254 · I. Voir plus haut, p · texte numérisé non relu

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la République, ne percent jusqu'à présent que par le demi-mot de quelques habitués des cafés et autres lieux de réunion. Mais on les découvre encore dans les assentiments donnés au pamphlet qui a paru sous le titre de Cri de la Constitution et à quelques articles d'un journal trop connu. Ce que ces efforts des ennemis du gouvernement ont d'odieux et de perfide, ce qu'ils auraient de funeste, s'ils obtenaient jamais une ombre de succès, n'échappe point à la majorité, pour ne pas dire à la presque totahté des citoyens de cette commune; c'est à ce bon esprit qu'il faut rapporter la tranquillité extérieure parfaitement établie jusqu'à ce jour et l'impuissance des méchants qui veulent tout sacrifier à leur ambition.

Spectacles. — Les allusions anticiviques sont très rares depuis quelque temps sur les théâtres. Il a paru un moment quelques plumes blanches dans les costumes ; on a aussitôt écrit à ce sujet aux différentes entreprises de théâtres. Ce que l'on pourrait dire pour contrebalancer cette remarque serait avantageux à l'opinion. On observera, par exemple, que les légers passages de deux pièces jouées au théâtre des Variétés au Jardin-Egalité, où il est question de la valeur des soldats français, sont toujours et généralement applaudis. On observera surtout qu'à la réouverture du théàlre de la République et des Arts les applaudissements universels ont immédiatement suivi l'exécution de l'air sublime du chant des combats, plus connu sous le nom de Marseillaise. — Le caractère des habitants à la distribution des prix décernés par le Conservatoire à ses élèves interdit [sic] ici une observation semblable sur l'accueil d'enthousiasme qui a été fait à ce chant patriotique, et sur l'impression profonde et douce qu'a laissée au fond des cœurs le discours du ministre de l'intérieur.

Culte. — Le culte n'a donné lieu à aucune observation importante.

Lasalle, Lessore.

(Arch. nat., BB ^ 89, et F^ 3842.)

Rapport au ministre du 15 frimaire an VII.

Réunions décadaires. Examen des rapports faits par les commissaires envoyés dans les temples des douze arrondissements de Paris.

Tous les rapports adressés au ministre par les commissaires envoyés dans les temples des douze arrondissements de Paris présentent les mêmes observations. Elles portent : 1° sur l'esprit public; 2» sur le local destiné aux réunions décadaires ; 3° sur la poHce intérieure; -i» sur les cérémonies et leur célébration.

Esprit public. — Plus d'indifférence que d'opposition. Il ne faut pas se dissimuler ici qu'une grande partie des citoyens, ayant souffert des maux inévitables d'une grande révolution, fatiguée soit des excès passés, soit de la suite des sacrifices nécessaires que leur imposent la guerre et la pénurie des finances, ne met point dans la balance tous les avantages de la Constitution libre sous laquelle nous avons le bonheur de vivre, n'élève point sa pensée vers un avenir améliorateur, et ne prend aucune part aux fêtes décadaires. Si ces fêtes doivent réagir sur l'opinion, à son tour l'opinion agit sur elles. On pense que l'instruction sur ces institutions doit avoir deux parties. La première, que l'on peut appeler politique et morale, aurait pour objet de faire sentir les bienfaits de la Révolution et de pressentir ceux d'un avenir consolateur ; il faudrait surtout y développer cette vérité, que tous les maux ont leur racine dans l'ancien ordre des choses et sont dus aux ennemis de la Révolution, tandis que les biens viennent d'elle seule ; les journaux, et particulièrement ceux qui sont censés officiels, pourraient contribuer efficacement à imprimer à cet effet une utile direction à l'opinion publique, en consacrant quelques pages de leurs feuilles à ces développements. La seconde partie de l'instruction comprendrait les détails d'organisation et de police. — A l'indifférence générale, se joint la résistance du fanatisme, qui fait encore une guerre sourde à ces institutions. C'est aux philosophes et aux auteurs dramatiques qu'il faut confier le soin d'écraser la superstition, tandis que les philosophes rallieront les âmes sensibles et les cœurs purs à leur religion, c'est-à-dire à là morale*. Mais il ne suffit pas de parler au peuple le langage de la raison : il faut parler à ses sens, à l'imagination ; il faudrait s'adresser à ses yeux pour parvenir à son cœur, et avant de le conduire par le sentiment il faut l'attirer par la curiosité. De là la nécessité d'imprimer à ces fêtes plus de pompe. Il est à remarquer peut-être que l'esprit public varie et se nuance dans les différents arrondissements. Les fêtes décadaires sont célébrées avec plus d'intérêt dans L'arrondissement oîi se trouvent les premières autorités constituées. La même observation peut s'appliquer à celui du faubourg Antoine, à celui où existe le Prytanée français. Terminons cet article par une observation importante : une fête rappelle nécessairement des images de paix, de bonheur et d'abondance, et, sous ce rapport, la guerre et la pénurie des finances sont au fond le plus grand obstacle qui s'oppose au succès de ces institutions ; elles n'ont plus alors pour appui que le patriotisme ; il

\. Il y a sans cloute un membre de phrase omis, et il est probable que l'auteur du rapport disait d'abord ce que feraient les auteurs dramatiques.

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faut donc l'occuper ; ce ressort est le seul qui puisse leur imprimer le mouvement et la vie.

Local. — Les prêtres avaient tout calculé. Les ténèbres mystérieuses des temples, leurs voûtes élevées et retentissantes, cette ligne de séparation tracée entre le peuple et le sanctuaire, toute cette artificieuse distribution convenait au système catholique. Mais le culte de liberté admet d'autres principes : c'est là que l'on doit particulièrement s'occuper des citoyens, c'est pour eux comme par eux qu'est instituée la fête. Il ne suffit donc pas que les acteurs soient sur un théâtre convenable; il faut encore que les spectateurs soient placés commodément, et retrouvent partout ces égards, ces attentions qui annoncent que le peuple est considéré. Comme les églises sont presque toutes bâties sur le même plan (elles offrent une croix grecque ou latine, un chœur, une nef et des bas-côtés), il serait facile d'adopter un plan général qui présenterait les changements les moins dispendieux, ou la distribution la plus commode pour la célébration de ces fêtes. Ce serait la matière d'un concours à ouvrir aux architectes en posant ainsi le sujet : quels sont les moyens de faire servir la distribution intérieure des églises à la célébration des fêtes républicaines? On adopterait le projet le plus utile et le plus économique, et ce plan serait envoyé à chaque commune pour le faire exécuter ; on peut assurer d'avance qu'il serait peu dispendieux, puisqu'on pourrait l'exécuter en charpente. A'^oilà quant aux observations générales. Les observations particulières roulent sur la dégradation, sur la nudité de ces locaux. Dans plusieurs des tableaux qui couvraient les murs, les vitraux, les roses gothiques n'existent plus. Alors s'établit dans les esprits une comparaison involontaire des anciennes solennités et des nouvelles. L'humidité, la rigueur du froid, qui se font sentir ajoutent à ces impressions défavorables, et le malaise physique prépare à l'ennui, provoque la désertion. Il paraît urgent de faire les premières réparations, de rétablir les portes et les fenêtres, d'étendre sur le sol des nattes. Je passe à la décoration. Il faut ici s'emparer des moyens du sacerdoce. Connaissant tout le pouvoir des arts sur l'imagination vive e^' v,endre des femmes et des jeunes gens, il appelait tous les arts et appuyait ses prestiges sur les leurs. Mais à la place de ces tableaux qui ne présentaient que des scènes atroces ou ridicules, à la place de ces tragédies, de ces boucheries sacrées, de ces martyrs et de ces bourreaux, n'offrez aux yeux que des scènes morales et sentimentales. Dans les églises, le dévot contemplatif retrouvait partout en traits de sang l'image du fanatisme : qu'ici le citoyen, en levant les yeux sur les tableaux, fasse

un cours de vertus. Et par là vous ouvrez à l'art une nouvelle route, aux artistes de nouvelles ressources. Décorons en été ces temples de feuillages, en hiver de guirlandes artificielles. Si le farouche Lycurgue plaça lui-même la statue du Rire à Lacédémone, si le philosophe Speusippe — et c'est Montaigne qui fournit cette citation — fit peindre Flore et les grâces au fond de son école, pourquoi ne pas multiplier dans ces fêtes des images sentimentales et riantes? — On a proposé d'y placer les bustes des hommes vertueux ou célèbres par de grands talents et de graver sur les murs des maximes extraites de leurs ouvrages. Ne conviendrait-il pas d'ajouter que ces maximes des anciens philosophes ne pourront être adoptées par les diverses administrations qu'après avoir été approuvées par le ministre de l'intérieur? En effet, il serait dangereux de leur laisser la faculté d'inscrire sur les murs de leurs temples des maximes dont pourraient abuser les hommes des diverses factions. Aux bustes des anciens philosophes, on pourrait joindre ceux des citoyens qui auraient illustré la commune où ces fêtes seraient célébrées.

Police intérieure. — Les abus sont nombreux. Les anciens signes du culte catholique, tels que les bénitiers, les tabernacles sur l'autel, subsistent encore. Des soldats à hautes armes y affligent le regard et la pensée du citoyen, qui se rappelle qu'on a banni, sur le cri public, les fusiliers de l'enceinte des théâtres, et qui doit les trouver plus déplacés encore dans un lieu de fraternité et de paix. Des enfants et des chiens vaguent d'un côté et d'autre ; la circulation des spectateurs est éternelle ; à ce bruit de mouvement se joint celui des conversations. La garde qui accompagne l'administration est composée de remplaçants, dont la misère hideuse et la mauvaise tenue achèvent de donner à cette représentation un air de parodie. Ce désordre sera inévitable, tant qu'il n'existera point d'inspecteurs et d'ordonnateurs de ces fêtes. L'institution libre et non salariée des chorèges remédie à tout. — On propose de donner un costume imposant aux autorités constituées et de les faire précéder par des appariteurs armés de baguettes blanches. En général, plus vous donnerez de force aux signes extérieurs, et moins vous aurez besoin d'en appeler une autre. Ici la force des magistrats doit être sensible et morale; si vous faites porter devant eux dans une fête populaire les faisceaux, couronnez-les de feuilles de chêne, ou de fleurs, et non d'une hache.

Célébration des cérémonies. — On ne voit point, on n'entend point. Et cela tient, non seulement à la disposition du local, mais encore à la négligence des acteurs, semblables en cela à ceux de nos théâtres, qui jouent froidement lorsque la salle n'est pas remplie. — On psal-

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modie les lectures ; on expédie les cérémonies. La touchante et pudique célébration des mariages, au sujet de laquelle Rousseau a si bien dit : « Il intervient alors de la part de tous les assistants une promesse tacite de le respecter, et ils sont ainsi, en quelque sorte, partie dans le contrat », cette célébration se fait le plus souvent sans pompe, sans intérêt; on assimile cet acte, d'où dépend le bonheur de la vie, à un acte ordinaire, et le plus souvent un musicien impertinent fait entendre alors sur Forgue des airs indécents ou grotesques : Pas de deux, Allez-vous-en gens de la noce, etc. — On propose de former des lecteurs publics. J'ajouterai que l'on pourrait confier la lecture des traits de morale, ou d'un recueil qui porterait ce titre, à des vieillards, à des pères de famille vertueux. Certes, un trait de morale raconté par un vieillard à cheveux blancs, et qui présenterait à la fois le précepte et l'exemple, produirait une impression profonde. C'est aux magistrats qu'il appartiendrait de lire le Bulletin des lois, mais sans réflexions. — Des jeunes gens réciteraient des vers moraux, extraits de nos meilleurs poètes, communiqués auparavant à l'administration, ou extraits d'un livre rédigé sous l'inspection, soit des autorités, soit du ministre. On les formerait ainsi à l'habitude de parler en public, cet art qui, chez un peuple libre, doit faire partie de l'éducation. On pourrait même essayer des drames moraux, ou plutôt des scènes extrêmement simples, composées d'un ou deux personnages, de trois au plus. On ouvrirait ainsi aux auteurs un nouveau genre de compositions.

Accessoires des cérémonies. Musique. — On regarde cet accessoire comme l'objet le plus intéressant. « Il est merveilleux, dit Montaigne, comme Platon se montre curieux, dans sa République, des danses, chansons et passe-temps de ses concitoyens. » Il est à remarquer que Numa, qui polit les mœurs des Romains, y attache la plus grande importance. Le citoyen Leclerc, dans son essai profond sur l'influence de la musique, en développant les idées de l'antiquité, a tracé à cet égard les principes *. On se borne à rappeler : 1° qu'il faut toujours lier des paroles à la musique, et bannir celle qui serait instrumentale ; 2" qu'il serait nécessaire de jnêler des chœurs et des refrains à ces chants, de manière que tous les spectateurs y prissent parti ; ce principe conduirait à ouvrir et à fermer ces fêtes par un chœur général; 3° qu'il conviendrait de placer un orgue dans tous les temples décadaires ; mais, dans les grandes communes, il serait préférable de for-

i. Il s'agit du rapport fait au Conseil des Cinq-Cents, dans la séance du 7 frimaire an VII, par Leclerc (de Maine-et-Loire), sur rétablissement d'écoles spéciales de musique. Bibl. nat.. Le 43/2471, in-8.

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